LA SÉCURITÉ
A part quatre ou cinq propriétés du Sahel, c’était' surtout dans la plaine qu’étaient allés s’établir les colons venus pour entreprendre de grandes cultures. Nous en avons déjà cité une dizaine : beaucoup d’autres, pour marcher sur leurs traces, n’attendaient qu’un peu de sécurité. 11 eût été bien facile de réprimer le brigandage en portant aux colons la moindre assistance. Ainsi, M. de Tonnac ayant appris un jour que plusieurs tribus réunies devaient fondre sur le Khadra, alla avec ses gens les attendre à une douzaine de lieues dans un défilé des montagnes. Les Arabes vinrent en effet. Dans l’escarmouche qui se livra à cette occasion, l’on fit plusieurs prisonniers et l’on prit deux belles juments. M. de Tonnac voulait que ces deux bêtes fussent tirées au sort ; mais le goum n’accepta pas complètement la décision de son chef, et l’une d’elles lui fut adjugée. Comme c’était la jument d’un marabout, il était à craindre que les .4rabes ne revinssent pour la reprendre. On fit alors l’inventaire des munitions ; tout avait été épuisé. 11 eût été imprudent de s’endormir sur les lauriers de la veille. M. de Tonnac, aussitôt la distribution du butin, se décida donc à partir, et enjamba la fameuse jument du marabout. Elle suivait un chemin auquel elle n'était pas habituée et s’effarouchait à la moindre voiture. Ce ne fut pas sans peine que son nouveau maître arriva à Alger. Le général Négrier faisait alors l’intérim de gouverneur général. M. de Tonnac lui exposa sa situation, et obtint 300 cartouches. Ce fut le seul secours qu’il reçut du
gouvernement pendant tout le temps qu’il resta au Khadra.
M. de Tonnac s’était établi à ses risques et périls, et on le laissait faire la guerre à ses dépens : toujours est-il qu’il était protégé par le seul fait de l’occupation française. Sous le gouvernement turc, toutes les tribus étaient responsables des malfaiteurs de leur territoire. Les Arabes, habitués depuis longtemps a cette rigueur aveugle, ne devaient pas concevoir autrement notre domination. Bien convaincus de leur solidarité, ils ne pouvaient, du reste, se rendre compte de l’isolement des colons vis-à-vis de l’armée. Pour eux, un colon muni de poudre était un soldat détaché, une vedette avancée ayant le mot d’ordre des chefs militaires. M. de Tonnac avait su tirer habilement parti de cette protection toute gratuite, et le respect de l’autorité dont il paraissait investi l’avait préservé tout d’abord. Mais le traité de la Tafna vint modifier un peu sa position. On sait qu’il restreignait beaucoup notre empire: les limites mêmes de notre territoire y avaient été assez mal déflnies dü côté de l’est ; il y était dit seulement qu’on tracerait une ligne sur les derniers versants de l’Atlas. Or, le Khadra se trouvait au pied de la montagne, à proximité de la frontière, et les brigands dü voisinage n’avaient plus qu’un pas à faire pour se mettre à couvert ; il n’y avait plus de responsabilité à faire valoir là où notre domination n’existait plus. D’après ce traité, le commandement de Ben-Salem, kalifa d’Abd-el-Kader au Sebaou, arrivait jusqu’aux montagnes qui dominaient le Khadra : il y avait installé le kaïd Yaya.
Un jour od vint dire à M. de Tonnac que des Arabes, qui étaient sous la dépendance de ce chef, avaient pris quatre bœufs pendant la nuit. On les avait vus passer, et ils devaient être chez les Beni-Djat, tribu de charbonniers. M. de Tonnac partit immédiatement dans cette direction avec une quinzaine d’hommes. A la pointe du jour il était déjà au milieu de la tribu ; il fil arrêter sa petite troupe sur une butte. La présence inattendue de ces cavaliers armés avait jeté la ter-
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reuf dam cèite paisible retraite : les enfants pleuraient, les femmes s’enfuyaient à toutes jambes. Cependant quelques hommes s’approchèrent pour demander ce qu’on voulait. « Vous êtes, leur dit M. de Tonnac, des scélérats, des fils de mauvaises femmes, des voleurs 1 Vous nous avez pris des boeufs la nuit dernière, et vous vous êtes honteusement sauvés. Rendez-nous ce qui nous appartient, ou nous allons brûler de la poudre. » Les Arabes protestèrent alors de leur innocence. C’était tel ou tel qui était bien venu dans leur tribu, mais il en était parti. On chercha effectivement de tous les côtés, et l’on ne trouva rien. « Arrangez-vous, leur fut-il répondu ; mais nous allons prendre plusieurs de vos bêtes en gage, jusqu’à ce que les nôtres soient retrouvées, b Aussitôt il les somma d’aller chercher leur bétail. Toutes les mules de la tribu défilèrent. M. de Tonnac choisit les meilleures, qui à elles seules valaient bien deux à trois bœufs. Quant aux ânes, ce n’étaient pas la peine de s’en embarrasser. Deux hommes furent requis pour conduire et soigner les mules. A son retour au Khadra M. de Tonnac écrivit à Ben-Sdem, et chargea un des deux otages de lui porter la dépêche.
« Pendant la nuit, disait-il dans sa lettre, des gens de votre dépendance, de la tribu des Beni-Djat sont venus furtivement, comme des voleurs et des poltrons, m’enlever quatre bœufs ; mais moi et mes gens du Khadra, qui sommes des hommes, nous avons été dans la tribu où avaient passé les bœufs, prendre, en représailles, huit bonnes mules que je considère comme miennes si, d’ici à huit jours, vous, qui devez connaître dans votre territoire les malfaiteurs, ne m'avez pas fait rendre les quatre bœufs. »
Toute la semaine, les gens du Khadra regardaient autour d’eux avec anxiété. Ils eussent voulu ne pas voir revenir les malheureux bœufs, a Ils seront, disaient-ils, assez coquins, assez scélérats, assez mauvais garnements pour les ramener; mais s’ils viennent, nous les enverrons promener et nous
garderons les mules. » Devant ce butin, les faucheurs européens, qui en ce moment étaient au Khadra, avaient d’autres appréhensions : ils craignaient, à chaque instant, de voir arriver sur leur dos une armée entière d’ennemis. Cependant, au bout des huit jours, à la nuit tombante, on vit arriver de loin quelques Arabes poussant devant eux de pauvres bœufs qui n’en pouvaient plus de fatigue. Leur arrivée au Khadra mit bientôt terme à toutes les conjectures.
Ben -Salem avait envoyé Sidi-Abderaman-ben-Ouda, d'une famille de marabout des Khrachena, avec une lettre revêtue de son cachet. Après les compliments d’usage, il disait à M. de Tonnac, qu’après avoir reçu son message, il avait fait les démarchés nécessaires pour trouver les auteurs du vol et les avait punis comme ils le méritaient. « Vous et moi, ajoutait-il, nous sommes chargés de réprimer de pareils méfaits dans nos territoires respectifs ; nous devons maintenir la justice chez nous : si donc, à l’avenir, des gens coupables venaient de chez moi se réfugier chez vous, j’espère que vous me les feriez livrer, tout comme de mon côté je vous rendrai justice des malfaiteurs de votre territoire quijse réfugieraient chez moi. Du reste, je désire que vous viviez eu bonne intelligence avec votre voisin le kaïd des Bcni-Djat, Yaya, homme vénérable avec lequel vous aurez à vous entendre, pour réprimer ce qui pourrait arriver de mal dans vos tribus. »
Effectivement, peu de temps après, Yaya donna un rendez-vous à M. de Tonnac. Chacun y vint avec ses gens. M. de Tonnac était à la tête de 50 cavaliers; il avait avec lui le kaïd des Khrachena El Arbi, et le cadi Seliman. Quand il passa devant le camp du Fondouk, le caporal de garde sortit peu rassuré. M. de Tonnac demanda à voir le colonel. Ce dernier ne savait quelle contenance prendre. C'était une affaire grave que laisser pénétrer un colon sur le territoire d’Abd-el- Kader. Enfin, il finit par dije qu’il serait censé ignorer le rendez-vous. L’entrevue avec Yaya fut solennelle. Ce der-
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nier témoigna à M. de Tonnac tout le regret qu’il avait de ne pas l’avoir connu plus tôt : il dit qu’il ferait volontiers un traité avec lui, qu’il y avait au milieu d’eux de grands savants en état de le rédiger, et il proposa son cadi, aux talents duquel M. de Tonnac se confia de très-bonne grâce.
On laissait donc les colons s’en tirer comme ils le pouvaient, ils en étaient réduits à organiser des patrouilles avec les indigènes à leur service, à faire eux-mêmes la police de la plaine. Défense était faite aux soldats de tirer sur les Arabes, et tous les commandants de corps et de blokaus avaient la consigne de ne faire aucune sortie en armes povr quelque cause que ce puisse être, sans une autorisation expresse qu’il fallait venir chercher à Alger. D’un autre côté les sentinelles avaient droit de tirer sur les colons qui dépassaient la ligne des postes. On conçoit combien les malfaiteurs devaient être encouragés par un tel système qui assurait leur impunité et n’incriminait que ceux qui, s’exposant à leurs coups, relevaient la honte de nos armes. Aussi le chef du bureau arabe d’Alger, quand les colons allaient lui demander assistance pour aller s’établir dans la Mitidja, faisait-il toute sorte d’instances pour les en détourner. Un journal, le Toulonnais, dans son numéro du 19 août 1838, publiait dans les termes suivants ce qu’il avait dit à l’un d’eux, alors son ami : a Vous avez une belle exploitation dans le massif, elle doit vous suffire : pourquoi engager dans la plaine des capitaux que vous ne retirerez probablement Jamais? Pourquoi compromettre votre tranquillité, exposer vos travailleurs à une mort presque certaine par l’eBet des miasmes ou par le fer des Arabes? Pourquoi déplacer ces derniers et rendre les champs qu’ils cultivent improductifs, etc., etc. ?» Il ne faut pas croire que l’incroyable consigne dont nous venons de parler ne s’appliquât qu’à la plaine. Deux ans plus tard elle était encore en vigueur dans le massif comme on peut juger par le fait suivant raconté par M. Rozey dans le livre que nous avons déjà cité.
« J'en perle aoionrd’hui, Messieurs, avec une bien douloureusA conviction. Hier, à deut heures après-midi, le pâtre de ma ferme de Berkadem, soldat libéré de la légion étrangère, a eu la tète tranchée par huit Arabes à pied, qui ont emmené mon troupeau de cent cinquante moutons et chèvres, en vue et presque à portée de fusil du blokaus qu'on venait de replacer à droite de la route conduisant de Berkadem à la ferme-modèle. Les hommes composant la garnison de ce blokaus, enfermés par la fatale consigne, ont, à leur grand regret, laissé consommer le rapt, sans pouvoir intervenir...! Ce que l'exigence de la discipline les a mis dans l'impuissance de tenter a été exécuté par quatorze Arabes alliés de la tribu de Zaouli, située près de ma ferme, qui ont de leur chef poursuivi les voleurs, et, après avoir échangé des coups de fusil sans perte d'une^ part ni d'autre, leur ont repris mon troupeau et me l'ont rendu, moins dix tètes, que la force de la marche aura fait périr. Après avoir récompensé convenablement ces braves gens, j'ai immédiatement vendu le troupeau, ne voulant plus, en présence d'aussi peu de garantie, en compromettre la valeur ni surtout exposer l'existence d'un nouveau pâtre, »
M. Rozey avait en France un grand nombre d’amis qui, depuis 1 835, lui avaient manifesté l’intention de fonder des exploitations agricolesen Algérie. Plusieurs d’entre eux pouvaient y consacrer 150,000 fr. Mais il était trop bien appris pour qû’en conscience il pût les laisser venir, tant que la sécurité ne serait pas mieux assurée. En attendant. Tien n’arrêtait les premiers venus. Dans le premier tableau de la situation des établissements français en Algérie, le gouvernement constatait que déjà en 1837 les colons avaient mis 9,091 hectares en culture, dont la moitié avait été mise en blé. Us avaient greffé 60,000 oliviers et planté 85,000 mûriers.
En évitant avec soin toute collision avec les Arabes, le maréchal Valée commençait à faire croire en France que la paix était assurée dans cette colonie ; il avait fini par se le persuader à lui-même; il proclamait avec une sorte de satisfaction, au commencement de novembre 1839, que l’.Algérie avait désormais traversé l’époque d’épreuve qui marque toujours la naissance de grands établissements coloniaux ; qu’elle marchait maintenant par sar propre force. Louis-
Philippe lui répondait : «Vous connaissez depuis longtemps le vif intérêt que je porte à l’Algérie ; je jouis de lui voir acquérir sous votre direction, parla valeur et le dévouement de nos troupes, cette sécurité si nécessaire à la prospérité dont elle est susceptible, et qui est constamment le but de nos efforts. » Cette sécurité n’était qu’apparente ; le malheureux traité de la Tafna, en restreignant notre domination à quelques lieues de nos établissements, les exposait, comme nous venons de le voir, à toute sorte de brigandages. Abdel-Kader, occupé d’étendre sa domination dans l’intérieur, avait bien d’autres soucis en tête que la police des frontières. Sa seule inquiétude était que les tribus voisines ne lui fussent pas aussi fidèles que les autres. Le traité de la Tafna avait, en effet, placé sous sa dépendance des tribus qui eussent bien préféré nous rester soumises.
Ainsi, dans les derniers temps de la domination turque, les alliances des soldats de l’odjak avec les femmes indigènes, avaient beaucoup augmenté le nombre des kourouglis des environs d’Alger. Les deys, toujours ombrageux, en avaient transporté toute une colonie sur Tisser, à une douzaine de lieues à Test de la ville. Ces kourouglis, sans s’entendre parfaitement bien avec les Turcs, étaient loin d’être sympathiques aux Arabes, qui ne les tenaient pas pour gens de leur race ; au départ desTurcs, ils étaient devenus nos alliés naturels. .\bd-el-Kader, leur sachant très-mauvais gré de leur tendance à se rapprocher de nous, était venu les châtier. Dès les premiers mois de 1839, les prenant à Timproriste, il avait fait une grande razzia chez eux, avait pris toutes leurs femmes et les avait livrées aux Hadjoutes, campés à l’extrémité opposée de la Mitidja. Le gouverneur général était intervenu pour rappeler Témir à des sentiments de justice et de modération, et ce dernier avait consenti à restituer sa proie. Les pauvres femmes avaient été dépouillées de tout par les brigands arabes. Quand, poussées comme un troupeau, elles traversèrent de nouveau la Mitidja, pour
retourner dans leurs tribus, il ne leur restait plus de vêtements : il avait fallu que les colons leur donnassent par pitié quelques haillons pour se couvrir un peu. Tels étaient les moyens employés par Abd-el-Kader, pour faire respecter son autorité dans notre voisinage.
D’ailleurs tout reposait sur la bonne foi du plus fanatique champion du Coran, d’un ennemi naturel par conséquent du nom chrétien. Les colons, constamment victimes de cette fausse situation, ne se méprenaient pas sur la gravité et sur les dangers qu’ils encouraient au premier jour d’une rupture. Aussi réclamaient-ils tous les jours contre ce système d’occupation restreinte qui prévalait depuis le départ du maréchal Clauzel. Us ne cessaient de signer des pétitions à tous les passages de prince, d’envoyer des mémoires aux chambres législatives, d’appeler l’attention de la presse sur la déplorable confiance du gouvernement. Le maréchal Valée n’avait pas même profité de l’occupation de Blidah pour y former des magasins militaires, qui lui eussent permis à la première agression de prendre l’offensive et de reculer le théâtre de la guerre au delà de nos établissements. Excellent capitaine d’artillerie, mais manquant des qualités essentielles à un bon général en chef, il ne s’était occupé que d’organiser la défense des camps retranchés et des blokaus. 11 avait disséminé toutes ses troupes dans ces postes très-inutiles pour la protection de l’agriculture, où il ne faisait que comprimer la valeur de nos soldats.
Les événements ne justifièrent que trop ces appréhensions. Au premier signal d’Abd-el-Kader toutes les tribus turbulentes se soulevèrent; et notre armée était hors d’état de réprimer les premiers désordres, de faire la moindre contenance en attendant du renfort. Nos colons étaient à la veille de tout perdre : les indigènes, nos alliés, ne se sentant plus soutenus, allaient être obligés de tourner à l’ennemi. Peutêtre dans ce moment suprême n’eût-il pas été impossible de mettre à profit la bonne volonté des uns et des autres ,
d’organiser à tout hasard une première résistance; mais il eût élé humiliant pour nos chefs militaires que la colonie dût son salut au seul courage des colons : pour ne point changer les rôles, on préféra sacrifier ces derniers.
Ce fut chez M. de Saint-Guilhem que commença l’attaque, le 19 novembre 1839. Vers minuit, les Arabes des tribus campées autour de lui, vinrent frapper à sa porte, pour mettre leurs femmes et leurs troupeaux à l’abri des murs de l’haouch. Us n’avaient eu que le temps de s’enfuir à l’approche des cavaliers d’Abd-el-Kader, ou, pour mieux dire, des Hadjoutcs toujours disposés au premier signal à exercer leurs brigandages. M. de Saint-4juilhem n’attendit pas, il sortit à la tête de son goum. La lutte fut opiniâtre ; huit de ses hommes succombèrent. 11 fallut rentrer à l’haouch : les bandes ennemies en respectèrent l’enceinte , et , après avoir pillé à l’extérieur, se dirigèrent sur Ben-IIorlouse, où le maréchal Valée avait établi une dizaine de familles européennes. Ce hameau était placé au milieu de la plaine , à quelques kilomètres seulement de El-Kateb. Les Arabes y mirent le feu, n’osant pénétrer dans l’intérieur des maisons habitées. Aussitôt que M. de Saint-Guilhem vit les flammes s’élever, il fut touché de compassion pour les malheureux colons et se décida à leur porter secours. 11 ne lui restait plus que 30 cavaliers, il partit avec 28. Le spectacle était navrant lorsqu’il arriva au village. Les maisons étaient déjà à moitié détruites. Hommes, femmes, enfants étaient bloqués dans les portions de bâtiments que les flammes n’avaient pas encore envahies ; mais où d’un moment à l’autre, ils étaient menacés d’être brûlés vifs. La peur les avait poussés à cette dernière extrémité. Sortir, c’eût été se livrer immédiatement aux mains des bourreaux, et le supplice du feu, au moins, les préservait de tout outrage. M. de Saint-Guilhem fut assez heureux pour sauver ces pauvres gens.
l..es Arabes voyant fondre sur eux une troupe intrépide, ne sachant pas à qui ils pouvaient avoir affaire, s’étaient
écartés avec la prudence qui les accompagne toujours pendant la nuit. Trente et quelques colons purent être dégagés de l’incendie et furent transportés à El-Kateb.
M. de Saint-Guilhein écrivit aussitôt au maréchal Valée pour l’informer de ce qu’il avait fait pour les habitants de son village et lui demander du secours. L’ennemi continuait ses ravages et se repliant sur le milieu de la plaine, avait déjà incendié plusieurs fermes. Indépendamment de ses gens, M. de Saint-Guilhem se trouvait avoir à sa charge un assez grand nombre d’hôtes; les provisions de El-Kateb n’y pouvaient longtemps suffire; d’un autre côté, à part deux domestiques parisiens, ses ouvriers français avaient peu de goût pour la guerre ; ils étaient venus pour cultiver les terres et non pour se battre avec les Arabes. 11 avait été impossible de faire accepter des fusils à tous ces bons paysans, venus des environs de Castres. Au bout de quelques jours, M. de Saint-Guilhem ne recevant pas de réponse du maréchal Valée, se détermina à conduire à Alger toutes ces bouches inutiles. Il avait pris ses cavaliers arabes pour servir d’escorte à sa petite colonie, que toute une smala d’indigènes avait voulu suivre , ne laissant à El-Kateb que ses deux domestiques parisiens. Ces braves s’étaient postés dans deux tourelles, chacun avec vingt-cinq fusils chargés et ils s’apprêtaient à soutenir un siège. Un colonel envoyé dès la première alarme, après un grand circuit dans la plaine, arriva enfin à la tête de son régiment ; il signifia à la garnison de l’baouch, l’ordre d’évacuer qui avait été donné par le maréchal. Les deux sentinelles refusèrent de violer leur consigne et voulurent attendre le retour de leur maître. La colonne passa outre. Pendant ce temps, M. de Saint-Guilhem avait pu arriver sans accidents jusqu’à Alger. On n’avait pas voulu y recevoir sa troupe indigène; il demanda qu’au moins on lui permît de camper aux environs de la Maison-Carrée, pour être protégés par le canon du fort. Cette autorisation lui fut refusée.
Obligés de retourner avec leurs familles à El-Kateb, la moitié des cavaliers de M. de Saint-Guilhem prirent alors la résolution de s’engager au service d’Abd-el-Kader et lui promirent de l’informer de tout ce qui se ferait. En relations avec ceux restés à l’haouch, ils le tenaient en effet au courant des moindres mouvements de l’ennemi, et M. de Saiut-Guilhem était souvent mieux informé que le général en chef. C’était peine inutile. Les particuliers ne pouvaient avoir voix aux conseils de guerre, lorsqu’on les trouvait incompétents pour se défendre eux-mêmes.
Laissons les correspondances particulières nous raconter les premiers développements de l’iusurrection.
Alger, le 22 novembre, dii heures du soir. — « Je vous écris sous l’impression des choses extraordinaires qui se passent en ce moment dans la province. Depuis mercredi que le 2* léger et un bataillon du 48* de ligne sont entrés en ville venant du Fondouk et des camps rapprochés, la plaine est couverte de cavaliers arabes, qui commettent toute sorte de brigandages. Voici de quelle manière ils ont débuté. L'ne prolonge chargée de vivres, escortée jiar 30 hommes du 41* de ligne et commandée par un lieutenant, a été assaillie par % 1,500 cavaliers, qui se sont emparés de tout le convoi et n’ont laissé que 39 hommes sans tète, y compris les artilleurs qui condubaient la prolonge. Dans la nuit, plusieurs tribus amies ont été détruites. Les colons se réfugient dans les camps et abandonnent leurs propriétés à la fureur des Arabes. Nos troupes n’étant pas assez nombreuses n'ont pu, jusqu’ici, arrêter les Arabes, qui continuent de ravager la plaine. Le fort de Ouckmondil, gardé par 30 condamnés, est tombé en leur pouvoir. »
« La belle propriété de Beuimoussa, appartenant à M. le baron Vialar, a été attaquée, mais elle tient encore bon. Les fermes et les tribus qui Tavobinent ont été rasées, jusqu’à la ferme-modèle qui a été dépouillée et qui a servi de refuge, pendant toute la nuit, à ces brigands, mais qui, cependant, n'a |>as été détruite. Plusieurs de nos camps sont bloqués et ne peuvent recevoir ni vivres ni mimitions. Hier une estafette que l’on avait fait partir pour porter des ordres dans un de nos camps a dbparu, et des Arabes ont eu l’audace de chasser un chasseur d'Afrique jusqu’à une portée de canon du camp de Mustapha. ^
Du 23. — « La belle propriété de Beuiraoussa a été épargnée, parce que les Arabes savaient qu’elle était gardée par 80 hommes dévoués, mais il n'en a pas été de même des fermes voisines. Les 40 Maures au service du baron Vialar ont eu peur et l’ont abandonné, mais ce colon est toujours barricadé avec le reste de ses gens et attend de pied ferme les Arabes. »
Du 24.— « Les Arabes du Khadra se sont montrés fidèles à la cause des Français et à M. de Tonnac, propriétaire de cette ferme et absent depuis six semaines. Ils ont fait bon usage des fusils et des munitions que M. de Tonnac leur avait laissés. Réfugiés avec leurs femmes et leurs enfants dans la principale habitation, ils ont riposté aux coups de feu des eunemis, qui ne frappaient que les murs, par des coups mieux dirigés, qui ont forcé les assaillants à se porter ailleurs. A l’haouch Mraboutin tous les habitants étaient désarmés, excepté un seul, qui s’est conduit en homme de cœur. Cet Arabe, ayant fait coucher son chameau devant lui et s’en servant de rempart, a fait le coup de feu jusqu’à ce qu'il ait été atteint de deux balles. «
Dès les premières alertes le baron de Vialar, averti par ses voisins, alla trouver le maréchal Valée. Il lui demanda de vouloir bien envoyer quelques pelotons d’infanterie avec des munitions dans les diverses fermes européennes et même dans les principaux haouchs appartenant à des Mauresd’Alger, où SC trouvaient des constructions pouvant servir de défense. ' On offrirait ainsi des lieux de réunion et des points d’appui à tous les Arabes fidèles à notre cause. « De cette manière, disait-il au gouverneur général, vous aurez dans la plaine autant de petites forteresses entre lesquelles les bandes errantes ne pourront passer sans s’exposer à vos coups. Le ravitaillement sera bien facile : les vivres ne manqueront pas ; il y a partout du bétail, des silos de grains et des meules de fourrage. Une colonne mobile pourra d’ailleurs parcourir la plaine et pourvoir aux besoins des garnisons. Composées à la fois de soldats, de colons et d’indigènes, elles ne pourront être forcées derrière leurs retranclicmcnts. » Malheureusement ce plan ne fut pas agréé par le maréchal Valée, et le seul motif qu’il voulut bien donner à son refus, fut que les troupes ainsi disséminées ne pourraient pas recevoir de ra-
tiens réglementaires. 11 décida qu’un nouveau poste militaire serait établi à la ferme Baraki : mais des ordres furent donnés à MM. de Montaigu, de Saint-Guilhem, Descroizilles, Mercier et à tous les autres colons, d’avancer immédiatement, sans quoi ils'y seraient forcés. Des injonctions semblables furent faites aux colons du Sahel. M. Fruitié, à Chéragas, avait une vaste habitation mauresque, dont les solides murailles auraient pu soutenir un siège contre un parti de 2 ,000 Arabes ; il se disposait à se défendre avec les 30 ouvriers armés qu’il avait à son service; mais le maire de Dély-lbrahim vint lui signifier les ordres du gouverneur. Dès lors la plupart des ouvriers rentrèrent en ville , il n’en resta plus à ce courageux colon que trois ou quatre pour tenir la position quand même.
On eut beaucoup de peine à obtenir des colons qu’ils abandonnassent leurs fermes : chacun voulait défendre ses foyers et sa fortune si laborieusement commencée. M. Mercier se maintenant à la ferme de la Réghaïa, le capitaine Topin reçut du maréchal de camp Dampierre l’ordre de la faire évacuer pendant la nuit du 10 au 11 décembre. Les 70 fusils et 1 ,680 cartouches qui y étaient déposés depuis furent portés à la Maison-Carrée. Ce colon voulut au moins constater la contrainte qui lui avait été faite par un acte déposé, le 28 janvier suivant, chez M* Lieutcaud, notaire à Alger. M. Tobler, dans sa ferme de la plaine, où il avait donné asile à plus de 300 individus, tant colons qu’ Arabes, avait déjà oi^anisé tous ses moyens de défense ; il y avait envoyé des vivres et des munitions, après avoir ramené dans sa ferme du massif toutes les femmes et tous les enfants : mais là, comme ailleurs, il fallut bien finir par se soumettre aux ordres de l’autorité militaire.
Chacun alors fit son déménagement à la hâte, emportant ce qu’il avait de plus précieux. Les routes aboutissant à Alger étaient couvertes de voitures chargées du mobilier des fermes : colons et Arabes y poussaient, comme ils le pouvaient, tous leurs troupeaux. Les pourvoyeurs de l’armée en
profitèrent un instant: les bœufs qui valaient 100 fr., leur étaient abandonnés pour 40 ; et le prix des moutons de 10 à 15 fr. qu’il était auparavant, ne dépassait plus 4 fr. Quant aux pauvres familles indigènes qui avaient suivi nos colons, elles s’étaient réfugiées sur la plage et y mouraient de faim.
A peine une ferme était-elle évacuée, qu’aussitôt une troupe de brigands arabes s’y précipitaient, pour piller tout ce qui n’avait pu être emporté : le feu achevait leurs ravages. La Rcghaïa et toutes les autres belles fermes de la plaine furent successivement incendiées. 11 n’eût pas fallu cependant des forces bien considérables pour les protéger toutes. On en peut juger par le siège que le colon Pirette a soutenu à Ben- Seman, et dont le récit authentique a été déposé chez maître Pourteauborde, dans les termes suivants :
Le 9 décembre t839 les Arabes, au nombre de 1,000 à 1,200, attaquèrent le camp de l’Arbi, alors occupé par 300 hommes.
Pirette était alors à la ferme avec deux camarades ; tous montèrent sur la terrasse et purent juger de l’imminence cl de la grandeur du danger qui allait les menacer A leur toiu- tOt ou tard. Deux des colons, jugeant que la résistance était impossible, vu leur petit nom- ' bre, sortirent de la ferme et purent gagner le camp à la faveur d’accidents de terrain. Pirette resta seul; il n’avait pas songé un instant A se retirer, d’abord parce qu’il avait tout son avoir dans la ferme et qu’il espérait que l’ennemi serait repoussé par le camp et se retirerait sans se rabattre sur la ferme. Ses camarades partis, il barrii»da les portes, monta des pierres sur la terrasse, et prés de la petite porte très-basse de cette terrasse plaça une hache d’abordage bien aiguisée. Cette arme, cinq fusils, 275 cartouches, un peu de poudre et cinq ou six litres de balles coupées en quatre, composent tout son arsenal.
Le bâtiment de Ben-Seman est heureusement un des plus solides et des mieux installés de la Mitidjj. C'est un vrai bordj ou forteresse. Pirette, qui n’a pas oublié son ancien métier, voit bien que la place serait imprenable [tour les Arabes, si la garnison n’était pas si faible. Les murs en sont épais, les fenêtres garnies de grillages mauresques en saillie dominent les portes et les façades du bâtiment, sauf une seule toutefois.
Pirette, après avoir pris ses dispositions et s’étre bien rendu compte du terrain, remonte sur la terrasse pour voir quelle tournure prenait
l'attaque dont il entendait la fusillade. Mais bientôt il voit l’ennemi abandonnant une lutte infructueuse, se concerter sur ce qu’il doit faire, puis enlln se diriger sur l'haoucb Ben-Seman.
Pirette place un bonnet, une casquette ou un chapeau près de chaque fenêtre.
En voyant leur grand nombre , Pirette éprouve un moment d’abattement.
L'ennemi envahit Torangerie. Ils entourent la maison d’un cercle serré. Des cris furieux annoncent l'attaque. Us s’élancent vers la porte principale. Pirette, qui la sait très-solide, les laisse s’y entasser. Ses cinq fusils sont près de lui, armés d’une cartouche, sur laquelle il a ajouté une poignée de quartiers de balles. Au moment favorable, il les décharge à dix pas sur la masse qui cherche à enfoncer la lK>rie. Les assaillants, épouvantés de ces décharges successives et meurtrières, se retiieut à distance, puis ils revieunent chercher leurs morts. Pirette les baisse faire et recharge ses fusils.
Malgré la faim , la soif et la fatigue , Pirette continue ce combat inégal, lorsqu'il s’aperçoit que l’attaque se ralentit. C’est que l’ennemi a enfin découvert le cùté faible de la place et le moyen d’en profiter. Il perce un mur qu’aucune des fenêtres grillées ne voyait.
Pirette entend leur travail; il peut compter chaque pierre qu’on arr.ache. Puis il n’entend plus rien. C’est que le trou est achevé. Les Arabes vont s’y engager. Il court à ce nouve.au et terrible danger. 11 s’élance dans l’étroit et sombre corridor qui conduit à cetle ouverture. Ln ennemi y est déjà à moitié, engagé. Pirette le tire à bout portant et le tue raide. Ses camarades l’arrachent du trou et vont l’enterrer. L’horrible blessure de cet homme les effraie, et ils ne rentrent plus dans le trou.
L.a nuit arrive. Pirette, n’.ayaiit plus d’espoir, car il a tiré 260 coups de fusil et il ne lui reste presque plus de munitions. L'ennemi a ses feux de bivouac autour de la ferme.
Heureusement la nuit est obscure, et Pirette qui connoit le terrain profite d’un épais fourré de ronces et de cactus. A neuf heures du soir, il ilescend de la terrasse par une corde, tenant un fusil à la main et ses souliers dans ses poches. Il rampe dans le fourré, passe sans être vu à côté d’une sentinelle arabe, dont la crosse retentit sur une pierre. Une demi-heure de cette marche pénible l’amène auprès du camp. 11 crie pour que les sentinelles françaises ne tirent pas sur lui. Il est accueilli avec intérêt et enthousiasme par ses anciens camarades qui toute la journée avaient enten<lu la fusillade de mille contre un; ils savaient par les deux fugitifs que Pirette était seul et n'avaient pu s’expliquer une lutte aussi inégale.
a Ces faits sont attestés par MM. Muller, lieutenant au 10* d’artillerie, commandant la section; Fumey, sous-lieutenant au 2* léger; Pillaut , lieutenant au 2' léger; le Beurier de La Rivière, lieutenant au 2' léger; de Pollies, capitaine au 2' léger; Valotte, lieutenant au 2' léger; Papillal, sous-lieuteuant au 2' léger; Deslez, sotis-lieutenant au 2' léger; Le Vaillant, lieutenant-colonel, commandant du camp de l'Arbâ et par le chef du 6' bataillon de la milice , Descroizilles. Toutes signatures légalisées par l’intendant militaire, le directeur de l’intérieur et le maire d’Alger.
Quand la ruine des premiers colons fut consommée, il fallut bien bon gré malgré renoncer au système d’occupation restreinte, qui avait abouti à d’aussi funestes résultats. L’elTcclif de l’armée devenait plus que jamais insuffisant, de nouveaux renforts furent réclamés. En attendant , le maréchal Valée faisait venir en toute hâte un bataillon d’Orau, sans réfléchir qu’Abd-el-Kader étant établi à Mascara, porterait probablement de ce côté ses premiers coups; mais il fallait avant tout ne point reculer dans la province d’Alger. Le maréchal avait fait évacuer tous les colons des fermes de la plaine où ils s’étaient déjà retranchés; et avec eux s’étaient retirés tous les .Arabes demeurés fidèles à notre cause, qui eussent pu opposer résistance : la plupart de ces derniers, après s’étre débarrassés de leurs bestiaux, avaient émigré dans l’intérieur pour aller chercher appui chez nos ennemis. Au milieu du vide qui s’était fait, des postes militaires, à trois ou quatre lieues de distance , ne servaient plus à rien ; ils ne faisaient qu’éparpiller nos forces. Tandis qu’on ravitaillait, à grand’ peine , tous ces petits détachements réduits à l’inaction derrière leurs retranchements, on eût pu mobiliser quelques colonnes pour prendre l’offensive. Mais, après une confiance aveugle, la panique était telle, qu’on n’osait plus faire partir un convoi pour Blidah sans une escorte de 2,000 hommes.
Dès la première année de son commandement, le 3 mai 1838, le maréchal Valée s’était emparé de Blidah, mais il en avait interdit l’entrée aux Européens. Il voulait ainsi éviter
toute cause de conflit avec la population musulmane. Il avait fait tracer deux grands camps à deux kilomètres de la ville, l’un un peu en avant vers l’Ouest, l’autre en deçà près de la route d’Alger. Un fossé d’enceinte parUfnt des derniers versants de l’Atlas , se reliant au camp supérieur et poursuivi au milieu de la plaine dans la direction de Coléab , formait obstacle aux invasions des cavaliers arabes.
Beaucoup de Maures d’Alger avaient déjà vendu aux Européens les maisons et les jardins qu’ils possédaient à Blidah ; mais les colons n’avaient pu obtenir l’autorisation d’être mis en possession même en dehors des murs de la ville. Grande avait été la déception des nouveaux propriétaires qui pouvant tirer parti de leurs immeubles n’en continuaient pas moins à payer les arrérages des rentes qu’ils avaient consenties. En attendant les orangeries dépérissaient faute de soins et d’arrosage. Les habitants de Blidah, confinés dans leurs murs, n’en sortaient qu’avec une extrême anxiété, et négligeaient eux-mêmes les propriétés qu’on voulait leur conserver à l’extérieur. Les colons venus à la suite de l’armée s’étaient mis à construire dans les environs; et là, comme ailleurs ils vendaient aux troupes, leurs marchandises et leurs boissons.
Aussitôt l’insurrection, en voyant la difficulté des ravitaillements, le maréchal Valée comprit la faute qu’il avait commise en négligeant d’occuper Blidah et d’y réserver les établissements nécessaires à l’entretien d’une garnison. Nos soldats recevaient donc le 5 septembre l’ordre de prendre possession définitive de la ville et le colonel Duvivier commandant par intérim les camps de l’Ouest s’y établit avec son état-major. On conçoit tout d’abord la stupeur où furent plongés les habitants que l’on avait si soigneusement préservés de fout contact avec nous.
Voyant nos camps, bien assis en dehors de leurs murailles, se garnir extérieurement de nombreuses constructions, au point de former une espèce de bourgade, ils avaient fini par
se persuader que nous ne violerions jamais l’enceinte de leur cité. Brusquement surpris par notre apparition et tout effarouchés, ils se préparaient à émigrer en masse. Pour éviter cette nouvelle défection, l'ordre du jour du lendemain interdit aux femmes de franchir les portes.
Le même système avait été suivi à Koléah,dont nous nous étions emparés dès le mois de juillet 18.38. Un camp avait aussi été tracé à l’extérieur de la ville, pour tenir en respect la population chrétienne et musulmane. Laissons M. Blanqui, envoyé à cette époque par l’académie des sciences morales et politiques, nous raconter scs impressions de voyage dans cette localité.
La même richesse de végétation se fait remarquer à Koléah, petite ville située à cinq lieues de Olidah, dont elle semble à portée de canon, et qui s'en distingue par le ravin profond qui lui sert de parure et de fossé. Là nous avons retrouvé dans un jardin, orné par les soins du brave colonel Lamoriciére et de ses zouaves, toute l’élégance et la fraîcheur d’un square anglais avec la fécondité de la végétation africaine. Le pcUmachristi , qui ne figure dans nos collections botaniques que sous le nom de ricin, qu’avec les caractères d'une plante herbacée, s’élève, dans le ravin de Koléah, à la hauteur de trente pieds, avec ses larges feuilles horizontales et étoilées. On sent que la nature a créé ici des privilèges, lii palmier, négligemment jeté auprès du minaret de la ville, ajoute à son effet pittoresque et la signale au loin dans la campagne.
Là auàsi nous tenons sous le séquestre une {K>pulatiou qu’il est interdit aux troupes etaux colons de vi.-iter et dont les maisons tombent en ruines, car la plupart de ces maisons, ayant été vendues à des Européens qui en paient la rente, comme s’ils éfident réellement propriétaires, personne ne prend soin de les réparer, pas même les Arabes qui les habitent. Ces malheureuses ventes anticipées exercent donc encore, malgré les précautions qu’on a prises, une funeste influence sur les propriétés. Les indigènes à qui elles n’appartiennent plus les négligent, et les Français auxquels elles n’appartiennent pas encore ne sont pas même admis à les visiter.
De quelques côtés que nous tournions nos regards, il est évident qu’une résolution haute et ferme est devenue indispensable. L’anarchie a {ail son temps à Alger et dans la banlieue; elle a porté ses
fruits amers, n n’y a pas un propriétaire qui ne demande à être rassuré sur sa propriété et qui ne soit prêt à accepter avec reconnaissance un système de réorganisation qui lui donnerait un titre neuf et incontestable.
Le despotisme conservateur exercé à Koléah et à Blidah ne sauverait pas longtemps de l'incurie les propriétés nombreuses et importantes de ces deux villes. 11 a, d’ailleurs, créé entre les colons et l’autorité militaire des rapports subversif de toute idée de colonisation, puisqu’ils ne laissent au propriétaire d’autre alternative que la retraite ou la ruine. L’Académie jugera de ce régime par la pièce suivante, qui m’a été communiquée et dont je supprime l’adresse et la signature; elle est datée du 17 septembre 1839 ;
« Monsieur, d’après le nouveau recensement que je viens de faire
< des maisons qui composent le village de Koléah, à Telfet de mettre
< un terme à l’abus qui m'a été signalé et qui consiste dans le prix « trop élevé que plusieurs propriétaires exigent pour le loyer de « leurs maisons, je vous préviens que la vôtre est désignée comme « devant subir un rabais de loyer. Vous aurez donc à vous présenter « ici, sous huit jours, pour traiter avec votre locataire, soit pour ■ vendre, soit pour louer à un prix plus modéré, sinon votre maison « sera démolie; les principaux matériaux seront mis de côté, en at- • tendant que vous leur donniez une prompte destination, et l’empla- « cernent, devenu ainsi vacant, sera livré à des personnes qui se sont « déjà fait inscrire pour l’occuper.
O J’ai l’honneur, etc.
« Le commandant de la place, signé : B. »
A ccUe occasion, M. Blanqui demandait des garanties pour les nouveaux comme pour les anciens propriétaires. iNous ne suivrons pas cet illustre économiste dans tous ses arguments pour la bonne constitution de la propriété en Algérie, ayant nous-meme déjà traité au long cette question dans un autre livre '.
Bientôt le colonel de Lamoricière fut envoyé à BoufTarik, où le général Changarnier avait été chargé de réprimer les Hadjoutes, que n’arrêtait plus en face de Blidah le grand fossé de l’occupation restreinte. Une fois la guerre déclarée,
' Voir cbapilre de la Propriété. — La Colonisation de l'Algérie, ses éléments, p. 397.
le respect de la propriété était la moindre des préoccupations ; les colons n’étaient plus seulement exposés aux brigandages des Arabes, mais aussi à toutes les dévastations des troupes en campagne. Les soldats ne se faisaient pas faute de couper les baies et même les arbres fruitiers. A la fermemodèle, où l’on avait établi un nouveau poste, le fermier était journellement et sans succès aux prises avec eux, pour tes empêcher de couper tant tes vieux orangers que beaucoup d’arbres plantés depuis la conquête. La destruction s’étendait aux maisons. Un jour un colon de BouffaVik, dont la femme et les deux enfants gisaient, gravement malades, dans sa maison, avait été obligé de s’absenter un moment. En rentrant, il ne trouva plus ni portes ni fenêtres : les soldats les avaient enlevées. N’ayant plus aucun moyen de se clore et craignant que l’intempérie de la nuit n’achevât l'agonie de sa malheureuse famille, il alla, le désespoir dans l’âme, trouver le colonel, lui demandant la mort pour toute faveur. Celui-ci eut la générosité de lui donner 50 fr. en l’exhortant à la résignation.
Un peu avant l’insurrection, 1e maréchal Valée, ne pouvant méconnaître les bons résultats déjà obtenus grâce à l’énergie et la persévérance des premiers colons, avait fini par être favorable à la colonisation et à ne plus la tenir comme un rêve, ainsi que M.Bresson, le dernier intendant civil. Aussi le gouverneur-général voulut-il manifester ses bonnes dispositions , dès que les premiers désordres furent comprimés. Par un arrêté du 20 septembre 1840, il prescrivit l’établissement de cent familles européennes à Cherchell. On devait donner une maison et 10 hectares de terres à chacune d’elles. Un autre arrête du 1” octobre statuait sur la colonisation de Blidab ; mais le maréchal Valée n’eut pas le temps de poursuivre dans cette voie. ,\bd-el-Kader s’était complètement démasqué ; il ne s’agissait plus de garder un coin de l’Algérie avec des batteries de siège, le pays tout enlier était à prendre ou à laisser; et dans cette lutte suprême d’un peu-
pie nomade , il fallait une nouyelle tactique et un nouyeau héros. Le choix était fait le 29 décembre 1840.
LE MAKÉCHAL B06BACD BT LE UINISTBE DE LA GUERRE
Le général Bugeaud, après son traité de laTafna, ne pouvait être bien chaud partisan de la colonisation. On en peut juger par ce que raconte M. Rozey dans une note de son livre :
Au commencement d’août 1836, le général Bugeaud, après son triomphe de la Sicka, pendant son court séjour à Alger, ayant consenti à recevoir quelques colons qui désiraient l'entretenir des affaires du pays, je me rendis près de lui avec MM. le baron Vialar et A. Tobler. Là, dans un entretien qui dura deux heures, U nous reproduisit, avec une volubilité remarquable, tous les lieux communs débités sur la colonie depuis l'occupation. Le massif d’Alger, bien qu'il ne l'eût encore vu que de la mer, n’était, à son dire, qu’un vaste rocher, et les jolies maisons de campagne qui le couvraient, dont l’aspect l’avait séduit, n’avaient été ornées de leurs plantations qu'au moyen de terres transportées; enfin, l’olivier ne croissait, en Algérie, qu'à l’siide d’irrigations. Il en avait fait la remarque près de Tlemcen, où il y a effectivement des oliviers arrosables. Le Garde national, journal de Marseille, dans son numéro du 1 1 août même année, ayant donné assez exactement la relation de cette visite, je vais la reproduire ici :
« Alger, le 5 août 1836.
« Le général Bugeaud est parmi nous depuis trois jours.
« Député anti-coloniste déclaré, l'air qu’il a respiré en Afrique < semble avoir décuplé son antipathie pour notre pauvre colonie où.
« dans la glorieuse campagne qu’il vient de terminer & Oran, il n'a « vu que sables, rochers et broussailles incultivables. Il ne prend pus « plus la peine de déguiser ses sinistres remarques que ses opinions « erronées sur la matière. Quelques notables colons qui l’ont été voir « ce matin, après l’avoir entendu, ont été tentés de croire que le sol « algérien était changé depuis qu’il Ta touché. Il leur a lu quelques « passages de sa correspondance avec M. le président du conseil « (Thiere), traités avec talent, mais dans des vues destructives de « toute colonisation. En rétléchissant à sa position, on pourrait con- « cevoir de justes craintes sur l’avenir du pays si Ton n’était rassuré a par le témoignage des faits qui parleront plus haut que des allé- « gâtions qui, bien qu’écrites avec conviction, n’en sont pas moins, « en ce qui touche le sol, notoirement fausses. Le verre îi travers le- 0 quel a vu M. Bugeaud doit être bien infidèle, quand il atTirmc que tt l’olivier même ne croit, en Algérie, qu’au moyen d’ii rigolions. Il va, « demain, visiter la Mitidja. Les oliviers d’un à cinq pieds de dia- « mètre qu’il rencontrera eu multitude sur les hauteurs du massif « qu’il traversera, la plupart assis sur le roc recouvert de terre vègé- « taie, et les terres productives qu’il parcourra dans sa course lui c feront, nous n’en doutons pas, modifier son opinion. Du reste, il « déclare hautement qu’en improuvant l’action du gouvernement a par rapport à Alger il la secondera, néanmoins, dans sa sphère par « tous les moyens eu son pouvoir. Nous accueillons cette déclaration « et nous croyons à sa sincérité, parce que M. Bugeaud n’a pas
prouvé seulement qu’il était bon général, mais homme d'honneur. »
Le général Bugeaud tint sa parole, et la première chose qu’il fit, en débarquant à Alger comme gouverneur-général, fut de publier la proclamation suivante :
« Habitants de l’.^lgérie!
« A la tribune comme dans l’exercice du commandement militaire en Afrique, j’ai fait des efforts pour détourner mon pays de s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie. Je pensais qu’il lui faudrait une nombreuse armée et de grands sacrifices pour atteindre ce but ; que, pendant la durée de cette vaste entreprise, sa politique pourrait en être embarrassée, sa prospérité inférieure retardée.
LES DÉBITS DE LA tOLOMSATION. 59
« Ma Yoix n’était pas assez puissante pour arrêter un élan qui est peut-être l’ouvrage du destin. Le pays s’est engagé, je dois le suivre. J’ai accepté la belle et grande mission de l’aider à accomplir son œuvre. J’y consacre désormais tout ce que la nature m’a donné d’activité, de dévouement et de résolution.
a 11 faut que les Arabes soient soumis, que le drapeau de la France soit seul debout sur cette terre d’Afrique I
« Mais la guerre, indispensable aujourd'hui, n’est pas le but. La conquête serait stérile sans la colonisation.
« Je serai donc colonisateur ardent, car j’attache moins ma gloire à vaincre dans les combats qu’à fonder quelque chose d’utilement durable pour la France.
« Alger, le 22 février 1841 .
« Le lieutenant-général, gouverneur-général, « Bugbacd. »
Mais les désastres de 1839 avaient ruiné et découragé la plupart des colons. Ils étaient trop bien payés pour que, de longtemps, ils pussent avoir l’envie de recommencer sur de nouveaux frais. Les mesures prises bientôt par le nouveau gouverneur-général pour soutenir la lutte contre Abd-el- Kader furent loin de ranimer leur zèle et de donner un grand élan à la colonisation. Le 19 mars 1841, un arrêté du général Bugeaud mit toute l’Algérie en état de siège. La milice d’.Alger passa immédiatement sous les ordres du commandant de place : on lui confia la garde de la ville, dont on venait de démolir les portes. D’un autre côté, les colons du dehors furent assujettis à monter la garde tous les cinq jours ; tous les petits postes établis pour les protéger avaient été évacués pour former, avec la garnison d’Alger, des co lonnes expéditionnaires. Pendant que l’armée marchait à la conquête, il appartenait enfin aux colons de se garder.
Bientôt d’autres mesures, toujours dans l'intérêt de la
guerre, Tinrent complètement paralyser l'agriculture et le commerce. Ainsi, l’avis du 18 avril 1841, sur les réquisitions de transport; l’arrêté du 17 août, défendant l’exportation des. laines et des céréales; celui du 18 septembre, réservant au gouvernement le monopole de l’achat des bêtes bovines. Les propriétaires eux-mêmes étaient inquiétés dans leurs droits. Un arrêté du 9 décembre sur l’expropriation pour cause d’utilité publique permit de faire main basse, de la manière la plus arbitraire, sur tous les biens des particuliers, réduits à se contenter des indemnités qu’on daignerait leur accorder.
La nécessité dans laquelle était le nouveau gouverneur d’être continuellement en campagne mettait, en outre, beaucoup d’instabilité dans l’administration et retardait singulièrement la marche de toutes les affaires. Durant l’automne de 1841, à son départ pour une expédition, il avait mis l’intérim du gouvernement entre les mains du général Baraguey-d’Hilliers, qui le céda au général de Bar, qui le transféra au général Changarnier, qui le repassa au général Liautey, qui le fit retourner au général de Bar, lequel le lui rendit, et tout cela dans l’espace de cinq à six semaines.
D’un autre côté, une nouvelle ordonnance allait développer la centralisation dans les bureaux du ministère de la guerre. Le maréchal Soult, alors ministre, avait profité du départ du maréchal Valée pour ressaisir une autorité qui lui avait échappé complètement sous ce dernier gouverneurgénéral.
« L’abandon du contrôle ministériel, disait-il dans son rapport au roi, a produit les résultats les plus fâcheux. A partir dy jour où cet abandon a été consommé, le ministre a cessé d’être informé de ce qui se passait en Afrique. Les instructions n’ont pas été exécutées, souvent même elles n’ont pas été transmises aux chefs de service. Les dépêches ne recevaient pas de réponse, et il on est bon nombre dont les agent? supérieurs, que leur objet concernait, n’ont jamais eu connaissance. D'utiles propositions des chefs de senice n’ont pas été transmises. L’initiative, quand il aurait été raisonnable de l'at-
tendre, ne Tenant pas d’Afrique, le ministre n’a pas été en mesure de la devancer, comme il l'eùt fallu souvent ; quand il a cru le pouvoir faire, il n’a pas rencontré d'assistance. Les réformes comme les améliorations les plus urgentes sont devenues impossibles, les études préalables ayant été inutilement prescrites. Organisation, colonisation, population, travaux publics, justice, finances, législation, les plus importantes parties du service sont restées fréquemment en souffrance et les communications demeurées sans résultats. Et cela était inévitable du moment où, à des préoccupations ]K>lltiques fort graves, à un commandement militaire de jour en jour plus important, le gouvemeiur- général seul, auquel une grande partie de ces matières était nécessairement peu familière, croyait pouvoir joindre l’exercice actif et personnel de tous les pouvoirs administratifs.
« Enün, la connaissance complète des faits a presque toujours échappé au ministre : il a dù souvent les rechercher dans des communications ofTicicuses à défaut de pièces officielles. Les rapports prescrits par les ordonnances à tous les chefs de service et au gouverneur-général ne sont jamais parvenus.
« Le gouvernement d’Afrique s’est ainsi successivement affran-
chi de tous les liens de dépendance, et rien n’attesterait qu’il est placé dans les attributions du ministère de la guerre si le ministre ne continuait A en répondre et s’il n’avait à réclamer, à ses risques, le concours des Chambres, pour en obtenir des subsides, en échange desquels il n’a pu toujours fournir des renseignements qu’il n’avait pas.
« Une telle situation ne saurait se prolonger Les moyens de la
taire cesser sont fort simples.
a On ne saurait diminuer en rien la haute juridiction du gouverneur-général, U faut que sa pensée domine constamment les mesures prises par les fonctionnaires placés sous ses ordres, que rien ne puisse se faire à son insu et surtout contre sa volonté, que cette volonté il soit consUimment mis en mesime de la manifester, qu’il n’ignore absolument rien de ce qu'il n’écrit ou ne fait pas lui-méme, qu’enfin des communications permanentes et obligatoires rendent, pour ainsi dire, à chaque heure, son interv’eni ion possible.
■ Mais il faut aussi que, pour répondre de l'Algérie, le ministre soit toujours assuré que ce qui s’y passe est bien son œuvre et qu’on n’y dévie pas du système adopté par le gouvernement; qu’il puisse, en suivant pas à pas les faits et les événements, apprécier leurs conséquences prochaines ou éloignées, sur les demandes à faire d'hommes et d'argent. Il faut qu’il connaisse, dans leurs plus infimes détails, l’état et les progrès du pays ; que les moyens de juger ce qu’il convient d’autoriser ou de prescrire lui arrivent par toutes les voies ; que cba-
qne grande division administrative, du point de vue et avec la langue qui lui sont propros, l’entretienne des besoins et des ressources de chaque service spécial. Il faut, enûn, ne pas perdre de vue les nécessités et les motifs de résolution étant, à soixante heures de la côte française, singulièrement analogues à ce qui s’observe en France, on ne saurait de longtemps renfermer dans les seuls rapports d’un oilicier-général si, éclairé qu’on le suppose, des communications correspondant aux attributions de sept départements ministériels dans la métropole s
Le maréchal ministre de la guerre réclamait donc la remise en vigueur de l’article 22 de l’ordonnance de 1834, qui accordait aux chefs de service la corrt>spondance directe avec Paris. Par l’ordonnance du 7 février 1841, il se faisait, en outre, conférer le pouvoir de régler les rapports de son déparlemcnt avec l’Algérie, reprenant ainsi peu à peu l’action ministérielle à peu près annulée sous le gouvernement du maréchal Valée.
En réalité, l’action ministérielle avait, jusqu’alors, été assez insignifiante sur les affaires de l’Algérie. La centralisation parisienne avait très-peu profité des modifications apportées, à différentes reprises, au pouvoir du commandant en chef ou des gouverneurs. Les intendants civils, placés à côté d’eux par leur position élevée, étaient moins des agents subalternes du ministre que de véritables rivaux. Ainsi, le premier intendant civil, le baron Pichon, avait-il été pris dans le conseil d'Etat. Sans doute M. Genty de Bussy, qu’une réaction avait fait emprunter à l’administration militaire, fut réduit, sous le duc de Rovigo, à un rôle plus modeste que celui d’un préfet; mais, au premier intérim, il ne manqua pas de regagner son rang, et M. Lepasquier, ancien préfet, ne crut pas déchoir en venant lui succéder. 11 en était de même de M. Bresson, qui était membre de la Chambre des Députés, et qui n’abandonna l’Afrique que pour prendre la direction générale des Eaux et Forêts. La position que lui avait faite le maréchal Valée n’était plus digne de lui : elle pouvait tout au plus
convenir à des apprentis préfets. Avec M. le comte Guyot, devenu directeur, les changements opérés par le maréchal Soult durent profiter exclusivement au ministère de la guerre : la direction de l’intérieur d’Alger n’était plus qu’une agence bureaucratique. Nous avons déjà dit ' ce qu’est devenue cette pauvre agence à mesure qu’on a voulu compliquer ses rouages pour la perfectionner. Nous la verrons bientôt fonctionner au chapitre des Villages. Remarquons, en attendant, par quelle fatalité on était toujours contraint à prendre pour l’Algérie le contre-pied de ce qu’il fallait faire. On avait eu pendant quelques années un gouverneur-général sans initiative, aussi indifférent pour la colonisation qu’insouciant pour la guerre ; et au moment même où, voulant changer de système, on prend un homme d’un caractère tout opposé, aussi entreprenant qu’absolu dans ses idées, — on s’empresse de lui enlever les moyens d’agir et de lui disputer un pouvoir, que mieux que tout autre, il était en état d’exercer. Aussi la réforme du maréchal Soult ne fit-elle qu’engendrer de nouveaux conflits, d’autant plus grands qu’ils parlaient de plus haut. L’expédient que prit bientôt le maréchal Bugeaud, pour en sortir, ne devait amener que des divisions plus funestes et dont la colonie n’est pas encore délivrée.
D’un autre côté, n’était-il pas vraiment dommage que le gouvernement, dans l’origine, eût si mal répondu aux premiers efforts de nos colons : ils avaient en eux tout ce qu’il fallait pour réussir, énergie morale, vigueur de l’âge, ressources personnelles ; ils ne demandaient qu’une seule chose, la sécurité, cette condition nécessaire à toute entreprise, et rien n'était fait pour la leur procurer; on ne leur avait pas même donné les garanties civiles qu’on trouve dans les pays les moins civilisés. Us étaient donc exposés à des dangers, à des rapines, à des pertes de toutes sortes. Qui plus est, en présence d’une guerre d’extermination, on avait été jusqu’à
* § 3 et 4 du chapitre de rAdministration.
leur refuser les moyens de se défendre eux-mêmes. Leur ruine était donc inévitable, et quand ceux qui gouvernaient alors la France en étaient la principale cause, on a lieu de s’étonner de l’impudence qu’ils eurent bientôt de rejeter tous les torts sur ces malheureux colons, de reprocher aux uns leurs écarts et aux autres leur inexpérience. Les premiers pionniers de la colonisation, abandonnés à euxmêmes, pouvaient-ils complètement maîtriser les entraînements de la jeunesse et être exempts d’écoles? Nous verrons tout à l’heure de quelle manière le gouvernement a réussi quand, avec les agents de son choix et les ressources à sa disposition, il a entrepris lui-même l’œuvre de la colonisation, dont les particuliers, désabuéés, ne devaient plus de longtemps lui disputer l’initiative. En tous cas, la nouvelle centralisation bureaucratique n’était guère faite pour hâter le succès.
LES CONSTRDCTIONS URBAINES