ALGER
La guerre qui vint ruiner tous les premiers essais agricoles fui au contraire, pour la ville d’Alger, le commencement d’une ère de prospérité. Alger était le centre des opérations militaires ; c’est là que débarquaient la plupart des nouveaux régiments, c’est là que s’organisaient les colonnes expéditionnaires, c’est là que se faisaient aussi les principaux approvisionnements. Ces arrivages et ces départs continuels donnaient beaucoup de mouvement à la ville. A mesure que l’effectif de l’armée augmentait, on voyait aussi s’accroître la population civile. Cette affluence éleva bientôt le loyer des maisons à des prix si exorbitants, que tous les capitaux se portèrent sur les propriétés urbaines. Les constructions commencèrent; malbeurcusement une intelligence bien éclairée ne présida pas toujours aux plans et aux travaux ; là, comme ailleurs, l’incurie du gouvernement fit naître des désordres de tous genres : l’avenir de la cité en fut compro-
mise, et beaucoup de particuliers, entraînés dans des ruines, jetèrent un nouveau discrédit sur la colonie entière.
Il n’y avait pas dans la vieille ville d’Alger un pouce de terrain à bâtir. Les maisons, battues par les vagues sur le rivage de la mer, s’élevaient en amphithéâtre jusque sous les murs de la Kasbah. Les remparts, qui venaient s’y rattacher, formaient à peine une enceinte d’un kilomètre de diamètre. Les rues les plus spacieuses n’avaient guère que deux mètres de large; la plupart n’avaient qu’un mètre et quelques-unes étaient encore plus étroites. Beaucoup de maisons formaient voûte sur les rues ; les autres, dont les murs avançaient en surplomb d’environ 50 centimètres à partir du 1" étage, ne laissaient souvent aux rayons du soleil que des ouvertures de cheminées et se rejoignaient quelquefois à leurs corniches. On y était assez bien abrité des rayons du soleil, en été, et même de la pluie, en hiver : mais il n’y avait pas lieu d’y ouvrir des fenêtres ; les petites lucarnes pratiquées sur les murs extérieurs des maisons, servaient plutôt à y entretenir des courants d’air, qu’à les éclairer. Le jour arrivait aux appartements par des cours intérieures, et les habitants, pour respirer à leur aise, montaient sur les terrasses. Des règlements de police en déterminaient la hauteur et constituaient pour tous les voisins une servitude de vue qu’on devait respecter. Ce système de construction, parfaitement approprié au climat africain, comme aux mœurs musulmanes, n'était pas en accord avec les habitudes françaises.
Quoi qu’il en fût, U n’était guère possible de combiner des constructions européennes avec des maisons mauresques, et, si nous ne voulions nous contenter de ces dernières, le meilleur parti à prendre était de construire une nouvelle ville à côté de l’ancienne. A droite et à gauche l’Etat possédait de vastes terrains, où il eût été facile de tracer de larges rues et de tailler des lots à bâtir entre cours et jardins. Mais déjà beaucoup de particuliers avaient acheté des maisons mauresques, et le gouvernement avait lui-même installé tous
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les services publics dans celles qui étaient tombées dans la possession du domaine. On ne pouvait faire si bon marché de tous ces établissements. On résolut alors de percer plusieurs rues qui faciliteraient leur accès et permettraient la circulation des voitures dans la partie basse de la ville. Ces rues furent construites avec des arcades, qui, à elles seules, étaient plus larges que toutes les anciennes routes de l’édilité mauresque et donnaient aux piétons un agréable abri en toute saison. La voie à ciel ouvert réservée aux voitures était assez spacieuse pour donner de la clarté aux appartements et aux boutiques des maisons neuves. On ne pouvait mieux concilier les besoins nouveaux avec les anciennes habitudes et les exigences du climat. Partant des portes Bab- Azoun, Bab-el-Oued et de celle de la Marine, ces percées aboutissaient à une grande place que l’on avait tracée au centre de la ville. Cette place s’avançait en terrasse jusqu’au port, à trente mètres de hauteur, sur d’immenses voûtes construites pour emmagasiner les approvisionnements militaires. De belles maisons à arcades furent aussitôt élevées sur les façades latérales. Les terrains de la façade principale, opposée au port, appartenaient à l’Etat et étaient réservés pour des monuments publics. L’ancien palais de la Jénina se trouvait aligné sur cette façade. Le service des Messageries de Blidah s’était établi dans l’une des voûtes d’un vieux monument. Un café maure en occupait un autre; les cavaliers de la plaine venaient y faire halte et conGer leurs chevaux aux petits décrotteurs indigènes de la place.
Un jour que M. de Tonnac s’était arrêté en cet endroit et prenait le café au milieu des Maures rangés, selondcur habitude, les jambes croisées sur des bancs et devisant avec animation , tout à coup les conversations s’interrompirent et une pâleur mortelle s’empara de plusieurs visages. M. de Tonnac interpella alors son voisin et lui demanda ce qu’il avait. Celui-ci lui répondit : « Tu n’as pas entendu? » On venait eu effet de hisser la première horloge de la ville au
faîte du vieux palais et l’heure avait sonné. M. de Tonnac n’y avait pas fait attention ; mais la cloche des chrétiens avait troublé dans leur dernier rêve les pauvres musulmans. Abdel-Kader, l’envoyé du prophète, ne pouvait plus rien contre les oracles du destin. Djczaïr (Alger), la bien gardée, disait une vieille légende, ne tomberait définitivement au pouvoir des roumis que lorsque leur cloche se serait fait entendre en cet endroit.
Mab laissons M. Bcrbrugger, conservateur de la bibliothèque et du musée, nous parler de ce vieux sanctuaire de l’Odjack :
L’Alger musulman que nous avons trouve en 1830 achève de s’en aller par morceaux, sous les yeux indifférents de la foule européenne. L’alignement l'évenlre et le perce à jour, les procès-verbaux pour cause de sécurité publique l’abattent en détail. Le flot envahissant de notre population, avec ses habitudes antipathiques à l'architecture indigène, l’efface ou du moins l’altère jtrofondément partout où il peut l’atteindre. Une construction mauresque sera, avant un quart de siècle, une curiosité aussi rare pour les habitants d’Alger que pour les touristes européens.
Cette grande destruction se justifie, dans son ensemble, par des motifs d’un ordre supérieur; nous n’essaierons pas de la combattre ni même de la critiquer, mais il semble qu’il est juste et possible d’admettre des exceptions au principe de démolition générale : certains édifices mériteraient d’échapper au sort commun par leur valeur architecturale ou par les souvenirs qu’ils rappellent. Pourquoi ne pas les conserver? Veut-on que d’ici à peu d’années on cherche vainement sur l’emplacement d' El-Djezdt'r \iue trace, si faible qu’elle soit, de la cité musulmane? Ce serait un vandalisme capable de déshonorer même une nation barbare. La France civilisée ne voudra pas que la postérité ait le droit de lui adresser ce reproche ! Elle préservera du marteau destructeur les monuments trop peu nombreux, hélas ! qui méritent l’honneur d’ètre épargués. On doit l’espérer en voyant parmi nos sommités administratives des personnes aussi capables de comprendre im appel de cette nature que disposées à en tenir compte.
11 existe, d’ailleurs, un argument décisif à l’usage de messieurs les utilitaires, gens très-prépondérants dans la question : l’affluence des étrangers est ime source féconde de revenus pour les villes qui ont le
bonheur d'avoir quelque chose d’original à leur montrer. Or, que viendrait-on voir ici quand l’œuvre de destruction de la cité musulmane serait accomplie ? — Nos rues à arcades, nos maisons-casernes, nos monuments à la grecque? — Ayons la modestie de convenir (jue très-peu de touristes s'exposeraient au mal de mer pour jouir d’un coup d’œil qui ne peut avoir pour eux le mérite de la nouveauté. Donc les amateurs du positif doivent nous venir en aide dans la cause que nous avons toujours soutenue en général et que nous allons appliquer maintenant à un fait particulier.
Il existe A Alger un ancien monument, le plus ancien de tous après la grande mosquée, un monument qui, pendant trois siècles, fut hj bilè par les souverains de ce pays et a été le principal théâtre des événements politiques sous la domination turque. Outre qu’il se recommande par de nombreux et remarquables fouvenirs, il n’est pas dépourvu d’une certaine valeur artistique En parcourant le laby-
rinthe de ses constructions si diverses d’àges et de formes, nous y avons vu une ancienne arcade mauresque aux arabesques fouillées dans le plâtre et reposant sur des assises de pierres de taille qui pourraient bien être une œuvre des Romains!
C’est dans la Jéuina que mourut le premier martyr chrétien sous la domination turque. LA, don Martin de Vargns, le vaillant défenseur de Pégnon (la tour inférieure du phare), fut assommé A coups de bâton en présence du féroce Aroudj. Combien d’autres victimes depuis lors (1516), ont arrosé de leur sang le sol de ce palais!
Si nous appelons Jénina ce vieux monument, reconnaissable au timbre dont notre civilisation l’a frappé sous la forme d'un cadran d’horloge publique, c’est pour nous conformer à l’usage généralement admis parmi nos compatriotes; car son vrai nom est Dar W SouUan fl Ktdima (la vieille maison des Sultans) ; l’autre désignation ne convient qu’aux nombreuses constructions comprises entre ce vieux palais et le Makhzen el Achour ou magasin des grains de dlme qui borde la rue Jénina
La plus ancienne description que nous connaissions de la Jénina est due A Nicolas de Nicolaî, seigneur d’Afreville, valet de chambre el géographe ordinaire d’Henri 11, roi de France. Nicolaî se trouvait de pass.age A Alger en 1530 avec le sieur d’Aramout, notre ambassadeur en Turquie.
Selon lui, le palais du pacha était au milieu de la ville, qui, à cette époque, ne montait guère plus haut que la rue Katarougil; on entrait d'abord dans ce qu’il appelle une basse-cour, puis on passait par une autre cour moindre que la première, au milieu de laquelle était un petit vivier carré, avec des sièges, pavé de carreaux émail •
lés j au bout qui regarde le midi se trouvait une grande fontaine pour le service de la maison.
A l'un des angles se dressait un grand escalier de bois qui aboutissait à une longue galerie soutenue par des colonnes, les unes de divers marbres et les autres de pierres blanches. Au milieu du pavé, qui était émaillé de carreaux de faïence peinte, bouillonnait, par grand artifice, une petite fontaine de forme octogone, au niveau du sol, dont une simple moulure la sé{>arait.
Au bout de cette galerie, sur un bas siège de marqueterie, se tenait le pacha, vêtu d'une robe de damas blanc
«La maison royale des pachas d’Alger, dit plus tard (vers 1580) Haédo (page 42, colonne 4), n’est pas aussi riche, aussi somptueuse que les palais de quelques rois ou princes chrétiens, et on n’y voit pas autant de colonnes de marbre que, d’ailleurs, le pays ne fournit pas en abondance, mais au moins elle est très-spacieuse. On y trouve deux grandes cours dont chacune a 36 pieds de diamètre, toutes deux pavées en briques, entourées de galeries à colonnes de briques très-bien travaillées à la chaux et nu plâtre et fort blanches. On y voit beaucoup de ces chambres que les indigènes appellent golfes, grandes ou petites, hautes ou basses, ou souterraines ; toutes bien bâties, et quelques-imes travaillées et lambrissées de très-bon bois de pin et de chêne, et ornées de peintures à la mauresque et à la turque ; c'est-àdire qu'on n’y voit aucune figure d'homme, mais beaucoup de fleurs, de plantes et de feuilles très-gracieuses et bien au vif. Tout cela a été fait par des chrétiens, car je n’ai jamais vu ou entendu dire qu’aucun Maure ou Turc d’Alger ait fait de la peinture.
« Cette maison royale, où il y a un joli jardin, quoique petit, est la seule de la ville qui présente cette particularité »
L’ensemble des constructions comprises entre les rues Bab-el- Oued, du Soudan, Bruce et lénina, se partageaient en plusieurs parties distinctes : au Nord, sur la rue Jénina, le Makhzen-el-Achour ou magasin des grains de dîmes, établissement tenu par un caïd spècial; tout auprès, mais sur la rue Bruce, la maison du secrétariat-général du gouvernement, jadis harem du pacha Ahmed-ben- Ali, tué en i 808 ; entre ces deux bâtiments et celui qu’on appelle spécialement Jénina, une multitude de salles, petites maisons, chambres, etc., où l’on déposait les objets de campement, les munitions de bouche, et où logeait le nombreux personnel du palais.
Dans cette partie centrale se trouvait le petit jardin Djenina, qui lui a donné son nom, que les Européens attribuent à tort au bâtiment du vieux palais.
Enfin, la Jénina, plus proprement Dar Soullan — ainsi qu’on vient
de le voir — ou maison du sultan. Cette habitation était réservée au pacha eiclusivement; s'il avait femme et enfants, il devait les loger ailleurs.
Devant la façade septentrionale de ce palais était jadis une cour (la 2*) où le divan s’assemblait les dimanches, lundis et mardis. La grande réunion de ce conseil avait lieu le samedi à la Casbah. A une époque assez moderne, on construisit les voûtes qui servent aujourd’hui de magasin à la diligence de Blidah. C’était sans doute pour remédier à l’inconvénient de laisser à la pluie ou au soleil les honorables membres du divan, comme cela arrivait alors qu’ils devaient se tenir dons la cour.
E.vcepté ceux de l’assemblée du samedi à la Casbah, tous les actes publics de la régence d’Alger se sont donc passés dans cette cour, recouverte assez tardivement d’une voûte. Là on payait les janissaires, on recevait les consuls, on jugeait les coupables de crimes politiques et on les exécutait, on amenait les esclaves chrétiens qu’on y soumettait à une deuxième vente après celle du Badestan. Là comparaissaient les Rédempteurs avec les sommes qu’ils avaient apportées et sur lesquelles ils payaient des droits. Ce bien petit espace où s’étalent aujourd’hui les colis des voyageurs a été pendant trois siècles le théâtre de toutes les délibérations, transactions, intronisations, déchéances, de tous les actes, en un mot, qui constituaient la vie publique du gouvernement algérien. Depuis le jour où Selim-el-Toumi y fut étouffé dans son bain jusqu’à celui où Ali le fou quitta ce palais pour monter à la Casbah, que de sang chrétien ou même musulman a coulé dans cette enceinte ! Nul n’y entrait sans frémir, car nul n’était sùr d’en sortir.
Les plus belles mosquées et les plus belles maisons mauresques se trouvaient en effet pour la plupart dans la partie basse de 'la ville que, par la force des choses, la civilisation moderne avait envahie la première. A l’entrée d& la rue de la marine, dans un des angles de la grande place et séparée d’elle par un escalier conduisant à la Pêcherie, se trouvait la mosquée connue sous ce dernier nom. La grande mosquée était un peu plus loin dans l’étroit espace conservé entre le port et la rue de la marine : mais le percement de cette dernière rue en avait un peu ébréché la façade, il fallut la refaire. On la mit en accord avec les nouvelles constructions. Des arceaux mauresques, soutenus par de grosses colonnes
de marbre, lui donnèrent une galerie extérieure faisant suite à celle des maisons voisines. Ce fut, comme nous l’avons vu, M. le duc de Nemours qui posa la première pierre de ce travail, au dire de M. Brcsson intendant civil, réparation éclatante accordée aux vaincus. Nous ne devions pas nous arrêter là; et, pour que la réparation fût plus complète, nous dûmes plus tard refaire les toitures, que des bombardements d’ancienne date n’avaient pas respectées et que la piété des Deys n’avait pas eu le temps de faire restaurer. Si les musulmans d’Alger sont maintenant offusqués de voir les curieux touristes de la chrétienté admirer de pied ferme les beautés de l’édifice, au moins les archéologues n’auront plus à se plaindre.
La partie basse de la ville comprise entre la rue de la Marine et la rue Bab-el-Oued était autrefois le quartier des consuls. La maison du consulat britannique est aujourd’hui occupée par l’administration, et celle du consulat du Dancmarck par les PP. jésuites. C’est au centre de ce quartier que fut établie la direction des finances, qui céda la place à la direction générale des affaires civiles, puis à la préfecture. Une petite maison mauresque ne pouvait suffire à de pareilles administrations, aussi a-t-elle été enveloppée bientôt par de grandes constructions ; mais les appartements du préfet, pour être éclairés convenablement, ont dû y être placés au dernier étage. La façade du nouvel hôtel a pu heureusement, depuis , être un peu dégagée^ par la démolition, pour cause de sécurité publique, de la maison construite en face. La poste avait été établie, en premier lieu, au bord de la mer dans des maisons d’un accès beaucoup plus difficile encore. D’autres avaient été réservées à des services militaires et au logement d’officiers généraux. La plus remarquable est celle maintenant affectée à la Bibliothèque et au Musée.
La rue Bab-el-Oued, comme la rue Bab-Azoun, avait été tracée à la limite des quartiers hauts. A l’entrée de la longue
rue qui monte à la Kasbab, était une petite mosquée consacrée aujourd’hui au culte catholique, sous le titre de N.-D. des Victoires. Un peu plus loin s’élevait une autre mosquée qui, comme nous le verrons tout à l’heure, a servi d’emplacement à la nouvelle cathédrale. Au bas de la montagne se trouvait aussi un groupe d’assez belles maisons. Celle de Mustapha pacha a été habitée par sa famille tant qu’elle a pu conserver ses allures princières. Les autres appartenant au Beylick, furent occupées par le gouverneur général, par l’intendant militaire, par le procureur général, par la cour d’appel et le tribunal de première instance, par la direction de l’intérieur, enfin par l’évêché. Une façade mauresque, un large escalier et une grande galerie, ont fait de l’habitation du gouverneur un palais digne d’un prince; néanmoins la maison mauresque convertie en palais épiscopal est peut-être plus élégante encore. Ce dernier édifice est assurément le plus beau type de ce genre que nous ayons à Alger ; on ne rencontre nulle part ailleurs une plus grande richesse de marbres et de sculptures. Les Deys y logeaient autrefois les ambassadeurs et les grands personnages qui venaient les visiter : placé derrière la Jénina, il en était une dépendance. La maison du directeur de l’intérieur, occupée depuis par le secrétariat général, et aujourd’hui hôtel de la division militaire, était l’ancien harem des pachas. On éleva à côté le modeste bâtiment de la mairie.
Une place bordée d’arcades fut construite un peu au-delà pour le marché européen. Afin de le rendre accessible aux voilures, on perça une rue presque parallèle à la rue Bab- Azoun. La rue de Chartres partant de la même porte, alla rejoindre la petite place qui sépare l’évêché du palais du gouverneur.
Entre la rue Bab-Azoun et le port se trouvaient encore plusieurs grandes maisons mauresques. La plus voisine de la porte fut donnée au lycée qui l’a partagée longtemps avec la bibliothèque. Les bâtiments servant autre-
fois de caserne aux janissaires furent affectées à l’hôpital civil *.
Les particuliers commencèrent leurs constructions dans ces rues nouvelles; mais bientôt la spéculation envahit toutes les autres. Elle avait beau Jeu auprès des indigènes : presque tous, comme nous l’avons dit, possédaient par indivis. Les parts d’une maison se subdivisaient à l’infini: on achetait les droits des absents ; le domaine vendait souvent les siens. La propriété d’un vingtième, d’un cinquantième même, sur la tète d’un chrétien, suffisait pour mettre tous ses copropriétaires musulmans aux abois. Une fois en possession, sans s’inquiéter du plus ou moins de validité des titres, on commençait par abattre la maison pour faire déguerpir les usagers indigène?. Aucun alignement n’était donné. Une fois la maison rasée, sans se donner la peine de fouiller le terrain, on bâtissait sur les anciennes fondations. Les maisons mauresques, construites en voûte jusqu’au premier étage, divisées en appartements étroits, fournissaient beaucoup de matériaux : on élevait les murs tant qu’il restait des briques. La poussière des démolitions, délayée dans l’eau, faisait le mortier. Au besoin on avait recours aux carrières calcaires voisines d’Alger, qui pouvaient fournir des moellons et de la chaux à bon marché. La plus grande dépense était les madriers et les planches nécessaires pour lier les nouvelles carcasses de maçonnerie et y accumuler les étages; mais le bois de sapin de Trieste arrivait en franchise, comme les fers anglais. Les ouvriers étaient à la tâche et allaient vite en besogne. Adéfaut d’architectes, on prenait des maçons ; à défaut de maçons, des manœuvres. On peut juger ce qui valait le mieux, du plan ou des bâtisses. Pour économiser le terrain, on supprimait les cours. La cage de l’escalier servait à éclairer les chambres, ou les cabinets ménagés dans la profondeur du bâtiment ; c’est là aussi qu’on plaçait les cui-
' La poste a été installée depuis dans ces bâtiments.
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sines. Mais ce luxe était souvent oublié : on y suppléait par des réchauds placés sur les paliers de chaque étage, où les locataires pouvaient venir, à tour de rôle, faire cuire leurs aliments. Le tout était couronné par un châssis donnant fixé sur une terrasse recouverte d’asphalte. De là, comme des fenêtres des étages supérieurs, on plongeait facilement sur toutes les maisons mauresques d’alentour.
11 n’y avait plus moyen pour les femmes indigènes de s’établir sur les terrasses, ni même de se tenir dans les cours et les galeries. Aussi à mesure que les constructions européennes s’élevaient dans les bas quartiers, voyait-on la pauvre population musulmane monter tout effarouchée vers ceux qui avoisinaient la Kasbah, pour se soustraire aux regards importuns.
Bientôt les locataires européens ne furent pas plus à l’aise dans leurs logements, quand des maisons, de quatre à cinq étages, s’accumulèrent sur les rues étroites. Les larges fenêtres qui y avaient été ouvertes ne donnaient plus qu’une faible clarté ; à un mètre ou deux de distance les unes des autres , elles ne servaient bien qu’à entretenir des relations de voisinage. Plus ou moins chez eux, Uîs locataires du devant pouvaient respirer un peu. 11 n’en était pas de même de ceux dont les portes-fenêtres donnaient sur les paliers intérieurs, qu’aucun courant d’air ne venait désinfecter.
Quant aux maisons mauresques enclavées dans les constructions nouvelles, on y .respirait comme au fond d’un puits; elles n’étaient guère plus habitables que des caves. On les convertissait la plupart en entrepôts de marchandises ; et si les voitures n’y pouvaient aborder, les porte-faix y arrivaient quatre par quatre avec les tonnes et les ballots, suspendus par des traverses entre leurs jambes et leurs épaules.
Faute de mieux, toutes ces maisons se louaient d'une façon ou d’une autre, aussitôt qu’elles étaient disponibles, et indemnisaient, au delà, leurs propriétaires des rentes qu’ils
avaient à servir et des intérêts des sommes qu’il leur avait fallu emprunter. Les maisons neuves étaient la plupart grevées d’hypothèques, successivement consenties à mesure que les avances avaient manqué, pour achever leurs constructions. Une fois en valeur elles passaient de main en main, avec la série des créances : la diflércnce du prix, donné au vendeur, lui servait à nouer d’autres affaires, ou à commencer d’autres entreprises. La place d’.\lger encombrée de courtiers était devenue un grand tripot, où les maisons et les terrains à bâtir se négociaient, comme des actions industrielles, à la première prime offerte. Elle consistait ordinairement en une rente qui venait s’ajouter à celles déjà inscrites et aux autres créances hypothécaires. Quelquefois l’acte de vente n’était pas encore rédigé que déjà, pour un pot de vin, le marché avait passé sur une autre tête. Les notaires n’y pouvaient plus suffire et avec les meilleures volontés du monde ils eussent difQcilcment vérifié tous les titres. Dans l’intérêt de la colonie, le gouvernement avait diminué de moitié les droits d’enregistrement : malgré celte réduction, ils ne laissaient pas que de devenir très-onéreux avec d’aussi fréquentes mutations ; aussi s’efforçait-on de s’y soustraire, en dissimulant de toute manière le prix de vente. On se dispensait de parler de l’argent payé comptant ; et quand les espèces manquaient, on faisait souscrire à l’acquéreur des billets à ordre ou des lettres de change, plutôt que d’avoir à inscrire une nouvelle dette dans les actes et d’ajouter un privilège de vendeur à toutes les charges dont l’immeuble était déjà grevé.
Le gouvernement fermait les yeux, et l’administration des finances, qui en définitive voyait grossir les revenus du trésor, se réjouissait de ce grand mouvement des affaires et le signalait comme une preuve de la prospérité coloniale.
Les propriétés augmentaient tous les jours de valeur, et l’on voyait de toutes parts surgir d’incroyables fortunes. Des gens qui étaient arrives avec rien, au bout de quelques an-
nées possédaient Tingt, trente mille livres de rente et quelquefois bien davantage.
Pour favoriser l’élan l’administration elle-même mettait en vente bon nombre d’immeubles domaniaux. Elle avait commencé par adopter le système des adjudications publiques, et se conformant à l’usage des renies pour prix de vente, elle obtenait des résultats d’autant plus satisfaisants qu’on n’avait aucun pot de vin à verser, aucun courtier à récompenser, aucun droit d’enregistrement à payer. L’acheteur était encore dispensé de frais d’acte; le directeur des finances délivrait lui-même les titres, sans que les notaires eussent besoin d’intervenir. Dans les rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued le prix des terrains était déjà exorbitant. Il s’élevait, dans la rue de la Marine, à 50 fr, de rente le mètre carré. Les spéculateurs de bas étage ne pouvaient plus y aborder et montaient dans les hauts quartiers, où les indigènes commençaient à être abordés de toutes parts. Dans ces vieux quartiers les maisons mauresques moins opulentes, moins solides, se soutenaient les unes par les autres. Une démolition en entraînait plusieurs autres, malgré les meilleurs étais. D’ailleurs, une fois mis à jour par la reconstruction d’un mur mitoyen, les pauvres indigènes sortaient tout effarés de leurs uids de fourmis et vendaient à vil prix les masures abandonnées.
L’administration comprit enfin qu’il était préférable de donner une autre expansion à l’industrie européenne et que la ville gagnerait plus à s’étendre en largeur qu’en hauteur. Il fallait pour cela sacriGer les anciens murs : on y attachait peu d'importance; déjà même on avait commencé à démolir les portes, pour donner aux nouvelles rues un plus facile accès. Quelques forts construits sur les hauteurs voisines étaient la meilleure défense qu’on pût donner à la ville d’Alger, dominée comme elle l’était de toutes parts. Mais ce système ne l’eût pas constituée en place de guerre et n’eût fait qu’imparfaitement le compte de l’admi-
nistration militaire. Sauf à revenir plus tard sur des ouvrages avancés, dont l’ulilité ne pouvait faire aucun doute, elle préféra profiter des circonstances pour mieux s’assurer de la possession des lieux. Le génie militaire traça donc une grande ligne de circonvallation, qui, flanquant par derrière les abords de la Kasbah, redescendait à droite et à gauche, pour rejoindre d’une part le fort Bab-Azoun, pour do l’autre envelopper le fort des Vingt-Quatre Heures, en face la porte Bab-el- Oued. Des bastions furent ménagés de distance en distance ; de larges fossés furent taillés dans le roc et des terrassements mirent les nouvelles murailles à l’abri du canon. Ces fortifications se relièrent à celles du port, dont l'une des jetées devait s’appuyer sur le fort Bab-.\zoun. Clles ajoutaient de tous côtés de grands espaces pour les établissements militaires, tout en laissant une assez large place aux constructions particulières. On avait déjà commencé à élever de grandes casernes à côté de la Kasbah ; le parc d’artillerie fut placé dans le bas près du fort des Vingt-Quatre Heures. Une belle esplanade fut réservée en face la porte Bab-el-Oued ; les terrains en pente furent plantés en jardin public. Le côté de la porte Bab-Azoun fut consacré à un nouveau quartier : placé en face du port, il était beaucoup plus convenable pour le commerce que le dédale des parties basses de l’ancienne ville.
Ce reculement des remparts donnait toute facilité de doter la ville non-seulement d’établissements militaires, mais aussi d’établissements civils qui lui faisaient défaut. La plupart des administrations avaient été installées dans les maisons mauresques du domaine, beaucoup de fonctionnaires y avaient trouvé des logements très-convenables ; mais il était difficile de les approprier à toutes les exigences administratives, sans y ajouter de nombreuses constructions, plus dispendieuses dans leurs raccordements que des bâtiments entièrement neufs. Les tribunaux ne pouvaient s’arranger indéfiniment, pour leurs audiences, de cours mauresques dont les galeries étaient les seules issues du parquet et du
greffe. La poste était mal placée dans une ruelle d’un mètre de large, à l’une des extrémités de la ville.';L’hôpital civil ne l’était guère mieux entre la mer et la rue la plus fréquentée par les voitures. La salle de spectacle était ensevelie dans un triste réduit. Il n’y avait ni bourse, ni halle, ni entrepôt, ni même hôtel-de-ville.
Les emplacements ne manquaient plus; on pouvait réserver tous ceux qui étaient nécessaires à plusieurs de ces différents établissements et vendre tout le reste pour des constructions particulières. .\u prix qu’avaient atteint les terrains à bâtir, même dans les quartiers les. moins accessibles de l’ancienne ville, cette opération pouvait procurer de grandes ressources pour achèvement des monuments publics. Malheureusement le domaine n’était plus en possession de la plupart des terrains. Beaucoup de Maures avaient vendu des propriétés qu’ils prétendaient avoir autour de la ville : ils y avaient compris les cimetières eux-mêmes. D’un côté quelques colons, dès les premières années, avaient proposé de développer l’agriculture et l'industrie à l’ombre des remparts, et l’administration, pour les encourager, leur avait fait des concessions ou des ventes. C’est ainsi que M. Eli Petit se trouvait possesseur de la plus belle |>ortion du nouveau quartier. Pour éviter bien des contestations, en présence surtout d’un projet qui allait modifier singulièrement la valeur de toutes les propriétés, le jilus simple eût été de faire préalablement une liquidation générale : c’était le cas ou jamais de procéder à une expropriation pour cause d’utilité publique dans toutes les règles. On se contenta de prendre la place strictement nécessaire aux rues du nouveau quartier ; pour économiser le terrain on renonça même à faire des arcades dans celle qui devait servir d’artère principale et continuer jusqu’aux nouveaux remparts la grande voie de communication déjà tracée à travers l’ancienne ville. Quoi qu’il en fût, la spéculation ne tarda pas à se porter de ce côté : les acheteurs de terrains à bâtir dépistèrent la meute des courtiers
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dans tous les replis de la nouvelle enceinte, et les heureux possesseurs du sol, en le vendant au mètre, se constituèrent du premier coup d’assez beaux revenus.
Il n’eût pas fallu bien longtemps pour couvrir le nouveau quartier de magnifiques constructions, si bientôt un funeste revirement ne s’était manifesté dans les afiaires. Les capitaux abondaient en France au moment où l’attention s’élait, pour la première fois, portée sur l’Algérie. Les immenses étendues de terre que, pour de faibles sommes, on avait pu d’abord acquérir dans la Mitidja, les placements avantageux qui s’étaient faits ensuite sur les maisons d’Alger, avaient séduit une foule de gens. Mais bientôt la construction des chemins de fer français attira ailleurs tous les capitalistes. Les souscriptions d’un grand nombre avaient dépassé leur avoir et l’argent manquait souvent pour les derniers versements. Quand vers l’année 1846 il fallut liquider ces grandes affaires, le vide se fit dans toutes les caisses. Alger, dont la prospérité était toute fictive et qui absorbait des capitaux sans rien produire, se trouva bientôt dans l’embarras. Le jour où l’argent cessa d’y arriver, tous les emprunteurs se trouvèrent dans l’impossibilité de payer leurs intérêts. Le crédit ne tarda pas à s’épuiser et il en résulta une épouvantable débâcle. Sans argent il était impossible de continuer les constructions , dès lors tous les ouvriers s’en allèrent et laissèrent vacants les logements qu’ils occupaient. De o0,(K)0 âmes, la population civile d’.\lger descendit audessous de 30,000. La paciQcation avait amené, d’un autre côté, la diminution de l’effectif de l’armée. Le commerce languissait, privé qu’il était de ce qui le faisait vivre, et les négociants petits et gros étaient obligés de fermer boutique. La révolution de 1848, qui arriva sur ces entrefaites, n’était pas de nature à relever le crédit; elle ne servit qu’à mieux précipiter la crise. Personne ne payait plus ni arrérages ni intérêts. Les principaux bailleurs de fonds en profitèrent pour poursuivre impitoyablement tous leurs débiteurs
LES constructions URBAINES. 81
et se faire adjuger à tU prix les maisons qui ne trouvaient plus d’acheteurs. La plupart y gagnèrent peu ; les loyers ne suffisaient plus souvent pour le service de la rente du terrain, et les réparations à faire entraînaient dans des dépenses considérables. Presque toutes les nouvelles constructions se lézardaient et fléchissaient sur leurs fondements. Un jour, pendant que les locataires d’une des plus belles maisons du nouveau quartier étaient à table pour dîner, tous furent engloutis sous les niinesde l’édifice et l’on ne put guère retirer que des cadavres du milieu des décombres. Des accidents de ce genre étaient plus à craindre dans les hauts quartiers, où les maisons étaient échafaudées sur des terrains en pente. Une mesure de police prescrivit la démolition complète d’un grand nombre et n’épargna les autres qu’à condition de les décharger de plusieurs étages. Pendant ce temps, des procès sans fin se poursuivaient entre tous les ayants droit : si l’âge d’or des notaires avait passé, une large carrière s’était ouverte pour tous les avoués ou des défenseurs qui, en définitive, retiraient la plus belle part des dépouilles.
Presque tous les anciens propriétaires avaient été ruinés, et d’expropriation en expropriation, la plupart des immeubles étaient tombés entre les mains des personnes étrangères à l’Algérie, très-peu disposées à s’y intéresser davantage. Elles ne pouvaient comprendre comment des immeubles, qui leur étaient échus en paiement, n’étaient pour elles que des charges très-lourdes. Il n’en fallait pas tant pour jeter un discrédit général sur le pays, et cette crise financière lui faisait plus de tort, que la reprise des hostilités qui avaient ruiné les premiers colons. La guerre avait expliqué leurs désastres; mais comment se faisait-il qu’en pleine paix, on en eût de plus grands encore à essuyer? L’Algérie, qui ruinait tout le monde, n’était plus colonisable et tout ce qu’on avait dit de sa fertilité devenait pure illusion.
Il fallut bien des années pour faire revenir l’opinion publique de cette première impression, et, aujourd’hui encore,
elle n’est pas complètement effacée. Cependant les progrès de l’agriculture ont 6ni par ouvrir les yeux; les beaux produits du sol, révélés dans les différentes expositions, n’ont plus permis de douter des ressources de la colonie ; et si maintenant Alger attire moins de spéculateurs, les travaux agricoles de l’intérieur sont pour son commerce un aliment beaucoup plus sûr, que toutes les folles entreprises qui avaient, un instant, grossi sa population ouvrière.
D’un autre côté, la réputation du climat commence à s’établir et fait affluer chaque hiver de nouveaux hôtes. Malheureusement la ville d’Alger ne leur offre pas des demeures bien confortables, La plupart des maisons, construites pour des logements d’ouvriers, peuvent difficilement être appropriées à des appartements tant soit peu complets. D’ailleurs, les propriétaires ont éprouvé trop de déboires, pour de longtemps avoir grande envie de se mettre en frais. En supposant qu’ils soient bientôt tentés de le faire, que pourraient-ils maintenant contre les difficultés de la situation? Laissons le journal MAkhbar nous les exposer et nous indiquer un remède.
Voyez-la donc, cette ville d’Alger, telle qu’elle s’est faite après vingt-cinq années, telle qu’il faudra sans doute bien du temps pour l’améliorer : couverte, dans sa partie européenne, de maisons disgracieuses, inégales de hauteur, mal construites et à peu prés inh.abitablcs; entrecoupée de petites rues étroites, qui sont interdites aux voitures et seulement accessibles aux charrettes à bras
Pauvre capitale ! Tout y est encore petit et mesquin. Appelée à être, dans une époque assez rapprochée, le séjour du luxe, du plaisir et de la richesse, elle n’a pas de quoi recevoir dignement les familles qui lui arriveront de France et de l'étranger. Elle n’a pas de quoi les loger convenablement; elle n’a ni écuries, ni remises pour leurs chevaux et leurs équipages, et, de l’hospitalité qu’elle leur offre, la simple nature fait presque tous les frais. Otez l’enchantement de son climat, étez la beauté incomparable de sa baie et ce splendide panorama des montagnes de l’Atlas se mirant dans les flots bleus de la Méditerranée, que reste-t-il?
Où sont ce confort et ces recherches de la vie élégante, et ces dé-
]icej des arts, et ces mille jouissances dont la variété savante recommande ime ville au choix des étrangers, et la fait aimer des nationaux?
Si Alger possède un jardin public, si ses hauteurs se couronnent de quelque verdure, c’est grâce à une initiative individuelle, c’est grâce aux belles plantations effectuées par le service du génie.
Sa place du Gouvernemeut, dont elle est si fière, aurait pu être grandiose et véritablement magnifique; mais cette place manque de régularité et d’espace. Elle ne suffit pas à contenir la foule qui s’y presse les soirs d'été. On y jouit d’une vue admirable et unique sur la mer ; mais ou n’y a plus la vue des hauteurs de la Casbah, de ces hauteurs s’élevant en amphithéâtre, de ces blanches maisons qui, argentées par le clair de lune, forment un coup d’oeil féerique et merveilleux.
Bref, Alger n’a rien, ou presque rien, de ce qui est nécessaire à une capitale, ou même â une grande ville ordinaire. Il lui manque entre autres choses un palais du gouvernement, un palais de justice, un hôtel de ville, une Bomse, un hôpital civil, un lycée, une douane, un arsenal, des marchés, etc., etc. Il lui manque même une cathédrale. L’église qu’on décore aujourd’hui de ce nom, cet édifice qu’on semble vouloir refaire pièce à pièce, n’est pas digne d’un pareil titre. Elle ne le justifie en rien. Est-ce donc lâ une basilique faite pour contenir et abriter sous ses vastes voûtes toute une population?
Et puis, comment est-elle située? *
Depuis longtemps déjà l’ancienne ville, se trouvant trop à l'étroit dans son enceinte primitive, a fait irruption au dehors. Elle a pris son mouvement d’expansion du côté du Levant, du côté par où elle reçoit tous ses arrivages de terre. Les vieilles murailles des Deys se sont éventrées pour lui livrer passage et ont comblé leurs fossés pour lui faciliter le chemin de Mustapha. C’est à Mustapha que s’en va Alger, par la belle rue d'Isly et par deux routes parallèles. Cette rue d’isly présente une image fidèle de l’incertitude et du décousu de nos projets. Ici elle est bordée d’arcades ; là elle n'en a pas. Il y existe, d’ailleurs, comme dans les rues adjacentes, de grandes et belles maisons dont les appartements commencent à être très-recherchés. Cette partie de la ville, car ce n’est plus un faubourg, c’est uue prolongation de l'ancien Alger, est pleine d’animation. Cependant les gens qui ont voiture ne trouvent pas encore à s’y loger convenablement; ils sont obligés de remiser leurs chevaux à l’Agha ou â Mustapha. Toutefois et malgré celte circonstance regrettable, le quartier de Bab- Azoun devient peu â peu le siège du commerce et des affaires. Malheureusement, il est resserré entre la mer et les hauteurs voisines; les fortifications nouvelles y ont encore diminué l’espace susceptible
de servir aux conslnictions ; et nous voyons qu'un autre faubourg, s'ajoutant au premier, tend à s’établir au-<ielà de l’enceinte
La ville actuelle ne suffit plus. 11 faut en construire une nouvelle qui soit digne de servir de capitale à l’Algérie.
L’emplacement de cette nouvelle cité, chacun le connaît : c’est celui de Mustapha : emplacement merveilleux, site enchanteur qui délie toute comparaison et qui n’a peut-être pas de rival nu monde! Supposez une ville assise dans cet enfoncement qu’abritent des collines contre les vents du Sud, s'élevant en amphithéâtre sur les pentes de ces hauteurs, étendant scs ailes à l’Orient et à l’Occident, alimentée par des eaux abondantes, cachant sa tète sous la verdure des plantations, et voyant la mer, dont les brises la caressent, dérouler ses Ilots sur une plage au gracieux contour, — ce serait mieux que Naples, mieux que Florence, mieux que Venise, mieux que toutes les petites villes d’Allemagne, qui sont tenables pendant quelques mois seulement et que l’on déserte avec les frileuses hirondelles.
Voilà la nouvelle ville d’Alger qu’il s’agit de construire et qui se reliera avec l'ancienne par un chemin de fer à L’américaine.
Voilà la ville où affineront les étrangers et qu’adopteront avec joie nos notabilités commerciales, industrielles et administratives.
La chose est facile. Rien ne gène et ne contrarie le génie de nos architectes ; rien à refaire ou à défaire. La place est libre ; elle se prête à toutes les combinaisons. Allons, Messieurs, donnez-vous carrière; inspirez-vous aux bonnes sources; faites le plan d’une ville spacieuse et commode, le plan d’une capitale.
Pour commencer, le domaine possède à Mustapha des emplacements considérables : le champ de manœuvres, les parcs aux fourrages, le quartier de cavalerie, etc. Tout cela représente quelque chose comme 80 à 90 hectares qui, vendus à raison de 10 fr. le mètre carré, par exemple, produiraient 8 à 9 millions. Avec la moitié de cette somme, on reconstruirait dans de meilleiues conditions de salubrité et de solidité ces établissements militaires qui consistent en de simples baraquements. Le surplus servirait aux nivellements, déblais et remblais, et autres travaux préparatoires do la future cité. On peut aussi gagner beaucoup de terrain sur la mer. La plage sablonneuse de Musta|iha nous cédera bien üOO mètres de largeur sur 2 kilomètres de longueur. 11 ne s’agit que de les lui demander. Cet empiétement doit figurer en première ligne dans les prévisions du commerce et de la navigation.
11 s’agit donc de se mettre à l'œuvre sans plus tarder, d’étudier et de tracer les alignements de la ville nouvelle, et d’en poser les premiers fondements.
Cet appel du journal d’Alger a été entendu. MM. Vigoureux et Caillai se sont mis à l’œuvre, et ont tracé le plan d’une nouvelle ville, qu’ils ont présenté le 20 janvier 1858 au gouverneur-général. Leur projet comprend la création, devant Mustapha, d’un vaste port, dont le port actuel d’Alger ne formerait qu’une partie. Ils tracent les alignements d’une ville qui s’étendrait de l’Agha jusqu’au Jardin-d’Essai, du bord de la mer jusqu’au sommet de Mustapha-Supérieur. On ne reprochera pas aux auteurs de ce plan l’exiguïté de leurs conceptions et la timidité de leurs vues. Ils taillent dans le large, et l’espace leur coûte si peu qu’au milieu de la future ville, dans l’endroit le plus avantageux et le plus recherché, ils conservent son affeclation au champ de manœuvres actuel; ménageant, non loin de là, la construction de quartiers de cavalerie et d’infanterie, et d’écoles militaires.
Du reste, le plan de MM. Vigoureux et Caillai n’oublie rien dans sa prodigalité : palais impérial, direction des affaires civiles, direction des affaires militaires, bourse et tribunal de commerce, douane, marchés couverts, cathédrale, archevêché, églises, temples, docks, bassins de radoub, etc., tout s’y trouve à profusion.
Depuis, .VI. Chassériau, architecte distingué, a présenté au prince Napoléon un autre plan pour l’établissement, sur la plage de Mustapha, d’une grande cité, qui prendrait le nom de Napoléonville. La ville nouvelle, btâtie en amphithéâtre dans le rhagnifique bassin que forment les collines de Mustapha, occuperait un espace de 282 hectares. Sur cette super- 6cie, dont 72 hectares seraient à conquérir sur la mer au moyen de travaux d’atterrissements, 150 hectares seraient réservés pour la circulation et les établissements publics, le reste serait abandonné à l’industrie privée.
La hauteur des maisons serait limitée à deux étages audessus du rez-de-chaussée.
Les îles ou pâtés entourés de rues auraient une profondeur de bâtiment déterminée, pour réserver de vastes jardins inté-
rieurs; ces îles seraient entourées de galeries bâties sur un modèle donné, de manière à mettre partout les piétons à couvert. Ces galeries, indépendantes des maisons et construites légèrement, ne seraient point, comme les galeries en maçonnerie,un obstacle à la circulation de l’air.
L’établissement des jardins publics, les plantations des boulevards et les nombreuses fontaines distribuées dans la ville ajouteraient aux bienfaits de ces dispositions.
La ville aurait 12 places, 8 boulevards, 30 rues.
Le palais impérial, entouré de vastes dépendances, avec ses jardins étagés s’élevant vers Mustapha-Supérieur, dominerait la ville, et serait une véritable villa, dont les eaux abondantes alimenteraient les fontaines de la ville: il s’étendrait sur 22 hectares. L’hippodrome , destiné aux manœuvres et aux courses, occuperait avec ses abords une surface de 26 hectares environ. L’emplacement du quartier militaire et de ses dépendances serait de 1 6 hectares.
Les édifices publics, répartis sur les différents points de la ville et à la portée des besoins, serviraient d’ornements aux places, plantées en quinconces.
Un port secondaire, d’une surface de 26 hectares, serait destiné au commerce. De vastes entrepôts, disposés à l’instar des docks pour faciliter le transbordement des marchandises, seraient groupés dans le voisinage avec les bâtiments de la douane, et un édifice réunissant la bourse, la chambre et le tribunal de commerce.
De vastes égouts, lavés par des eaux abondantes, rejetteraient les immondices en dehors du port marchand ; enfin un chemin de fer, dont le tracé pourrait être modifié plus tard, contournerait en tunnel les collines, pour joindre le port militaire , et serait aéré dans son parcours par trois cours circulaires ménagées sur des places publiques.
Du reste ce plan qui relie, mieux que le précédent, la nouvelle ville à l’ancienne , pourrait n’étre exécuté que graduellement. Les premiers travaux de voirie coûteraient
1,694,610 fr.; mais le produit de la vente des terrains, en ne l’estimant qu’à 1 5 fr. le mètre, donnerait une somme de 3,538,190 fr. Cette somme serait sufOsantepour faire face à l’expropriation des terrains nécessaires à l’établissement du palais impérial, du quartier militaire et d’un nouvel hippodrome.
11 n’est pas plus difficile de faire ainsi de grandioses cités en Algérie que de beaux châteaux en Espagne. Malheureusement il ne suffit pas de tracer le plan d'une ville ou d’un quartier pour que la population s’y porte. Il y a environ trente ans on trouvait déjà les Parisiens trop à l’étroit dans les anciens faubourgs : on avait commencé le nouveau quartier de François I", près des Champs-Elysées; on avait, hors barrière, tracé toute une ville, à Grenelle. La spéculation s’y jeta avec sa fureur ordinaire ; mais en définitive ce ne fut que pour occasionner des ruines, qui activèrent très-peu le développement de Paris en ces endroits.
On peut se préoccuper de l’avenir tout en respectant le passé. Que l’on trace de nouveaux boulevards et des chemins carrossables aux environs d’Alger, que l’État se réserve à l’extérieur des remparts, les emplacements qui lui manquent à l’intérieur pour les établissements publics; rien de mieux : mais il n’est pas nécessaire, pour cela, de commencer par bouleverser tous les intérêts privés ; de les surexciter par des rêves qui peut-être rie se réaliseront pas, par des combinaisons qu’il faudra plus tard modifier. Qui sait si jamais l’empereur ou même des princes de sa famille pourront venir séjourner à Alger? Pour une simple éventualité, cette ville serait-elle bien avancée d’avoir cherché à effacer, par un changement de blason et un titre nouveau, la date et le nom d’une des plus glorieuses conquêtes de la France!
LES BATIBIENTS CIVILS
La plupart des administrations publiques, comme nous l’avons vu, étaient, dès les premiers temps, installées dans d’anciennes maisons mauresques. Partout l’administration des domaines en possédait un grand nombre, soit comme héritière du Beylick et des communautés musulmanes, soit par droit de déshérence, soit par suite de séquestres apposés sur les biens des indigènes qui avaient pris part aux insurrections. Si ces maisons ne répondaient pas parfaitement à tous les besoins du service, elles offraient des logements assez spacieux pour que les agents de l’administration et souvent les moindres employés trouvassent à s’y caser. Les villes de l’Algérie offraient donc, pour les bâtiments civils, des ressources qu’on ne rencontre pas souvent en France.
D’un autre côté, un des premiers soins de l’administration militaire avait été de construire de vastes hôpitaux, où les colons étaient admis comme les soldats. Cette administration avait établi ses premières ambulances dans les mosquées; un plus grand nombre encore de ces édifices religieux avaient été transformés en magasins, pour les approvisionnements de toutes sortes. Les indigènes n’en avaient pas éprouvé un grand préjudice; la plupart avaient évacué les villes, et, ceux qui étaient restés, s’étaient groupés plus particulièrement dans certains quartiers pour éviter le contact des Européens. Les mosquées qu’on leur avait réservées étaient plusque suffisantes pour le besoin du culte musulman. Aussi,
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quand une destination pieuse était donnée à celles qu’on leur enlevait, ils n’en étaient nullement choqués : en substituant notre culte au leur, nous ne faisions que nous relever à leurs propres yeux, nous manifestions notre foi et nous rendions comme eux notre hommage au Créateur. Malgré le baron Pichon, qui, en sa qualité d’intendant civil, ne cessait de prêcher la tolérance, le duc de Rovigo avait, en décembre 1832, fait consacrer une première mosquée au culte catholique. Les indigènes, loin de s’en plaindre, s’étaient écriés : « Enfin, voilà les Français qui se mettent à prier Dieu. » En effet, depuis le départ des aumôniers attachés à l’expédition de 1830, aucune manifestation religieuse n’avait été faite. Nos généraux installèrent successivement le culte catholique dans des mosquées à Constantine, à Bône, à Blidah, à Cherchell, à Mascara; mais dans toutes les autres villes comme dans tous les nouveaux centres de population, les chrétiens n’avaient pas d’églises.
Alors qu’on avait plus ou moins bien pourvu à tous les autres besoins publics^ les soins du service des bâtiments civils devaient être surtout appliqués à doter la colonie des édifices religieux qui lui manquaient. Toutefois, les principales sollicitudes de l’administration civile n’étaient pas pour le culte catholique ; elle comptait dans ses rangs beaucoup de disciples de Voltaire, et la doctrine de Mahomet ne leur portait pas ombrage comme celle de Jésus- Christ. Bien avant que les officiers des bureaux arabes l’eussent pris sous leur protection, l’administration civile avait donc accordé ses sympathies au culte musulman. Elle ne se borna pas à réparer la grande mosquée d’Alger : pendant qu’à Constantine elle employait 19,570 francs pour le culte catholique, elle dépensait 79,118 francs pour le culte musulman; pendant qu’à Tlemcen elle consacrait 4,090 fr. à l’un, 40,000 étaient alloués pour l’autre. A Mascara, une somme de 6,000 francs avait à j>eine été donnée pour approprier la mosquée consacrée au culte catholique,
que 17,000 fr. étaient aussitôt envoyés pour la grande mosquée des musulmans, et Louis-Philippe y contribuait pour 10,000 fr. sur sa propre cassette. Quand on en vint à fonder Philippeville, l’administration civile n’avait pas encore songé à pourvoir d’une église la population européenne, qui s’était agglomérée dans cette ville, que déjà elle avait fait construire une jolie mosquée ; il parait même que quelques fonds avaient été affectés au service du culte musulman. Malgré ces encouragements, on n’était pas parvenu à fixer les Arabes dans la cité française. Pendant ce temps-là 4 à 5,000 chrétiens n’avaient pour leur culte qu’un misérable hangar. On procédait plus lard de la même manière dans plusieurs villes nouvelles. Ce n’était pas la faute de l’ancienne administration si le culte musulman ne se consolidait pas mieux en Afrique qu’en Orient : toujours est-il que les vaincus devaient beaucoup s’étonner de ces efforts. Avant d’avoir pourvu aux besoins de notre culte , nous commencions par leur construire des mosqgées, tandis que les pauvres chrétiens qui étaient encore sous la domination ottomane avaient beaucoup de peine à obtenir des firmans qui les autorisassent à réparer à leurs frais leurs propres églises.
Les intérêts de la colonisation ne nous permettaient pas déplus négliger les juifs que les musulmans. Laissons l’AAAbar nous l’annoncer, après avoir rendu compte des réparations faites aux deux principales mosquées d’Alger, dont la dépense s’était élevée ensemble à 50,000 fr.
L'administration avait réservé, il y a quelques années, les emplacements de trois maisons domaniales de l’ancienne rue Orali [Ben- Gaor-Ali) pour être alfectées à l’édification d'un temple destiné au culte Israélite d’Alger. Au moyen de quelques échanges et acquisitions de terrains adjacents, on a pu obtenir à l’angle de cette rue et de ta rue Caton un emplacement suiBsant. La construction vient d’être terminée. Cette nouvelle synagogue .peut dès à présent être livrée au culte; ses dispositions comprennent la synagogue proprement dite, avec deux tribunes pour les femmes et les diverses dépendances né-
cessaires. Elle est construite pour recevoir de 1,000 à l,t00 personnes. La dépense générale a été d’environ 1 20,000 fr.
Les parois et le dôme de cette synagogue sont ornés de magnifîqiies arabesques. C’est un véritable monument qui contribue à l'ornement de notre ville et fait le plus grand honneur au service des bâtiments civils.
Du reste, nous disent les documents officiels, la populalation israélitc pourvoit presque partout elle-même aux soins d’installation de son culte, et la seule dépense de l’administration qui, jusqu’ici, mérite d’être signalée, est une somme de 5,400 fr. consacrée à la synagogue de Tlemcen.
Le premier édifice construit à Alger pour les chrétiens est un temple protestant. 11 a été placé près du marché Européen, au premier angle formé par la déviation de la rue de Chartres, si bien que son fronton grec frappe tous les regards à l’extrémité de cette rue. Les dépenses de ce petit monument n’ont point été considérables : elles ne se sont élevées qu’à 72,680 fr. Toutefois, il est juste de remarquer que, sien France les différentes sectes du culte évangélique atteignent à peine le 40' de la population catholique, cette proportion est encore plus faible en Algérie. Nous ne sommes plus au temps de la révocation de l’édit de Nantes, qui poussait les riches protestants français hors du continent; d’un autre côté, les pauvres émigrants étrangers qui affluent en Algérie ne sont guère, jusqu’à présent, venus que des pays méridionaux, comme l’Espagne et l’Italie, où la religion protestante est très-peu répandne.
Un temple et un presbytère protestants ont aussi été construits à Douéra peu de temps après la fondation de ce nouveau centre de population ; mais le pasteur, trop peu occupé pour tenir à cette résidence, lui a préféré Blidab.
Quant au culte catholique, il est vrai qu’il n’était pas nécessaire de se mettre beaucoup en frais, à Alger, pour satisfaire la nombreuse population qui lui était attachée : la Providence y avait pourvu depuis plusieurs siècles. L’es-
clave chrétien, comme nous l’avons vu qui avait été l’architecte de la mosquée de la Pêcherie, lui avait donné la forme d’une église latine : il ne manquait que des autels dans ses nefs et que le signe de la rédemption sur son dôme. Cette église était assez vaste pour répondre parfaitement aux premiers besoins du culte; elle était précisément au centre du nouveau quartier européen. D’ailleurs, la secte Hanefi, qui en était en possession, avait beaucoup diminué depuis le départ des Turcs, et les kourouglis, ses seuls adeptes, avaient aussi, comme les Maures de la secte Maleki, une autre mosquée dans les hauts quartiers, où tous s’étaient réfugiés. Rien n’était plus simple que cet arrangement ; mais déjà le culte catholique avait été installé dans une autre mosquée.
Cette mosquée , attenant au palais actuel du gouverneur actuel, était, sans contredit, le plus élégant et le plus complet monument de ce genre que possédât la ville d’Alger. Sa voûte octogone était soutenue par des arcades mauresques, dont les colonnes de marbre blanc étaient surmontées de chapiteaux artistement sculptés. De petits marabouts, soutenus également par des arcades et communiquant les uns avec les autres, rayonnaient autour du dôme principal. Les arcades, les entablements, les panneaux des murs, les voûtes elles-mêmes, étaient garnis de festons et de sculptures en relief 'd’une délicatesse extrême et d’un goût excellent. Ce joli monument eût pu être facilement converti en église sans qu’il fût nécessaire de le mutiler ; mais, en présence d’une population chrétienne toujours croissante, il ne devait pas tarder à devenir insuffisant pour sa nouvelle destination. On commença par construire un chœur avec une tour par derrière : on laissa ainsi aux fidèles la disposition complète du dôme de l’ancienne mosquée. Puis quand le premier siège épiscopal fut érigé, pour transformer l’édifice en cathédrale, on lui fit un portail. Afin de raccorder ce
' Lim de la Guerre cl du Gouvernement , p. 39.
portail avec le chœur et d’agrandir la nef, on substitua une voûte allongée à l’ancien dôme. Mais bientôt les murs iléchirent sous le poids de la nouvelle voûte ; il fallut les étayer et les reprendre à partir des fondations. Pendant que ces travaux s’accomplissaient, il avait fallu installer le culte catholique dans une petite mosquée, oîi plus de 3U,üüO fidèles venaient se presser. Chaque année les crédits s’épuisaient, sans que les travaux s’avançassent beaucoup. On se plaignait que les matériaux destinés à la nouvelle cathédrale n’apparussent souvent sur son chantier, que pour faciliter d'autres constructions publiques. 11 avait fallu procéder à des enquêtes. Les pierres avaient fini par prendre leur j)lacc et déjà, en 1848, l’édifice présentait un abri suffisant j»our qu’on ait pu y donner un concert au profit des pauvres. Sans attendre davantagc,le nouvel évêque, .MgrPavy,s’étaitdécidéàreprendre possession des lieux. 11 parut alors convenable d’envoyer un architecte diocésain, afin de donner une plus habile direction aux travaux. Cet architecte commença par désapprouver le chœur commencé par sou prédécesseur, et le rasa complètement, pour ne laisser que la nef. Il ne restait plus pftrrc sur pierre de l’ancienne mosquée ; mais, au moins, s’était-on appliqué à en imiter l’architecture. Un style tout différent fut adopté pour le nouveau chœur; aux ogives mauresques cl aux colonnes succédèrent des arcades de viaduc. Ce style de chemin de fer sera sans doute plus solide, mais il n’aura pas l’élégance de l’autre. Du reste, le contraste sera moins frappant quand la nef aura, à son tour, disparu complètement. Lors de sa reconstruction on avait voulu, par économie, profiler des fondations de rancicnne mosquée; mais comme les Arabes n’attachaient pas une grande importance à la régularité, les murs n’étaient pas parfititement d’équerre ; les modifications qu’il avait fallu faire, |)Our rectifier l’alignement des nouvelles murailles, avaient empêché de les mettre partout d’aplomb sur la base conservée. D’un autre côté, la nouvelle forme longitudinale de la voûte augmentait la
poussée, et, comme on s’était dispensé de mettre des contreforts, il en résulta bientôt au haut des murs un écartement de 50 centimètres. Un jour, pendant la messe, il y eut un tel craquement dans la voûte, qu’on crut qu’elle allait s’affaisser. Quelques étais, placés à l’extérieur, ont rassuré les fidèles et éviteront de nouvelles paniques. On n’en a pas moins sagement résolu, pour mettre la nef en parfait accord avec le chœur, de la reconstruire de nouveau en entier ; mais, celte fois, en commençant par les fondations.
Plus d’un million ‘ a déjà été alloué pour arriver à ce résultat ; nous ignorons les sommes nécessaires à l’achèvement des travaux ; ce qu’il y a de certain, c’est que les trois quarts de la besogne restent encore à faire. Si l’on s’était borné à prendre l’ancienne mosquée de la Pêcherie, le culte catholique serait depuis longtemps installé dans un édifice convenable ; le seul monument remarquable d’architqcture n’eût point été sacrifié ; et avec tout l’argent employé à cet acte de vandalisme, on eût pu commencer, sur un point ûiieux choisi, une véritable cathédrale : celle de Saint-Philippe, dlijourd’hui en construction, sera tout au plus digne, dans un avenir peu éloigné, de servir d’église paroissiale.
Le ministre de la guerre, pour consacrer la mémoire de notre conquête, a dernièrement commandé une statue colossale de la France, qui doit dominer la ville d’Alger et rece-
1 Au I" janvier 1819, les dépenses portées successivement au budget du ministère de la guerre s’élevaient déjà à 670,000 fr. A cette époque la direction des travaux passa, avec le service des cultes de l’Algérie, au ministère de l'instruction publique et des cultes. Ce ministre ne lit reprendre les travaux qu'en 1853 ; les crédits, cliaquc année, inscrits pour y faire face au chapitre des édifices diocésains, s'élèvent à la somme de 361,991 fr. 79 c. Depuis que le service des cultes a été rattaché au 'ministère de l’Algérie et des colonies, une nouvelle somme de 120,000 fr. a été allouée pour les travaux de la cathédrale. Le total des allocations serait donc maintenant de 1,031,991 fr. 79 c. Toutefois, si l'on s’en rapporte au Tableau de la situation des établU.semenl$ français en Algérie des années 1850-1832, publié par le ministre de la guerre, on trouve, page 432, que les dépenses faites pour la cathéilrale d’Alger s’élevaient déjà à la somme de 1,011,491 fr.,lc 31 décembre 1851 , deux ans avant qu’il fut question des derniers crédits dont nous venons de parler. Ces dépenses, réunies aux nouveaux crédits, feraient alors un totid de 1,496,590 fr. 79 c.
Toir sur son piédestal l’inscription de tous nos triomphes. Ce chef-d’œuvre, pour lequel il ne reste plus qu’à trouver un bloc de marbre, viendra s’ajouter aux sept merveilles de l’ancien monde. Mais la France, immobilisée comme le colosse de Rhodes à l’autre extrémité de la Méditerranée, serat-elle beaucoup plus avancée? Est-ce là le terme de sa mission civilisatrice sur le continent africain? Sans avoir besoin d’aller chercher nos inspirations dans l’antiquité , ne pourrions-nous pas nous en tenir à d’autres modèles? Une basilique, comme les cathédrales de Reims ou d’Amiens, n’eût-elle pas été une prise de possession plus conforme au génie de la France chrétienne, et plus propre à frapper l’imagination des Arabes, toujours dominée par des pensées religieuses? Quelle idée peuvent-ils se faire du culte catholique, quand ils nous voient l’installer dans des hangars ou des baraques 'dont nous voudrions à peine pour nos chevaux , quand leurs mosquées gagnent si peu à être transformées en église, et quand nos nouveaux sanctuaires restent de beaucoup inférieurs aux leurs? Ils bâtissaient les leurs avec du marbre ; nous économisons la chaux pour édifier les nôtres, tristes masures qui s’écroulent au premier tremblement de terre et qui ne résistent pas même à l’intempérie des saisons.
La cathédrale d’Alger avait déjà coûté très-cher; on voulait avoir en compensation un théâtre qui ne coûtât rien. Or, voici comment on s’y prit. Les terrains de la façade principale de la grande place d’.^lger avaient été, comme nous l’avons vu, réservés pour des monuments publics; ils étaient désignés par tout le monde pour l’emplacement d’un hôtel de ville. Ce vaste espace, obtenu par de nombreuses démolitions, se reliait à la Jénina, ancien palais des deys, dont les dépendances s’étendaient au delà de la place, le long de la rue Bab-el-Oued ; aucun terrain n’avait plusdevaleur dans la ville d’Alger. On s’adressa donc à un entrepreneur, et on lui proposa de les lui abandonner en paiement , s’il voulait se charger de construire un théâtre. D’après les devis de
l’architecte de la ville, le nouvel édifice devait coûter
820.000 fr.; les terrains à livrer pour acquitter ce prix avaient été estimés 115 fr. 29 cent, le mètre carré.
Le marché conclu sur cette base, l’entrepreneur offrit de se mettre à l’œuvre ; mais il demanda que préalablement on lui nivelât le terrain sur lequel il devait construire. On avait effectivement choisi, près l’ancienne porte Bab- Azoun, l’extrémité des anciens remparts, qui s’élevaient jusqu’à la Kasbah sur une pente très-rapide. Le déblai, exigé par l’entrepreneur, coûta 25,000 francs à l’Etat. Une fois opéré, les anciens murs de la ville, sur lesquels reposaient une des plus importantes casernes, s’écroulèrent ; il fallut asseoir la caserne sur de nouvelles fondations. Ce travail coûta 15,000 francs. Sur les premières pentes de la montagne, on avait depuis longtemps commencé le percement d’une rue à arcades, pour rejoindre la grande rue d’isly, qui traversait le nouveau quartier. La rue de la Lyre venait border à pic l’emplacement déblayé du théâtre. On ne pouvait laisser derrière ce monument un précipice de vingt-cinq à trente mètres; d’ailleurs les terres se seraient promptement éboulées et la voie nouvelle aurait été impraticable. On résolut alors de soutenir la tranchée par une rampe monumentale, servant d’escalier à la rue supérieure. Celte nouvelle construction devait coûter 130,000 francs à la ville.
Comme l’éclairage au gaz n’était pas encore en usage à Alger lorsque le cahier des charges de l’entrepreneur a été rédigé, il n’en avait pas été question ; aussi quand on voulut appliquer au théâtre le nouveau système, dont jouissaient déjà toutes les boutiques de la ville, il fallut faire un devis supplémentaire, qui ne s’éleva, du reste, qu’à la somme de
15.000 francs. Ces petites dépenses accessoires n’en montèrent pas moins à près de 200,000 francs. On n’en fut pas quitte cependant à si bon marché.
Dans les terrains de biplace du Gouvernement, donnés en paiement, se trouvaient enclavées quelques parcelles n’appar-
tenant pas à l’Etat; le palais de la Jénina lui-méme était traversé d’une rue voûtée, passage très-achalandé, le long duquel étaient rangées de petites boutiques appartenant à des particuliers. En outre, ces terrains occupaient toute la longueur de la place, centre de la ville, où aboutissaient toutes les rues. On ne pouvait interrompre les communications et laisser sans issues convenables la cathédrale, le palais du gouverneur, les bazars, qui se trouvaient derrière. On exigea de l’entrepreneur le percement de plusieurs rues. 11 s’y soumit; la mesure était toute à son avantage. 11 ne pouvait priver de portes et de fenêtres les maisons à construire ; d’une façon ou d'une autre, il leur fallait des ouvertures, et, dans un quartier commerçant, les rues pour les magasins sont préférables aux cours. Néanmoins l’entrepreneur prétendit qu’il n’avait plus la surface promise. Afin de la compléter, l’administration se décida à acheter quelques maisons voisines. Ces acquisitions et celles des boutiques de la Jénina ne montèrent pas.à moins de 3tX),000 francs.
D’après le marché fait avec l’entrepreneur du théâtre, on devait lui donner les terrains à des époques déterminées, suivant l’avancement des travaux ; cependant l’administration, prévoyant qu’elle pourrait en avoir besoin, s’était réservé le droit de conserver provisoirement certains îlots, en payant à l’entrepreneur une indemnité annuelle proportionnelle à la valeur du terrain. Le corps-de-garde de la milice avait été installé dans un de ces îlots, occupé autrefois par le service de la manutention militaire et resté sous b dépendance du Génie. L’indemnité avait été réglée à 38,000 fr. par an, que devait payer la commune, qui seule profitait de l’emplacement. C’était un loyer un peu cher pour un mauvais corpsde-garde. Comme on pouvait le placer ailleurs, l’administration civile demanda à la direction du Génie de lui faire la remise de ces terrains, devenus inutiles, afin de pouvoir les livrer à l’entrepreneur et se décharger du paiement d’une lourde indemnité. Elle n’a pu y parvenir qu’au bout
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de dix4iuit mois, et a été réduite à payer une gomme de