‹ Histoire de la colonisation de l'AlgérieChapitre 26 sur 29 · LES VILLAGES ET LES FIEFS ARABES · texte numérisé non relu

LES VILLAGES ET LES FIEFS ARABES

Nous avons vu au chapîlre précédent que le maréchal Bugeaud voulait qu’on fit marcher de front la colonisation arabe avec la colonisation européenne, et qu’une partie des sommes votées au budget pour la colonisation fût appliquée h construire des villages par les Arabes ou du moins à les aider dans ces constructions.

L’administration militaire s’est appliquée à se conformer autant qu’il lui a été possible à la ligne de conduite qui lui a été tracée dès l’origine. Des essais de villages arabes ont été faits dans les trois provinces, quelques travaux publics y ont été exécutés. On a aidé les Arabes dans la construction de leurs maisons ; en certains endroits , on leur a donné ou fait acheter des maisons toutes bâties. Mais loin de les attirer, ces avantages qu’on prétendait leur faire étaient au contraire une cause d’éloignement, et il fallait que le territoire sur lequel on voulait les placer fût d’une grande fertilité pour

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LA COLONISATION DES ARABES. ol7

qu’ils consentissent à venir ainsi s’emprisonner sur les bords d’une route.

On en peut juger par l’extrait suivant que nous empruntons aux derniers documents ofScieb

Le village de Sendjès est situé au sud-est d’Orléonsville, à envirou 7 kilomètres, et placé au fond d'une petite plaine arrosée par le Tsighaout ; il comprend vingt maisons.

« Toutes les maisons ont été abandonnées par leurs propriétaires, à l’exception d’une seule; elles sont actuellement habitées parle cadi de la tribu, les parents de Tagha et ses khrammés. »

Le village de Chouchaou commande les gorges de TOued-Hanchoun, qui sont d'un accès très-diflicile, et tient à peu près le milieu du pays qui sépare la vallée de Tsighaout de celle de TOued-Hodda ; sept maisons y sont encore debout.

« Ce village est presque complètement en ruines. Les propriétaires ont demandé depuis longtemps de renoncer à leurs droits de propriétaires. Les maisons restant sont habitées par les cavaliers du bureau arabe et les réparations courantes sont é leur charge.... La situation stratégique de ce village fait désirer sa conservation et son entretien. »

Le village de Heumis est situé sur le bord de la route d’Orléansville à Tenès ; presqu’à moitié chemin entre ces deux villes, l’Oued- Ouarhan contourne le mamelon sur la pente duquel il est b&ti ; il n'a que douze maisons.

a Comme le précédent, ce village n’a jkis été entièrement terminé et ce qu’il y a de biti y est fort mal fait. Tous les propriétaires l’ont quitté et ont demandé à renoncer à leurs droits.... Les maisons abandonnées par leurs possesseurs sont occupées par le cadi, un forgeron et un marchand; deux sont disposées pour l’école et la maison d’hospitalité. »

Le village d’Oulad-Farés, é 200 mètres environ de la route de Tenès à Orléansville et à 16 kilomètres de cette dernière ville, est bâti en amphithéâtre sur une pente assez escarpée; il comprend dixsept maisons.

« Ce village est dans un bon état d'entretien ; c’est le plus complet, le mieux bâti et le plus joli de tous ceux du cercle. Des réparations importantes y ont été faites, l’année dernière, aux frais des propriétaires qui habitent leurs maisons unepartie de Tannée... Le vil-

' Tableau de U situation des établissements français en Algérie, 1B56-I858, pages 194 à 197. Les passages copiés textuelicnicut sont indiqués par des guillemets.

( IIAI'ITRE X.

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loge possède une fontaine, un abreuvoir, une école, et avait un moulin à manège, transporté récemment à Medjadja à cause du peu de soin qu’apportait le kaïd à son entretien. »

La création du village de .Medjadja est bien antérieure à notre arrivée dans le pays ; sa situation est des plus favorables ; il est pourvu d’eau et de beaux arbres.

« 11 n’y a plus aujourd’hui que des ruines, dont quelques-unes encore habitées, et deux maisons de constniction européenne élevées par le kald actuel et son prédécesseur. Cependant les Arabes veulent rebâtir... Ce village était bâti suivant le seul système qui convienne aux Arabes, c’est-à-dire que chaque maison était au centre d’un jardin enclos de haies et complètement isolée. »

Le village d’Aîn-Mera est situé à 44 kilomètres d’Orléansville, auprès du bordj et de la fontaine du même nom, sur un mamelon au bas duquel passe la route qui relie Orléansville avec la mer au petit port de Guelta.

Le village est entouré d’un parapet en terre garni d’un fossé et susceptible de défense.

L’administration militaire n’avait rien négligé pour assurer la prospérité de ce centre de population arabe; on trouve dans les documents officiels de 1853 la note suivante :

« Les deux sources principales ont été emprisonnées dans des aqueducs très-courts qui les conduisent dans un réservoir commun et recouvert, d’où elles coulent dans une succession de belles .auges ou pierres de taille étagées suiv.ant la pente du terrain et pouvant .abreuver 50 chevaux à la fois; à la sortie des auges, ces eaux, réunies à celles des autres sources, se rendent dans un b.assin en m.aeonnerie, muni d’écluses, et pouvant servir soit à baigner les chevaux, soit comme lavoir, ensuite les eaux sont rendues aux ravins s.ans autre utilisation. On pourrait dès aujourd’hui s’en servir [tour le jiu-dinage ; on poiurait facilement y établir un moulin; une route carrossable faite par le génie relie le fort et le village avec Orléansville; un chemin arabe relie en outre Aln-Aléra à Marana. Hans une des maisons du village une chambre sert d'école et une autre de salle de prières.

a Les maisons, ajoutent les documents de 1856-58, menacent ruine, et la population a disparu presque complètement pour no j).as être obligée à l’enhetien. Les plantations fuites autour du village, en trèspetit nombre, n’ont ii.as prospéré faute de soins suHisants. «

Le village do Sbeha-Sud est bâti sur la rive gauche du Cliélif, à

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16 kilomètres enTiron à l’ouest d’OrlëansTille et à 200 mètres des berges du fleuve.

« Ce village n’a jamais été terminé et la portion qui est hètie menace ruine ; la construction primitive éLiit, du reste, fort défectueuse. »

Le village du Magbzen est situé à 2 kilomètres environ d’Orléansville, sur la pente d’un mamelon assez raide, au-dessus de la route ’ qui conduit au pénitencier indigène dont il est près.

« Ce village est habité par les spahis du bureau arabe et quelques cavaliers du Magbzen. Les frais d’entretien sont A la charge de ceux qui l’hal)itent et le village est en bon état. 11 n’y a que lA hectares de terre affectés à ce village ; ils sont cultivés par les cavaliers, sans aucun droit do possession, et changent d’usufruitiers suivant le renouvellement du corps des Maghzen. La moitié seulement des 14 hectares est cultivable, par suite de la grande sécheresse du pays et de la nature rocheuse du terrain. »

Toutefois, dans la subdivision de Milianab, la plupart des hameaux indigènes, formés loin des routes, paraissent dans un état plus prospère. Presque toutes les maisons s’y composent d’une chandare de 10 mètres de long sur 4 mètres de large; on n’en compte pas moins de 572. Les documents officiels en constatent 1,226 dans la subdivision de Médéah ; mais dans ce nombre 959 appartiennent aux centres de population saharienne, de date déjà ancienne, et Laghouat, à lui seul, en comprend 236. Cependant, sur la route de Laghouat à Boghar, on trouve deux véritables villages arabes, l’un de vingt-quatre maisons, l’autre de trenteneuf. Ces maisons appartiennent en général à de riches personnages des Ouled-Chaib et des Ouled-Ahmed-er- Recheigat, ayant tous leurs bestiaux dehors; ils ne s’en servent que pour y emmagasiner leurs grains, qu’ils confient à des espèces de commis recevant un salaire pour leur surveillance.

Dans la province d’Oran, dont la population indigène est plus particulièrement composée d’Arabes, l’administration militaire a fait tous ses efforts pour les attacher au sol. Elle leur avait promis un hectare de terre par 100 fr. de

dépense qu'ils elTectaeraient. Les Douaïrs ont bàü ainsi 134 maisons et les Smélas 182 ; elles sont toutes construites sur un modèle presque uniforme et recouvertes en terrasse. Dans ces tribus comme dans les autres, il a été difficile jus- • qu’à présent d’obtenir de grandes agglomérations d’habitations ; les maisons nouvelles sont éparses çà et là, situées à à côté d’un cours d’eau ou d’un puits; les seules plantaUom remarquables qui les entourent sont des figuiers de Barbarie. L’administration militaire a essayé de construire, à quelques lieues d’Oran, non loin du grand lac Salé, un village dont les maisons se touchent ; mais toutes ont été bientôt abandonnées par leurs concessionnaires; en 1854, nous les eussions crues volontiers destinées à faire une ménagerie de bêtes sauvages, sans les nombreux troupeaux qui venaient paître dans le voisinage. A part le peu de goût que les Arabes peuvent avoir pour des maisons qui gênent la liberté de leurs mouvements et qu’ils ne savent comment réparer, il y a, il ne faut pas se le dissimuler, une bien grande difficulté à leur établissement, partout où ils restent sous la dépendance de leurs chefs indigènes; car alors, plus ils cherchent à améliorer le sol, plus ils sont taillables et corvéables; aussi ne voient-ils dans les sacrifices qu’on exige d’eux que des arrhes données pour la perception régulière des impôts et des amendes.

Il en est autrement dans le voisinage des villes, soit que les indigènes relèvent de l’administration civile, soit qu’ils se trouvent sous la dépendance directe de l’administration militaire.

Dans le but de débarrasser la ville d’Oran, ses portes, ses places, des nombreuses tentes et des gourbis infects élevés par les berranis (étrangers), qui s’y étaient établis pour y exercer diverses professions, le général de Lamoricière, pendant qu’il remplissait par intérim les fonctions de gouverneur général, décida, le 20 janvier 1845, la création du village de Djalis de Saint-André, appelé aujourd’hui village

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Nègre. L’emplacement fut pris sur un terrain domanial, situé au delà de la première servitude de la place d’Oran. Aussitôt des autorisations de bâtir furent délivrées à une foule d’Arabes; aujourd’hui le village Nègre compte 247 maisons et des constructions établies sur les fonds des contribu- ' lions volontaires des tribus servent de logements militaires.

La population de ce village, d’après le recensement fait en 1853, se composait de 504 hommes, 596 femmes, 349 garçons et 359 filles, total : 1,808 personnes. La partie de la population qui se livre à l’agriculture loue des terres à nos colons ou les prend an Khramsa. A Bou-Sfer, disentles documents officiels, les indigènes ont demandé qu’un plan d’alignement leur fût donné pour construire leur village, en prenant pour modèle le système des alignements de nos villages français.

Nous avons dit qu’aux environs de Constantine un assez grand nombre de concessions isolées, d’une contenance de 40 hectares, avaient été faites aux colons français pour y construire des fermes ; le même système a été suivi pour les indigènes. Toutefois les concessions faites à ces derniers sont un peu plus étendues; on y constate depuis 70 jusqu’ à 700 hectares en culture; des maisons ont été construites sur chacune d'elles.

« Ces maisons, disent les documents officiels sont de simples gourbis améliorés et n’ont d'autre but que d’offrir un abri aux troupeaux pendant la mauvaise saison. Une partie de la seule pièce qui les constitue habituellement sert à emm.igasiner la paille nécessaire aux bestiaux pendant l’hiver. »

Ailleurs, on ajoute : « Ces constructions ont ime certaine importance et constituent de véritables maisons d’habitation et d’exploitation agricole. Les propriétaires de ces maisons sont propriétaires du terrain sur lequel elles sont bâties. On y trouve un matériel d’exploitation et un cheptel en rapport avec l’étendue des cultures. Quelques essais de cultures industrielles ont été faits dans les jardhis attenant à ces propriétés ; plusieurs de ces jardins sont entretenus par des jardiniers français

> Tableau des etablissements fronçais de l'Algérie, 18S6-18S8, page 238.

« Jusqni’iei aucune modification bien sensible ne s’est fait sentir dans les moyens de culture ni dans les instruments employés ; cependant il faut noter l'introduction, chez deux de ces concessionnaires, de la voiture française pour les différents transports, et le fumage des terres. »

Toutefois, dans les environs de Sétif, où, comme nous l’avons vu, un grand nombre de villages européens avaient été tracés par la Compagnie génevoisc, l’administration militaire, pour ne pas laisser trop en arrière la colonisation des Arabes, a fondé quatre ou cinq villages indigènes à l’instar des autres. Les maisons comprennent deux pièces, dont l’une àcbemiuée; leur couverture est en tuiles. On ne lésa fait payer que la somme de 800 fr., deux tiers de moins que le prix ‘fixé pour celles des villages européens, ce qui n’a pas empêché d’accorder aux concessionnaires indigènes des lots de terre d’une plus grande étendue. On compte 39 maisons dans chacun des villages de El-Achechia et de Tinnar, 29 dans celui de Temlouka, 45 dans celui de Ras-el-Ma et 14 dans la Smalah du kaïd ; de plus, une mosquée a été construite dans le premier de ces villages.

Du reste, à part ceux qui ont reçu des concessions particulières dans les environs des principales villes, l’élan des indigènes pour les constructions n’est guère plus grand dans la province de Constantine que dans les autres. L’administration constate comme un progrès que 2,638 maisons ont été bâties par les tribus du cercle de Sétif, mais la plupart ont très-peu de valeur : 2,435 d’entre elles ne sont estimées ensemble que 4,400 fr., ce qui ne ferait pas pour chacune une moyenne de 2 fr.

Les seules constructions vraiment importantes des .Arabes sont celles faites par leurs grands chefs. Ainsi Bou-.Alem, bach-agha des Djendels, a construit un petit village sur la rive droite du Chélif.

« Ce village, disent les documents oincii;l.s de 1853, se compose de 10 maisons, savoir : celle de Bou-Alem, la plus belle et la plus vaste

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coiistrucUon du cercle. Elle se divise en trois parties : Tune, constituant le corps de logis proprement dit, a un premier étage et forme un carré, au milieu duquel est la cour extérieure. Les clumibres sont toutes plafonnées, carrelées et décorées do peintures sm* plitrc ; les portes et fenêtres ont été établies sur le modèle de celles des anciennes maisons d'Alger. La deuxième parlie est attenante à la première et comprend les écuries et déjiendances. Ces écuries, toutes parfaitement bitics, peuvent loger oO chevaux. La troisième partie, séparée des deux autres par un vaste jardin, forme la maison îles hèles; elle tient lieu de caravansérail, sur la route de Milianah à .Médéah, et est très-fréquentée par les commerçants européens, qui sont .attirés de tous les points par le marché de l’Arbè. Une construction, formant l'habitation de Baghdadi, agha des Djendels, se compose : 1° du corps de logis, qui a une cour intérieure et un premier étage, et est établie, quoique plus petite, avec la même solidité et le même luxe tpie celle du bach-agha Bou-Alcm ; 2“ d’une vaste écurie pouvant loger éO ou uO chevaux ; 3“ d’une maison des hètes à peu près semblable à celle du bach-agha.

« Une maison appartenant au neveu de Dou-.Alem a également un premier étage, une corn: iutérieui e, etc., et forme :ius.si une habitation très-confortable. »

Les maisons de Bon -Aient et de Baglidadi à elles deux n’ont j»as coulé moins de 500,000 fr. Les jardins de ces cLefs indigènes sont entretenus par des jardiniers français. Les grandes cultures aux(juclles les Arabes sont employés s’étendent sur 1,500 hectares autour du village.

Tous les chefs indigènes n’ont pas d’aussi grandes ressources et n’y vont pas si largement; mais la plupart, pour obtenir des concessions de -4 à 500 hectares, n’ont pas reculé devant des dépenses de 40 à 50,000 fr. Avec l’assistance du génie et de la main-d’œuvre militaire, ils ont pu construire des maisons de commandement, qu’ils n’habitent pas ordinairement, mais où ils viennent recevoir les ofliciers et les hôtes de distinction, quand aucun caravansérail ne se trouve dans le voisinage.

A part CCS constructions plus ou moins importantes, comme })rcuve de la transformation de leurs mœurs, on

n’exige d’eux aucune des conditions ordinaires faites aux concessionnaires européens. Du reste, comme ces chefs indigènes ont toujours en partage les meilleures terres, il n’est nullement nécessaire d’exiger d’eux des défrichements. Quelques-uns, pour obtenir de plus grandes concessions, ont suivi l’exemple de la Compagnie de Sétif. On en cite un avec éloge, qui a installé six ou sept colons européens dans sa concession, leur promettant à chacun 25 hectaresde terre, si, au bout de trois ans, ils lui remboursaient les avances faites pour la mise en culture de ses terres.

En résumé, l’administration militaire constatait qu’à la (in de 1855 1,943 maisons avaient été construites par les indigènes dans les trois provinces, et elle estimait à 7,320,060 fr. la valeur de toutes ces constructions. 11 ne faut pas nous abuser sur ces remarquables progrès de la colonisation arabe. Un bon nombre de ces maisons ont une valeur insignidante, bien inférieure à celle des tentes. Quant à celles construites par les chefs indigènes, faut-il se réjouir des dépenses dans lesquelles la plupart ont été entraînés malgré eux pour prix des grandes concessions qui leur ont été faites ? Sans doute toute l’Algérie est maintenant parsemée de maisons de kaïds et d’aghas, elles forment sur le territoire militaire un réseau aussi complet que les villages français sur le territoire civil ; c’est chose pour le moment très-commode à tous les voyageurs munis de recommandations; mais, plus tard, où sera la place de la colonisation européenne , lorsque déjà les meilleurs emplacements seront occupés par les chefs indigènes? Laissera-t-on aux colons, comme on l’a fait sur le littoral, le soin de défricher les plus mauvaises terres? ü’un autre côté, ne nous méprenons pas sur ces essais de villages arabes à l’entour des chefs indigènes. Qu’ils aient ou non fait des avances aux gens de leurs tribus pour les aider à construire ou à acheter les maisons imposées aux terres concédées, il est bien évident qu’étant maîtres des propriétaires, rien ne leur est plus aisé que de devenir maîtres des pro-

priétés. Aussi la constitulion de la propriété individuelle, chez les Arabes , n’a-t-elle de sérieux résultats qu’à l’égard de ceux qui, déjà mêlés aux colons européens, relèvent directement des autorités françaises. Pour avoir une véritable efficacité à l’égard des autres, elle doit être précédée de leur affranchissement politique : autrement les terres qu’on leur donnerait ne tarderaient pas à agrandir les domaines féodaux, dont on a déjà si libéralement gratiflé leurs chefs.

l’administration des arabes

Nous avons précédemment exposé ' l’organisation donnée aux indigènes de l’Algérie parle maréchal Bugeaud : il n’est pas probable qu’il ait lui-même imaginé ce chef-d’œuvre de constitution musulmane, qui vient perfectionner à la fois le régime turc et la réforme Abd-el-Kader ; l'honneur de l’invention paraît devoir revenir plutôt à M. le général Daumas, alors placé comme directeur central à la tête des affaires indigènes et des bureaux arabes. Toujours est-il que ce disciple de l’illustre maréchal, une fois arrivé au ministère de la guerre comme directeur de l’Algérie , s’est appliqué à développer le système dont les bases étaient posées.

Les Arabes, on le sait, ont une organisation aristocratique et de droit divin ; leurs chefs sont des descendants plus ou moins directs du prophète et ont un reflet de son autorité ; à leur passage, tous se prosternent; au premier appel tous

> Voir la Guerre et le Gouvememenl de l'Algérie, p. A29.

CHAPITKE X.

prennent les armes et volent à la guerre sainte. Les Arabes campés sous des tentes forment plutôt un régiment qu’une commune. Quoiqu’il n’y ait aucune uniformité dans la population, la richesse et l’importance des tribus, elles n’en sont pas moins pour le peuple arabe la seule unité administrative.

Les Kabyles, au contraire, fixés sur le sol par des propriétés individuelles, y sont groupés par villages. Comme la plupart des villages ont peu d'importance, il s’est formé ^ entre eux des fédérations. Leurs kliarouba ou hameaux sont constitués en véritables communes sous le nom de toufig, et sont administrés par un Amin élu par la djemaa ou assemblée du peuple, qui lui délègue tous les pouvoirs politiques et judiciaires. C'est une organisation municipale et démocratique qui se résume dans l’amiii, comme la tribu dans le cheikh.

Ni les Turcs, ni Abd-el-Kader, ne s’étaient occupés des Kabyles, qui étaient restés indépendants. Quant aux .Arabes, les Turcs, pour se faciliter la perception des impôts qui était pour eux la principale aU'aire, avaient groupé toutes les petites tribus de la côte sous le commandement d’un kaïd turc ou kourougli ; ce chef, espèce de sous-préfet ou plutôt de receveur particulier, versait l’impôt qu’il avait perçu entre les mains du bey, véritable fermier général. Mais, fidèles à la maxime, diviser pour régner, les Turcs, loin de chercher à grouper les grandes tribus de l’intérieur, ne s’appliquaient qu’à exciter les querelles des cheikhs, leurs chefs naturels.

Abd-el-Kader, le rcstauraleur de la nationalité arabe, n’avait pas les mêmes appréhensions ; à l’organisation fiscale des Turcs, il substitua une organisation toute militaire, il fit de nouvelles circonscriptions oîi de grandes tribus ellesmêmes furent englobées, et |)laça à leur tête des aglias, nom donné sous les Turcs aux chefs de l’armée. Les aghas euxmêmes furent placés sous l’autorité de cinq ou six kbalifas ou lieutenants de l’émir.

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Après avoir renversé Abd-el-Kadcr, le maréchal Bugeaud crut faire merveille en adoptant l'organisation de l’émir et en la complétant. 11 commença donc par instituer des khalifas avec d'immenses commandements et de gros appointements ; il divisa ensuite le territoire en aghaliks, qu’il donna en apanage a des aghas et même à des bachaghas ou aghas en chef. Ces circonscriptions furent divisées en circonscriptions moins étendues à la tête desquelles on plaça des kaïds à l'instar des Turcs, qui, comme les cheikhs, préposés aux simples tribus, ne reçurent point d’appointements et n’eurent que des droits proportionnels sur les impôts et les amendes à recouvrer. On conçoit à quelles exactions les Arabes furent bientôt en hutte avec une administration indigène aussi compliquée et un tel luxe de grands chefs. Ceux qui étaient appointés, comme les autres, avaient tous des droits proportionnels à prélever, et pour toucher davantage ne manquaient pas d’exiger de leurs subordonnés plus qu’il ne leur était demandé.

D’un autre côté, les généraux et les officiers supérieurs sous le commandement desquels tous ces chefs indigènes se trouvaient placés, n’avaient sur eux qu’une autorité fictive, dans l’impossibilité où ils étaient de contrôler leur administration. Les bureaux arabes pouvaient seuls les éclairer ; mais ils furent bientôt exposés à toutes sortes de séductions, et en tout cas le désir d’augmenter leur influence, les fit trop souvent transiger avec des chefs contre lesquels il leur eût été difficile de lutter. De là quelques abus qui, nous aimons à le croire, n’étaient que très-exceptionnels ; mais dont on a beaucoup exagéré l’étendue par suite de l’esprit de corps qui en a fait accepter la solidarité. Toujours est-il que le désir de se concilier les chefs indigènes, fit bientôt proposer de tous côtés de leur faire la concession des meilleures terres du territoire. Ce n’était pas .M. le général Daumas, au ministère de la guerre, qui pouvait repousser de telles prétentions. 11 devait sourire à ces grands ajianages

qui forliQaient si bien l’organisation dont il était l’un des principaux promoteurs et entretenaient dans tout leur éclat les cavaliers des grandes tentes. A part le choix des terres, c’était, comme nous l’avons vu, tout profit pour les chefs indigènes, d’obtenir de telles concessions ; avec la faculté d’imposer des corvées à tous les gens de leurs tribus, et de mettre toutes les bétes à réquisition, rien ne leur était plus facile d’exploiter et d’envoyer leurs produits sur les marchés. Les colons européens devaient être d’autant plus embarrassés de se procurer des ouvriers indigènes, exposés qu’ils étaient à se voir réclamer par ordre des bureaux arabes les cultivateurs qui s’étaient soustraits à leurs cbe& naturels.

Abd-el-Kadcr avait formé une hiérarchie administrative, mais pas plus que les Turcs il n’avait touchéà l’organisation judiciaire. Chez les Musulmans, le cadi,à la fois notaire et juge de paix, statue en dernier ressort sur toutes les contestations. Seulement, quand l’interprétation du Coran offre des difGcultés, on peut se pourvoir devant le medjelès d’une ville voisine. Le medjelès, réunion des muphtis, ministres des mosquées, et des cadis qui exercent la magistrature dans la ville, se borne à donner son avis, et sans statuer au fond, renvoie devant un autre cadi, absolument comme la cour de cassation. Nous avions d’abord laissé les cadis là où ils étaient, et même nous en avions institué dans chaque kaïdat , mais leurs jugements étaient susceptibles d’appel devant la cour royale d’Alger. C’était une très-grande garantie pour la justice musulmane ; les cadis, craignant que leurs sentences ne fussent réformées, n’osaient trop s’écarter des règles de l’équité : mais cette immixtion de la magistrature française dans les affaires arabes, devait chagriner les partisans d’un système qui tendait au contraire à soustraire les musulmans à toute influence chrétienne et à maintenir autant que possible la nationalité arabe. M. le général Daumas, pour donner satisfaction à ses amis et montrer son amour du progrès.

proposa donc de compléter l’organisation musulmane judiciaire et de la mettre à la hauteur de l’organisation politique. Les mcdjclès furent renforcés d’un certain nombre de magistrats, d’adels et de bach-adels, et institués partout en cour d’appel pour les affaires indigènes, qui ainsi furent complètement soustraites aux tribunaux français. Les cadis, affranchis de tout frein, montrèrent bientôt la plus honteuse vénalité. Les medjelès leur en donnent l’exemple ; d’ailleurs il arrive souvent que le cadi qui a jugé en premier ressort préside lui-même le tribunal qui statue en appel. Aussi l’autorité militaire est-elle obligée à chaque instant de faire casser les cadis. Au dire des officiers chargés des affaires arabes , le nombre des destitutions serait beaucoup plus grand si l'on voulait sévir contre tous les prévaricateurs, mais on est arrêté par la difficulté des remplacements, les seuls candidats possibles offrent souvent moins de garanties que ceux dont on voudrait se débarrasser.

Ce n’est pas tout. Des écoles primaires musulmanes ont été organisées de tous les côtés : on en compte aujourd'hui 2,851, comprenant 33,711 élèves. Quant aux enfants de familles arabes riches, désirant plus d'instruction, on s’était d’abord borné à fonder pour eux des bourses au lycée d’Alger, où déjà les enfants juifs se trouvaient réunis aux enfants chrétiens. Mais les patrons de l’administration indigène eurent bientôt des scrupules sur les dangers que couraient les jeunes musulmans ainsi mêlés à des enfants d’autres cultes. On imagina donc la création à Alger d’un collège musulman qui offrit toutes les garanties désirables aux enfants des grandes familles arabes. Cette institution est considérée comme une source d’embarras pour l’avenir par les officiers les plus éclairés sur les affaires arabes. Ils craignent que l’instruction donnée à des enfants dont le cœur est toujours nourri par le fanatisme musulman ne serve qu’à augmenter leur influence sur leurs coreligionnaires, au grand détriment de toute influence française. A leur avis on

arriverait plus vite à les dominer en les laissant dans l’ignorance. En effet, la base de toute instruction arabe est le Ck>ran, tout le reste n'est qu’ accessoire. L’éducation donnée dans une école ou un collège arabe est donc, avant tout, une éducation destinée à former des musulmans. Or, quoi qu’on dise et qu’on fasse, un musulman a toujours été et sera toujours un ennemi naturel des chrétiens. Nous en sommes donc arrivés au soin singulièrement niais de chercher à multiplier nos ennemis, lorsqu’il nous serait si facile de faire le contraire en profitant de l’éducation pour inculquer insensiblement aux vaincus nos maximes ciirétiennes.

Comme complément de ce système, la direction de l’Algérie au ministère de la guerre a dernièrement organisé un bureau de bienfaisance musulman à Alger. Voici à quelle occasion. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul avaient demandé d’utiliser un petit marabout abandonné, voisin de leur établissement, pour y ouvrir une salle d’asile d’enfants maures et y recevoir les indigènes malades ou blessés. Déjà ces bonnes Sœurs visitaient depuis plusieurs années, chaque semaine, les familles indigènes de la ville et leur distribuaient les aumônes auxquelles contribuait pour la plus grande partie M. le maréchal Kandon ; les sympathies qu’elles s’étaient acquises au sein de la population musulmane leur faisaient croire que les femmes indigènes leur confieraient volontiers leurs enfants et viendraient avec empressement réclamer leurs secours. Le conseil municipal prenait à sa charge les frais d’installation et avait lui-mème fait au ministre la demande ofGcielle qui avait été approuvée du préfet. C’est alors que M. le ministre, sous le spécieux prétexte qu’il fallait respecter les croyances du culte musulman, enjoignit à ses subordonnés d’abandonner leur proposition, et pour couper court à toutes nouvelles tentatives de ce genre, il fit instituer par un décret des agents spéciaux chargés de l’assistance publique des indigènes.

Ajoutons ici pour mémoire, qu’afin d’entretenir la piété

musulmane, des passages gratuits ont souvent été accordés aux pèlerins se rendant à la Mecque. Ou sait à quel degré le fanatisme des musulmans est excité dans ces pèlerinages ; n’était-ce pas le comble du ridicule de les favoriser, lors surtout qu’on ne songeait pas à faire la même faveur aux pauvres chrétiens qui eussent eu envie d’aller à Jérusalem?

Nous venons d’exposer en quelques mots l’ensemble des mesures prises pour protéger la nationalité arabe. Elle a son premier point d’appui dans la communauté des tribus. Après avoir empêché l’introduction des colons européens dans les territoires occupés par les musulmans, on ne pouvait leur donner des institutions plus conformes à l’esprit du Coran. 11 était à craindre que l’extension du territoire civil ne vint bientôt battre en brèche des dispositions si peu en accord avec notre législation. Pour sauvegarder les musulmans des territoires civils, M. le général Daumas a eu l’idée d’organiser dans chaque préfecture des bureaux indigènes qui y suppléassent les bureaux arabes des territoires militaires. C’est là que se conserve dans Sii plus grande pureté le système arabe dont, à tort ou à raison, il était devenu la personnification. Notre intention ii’est pas d’incriminer ici cet administrateur consciencieux qui, sous d’autres rapports, a rendu d’éminents services à l’Algérie et qui témoignait à tous ses administrés un si complet dévouement. M. le général Daumas s’était fait l’écho de scs nombreux amis, il avait vécu au milieu des chefs indigènes, il s’élait passionné pour la vie arabe et n’en voyait que le côté poétique. Le mirage du Sahara avait continué pour lui à Paris même. Il n’en a pas été de même de ses anciens compagnons d'armes restés dans les bureaux arabes; l’illusion s’est bientôt dissipée pour eux. Ils n’ont pas été longtemps à reconnaître la fausse route où ils s’étaient engagés. Aujourd’hui même ils sont les premiers à signaler les erreurs commises, et ce n’est pas leur faute si le ministre de la guerre est si longtemps resté dans un fatal aveuglement. Mais les chefs indigènes n’épargnaient

rien pour se créer des appuis à Paris. On en peut juger quand on songe que tel chef indigène de la province de Conslantine a dépensé 80,000 fr. pour arriver à se faire décorer, que tel autre de la même province en a dépensé 60,000 pour obtenir la grâce de son frère qui avait été condamné aux travaux forcés. Ce dernier avait offert de donner 10,000 fr. et même davantage au chef de bureau arabe qui avait commencé la poursuite du coupable s’il voulait étouffer l'affaire. On conçoit que lorsqu'un grand chef se trouvait menacé dans sa position, il ne reculait pas devant un voyage à Paris. L’Arabe, on le sait, est doué de finesse et de perspicacité ; passé maître en intrigue, il sait habilement profiter de toutes les faiblesses humaines. Beaucoup de belles dames de la capitale pourraient encore montrer les bijoux de 3 et 4,000 fr. qu’elles doivent à la galanterie de certains cavaliers de grandes tentes. Les autorités locales avaient souvent bonne envie de réprimer les abus ; mais elles avaient les mains liées. Obligés de subir des chefs indigènes de cette espèce, les officiers chargés des affaires arabes n’étaicnt-ils pas entraînés comme malgré eux à transiger? En tout cas, ceux qui cherchaient à leur résister ne jouaient-ils pas un rôle plus noble que ceux qui se faisaient leurs complices? Si des abus sont à reprocher aux bureaux arabes, c’est moins aux officiers mis en scène qu’il faut les reprocher qu’à ceux qui les avaient placés dans de fausses positions et qui en compliquaient gratuitement les difficultés par un fol amour des Arabes et un goût trop prononcé pour le Coran.

LES BCREAOX ABABES DÉPARTEMENTAUX

Nous avons dit le soin qu’avait pris M. le général Daumas de maintenir, autant que possible, l’administration arabe dans les territoires civils par l’organisation de bureaux arabes départementaux. La nouvelle institution a été réglée par deux décrets en date du 8 août 1854.

a Le décret du 12 septembre 1853, dit l'exposé des motifs, quia étendu d'une manière notable l'étendue des départements d'Oran et de Constantine, a eu pour effet de placer sous l’autorité des préfets un grand nombre d'Arabes qui se trouvaient précédemment sous la direction de l’autorité militaire. 11 est donc indispensable de déterminer promptement les bases de l’administration spéciale à laquelle doivent être soumis ces indigènes et de mettre les préfets à même de satisfaire aux obligations nouvelles qui leur sont imposées par cet accroissement d’attributions en leur donnant des instruments qui leur sont nécessaires à ce sujet

H Si ime institution a su réunir les suffrages de tous pour l’administration des indigènes de l’Algérie, c'est sans contredit celle des bureaux arabes, qui sont les conseils et les agents d'exécution de l’autorité militaire pour le gouvernement des indigènes placés sur le territoire militaire. N’est-il pas logique de donner aux préfets, pour l’administration des indigènes qui passent du territoire militaire sous l’autorité civile, des moyens d’action analogues à ceux dont disposent les commandants militaires placés à la tète des circonscriptions militaires? »

Les bureaux arabes départementaux se composent d’un chef, de plusieurs adjoints et d’un personnel indigène. Un des adjoints est fixé dans chaque sous-préfecture; les com-

itiissaires civils en font rofBce dans l’éfendue de leur circonscription. Le chef de bureau arabe départemental et ses adjoints exercent vis-à-vis des indigènes toutes les attributions que leur délèguent le préfet ou les sous-préfets, celles dont ces fonctionnaires civils sont investis par leur charge même et celles ipii résultent des droits qui leur sont conférés par les nouveaux décrets. Ainsi, à l’exclusion des maires, les préfets ont les attributions suivantes :

Police politique des indigènes;

Oi^anisation et personnel du culte, de l’instmction publique et de la justice en ce qui touche les musulmans ;

Organisation et surveillance des corporations;

Surveillance des sociétés religieuses connues sous le nom de khoudns;

Organisation et surveillance du bit-el-mâl, de concert avec le service des domaines;

Organisation et surveillance des établissements de bienfaisance spéciaux aux musulmans ;

Secours politiques aux indigents arabes ;

Surveillance des marchés avec le concours de l’autorité municipale;

Surveillance des opérations de Y aniin-es-sekka avec le concours du service des contributions diverses,

Sages-femmes musulmanes;

Déliais ou encanteurs;

Surveillance des armuriers indigènes et autorisation d’achat d’armes et de munitions de guerre par les indigènes ;

Préparation des rôles de l’impôt arabe.

En vertu de la délégation préfectorale, le chef de bureau arabe a le droit de requérir la force armée, de faire arrêter préventivement les indigènes membres des corporations , d’infliger aux indigènes des amendes de 1 à 1 5 fr. , et l’emprisonnement de un à cinq jours pour les infractions ciaprès, lorsque d’ailleurs elles ne constituent ni crime ni délit : 1” refus d’obéissance aux ordres et réglements de l’au-

loiâté; 2° rixes et querelles; 3° négligence à payer l’impôt; 4° asile ou moyen de fuite accordés à des agents de l’ennemi, aux déserteurs, aux criminels et généralement à tous individus poursuivis pour crime ou délit; o° négligence apportée dans les déclarations de naissance et de décès. Ces décisions, en aucun cas, ne peuvent être déférées à la justice ordinaire.

Dans les contestations de musulmans à musulmans , dont la valeur n’ excède pas 100 fr., les parties intéressées peuvent se présenter devant le chef de bureau arabe départemental, ou ses adjoints. Leur sentence est immédiatement exécutoire; et, en casde refusd’exécution,la partie condamnée peut être frappée d’une peine (le cinq jours de prison et de lo fr. d’amende.

Les cheikhs, placés à la tête des tribus arabes ou de groupes d’indigènes, sont sous les ordres directs du préfet qui les fait inspecter, une fois au moins chaque semaine, par le chef de bureau arabe départemental ou ses adjoints. Ceux-ci, revêtus de leur uniforme, parcourent tout le territoire, et après s’être mis en rapport avec les cheikhs et les maires des communes auxquelles ils sont rattachés, adressent tous les quinze jours un rapport au préfet ou au sous-préfet sur la situation matérielle et les besoins des populations indigènes.

Des gardes champêtres arabes montés sont en outre institués dans les tribus, ou fractions de tribus annexées au territoire des communes, et sont placés sous les ordres du préfet et de scs délégués, ainsi que sous les ordres des maires.

Du reste, les arrêtés ou proclamations de l’autorité militaire s’appliquant aux indigènes ne sont pas soumis à l’approbation du préfet ; ce magistrat est seulement chargé de la répartition des réquisitions ; et, en cas de refus, il peut prononcer contre les indigènes une amende de 16 à 200 francs.

Avant qu’il fût question d’organisation municipale, l’administration civile avait pourvu à l’administration de la population indigène urbaine ; mais les indigènes dispersés dans les campagnes restaient soumis aux bureaux arabes ordinaires, et par conséquent à l’autorité militaire. On avait fini cepen-

dant, sauf quelques enclaves occupées par des tribus arabes, par les ranger tous sous l’autorité civile ; mais ils étaient pour elle une source d’embarras, quand surtout il n’y avait pas de communes rurales auxquelles ils pussent être rattachés. L’abandon, dans lequel se trouvait ainsi la population indigène des campagnes devenait un obstacle à l’agrandissement des territoires civils. Les décrets du 8 août 1854 sont venus l’applanir sans compromettre l’administration arabe, et tout au contraire en la fortifiant davantage. Us reconstituent des bureaux arabes sous la dépendance des préfets à la fois pour l’administration des indigènes installés en dehors des circonscriptions communales, et celle des indigènes résidant dans ces circonscriptions. D’où il résulte qu’aucune atteinte ne peut plus maintenant être portée à l’administration arabe, soit qu’on agrandisse le territoire civil, soit qu’on développe l’organisation communale. On se demande alors où est le progrès.

Y a-t-il progrès à faire ainsi passer les indigènes de l’administration militaire à l’administration civile? Si l’on établit un parallèle entre des administrations, nui, nous aimons à le croire, n’osera soutenir qu’il soit aisé de trouver au sein de la dernière plus d’honneur, de savoir, d’intelligence, de dévouement, et surtout de respect de soi-même, qu’on en rencontre parmi les jeunes officiers de l’armée d’Afrique. Nous n’allons pas jusqu’à prétendre que les administrateurs civils ne peuvent aussi bien se faire obéir des indigènes que des militaires : une seule chose est nécessaire pour être respecté de gens serviles comme les Arabes, c’est d’avoir l’autorité et de savoir l’exercer ; mais ils ont trop de finesse d’esprit pour se laisser prendre à de fausses apparences , aussi craignent-ils plus un simple lieutenant de bureau arabe, qu’un général avec ses doubles épaulettes, quand c’est en réalité sur la tête de ce lieutenant que repose le pouvoir. En tous cas il faut avouer que si les fonctionnaires civils algériens peuvent tout aussi bien diriger les Arabes que les militaires , à condition

d’avoir la même fermeté de commandement, il n’y a sous le rapport du personnel aucun avantage à ce qu’ils soient substitués à eux. Nous n’ignorons pas les abus qui se sont commis dans les bureaux arabes militaires; mais nous avons fait remarquer précédemment que ces abus tenaient moins aux hommes qu’à la position qui leur était faite. Ils viennent de ce que le pouvoir y a été faussé, de ce qu’il s’est trouvé tout entier dévolu de faitàdesofGciers qui n’avaient ni les moyens d’en soutenir l’éclat, ni le frein de la responsabilité. Ces abus diminuent tous les jours, et les ofllciers de bureaux arabes sont de plus en plus annihilés par les commandants supérieurs qui sortent de ces bureaux : la multiplication des cercles les ferait disparaître encore davantage. En peut-il être de même dans les bureaux arabes départementaux ? Ne voiton pas jusqu’à la dernière évidence, qu’à l’égard des indigènes Gxés dans les territoires militaires l’autorité du préfet sera beaucoup plus fictive encore que celle des commandants supérieurs ne l’était autrefois? De quelle manière s’en sont jusqu’à présent occupés tous les intendants civils et tous les préfets, depuis le baron Pichon jusqu'à M. Géry? Au moins la plupart des commandants savaient-ils quelques mots d’arabe et avaient-ils un peu l’habitude des musulmans ; au moins dans les intervalles des expéditions trouvaient-ils quelques moments à consacrer à l’administration des indigènes II n’en est pas des affaires arabes comme des nôtres, la plupart ne se traitant pas par écrit, il faut les résoudre de vive voix. Est -il supposable que des préfets qui suffissent à peine aux signatures puissent traiter eux-mémes les affaires des indigènes ? Aussi les décrets du 8 août 1854 prévoyant qu’ils ne s’en occuperont pas, leur permet de déléguer toutes leurs attributions à leurs chefs de bureaux arabes. Ces employés, à la différence des autres, peuvent exercer des fonctions préfectorales et être investis, de droit, des pouvoirs que les chefs de bureaux arabes militaires n’avaient que de fait. Celte autorité anormale et toute transitoire sur la tète des uns, est devenue

CHAPITHE X.

régulière et stable sur la tète des autres, sans que leur position soit plus élevée, sans qu’elle puisse le devenir. Au moins pouvait-on renvoyer à leur corps les officiers des bureaux arabes militaires dont on était mécontent, que fera-t-on des employés des bureaux arabes civils qui auront abusé de leur pouvoir, à moins que l’administration militaire ne consente à les prendre pour interprètes de l’armée ? 11 n’y a donc pas plus de garantie dans l’organisation même des nouveaux bureaux arabes, (pie dans le caractère des personnes <jui peuvent y être attachées.

Le progrès n’est pas dans le changement d’administration, il n’est pas non plus dans l’unité plus grande qui en résulte pour l’administration civile. On ne pouvait trouver un meilleur moyen d’empécher le développement de la vie municipale en Algérie et de reculer la fusion que l’organisation des communes était destinée à opérer entre les colons et les indigènes. La population indigène des communes de l’Algérie est maintenant aussi nombreuse que la population européenne, et elle le deviendra bien davantage lorsqu’on aura, comme on se le propose, donné partout extension au territoire civil. Or, quelle harmonie peut-il y avoir dans une administration municipale quand la plus grande portion des administrés relèvent directement d’une autorité diflërente, et ne sont pas sous la même juridiction? Nous avons vu que les décrets du 8 août 1854 ont réservé au préfet ou pour mieux dire au chef de bureau arabe départemental, la police des indigènes, la surveillance des marchés, l’organisation de l’instruction publique, les établissements de bienfaisance ; que le chef de bureau arabe, par délégation du préfet, avait droit de prendre des décisions qui, en aucun cas, ne pouvaient être déférées à la justice ordinaire. Suivant ces décrets, les cheikhs placés à la tète des annexes indigènes des communes sont, moins les adjoints au maire, que les intermédiaires du préfet; et même les gardes-champêlres aralxs sont ohligés de servir deux maîtres, alors que les gardes-

champêtres français ont tant de peine à bien remplir leur service avec un seul. Ces dispositions ne tendent- elles pas à désorganiser l’administration municipale, et à lui enlever ce qui est l’objet de ses principales sollicitudes ? On conçoit qu’on ait réservé aux préfets la préparation des rôles de l’impôt arabe et môme la distribution des secours politiques aux indigents arabes; mais les dons charitables, mais l’instruction primaire, mais la justice et la conciliation, ne fussent-ils pas restés, au plus grand avantage de tous, dans les mains des autorités locales? Le meilleur moyen d’arriver à la fusion des indigènes avec les Européens n’était-il pas d’assister avec un égal dévouement leurs malades et leurs pauvres, de mêler leurs enfants aux nôtres, de les habituer à se présenter devant nos juges? Il semble que nous ne les ayons rattaché aux circonscriptions communales que pour les isoler plus que jamais, ün indigène, habitant près d’.\lger, voyant tous les jours son jardin ravagé par le bétail de son voisin, avait hni par le traduire devant le juge de paix et avait obtenu 60 fr. de dommages et intérêts. Son adversaire porta plainte au cadi : le magistrat musulman ordonna la restitution de la somme et de plus condainnaà une amcndeceluiquiavaitVOulu se soustraire à sa juridiction. Le condamné était fils d’un matelot italien pris par les corsaires avant la conquête ; sa femme était fille d’un Français également jetédans l’esclavage et ayant encore des enfants à Toulouse. L’un et l’autre parlaient français et ne se considéraient pas comme indigènes. ,\près leur mésaventure, ils se sont empressés d’aller trouver le chef de bureau arabe départemental ; mais celui-ci s’est borné à leur dire de fournir la preuve qu’ils étaient chrétiens. Les pauvres gens depuis longtemps avaient envie de le devenir et commençaient déjà à se faire instruire ; mais c’est tout au plus s’ils osaient se présenter à l’église. 0ueb[ues années auparavant une femme indigène qui y avait été surprise, citée devant le cadi, avait été jetée en prison, oii elle était tombée malade par suite d’indignes traiteineals. Aussi avons-nous vu le nou-

veau néophyte, obligé d’aller à Oran pour une ailairc, demander au curé qui l’avait accueilli de lui donner un certificat, dans la crainte qu’il avait d’étre inquiété s’il était vu dans une église de cette ville.

Ce simple fait, pris au hasard, suffit pour donner la mesure de ta protection que les indigènes rattachés au territoire civil doivent attendre du bureau arabe départemental. 11 ne faut pas s’y méprendre : l’autorité, plus douce peut-être, de l’administration civile n’a d’autre effet que de rendre plus arrogants les chefs arabes. Si on les voit se féliciter de leur incorporation au territoire civil, il ne faut pas croire qu’il en soit ainsi de leurs administrés. Plus maltraités qu’ils ne l’étaient auparavant, ils se plaignent amèrement et d’une manière d’autant plus fâcheuse qu’ils s’imaginent être maintenant régis par la loi française. Quant aux Européens, il est facile de concevoir les ennuis que leur cause l’incessante immixtion de chefs arabes dans leurs affaires, quand ils emploient des ouvriers indigènes : quelques-uns finissent par les renvoyer tous, tant ils en sont exaspérés.

A maintenir les bureaux arabes, il fallait infiniment mieux s’en* tenir aux bureaux arabes militaires : cette institution, tonte transitoire, s’arrêtait aux limites des communes. A mesure qu’une commune était instituée, toute la population indigène se trouvait par cela même affranchie du régime militaire pour entrer dans la vie civile avec autant de facilité que les Maures d’Alger, dès le premier jour de la conquête. Mais ce n’était pas cette fusion naturelle des races conquises que voulaient les auteurs du décret du 8 août 1858. Ils voyaient avec peine l’envahissement des communes sur le domaine des anciens bureaux arabes ; et dans leur pensée, les bureaux arabes départementaux n’en sont que le développement : ce sont les mots qui terminent le rapport du ministre à l’Empereur.

Du reste, il est un fait qui prouve que pour l’administration civile, comme pour l’administration militaire, il serait

injuste de faire retomber sur le personnel des bureaux arabes des abus difficiles à empêcher et qui tiennent uniquement aux vices de l’institution elle-même.

Nous avons vu que, dans les communes administrées par des commissaires civils, ce fonctionnaire exerçait lui-même l’office de délégué du chef de bureau arabe départemental. Dans ces communes, l’administration des Européens se trouve ainsi réunie sur la même tête avec celle des indigènes: le commissaire civil a bien en sous-ordre un personnel spécial pour les aflaires arabes ; mais il ne constitue pas une administration distincte, indépendante de lui et pouvant le gêner dans l'exercice de ses fonctions de maire. 11 en était ainsi à Sétifavant la création d’une sous-préfecture. M. de Lamothe- Langon, commissaire civil, y avait sous sa juridiction une population d’environ 4,000 indigènes dispersés dans la banlieue de la ville et comprenant un millier de familles. Il les avait divisés par groupes d’une centaine de tentes, selon leur proximité et leurs rapports avec les dilTérents centres de population européenne. Chaque groupe avait été invité à se désigner un cheikh. Pour simplifier ses rapports avec les indigènes, M. de Lamothe-Langon avait institué quatre kalids. Chaque kaïd était préposé à dix cheikhs, mais il n’avait sur eux aucun pouvoir, il était seulement chargé de leur transmettre, comme un adjoint au maire, les décisions de l’autorité civile, et les cheikhs eux-mêmes n’étaient que des intermédiaires auprès des indigènes. Ces derniers ne pouvaient donc être imposés arbitrairement, ni être soumis à d’autres corvées que celles qui étaient prescrites par l’autorité municipale dans l’intérêt de la commune. Les kaïds, pour leur charge, recevaient un traitement de 800 fr. et à titre d’indemnité ; la culture d’une charrue sur les terres domaniales était accordée à chaque cheikh. Comme il y avait un juge de paix à Sétif, M. de Lamothe-Langon n’exerçait plus de fonctions judiciaires ; en tant que commissaire civil, ses fonctions étaient à peu près réduites à celles des maires : mais

en tant qu’adjoint du chef du bureau départemental de Gonstantinc, il avait le droit de connaître des différends que pouvaient avoir les indigènes enire eux ; néanmoins, lorsqu’ils s’adressaient à lui, il les renvoyait devant le juge de paix. Aussi les indigènes avaient-ils fini par recourir ordinairement à l’arbitrage de ce magistrat, bien qu’un cadi spécial leur eût été donné pour leur rendre justice.

La population arabe des environs de Sétif assimilée à la population européenne relevant des mêmes chefs et ayant des propriétés individuelles, se transforme tous les jours, aussi étonnée de son affranchissement que nous pouvons l’être de ses progrès agricoles. Les terres qui lui ont été concédées sont, en effet, cultivées avec autant de soin que celles de nos colons. Quelques indigènes, sans en avoir l’obligation, ont déjà bâti des habitations beaucoup plus complètes que les petites maisons que l’administration militaire a construites pour scs villages arabes. 11 y a plus, ces indigènes commencent à planter eux-mêmes des arbres sur leurs propriétés, et sur quelques-unes on aperçoit de gros massifs de verdure qui font un contraste avec la nudité de beaucoup d’exploitations européennes.

Après un tel essai, l’autorité militaire pourra-t-elle longtemps soutenir qu’il serait dangereux de toucher au régime actuel des tribus, qu’il est impossible à l’autorité civile de se faire obéir des Arabes, qu’ils ne craignent que le sabre et l’épaulette? Des fonctionnaires civils, aussi honorables que ceux qu’on cherche à placer à la tête des communes, maires ou commissaires civils, revêtus d’une autorité réelle, rendant des arrêtés comme un ministre ou un préfet, pourraient, soyons-en sûrs, tout aussi bien se faire respecter des indigènes que des Européens. Mais, il y a loin de là, à des adjoints de chefs de bureaux arabes, qui eux-mêmes ne sont que des délégués sans initiative, aussi impuissants pour le bien que faibles contre le mal, servant à diviser plutôt qu’à unir.

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LAt COLONISATION DES ADABES.

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