LES FOINS
L’Algérie est un pays de pâturages : l’herbe y pousse partout vigoureusement, non-seulement dans les vallées et les plaines, mais aussi sur les pentes de tous les mamelons. Les rosées abondantes du printemps contribuent beaucoup au succès de cette végétation spontanée : pour peu que la nature du sol soit bonne, les rayons du soleil doivent, dans ces conditions, opérer des merveilles. Les Arabes, avant nous, étaient loin d’avoir épuisé les terres. Leurs troupeaux parcouraient tous les champs et rarement leurs charrues reprenaient, deux années de suite, les mêmes sillons. Après une récolte de céréales, l’herbe, plus touffue que jamais, s'élevait sur les débris du chaume. Cette herbe, d’espèces variées, était toujours savoureuse, très-nourrissante et saine. Communément, c’était un mélange d’herbes ordinaires de prairie, d’alpislc, de trèfle et de luzerne bâtarde. Dans les endroits humides, on trouvait en abondance le trèfle blanc qui se tenait couché, mais atteignait ainsi quatre à cinq pieds de long. Dans les coteaux, venait une espèce de sainfoin, trèsrouge de fleur, très-gros et charnu ; c’était aussi un excellent fourrage.
En pénétrant dans la plaine , quand nos premiers colons virent, de tous côtés, le poitrail de leurs chevaux s’enfoncer dans d’aussi magnifiques herbages, on conçoit qu’un de leurs premiers soins fût de chercher à en tirer parti. C’était, en effet, le produit le plus précieux et le plus convenable par la situation dans laquelle ils se trouvaient. 11 demandait moins de main-d’œuvre qu’un autre, n’exigeait aucun déboursé jusqu’à la fenaison, avantage considérable là où les récoltes pouvaient être pillées ou brûlées sur pied ; il pouvait se réaliser en moins d’un mois, tandis que les revenus provenant de plantations sont si longs à attendre ; il permettait'd’établir immédiatement la meilleure des méthodes agricoles, qui consiste à produire surtout des fourrages ; enfin, quant à l’écoulement, il n’y avait pas même à subir la concurrence des indigènes, comme pour les céréales. Les Arabes mettaient en tas la paille courte qui restait sur les aires; mais ne s’inquiétaient pas de faire des provisions de fourrages, lis trouvaient plus simple de faire manger l’herbe sur place à leurs troupeaux, et quand les rayons du soleil l’avaient trop desséchée, ils avaient toujours la ressource des broussailles, que leur paresse laissait partout se développer. D’ailleurs les troupeaux arabes ne connaissaient pas d’étables; ils parquaient toujours à la belle étoile; les pasteurs se bornaient à les suivre, et au besoin ils déplaçaient leurs tentes quand le terrain devenait trop sec ou trop humide. Aussi les indigènes ne savaient pas faucher, et les colons durent tous faire venir des ouvriers européens pour l’exploitation du fourrage.
Dans les petites exploitations des environs d’Alger, la plupart des colons mettaient la récolte de leurs foins à l’entreprise, à raison de 2 francs par quintal métrique, y compris le fauchage, le fanage et le bottclage. Mais pour la plaine, il était plus difficile de trouver des ouvriers. L’entreprise y était plus périlleuse, non pas qu'il y eût beaucoup à craindre des brigands arabes qui ne s’en prenaient d’ordinaire qu’aux
voyageurs dont ils pouvaient supposer la bourse plus ou moins garnie; mais, comme nous l’avons vu, à cause de la consigne militaire qui ordonnait aux sentinelles de tirer sur tous ceux qui dépassaient les postes avancés. Dailleurs les vivres et le vin étaient beaucoup plus chers dans les fermes éloignées ; aussi un ouvrier faucheur n’y coûtait-il pas moins de 6 francs par jour. Les faucheurs néanmoins y travaillaient souvent à raison de 1 franc le quintal, et l’on trouvait des ouvriers kabyles qui, pour un prix inférieur, se chargeaient du fanage et du bottelage. Mais il fallait pour cela avoir des prairies dans de bonnes conditions. Pour peu qu’il y eût eu des vides ou des broussailles, les ouvriers à la tâche eussent difficilement trouvé leur compte.
La plus grande difficulté était le transport : il n’y avait des routes presque nulle part ; et, même dans la plaine, les voituriers ne pouvaient suivre les sentiers arabes, à chaque ruisseau coupés par des ravins profonds. 11 n’y avait guère que les bêtes de somme qui pussent s’en tirer. Les tribus des environs d’Alger avaient, il est vrai, encore beaucoup de chameaux, et faisaient avec ces bêtes des transports qui, pour une distance de cinq à six lieues, ne revenaient qu’à 1 franc ou 2 francs le quintal. Mais pour obtenir des prix modérés, il fallait avoir de vieille date la pratique des Arabes, et s’y prendre longtemps d’avance.
On voit par-là, qu’avec les faux frais, un quintal de foin récolté dans la plaine et transporté sur le marché, entraînait les colons à une dépense qui n’était guère moindre de 4 fr., et qui pouvait être plus considérable. Au moment de la récolte, dans les années d’abondance, il se vendait 6, 7 et 8 fr., pour atteindre ensuite des prix beaucoup plus élevés. Toutefois les colons ne pouvaient attendre ces éventualités; les besoins de la colonisation civile étaient d’ailleurs restreints. Le principal consommateur était alors l’armée; c’était donc avec scs comptables et ses fournisseurs qu’ils avaient surtout affaire. Or, les comptables de l’armée se souciaient encore
moins des intérêts de la colonisation que de ceux du trésor. Les marchés les plus avantageux pour eux étaient les grands marchés, et surtout les marchés faits à distance. En conséquence ils avaient persuadé à l’administration militaire que les foins de l’Algérie étaient de mauvaise qualité ; ce n’était que par grâce et avec des rabais de prix et de quantité, qu’ib consentaient à accepter ceux des colons.
Laissons M. Rozey nous raconter comment les choses se passaient alors :
Alger, le l" juillet 1838.
La récolte du foin, presque terminée, se fait par un temps magmtique ; la sécheresse qui a régné pendant sa croissance, ia divagation des troupeaux dévorant ou gaspillant tout ce qtii n’est pas soigneusement gardé, et le défaut de bras pour les exploiter, l’armée n’en n’ayant pas fourni, d’où suit l’élévation extrême de la main-d'œuvTe et la nécessité, pour quelques-uns, de les laisser périr sur pied, sont des causes qui, dans la province d’Alger, en ont considérablement réduit la quantité ; en revanche, ils sont généralement bons.
L’administration militaire, les classant en première, deuxième et troisième qualités, a fait annoncer qu’elle les paierait rendus dans les divers magasins, savoir : à Alger, tO, 9 et 8 fr. le quintal métrique, et 50 c. de moins sur tous les autres points où elle reçoit.
Ce sont là les ordres ministériels que les agents du gouvernement à Alger ne peuvent enfreindre. Ainsi M. le ministre de la guerre, sans s’enquérir si son tarif u’ achève (tas la ruine de quelques malheureux colons et n’obère pas le plus grand nombre, nous dit : « Donnez vos foins pour 10, 9 et 8 fr., ou (ceci est sous-entendu) nous en ferons acheter de bien moin/t bons, comme d’habitude, sur la côte d’Italie, qui reviendront de 15 à 1 7 fr. rendus à Alger ; si cela grève le budget de la France et tue la colonisation, il en résulte quelque bien-être pour les fournisseurs 'et leurs compères, et l’on a toujours des arguments en réserve pour prouver qu’il y a économie d’en agir ainsi. »
Donc, en présence de ces faits soulevant un peu la raison, mais dont la véracité ne peut être méconnue, il faut garder notre fourrage, que nous ne pouvons encore être organisés pour faire consommer, ou nous contenter de ce qu’on veut bien nous donner, quoique le plus souvent cela ne nous fasse pas rentrer dans nos déboursés, même en ne comptant rien potir le revenu des terres. Il en résulte
que le plus grand nombre d’entre nous ne prend nul souci pour faire nettoyer et garder ses prairies ; parce qu'en attendant les heureuses circonstances qui, par une raisonnable baisse sur la main-d’œuvre, doivent mettre les frais d’exploitation en harmonie avec la production, nous avons réellement moins de désavantages à abandonner
nos récoltes qu’à les recueillir à d’aussi hasardeuses conditions
Les prix, comme on l’a vu, sont déterminés, pour 1838, à 10 fr., 9 fr. et 8 fr. pour Alger; et à 9 fr. SO, 8 fr. 50 et 7 fr. 50 pour le dehors. L’évaluation de la qualité est abandonnée à l’arbitraire du comptable, qui ainsi se trouve juge et partie. 11 est vrai que le recours au sous-intendant et à l’intendant est réservé ; mais quel usage le colon en peut-il faire quand il faut recourir aux formalités d’un arbitrage auquel chaque voyage qu’il livre peut donner lieu, quand une averse peut aussi d’un instant à l’autre détruire la chose à arbitrer en la rendant non recevable, sans parler de l’interruption des transports et des mille autres entraves qui s’ensuivent? Il faut évidemment qu’il subisse la loi de son adversaire, à la merci duquel il se trouve ainsi placé. Aussi, dans le massif d'Alger, où les foins sont généralement gros, quoique de très-bonne qualité, les producteurs, pour éviter des contestations dont le préjudice ne manque jamais de tomber sur eux, cherchent-ils à en amoindrir les effets par des conventions préalables arrêtées avec certains agents non avoués des comptables, qui vont à domicile voir les fourrages et les achètent en leur nom privé, toujours à des prix au-dessous de ceux du gouvernement, et souvent en transformant la première en seconde et la deuxième en troisième qualité, avec stipulation de certaines remises sur le poids de réception certifié par l’agent du gouvernement, servant de règle aux parties, poids réduit encore quelquefois d’une manière criante par l'habile dextérité des romaines de messieurs les comptables, en dehors de qui ces exactions semblent se ))osser. Les livraisons des colons qui se soumettent ainsi à i’avance à se laisser tondre marchent comme sur des roulettes, et c’est vraiment là encore le parti le moins funeste à leurs intérêts qu’ils puissent adopter.
Dans l’ouvrage qu’il publia quelque temps après, M. Rozey raconte encore que M. Boutin, alors maire d’Hussein-Dey et fermier du maréchal Clauzel, questionné par le duc d’Orléans, lors du séjour qu’il fit à .\lgcr, sur l’état de ses cultures et sur les avantages qu’il en lirait, lui répondit :
< Mes récoltes en céréales ont assez bien rendu. J’avais
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fondé de grandes espérances sur le produit de mes foins de cette année : je me suis engagé, appuyé de quelques amis, à en fournir trente mille quintaux métriques à l’administration militaire; je les lui ai bien livrés; mais, par des motifs auxquels je ne comprends rien, on ne m’en a payé que vingt mille quintaux... La manière de calculer en France seraitelle changée?... Il m’aurait été bien utile de le savoir! »
M. Tobler, l’un des plus intrépides colons de la Mitidja, avait aussi, dans un rapport sur la marche de ses cultures, fait à la demande du même prince, déclaré avoir fait livrer aux agents comptables de l’administration militaire environ 3,000 quintaux de foin, et n’en avoir touché que le prix de 2,000.
« En 1838, ajoute M. Rozey, retenu malade à ma campagne de Mustapha-Pacha supérieur, je fis livrer mes foins de cette terre & l'ageut comptable des fourrages aux magasins de Bahazoun. Les rognures qui m'avaient été faites au poids sur les premières livraisons, nonobstant mes précautions de faire peser les bottes chez moi avant de les charger, me tirent adopter, pour la dernière, une marche que je crus propre à m’en préserver.
a En conséquence, le 12 août je Ils peser chacune séparément ceat vingt-six bottes, et j'en établis la facture par numéros de 1 à 126, avec le poids détaillé en regard de chaque numéro ; je lis ensuite sur chaque botte placer une étiquette portant son numéro et sou poids. J'adressai cette facture au comptable; elle s’élevait, en total, à cinquante-deux quintaux trente-neuf kilogr. métriques. Ma lettre, qui la couvrait, le prévenait que rirrégularité du poids des bottes de vingt-un à soixante-cinq kilogr. m’avait porté à en agir ainsi et qu'en sus du poids il trouverait un kilogr. de boni sur chacune.
« Vaine précaution. Ne pouvant livrer moi-mème, un ami d'Alger qui m’avait suppléé dans les précédentes livraisons, avant d'avoir pris connaissance de ma lettre du même jour portée chez lui avec ampliation de la facture, vint effectuer celle-là. Le peseur, proûtant de son ignorance des faits, lui lit agréer quatre bottes, habilement choisies, sur lesquelles le poids des autres fut réglé. Mon ami, voyant les étiquettes, fit remarquer audit peseur qu'elles reproduisaient bien le poids trouvé, et m’envoya un reçu de trente-six quintaux quarantehuit kilogr. au lieu de cinquante-deux quintaux trente-neuf kilogr.
que comportaient bien les cent vingtrsix bottes. Ainsi, on n’avait tenu aucun compte de ma facture ni de ma lettre au comptable.
n Le lendemain t3, j’adressai audit comptable une réclamation fortement motivée, l'engageant à se convaincre de Terreur par le recensement de telle quantité de bottes qu’il voudrait (elles n’étaient pas défaites), et je le prévins que, s’il ne satisfaisait pas à mon droit, je le soutiendrais avec énergie. Je lui écrivis dans le même sens les 15 et 27 août, et je n’eus de réponse à aucime de ces trois lettres.
a Ainsi, pour avoir la valeur de deux quintaux, les colons sont obligés d’en livrer trois, que le gouvernement ne manque jamais de payer; ces spoliations vont encore plus loin, certains petits cultivateurs criant hautement qu’on leur a pris deux quintaux pour un.
a Quand verrons-nous la Un de cet inique dévergondage, qu’on dit ne pas profiter seulement à ceux qui l’exercent? r
Il est fâcheux que l’administration militaire ait pris, dans l’origine, si peu de soins des intérêts des colons; d’une part, le prix inférieur qu’elle leur donnait de leurs produits ; de l’autre, les fraudes auxquelles ils étaient exposés de la part de ses agents, sans qu’il y eût, 'pour eux aucun moyen de s’en défendre, dévalent naturellement les décourager. Il n’est pas étonnant qu’ils se trouvassent souvent en perte, lorsqu’au milieu de toutes les chances défavorables qu’ils encouraient et qui leur laissaient en moyenne si peu de bénéfice, ils étaient encore exposés à ne recevoir qu’une partie du prix qui leur était réellement dû. L’administration de la guerre n’y gagnait pas elle-même; car les colons, apres plusieurs échecs, finissaient par renoncer à la partie. Pour avoir repoussé des offres raisonnables, elle était elle-même réduite à subir la loi des vendeurs et obligée d’aller à l’étranger faire des marchés très-onéreux; mais c’était là précisément l’objet de l’ambition de ses comptables; ce qui était onéreux pour l’Etat, était la plus grande source de leurs profits.