LES FONTAINES ET I.A PETITE VOIRIE
Dans tous les pays chauds, les eaux sont un objet de première nécessité, qui ne saurait trop attirer la sollicitude de l’administration. Là, plus que partout ailleurs, lasalubrité et
l’hygiène sont intéressées à leur abondance et à leur bonne qualité. Les colonies romaines, dont nous rencontrons presque à chaque pas, en Afrique, les nombreux et gigantesques vestiges , nous ont laissé, à cet égard , des exemples que notre civilisation doit chercher à imiter. Dans quelques localités, principalement dans la province de Gonstantine, malgré les quatorze siècles écoulés depuis la destruction de ces colonies, certains ouvrages, des citernes notamment, ont pu être restaurées et rendues à leur antique usage. Les ruines des anciens aqueducs et des égouts ont fourni des indications que l’on s’est empressé de suivre.
A Bougie et à Oran les Espagnols avaient exécuté des travaux qui ont été fort utiles. Dans cette dernière ville, la citerne du Ras-el-Aïn, construite par eux, donne à elle seule 4,500,000 litres d’eau par jour.
Quant aux Turcs, nos prédécesseurs immédiats, ils avaient en réalité très-peu fait ; ils ne créaient pas et conservaient tout au plus sur quelques points. Néanmoins, à Tlemcen et à Médéah, les ouvrages qu’ils nous ont laissés étaient encore en assez bon état.
A Alger, le séjour ordinaire des souverains du pays, ils avaient, il est vrai, exécuté des conduites d’eau considérables ; mais ces aqueducs étaient mal tracés, mal construits ; ils offraient, dans plusieurs parties, des contre-pentes qui faisaient perdre à l’eau sa vitesse acquise et diminuaient ainsi le volume du débit. Les parties construites à travers la montagne étaient, en général, d’une exécution très-défectueuse; les terres, mal soutenues, étaient sujettes à s’ébouler, à engorger les canaux, à arrêter le cours de l’eau. Les parties qui traversaient la ville étaient en tuyaux de poterie; les uns, à fleur de terre, se rompaient sous le poids des voilures ; les autres, enterrés jusqu’à 10 mètres de profondeur, exigeaient d’immenses travaux pour la moindre réparation. D’un autre côté, à la suite de l’occupation, au milieu du chaos administratif qui en résulta, le service des eaux avait été complé-
tement négligé. Plusieurs propriétaires européens s’éfaienl même permis de détourner les eaux pour leurs besoins particuliers, au grand détriment des fontaines, dont le débit n’était plus en harmonie avec les besoins toujours croissants de la population. L’administration songea alors à faire reconstruire la plupart des aqueducs de la ville d’Alger.
M. de Mondésir, ingénieur des ponts et chaussées, a été pendant longtemps chargé de ces travaux : on lui doit notamment la reconstruction de la conduite d’Aïn-Zeboudja. Cet aqueduc arrive des hauteurs voisines d’Kl-Biar et parcourt 15 kilomètres. 11 est exécuté en tunnel sur une longueur de 1,100 mètres. Dans la partie de la montagne sujette aux éboulements, sous le consulat de Suède, 400 mètres ont été revêtus en prismes de ciment de Vassy, si parfaitement joints, qu’ils ne forment plus qu’une seule pièce. Ce long tuyau ovale, aussi bien moulé que de la fonte et aussi solide que du roc, est assez haut pour qu’un homme puisse le parcourir debout. 11 vient aboutir à un château d’eau placé au pied du fort l’Empereur et débite par jour 1 million de litres. Deux autres aqueducs, celui de Telemly et celui du Ilamma, chacun d’une longueur de 1,100 mètres, amènent des eaux dans les parties basses de la ville : avec le premier, ils assurent, à ses 151 fontaines, un débit journalier de 5,385,000 litres. L’une de ces fontaines, celle du marché européen, est un des plus jolis ornements de la cité.
Tous les égouts de la ville d’Alger descendaient autrefois en droite ligne sur la mer, qui baignait ses remparts. La simplicité de ce système n’avait pas de grands inconvénients du temps des Turcs, lorsqu’une seule petite anse formait le port : au moindre coup de vent, les vagues venaient balayer toutes les ordures qui avaient pu s’accumuler. Mais le nouveau port d’Alger, enveloppant une grande portion du rivage, il était à craindre qu’il ne devînt bientôt un foyer d’infection, comme celui de Marseille. La salubrité publique exigeait donc qu’on fît sans plus tarder un égout de ceinture, et M. de Mondésir
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s’est encore trouvé chargé de cet important travail. Il a été commencé le 1" août 1852 et a marché avec une grande activité. Les trois branches ont ensemble un développement de 2,387 mètres dans leur artère principale. La branche Babel-Oued, qui a 371 mètres, suivant cette artère principale, a 918 mètres avec ses raccordements. On y a embranché 19 égouts publics, 29 égouts particuliers, 24 gouttières et trop-plein de fontaines. Les largeurs de l’égout principal vont en augmentant jusqu’à la mer, depuis 1 mètre 20 jusqu’à 1 mètre 50. La branche de la Marine n’a que 316 mètres de largeur, suivant l’artère principale, et 678 avec les raccordements. On y a embranché 7 égouts publics, 26 égouts particuliers, 22 gouttières et 3 trop-plein de fontaines. La branche Bab-Azoun aune longueur de 1,307 mètres en suivant l’artère principale, c’est-à-dire depuis le débouché de la rue Porte-Neuve, sur la place du Gouvernement, jusqu'au delà du fort Bab-Azoun. Les trois quarts de cette branche ont dû être exécutés en galerie, en raison de la grande profondeur au-dessous du sol. On y a rencontré l’eau en abondance dans presque tous les puits, et les galeries ont été percées tantôt dans un rocher très-dur, tantôt dans des couches mouvantes. Ces difficultés ne pouvaient arrêter l’habile ingénieur qui, quelques années après, pendant qu’il dirigeait en Russie les travauji du chemin de fer de Varsovie, avait la satisfaction de voir son travail d’Alger proposé pour modèle à Saint-Pétersbourg.
11 serait un peu long de faire l’énumération de tous les travaux qui ont été faits dans chacune des villes de l’Algérie. En suivant le développement de la colonisation dans les différentes provinces, nous aurons occasion d’y revenir. Bornons-nous ici, pour donner une idée de leur importance, à constater en bloc tous ceux qui, d’après les documents officiels, ont été exécutés de l’année 1837 à la fin de 1830.
131 kilomètres d’Aqueducs, donnant un débit journalier de 24 millions de litres,
27 kilomètres d’Egouls,
110 Châteaux et Réservoirs,
375 Fontaines,
49 Lavoirs,
96 Abreuvoirs.
Ces travaux ont occasionné ensemble une dépense de 5,878,030 fr.
Si, à cette dépense, on ajoute pour 103 kilomètres de Voirie la somme de 2,787,276 fr. 60 c.,on a un total de 8,665,306 fr. 60 c. ainsi répartis :
Province d’Alger, 4,142,418 fr. 33 c.
Province d’Oran, 1,755,447 fr.
Province de Constanline, 2,867,441 fr. 27 c.
La province d’Alger a, comme on le voit, absorbé près de la moitié de la dépense qui a été faite.
Jusque dans les derniers temps, presque tous les travaux urbains, comme les auh’es travaux publics, ont été exécutés sous la direction des ingénieurs des ponts-et-chaussées, dans les territoires civils; et sous celle des officiers du génie, dans les territoires militaires. Le service des bâtiments civils n’était organisé qu’à Alger, Blidah et Constantine : on l’avait chargé de la petite voirie ; mais les travaux d’aqueducs et de fontaines avaient été conservés aux ingénieurs. Un arrêté ministériel du 28 avril 1 852 a dévolu définitivement au service des ponts et chaussées tous les travaux hydrauliques.
LES VILLAGES
LA COLONISATION PAR l’ÉTAT
Au bout de douze années d’occupation, la colonisation algérienne, loin d’avancer, semblait plutôt reculer. Tous ceux qui, dans l’origine, avaient voulu tenter quelques essais, étaient complètement découragés; le plus grand nombre étaient ruinés. Les belles fermes de la plaine avaient été dévastées par les invasions successives d’Abd-el-Kader. Les efforts vraiment merveilleux de nos premiers colons se trouvaient dépensés en pure perte, et dès-lors un discrédit général devait planer sur la colonie. Quel capitaliste assez mal avisé songerait désormais à de nouvelles entreprises? Après de tels mécomptes, le désir de faire fortune ne pouvait guère stimuler les plus intrépides et les plus courageux. D’un autre côté, les nouveaux possesseurs du sol restaient aux prises avec les procès. Grâce à d’énergiques mesures, la guerre contre les Arabes pouvait se terminer en quelques campagnes : mais avec les ténèbres qui enveloppaient la législation
musulmane et les embarras de la procédure française, les débats judiciaires étaient loin d’avoir leur terme. L’administration aurait pu chercher uni(|uemcnt à remédier au mal et concentrer tous ses etforls à rétablir les choses dans un état normal : elle eût ainsi laissé l’œuvre de la colonisation à ceux qui pouvaient seuls l’entreprendre avec succès, se contentant de leur donner les garanties nécessaires et tous les encouragements propres à ranimer leur courage abattu, mais c’eût été se reconnaître des torts et diminuer le rôle important qu’elle était bien aise de s’attribuer.
Le maréchal Bugeaud surtout, lidcle à la devise ense et aratro, qu’il avait adoptée, n’était pas moins jaloux de se poser comme le fondateur de la colonie que de s’illustrer parla pacification complète du pays. Ses victoires sur Abd-cl-Kader n’ avaient point encore réparé la faute de ses traités : il avait à cœur de faire oublier les désastres qui en avaient été la conséquence.
D’ailleurs il était bien évident que la pacification ne serait assurée que si colonie prenait racine, et ce n’était qu’à cette condition que la guerre était utile. Pour achever cette guerre, dont la charge était lourde, il fallait avant tout prouver que la colonisation était possible, et il eût été trop long d’attendre que de nouveaux colons indépendants voulussent en faire les principaux frais.
Dès le 18 avril 181 1 , le maréchal Bugeaud lança donc le premier arrêté sur les centres agricoles de l’Etat, qui faisait de la colonisation une œuvre tout administrative.
Le ministre de la guerre ne pouvait faire autrement que d’approuver. Se voyant la main forcée, il se contenta de faire précéder son approbation d’une dépêche où il semblait prendre l’initiative, en recommandant au gouverneur-général ce qui précisément était l’objet de son arrêté, de coloniser pour assurer la conquête.
Nous avons, à propos des concessions, déjà parlé de cette mesure, dont, du reste, le gouvernement s’est efforcé, dans
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la suite, de rectifier les principales imperfections. Rappelons seulement que le gouverneur- général s’était réservé d’abord la haute main sur toutes les fondations nouvelles, que les plans devaient être adoptés et exécutés par lui, le ministre de la guerre n’ayant à y donner que son approbation. Les choses se poursuivirent ainsi pendant plusieurs années : mais le ministre, jaloux de la prépondérance que tendait à prendre le gouverneur sur les affaires d’Afrique, ne cessait de l’entraver dans tous ses projets. C’est pour mettre un terme à ces fâcheux tiraillements qu’intervint l’ordonnance du 21 juillet 1843, laquelle, partageant l’.Algérie en plusieurs zones, fit la part de chacun. Le ministre ne dut plus conserver (|uc la haute direction des territoires civils ; à leur égard, son initiative fut complètement maintenue : d’un autre côté, le maréchal Bugeaud redevint maître absolu de tous les terri-* toires conquis, et personne n’eut plus le droit d’y venir exercer un contrôle. Four n’ètrc point gêné dans ses mouvements, le maréchal, sur la part qu’il s’était réservée et qui se trouvait être celle du lion, avait banni tous les fonctionnaires civils. Les commandants de place y cumulaient les fonctions de maires, de juges de paix et de notaires; les gendarmes yjouaient le rôle d’officiers ministériels; les officiers du génie y remplissaient les fonctions d’ingénieurs des |ionts et chaussées et d’architectes; ceux d’état major y étaient chargés des arpentages cl des forêts; enfin les conseils de guerre y remplaçaient les cours d’assises.
Le système du maréchal Bugeaud était très-économique, en ce sens qu’il déchargeait beaucoup le budget spécial de sa colonie. L’armée pourvoyait à tout. 11 n’y avait pas besoin de rétribuer, de loger, de donner de frais de représentation à celte nuée de fonctionnaires publics qui se présentent comme complément nécessaire de la moindre organisation civile et font souvent plus d’embarras que de besogne; les officiers, déjà partout installés, devaient suffire à tous les services. Fuis, l’administration de la guerre avait de grandes facilités de
Dioiti7fy^ l'y CzLîOglc
transport : elle avait ses équipages, scs bêtes de somme, que l’on pouvait distraire et mettre à profit pour les intérêts agricoles. Cette même administration avait de nombreux approvisionnements et pouvait, au besoin, mettre les rations militaires à la disposition des colons.
Afin que l’illusion fût plus complète, on avait fini par ne plus diviser le budget spécial de l’armée d'Afrique du budget général de l’armée, si bien que la colonie ne devait plus coûter presque rien à la France, et meme l’armée seule serait entrée en ligne de compte, si l’on avait voulu adopter d’une manière complète le système du maréchal Bugeaud.
Malheureusement l’illustre maréchal ne réfléchissait pas que si, grâce à l’armée, la colonisation pouvait ne rien coûter, l’armée, grâce à la colonisation, devenait une charge très-onéreuse pour l’Etat. La paix n’était plus un motif de réduction de l’armée; au contraire, il fallait d’autant plus augmenter ses cadres, que l’œuvre accessoire dont elle se chargeait, tendait à prendre de grandes proportions. D'ailleurs, ce système adopté une fois en principe, pour ôter à d’autres l’envie de venir occuper les positions, pour se laisser la satisfaction d’achever l’œuvre nouvelle qu’ils auraient entreprise, n’ était-il pas à craindre que les chefs militaires ne tinssent l’épée de Damoclès suspendue sur toutes les tètes, avec le grand mobile des Arabes, dont ils pouvaient faire jouer les ressorts : c’était une garantie très-peu rassurante pour les colons.
L’administration militaire, il faut le reconnaître, a fait et fait encore tous les jours immensément pour notre colonie; elle a fait beaucoup plus que l’administration civile. Presque tout ce qui a été fait en Algérie, l'a été par l'armée; sans elle, beaucoup de fondations n’eussent pas été faites, beaucoup de beaux projets n’eussent pas même vu le jour. D’un autre côté, cette administration militaire a été très-utile aux colons ; elle en a empêché un grand nombre de mourir de faim, elle en a secondé d’autres avec beaucoup d’intelligence.
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ell e s’est même, dans bien des cas, montrée bienveillante et toute paternelle pour eux. Nous ajouterons, avec M. le maréchal Bugeaud , qu’il y aurait de l’ingratitude à ne pas reconnaître les services rendus par des officiers qui se sont dévoués à une tâche pénible et étrangère à leur carrière. Bestc maintenant à savoir si l'État n'eùt pas fait mieux en acceptant d’autres services, et si toutes les sommes consacrées à l’armée par l’État, dont elle a si généreusement fait profiter la colonie, n’eussent pas profilé davantage à cette dernière en étant uniquement employées pour elle? Comme aussi n’ est-il pas possible d’imaginer que, pourvu que l’on se fût donné la peine de bien choisir les fonctionnaires publics, ce qui peut-être n’eùt pas été difficile, en dehors des influences de l’année, l’État eût pu trouver des mandataires aussi fidèles, aussi capables, dout l’intérêt des colons se fût encore mieux accommodé?
Si, poursuivant ce même raisonnement, nous l’appliquons à l’administration civile elle-même, nous reconnaîtrons sans doute qu’elle a beaucoup fait pour ÉAlgérie, que sans elle une quantité de villages qui ont été fondés n’existeraient pas. Elle a traité avec dévouement les colons qui lui ont été confiés ; quelques-uns ne méritaient pas les soins qu’elle leur a prodigués et le sort qui leur a été fait. Mais il reste encore à savoir si, au lieu de mettre sa gloire à fonder, elle eût tout simplement laissé faire les particuliers, se bornant à les seconder ou à remplir à leur égard ses devoirs les plus stricts et les plus ordinaires, un bien plus grand nombre d’établissements n’eussent point surgi naturellement? Dès lors le peu de ressources dont clic pouvait disposer, employées avec intelligence à quelques travaux publics, n’eussent-elles point tourné d’une manière plus sûre à l’avantage de tous les colons et aux pr(^rès de la colonie ?
La simple histoire des villages créés en Algérie par sa double administration répondra à ces questions, et les résoudra beaucoup mieux que de longs raisonnements.
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LES PBBUISRS TILLAGES DE l’aDHIHISTRATION CIVILE
Dès l’année 1 832 , un premier essai de villages avait été tenté. Des familles alsaciennes venues au Havre n’avaient pu s’y embarquer pour l’Amérique ; afin de s’en débarrasser, on avait eu l’idée de les transporter à Alger. Le duc de Rovigo installa le plus grand nombre à Dély-lbrabim, à 10 kilomètres au sud d’Alger, près du premier poste de l’intérieur ; les autres furent placés en face de la ville, à la pointe Est du Sahel , à côté du camp de Kouba '. On bâtit des maisons à ces premiers cultivateurs, on leur donna des rations de vivres, des instruments aratoires, des semences et des bêtes de labour ; 227 hectares de terres furent distribués aux 50 familles de Dély-lbrabim, et 93 hectares aux 23 autres établies à Kouba ; c’était à peine 4 à 5 hectares pour chacune d’elle, et cependant la moitié ne fut pas cultivée. Les colons trouvèrent plus avantageux de faire des charrois, ou de vendre des boissons aux voyageurs et aux soldats du voisinage. Il est vrai, que sur des concessions aussi restreintes, il leur eût été difficile de s’en tirer avec les seules ressources de l’agriculture. Ceux de Dély-lbrabim n’avaient pas l’eau qui leur était nécessaire ; en été, ils étaient obligés d’aller, avec des voitures, s’approvisionner au bassin de la Chasse, à une distance de 1,600 mètres. Ensuite, les concessionnaires n’avaient reçu aucun titre ; les terres qui leur avaient été distribuées n’appartenaient pas à l’Etat, elles furent bientôt réclamées, etl’on dut
' Il y aTait là un petit marabout. Kouba si^Ule coupole.
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en restituer une partie. Arec si peu de garanties, il ne pouvait y avoir beaucoup d’ardeur pour la culture. En 1835, lorsque l’administration des flnances fut chargée de régulariser les concessions, une partie des colons étaient morts, les autres s’étaient placés ailleurs : il fallut faire une nouvelle répartition.
Ces premières concessions avaient un caractère tout exceptionnel. Jusqu’alors les colons avaient dû acheter toutes les terres sur lesquelles ils avaient voulu fonder des établissements, qu’elles appartinssent à des particuliers ou à l’État ; l’administration des domaines, dans les ventes quelle était autorisée à faire, soit de gré à gré, soit par adjudication publique, devait avant tout défendre les intérêts du trésor et avoir à cœur d’en grossir les recettes.
D’après le nouveau système, l’aliénation du domaine de l’État ne devait plus avoir un caractère fiscal; le 1*' septembre 1841, le directeur des finances abandonna donc à celui de l’intérieur toutes les affaires relatives aux concessions. Le directeur de l’intérieur, dès les derniers mois de cette année, faisait préparer l’établissement d’un village en avant de Kadous, sur le territoire abandonné en 1839 par deux ou trois petites tribus. Au mois de mars 1842, il présentait un plan complet de colonisation pour la province d’Alger. Prenant celte ville pour base principale, il proposait de partager l’œuvre de la colonisation en trois zones concentriques : ces trois zones comprenaient tout le massif du Sahel jusqu’au Mazafran.
La première zone, dite du Fâhs, destinée à couvrir Alger dans toutes les directions, et touchant à tous les points extrêmes de sa banlieue, comprenait 7 centres, dont 4 existaient déjà : Hussein-Dey, Kouba , Birkadem , Dély-lbrahim. Les 3 autres à créer étaient : Drariah , El-Achour et Cbéragas. Ces centres n’étaient guère qu’à trois kilomètres les uns des autres : une route de ceinture devait les relier tous.
La deuxième zone, dite de Staouëli, commençait à Saoula,
en avant de Birkadem, et, après avoir embrassé Sidi-Seliman, Baba-Hassen, Ouled-Fayet, Staouëli, se terminait à Sidi- Ferruch , qui devait élre à la fois un village d’agriculteurs et de pécheurs.
La troisième zone, dite de Douéra, avait 6 centres : Ouled- Mcndi, Cressia, Douéra, Mahelma, El-Hadjer et Boukandoura.
Le Fâks ou la banlieue d’Alger, sous la domination des Turcs, était, comme nous l’avons vu, couvert de maisons de campagne, de jardins et de vergers. Peu de villes sont, en effet, plus heureusement situées que celle d’Alger, k l’ouest, le massif de la Boudjaréah est entrecoupé de petites vallées qui le contournent en tous sens. A travers leurs gorges profondes s’échappent des ruisseaux; les pentes sont couvertes de plantes cl d’arbres toujours verts ; l’air qu’on y respire est d’une extrême pureté, et, dans les plus fortes chaleurs de l’été, la brise de mer vient chaque soir lui conserver sa fraîcheur. La plupart des consuls avaient autrefois de ce côté leur résidence d’été. Celle du consul de France était sur le versant le plus rapproché de la mer : elle est aujourd’hui occupée par l’évêque d’Alger, qui y a établi son petit séminaire. Tout le bas de la côte, jusqu’à la pointe Pescada, s’est bientôt garni de constructions européennes, et a fini par former un petit hameau sous le nom de Saint-Eugène. Dans les premiers temps, les Européens avaient acheté aussi des indigènes une bonne portion des pentes supérieures et en avaient restauré les maisons; mais la difficulté d’y arriver par des sentiers rapides et étroits, à peine accessibles à des mules, les a fait pour la plupart abandonner à des jardiniers espagnols. Les contreforts de la Boudjaréah se prolongent en s’inclinant au sud d’Alger. C’est sur ce plateau qu’a été tracée la première route de Blidah, qui passe à Dély-lbrahim. Des maisons se sont élevées le long de cette route, sur chacune des petites propriétés qu’elle traversait. Elles ont formé un groupe important sous le nom
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à'El~Biar, que d’anciens puits avaient fait donner à la localité. Un chemin, partant de ces puits et aboutissant à la nouvelle route de Blidah par la plaine, a donné un accès facile à toutes les campagnes qui couronnent les premières cimes du coteau de Mustapha, à l’est d’Alger. Ce magnifique coteau, percé de plusieurs routes, a bientôt attiré la population européenne. C’est là , comme nous l’avons fait remarquer, que sont échelonnées les plus jolies maisons de campagne des environs d’Alger ; leurs plantations, faites avec goût, sur tous les escarpements de la montagne, leur donnent déjà l’aspect des plus riantes villas du vieux continent.
En bas de Mustapha, le rivage de la mer, appelé Hamma, est couvert de jardins potagers. Ces jardins se prolongent jusqu’à l’embouchure de l’Harrach et la Maison-Carrée. La plupart, occupés par des jardiniers mahonais, sont cultivés avec soin. Bien irrigués, ils sont d’une fertilité extraordinaire: depuis longtemps ils fournissaient de légumes les marchés d’Alger; aujourd’hui, leurs artichauts et leurs primeurs s'expédient jusqu’à Paris.
La route de Blidah par la plaine , à partir de la colonne Voirol , son point de jonction avec le chemin d’El-Biar, redescend dans une gorge étroite jusqu’à la jolie fontaine mauresque de Birmandreïs. Là commence la pittoresque vallée de la Femme sauvage, qui débouche sur la mer à l’entrée d’Hussein-Dey. Elle doit son nom à une jeune personne toujours assise à portée de son ermitage, un roman à la main, et qui n’interrompait ses méditations que pour donner des rafraîchissements aux promeneurs. L’impitoyable temps a effacé en cet endroit tous ces vieux souvenirs humains; mais n’a rien ôté aux charmes de la nature : la solitude n’a pas tardé à se transformer en centre de population plus important que beaucoup de ceux auxquels l’administration devait donner naissance.
Au delà de Birmandreïs, la route de Blidah est bordée de
belles plantations européennes, qui attestent déjà une longue possession du sol ; çà et là des caroubiers ou de gros oliviers sauvages viennent marier leur feuillage aux lignes d’ormeaux et de platanes; plus loin des groupes de pins étalent à l’horizon le parasol de leurs cimes élevées : à droite et à gauche de la route, on rencontre de belles exploitations agricoles, qui se succèdent sans interruption jusqu’à une autre fontaine aux arcades de marbre, appelée Birkadem. Un café maure y était établi ; quelques industriels, aubergistes, épiciere, boulangers, maréchaux ferrants, se sont installés à l’entour, à l’ombre du clocher d’une petite église.
La première zone du Fàhs, que l’administration devait commencer à coloniser en 1841, était donc presque entièrement déjà garnie de colons ; il avait suffi d’ouvrir quelques routes et de réparer quelques fontaines. L’agglomération naturelle des cultivateurs sur certains points y avait formé des centres de population. Pour qu’il ne restât aucun vide, on n’avait eu qu’à établir deux villages, à Drariah et El-Achour, entre Birkadem et Dély-lbrahim ; puis un autre à Chéragas, entre le dernier village et la mer.
L’œuvre, au delà, était beaucoup plus difGcile; sauf quelques haouchs épars, qui la plupart avaient déjà été vendus à des particuliers, tout le Sahel n’ offrait guère qu'une vaste étendue de broussailles et de palmiers nains : la crainte des Turcs avait depuis longtemps éloigné de là les tribus arabes. D’ailleurs pourquoi seraient-elles venues dans ces parages désolés, lorsqu’elles avaient dans l’intérieur de magniGques champs où elles pouvaient facilement tracer des sillons, et souvent même irriguer à eau courante? Le Sahel était abandonne aux hyènes et aux panthères, et c’est tout au plus si quelques misérables douars y venaient camper pour faire paître leurs troupeaux, quand le soleil avait desséché tous les herbages de la plaine. Aucune lande, aucune friche, en France et peut-être dans toute l’Europe, n'aurait exigé plus de travaux pour sa mise en valeur que les nouvelles zones
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dont l’administration voulait entreprendre la colonisation afin de prouver la fertilité du sol africain. Elle ne songea même pas à s’approprier le peu d’haouchs qui pouvaient se rencontrer dans les quelques vallées de ces lieux sauvages. Les nouveaux villages furent placés sur des hauteurs, comme des postes militaires, et souvent même sur l’emplacement d’anciens camps. On les entoura de fossés, on les llanqua aux quatre coins de petites tourelles. Ils étaient en vue les uns des autres, assez rapprochés pour qu’à la pr(îmière alarme les colons pussent se porter assistance. Du reste, on ne s’inquiéta nullement de l’état et de la nature des terres environnantes, de la proximité des sources et de la possibilité de faire arriver l’eau dans les remparts. Sans doute il fallait songer à la sécurité, et, au point de vue stratégique, les positions choisies étaient les meilleures. Mais apparemment on n’entreprenait la colonisation que parce que l’on était convaincu que la paix allait se raffermir ; ces précautions n’avaient qu’une utilité provisoire, fallait-il maladroitement lui sacrifier des intérêts permanents tout opposés?
Les villages devaient se composer d’une cinquantaine de familles. On devait donner à chacune d’elles , dans l’intérieur de l’enceinte fortifiée, un lot urbain de quelques ares pour y construire une maison, et à l’extérieur une étendue d’une dizaine d’hectares. Selon la qualité du sol , l’épaisseur des broussailles, la multiplicité des touffes de palmiers nains, les terres pouvaient avoir une valeur bien différente ; aussi avait-il été admis en principe que les concessions seraient divisées en deux lots ruraux, de manière à faire une plus égale répartition et à éviter qu’un même individu pût avoir en partage soit les terres de meilleure qualité, soit celles les plus rapprochées du village. Mais nous avons déjà fait remarquer qu’en pratique l’esprit de la règle avait été méconnu ; de hautes influences, de basses intrigues, de l’argent quelquefois donné à des agents inférieurs, avaient le plus
souvent changé l’économie du système. 11 en était résulté que dans certains villages quelques concessionnaires protégés avaient obtenu 40 et même 1 00 hectares des meilleures terres , tandis que les autres n’avaient pu avoir en partage que les terres les plus ingrates et les plus éloignées ; encore arrivait-il , lorsque le territoire du nouveau centre n’était pas très-étendu, que, pour ne pas diminuer l’importance de la population , la part d’un grand nombre de concessionnaires se trouvait réduite à 5 ou 6 hectares. En tous cas, les sages prévisions de l’administration ne servaient qu’à morceler davantage les terrains et à augmenter les difQcultés de l’exploitation.
Toutefois ces difRcultés ne se révélèrent qu’un peu pliM tard ; tous les efforts des colons durent se concentrer d’abord sur les constructions. L’administration n’était pas très-rigoureuse pour l’accomplissement de toutes les conditions qu’elle imposait aux colons pour obtenir leur titre definitif, mais elle tenait à l’achèvement des travaux sur le lot urbain. Elle avait surtout à cœur de voir s’élever des maisons, et avait hâte d’arriver à des résultats qui pussent lui faire honneur. Un vaste réseau de villages bien alignés, tel qu’elle l’avait conçu, ne pouvait manquer de frapper l’attention publique; d’ailleurs elle pensait qu’une fois ll’s maisons construites les colons seraient désormais fixés au sol. Afin de faciliter les constructions, elle s’empressa donc de leur délivrer des planches , des bois de charpente , des tuiles. Chacun reçut environ 800 francs de matériaux. Ceux qui avaient déjà épuisé toutes leurs ressources sur le pavé d’Alger, plutôt que de se laisser mourir de faim, commencèrent par en vendre une partie ; mais ce fut le plus petit nombre. La plupart se mirent à l’œuvre avec ardeur, allèrent chercher des pierres, aidèrent les maçons, se firent maçons eux-mêmes, édifièrent petit à petit quelques pans de murailles, sans avoir un plan bien arrêté. Si les villages ne s’élevaient pas par enchantement, toujours est-il qu’il fallait moins de temps pour les construire
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qu’il n’en avait fallu pour allolir les terres. Souvent même les colons en faisaient plus qu’il n’était nécessaire : on avait promis de proportionner les concessions à l’importance des constructions ; l’espoir d’obtenir un double ou triple lot faisait monter des étages. Quelques-uns, pour arriver au but, n’hésitaient pas à faire des emprunts; fallait-il reculer devant des intérêts de 24 pour KJO, en présence de terres qui devaient rapporter 50 pour un ! 11 semblait que pendant leur long stage dans la ville d’Alger, beaucoup de colons fussent aussi tombés dans les rêves de la spéculation , qui tournaient là toutes les têtes. Ils voyaient les locataires se disputer la maison construite sur leur lot urbain, en attendant que des fermiers vinssent surenchérir pour amodier leurs terres. Malheureusement, leurs créanciers ne leur laissaient guère le temps de disposer de leur nouveau domaine. Ils étaient souvent forcés d’abandonner les lieux avant d’avoir mis la dernière main à l’œuvre. Le sort des moins entreprenants n’était guère plus heureux ; mal abrités dans des conslnictions ouvertes à tous les vents, ils ne tardaient pas à être atteints de la ûèvre, cl les hauteurs sur lesquelles on les avait postés ne les rendaient que plus accessibles aux miasmes pestilentiels que les vents envoyaient souvent des marécages de la plaine. D’ailleurs, dans l’extrême dénuement de la plupart, les plus robustes santés se fussent bientôt détériorées sous de meilleurs abris. Après s’être épuisés à ramasser des pierres et à élever quelques mauvaises murailles, ce n’éüiicnt pas des terres en friche qui pouvaient les nourrir. Ceux même qui avaient essayé de défricher ne pouvaient tirer le moindre parti de leur labeur ; le défaut de communications, (jui souvent les privait de pain, ne leur permettait guère d’aller vendre en ville le bois ou le charbon de leurs brouss<'ûlles. A peine pouvaient-ils descendre jusqu’au ruisseau voisin pour aller chercher quelques provisions d’eau croupissante. L’administration, il est vrai, leur venait en aide, en envoyant des détachements de soldats leur faire des défrichements; mais
pouTait-elie , avec la meilleure volonté du monde , même en plusieurs années, conquérir à chacun sur des palmiers nains l’espace nécessaire pour ses cultures?
Dans la dernière zone de colonisation arrêtée par l’administration , les difficultés croissaient en raison des distances ; à mesure qu’on s’enfonçait dans le Sahel, le fouillis de la végétation sauvage ne faisait que prendre plus d’intensité. L’administration comprit qu’on ne pouvait guère y installer des colons sans avoir un peu préparé les lieux , et que même, pour les attirer, il lui fallait compenser par des faveurs spéciales , le désavantage de la position. C’est ainsi qu’en octobre 1 842 le ministre décida que les villages de Saint-Ferdinand et de Sainte-.4mélie seraient construits par des condamnés militaires, sur le territoire de Boukadoura, près Douéra.
Un arrêté du 5 septembre 1 843, pris par le gouverneur, régla ainsi leur mode de peuplement :
Dans ces localités chaque concession se compose ou se composera :
1' D'une maison de CO à 64 mètres de superficie, bâtie en bons moellons, avec les encoignures et ouvertures en pierres de taille, parfaitement recrépie à l'intérieur et à l'extérieur, couverte en tuiles courbes, et comprenant deux pièces au rez-de-chaussée et deux au premier étage. (Cette partie de la concession représente & elle seule une valeur de 4,500 fr.)
2* De 12 hectares (36 arpents) de terres cultivables, dont 4 hectares défrichés.
3* D’un certain nombre d’arbres plantés.
Le prix de chaque concession est fixé à 1,500 fr., et le concessionnaire sera propriétaire incommutable dés le jour du paiement.
Le colon ne pourra aliéner tout ou en partie sa concession qu'aprés trois ans de jouissance, A moins qu'il n’en reçoive l'autorisation du gouverneur-général, le conseil d’administration consulté.
Indépendamment du prix de la concession, chaque famille devra justifier d’un avoir personnel de 1,500 fr. comme g.arantie d'une bonne exploitation.
Il pourra être accordé des concessions plus considérables en terres aux personnes qui justifieront des ressources suffisantes. Ces dernières concessions devront être préalablement soumises A l’approbation du ministre de 1a guerre.
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Les colons seront tenus de clore, dans l’arrière, leur cour et jardin attenant à la maison, d'im mur, d'une palissade ou d'une haie rive ou sèche. Les alignements de ces cldtures seront délivrés sans retard sur leiu^ demandes.
Les récoltes pendantes par racine qui se trouveront exister à l'époque de l'entrée en jouissance des colons, seront partagées entre eux au prorata de l’étendue de leurs concessions, mojeimant le remboursement du prix de culture et de semence.
Chaque colon sera tenu de planter 300 arbres, sur sa propriété, dans le délai de trois ans après son entrée en jouissance.
Un crédit de 150,000 francs fut affecté à la fondation de ces deux centres. Du reste, la position naturellement défendue des lieux dispensa d’y construire des remparts. Pendant la guerre, le plateau de Boukadoura, entouré de ravins profonds et de broussailles épaisses, avait été le refuge habituel des partisans indigènes qui se répandaient dans toute la partie nord du Sahel jusqu’à la Boudjaréah.
Le colonel Marengo fut chargé de la direction des travaux et les commença avec un atelier de cent condamnés militaires. En six mois de temps, les deux nouveaux villages étaient élevés et tout était disposé pour recevoir les colons ; mais l’activité et le dévouement du brave colonel ne purent du premier coup métamorphoser une ingrate nature. Néanmoins, comme le gouvernement n’exigeait pas le paiement immédiat du prix réduit de tous les travaux qu’il avait fait exécuter, on trouva des colons pour le nouvel essai. Le partage des récoltes pendantes par racine, que l’administration avait eu soin de régler, ne fut pas difQcile à opérer la première année ; on s’était même beaucoup avancé , en promettant à chacun des colons des deux villages un défrichement de 4 hectares. Les efforts du colonel parvinrent cependant à en retenir quelques-uns sur leurs lots. Dans l’espoir de devenir propriétaires incommutables et de pouvoir aliéner, ils entreprirent courageusement leur lâche, avec le concours des condamnés. Le colonel Marango lui-même voulut payer de sa personne, et, après avoir suivi partout le maréchal Bu-
geaud au combat , devint l’image vivante de sa devise. Les travaux qu'il fit faire pour son propre compte, en se fixant dans celte localité, procurèrent quelques ressources aux colons les plus pauvres, çn même temps qu’ils furent d’un salutaire exemple pour les autres.
L’établissement de colonies agricoles dans la zone de Douéra donnait une nouvelle importance à ce centre de population, qui se trouvait relié à Alger par un réseau complet de villages. On avait pensé que par sa position centrale Douéra pourrait un jour devenir le chef-lieu administratif du Sahel. On y avait tracé le plan d’une ville ; 130 hectares de terres avaient été entourés de murailles; et, à côté des constructions militaires , 300 lots urbains avaient été réservés pour celles des particuliers. A ce compte, le territoire de 967 hectares attribué à ce centre de population , ne pouvait guère fournir aux colons que des lots ruraux de 3 à 4 hectares : c’était assez pour des campagnes d’agrément. Malheureusement, la banlieue de Douéra était loin de ressembler à celle d’Alger. On n’avait pas, dans ce coin désolé du Sahel, la ressource des irrigations, et l’on était à se demander, si jamais on pourrait y faire arriver assez d’eau pour la simple consommation des habitants que l’on voulait fixer près du camp. 11 est vrai que les premiers colons de Douéra montraient très-peu de goût pour la culture ; la nouvelle ville ne présentait guère que l’aspect d’une guinguette de faubourg, à l’usage de la garnison , avec concurrence d’auberges pour écorcher les voyageurs.
La suppression du camp, devenu inutile après la guerre, porta un coup terrible à la population industrieuse qui exploitait l’armée avec autant d’ardeur que l’armée en mettait à la guerre. Bientôt l’achèvement de la nouvelle route de Blidah par la plaine , plus directe et moins escarpée, détourna la plupart des voyageurs; on enleva l’ingénieur des ponts et chaussées, et il ne resta aux habibitants de la nouvelle ville qu’un juge de paix pour toute
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consolation. Les cabarets se fermèrent, les bastringues se désorganisèrent, les garnis se dépeuplèrent, et les bains français eux-méines perdirent leur clientèle. Les maisons ne survécurent pas longtemps à ces premiers locataires: tes tuiles s’affaissèrent sous leur frêle char|)ente, les murs mal assis se lézardèrent, et le mortier de terre, privé de badigeon, fut bientôt détrempé par l'intenipérie des saisons. En moins de dix ans, la première ville fondée par l’administration n’offrait déjà plus que des ruines; cette administration eu était arrivée à prescrire elle-même de démolir les maisons dont elle avait si imprudemment bâté la construction, sans s’inquiéter des ressources du territoire, la seule chose qui pût assurer le sort des colons. La Providence est venue tres-beureusement à leur secours en faisant naître au milieu d’eux une industrie, dont nous parlerons plus tard, qui leur permit d’utiliser les nombreux palmiers nains de leurs concc^ssions, en attendant qu’ils pussent complètement les défricher.
Du reste, tous les villages du Sahel n’offraient pas un aspect plus animé que leur chef-lieu , malgré des lots ruraux plus étendus, malgré tous les encouragements (}ue l’administration ne tarda pas à prodiguer à l’agriculture. Dès l’année 1843, elle compléta les concessions déjà faites dans ses quinze villages par des lots mobiliers, composés chacun d’une charrue, d’une fourche, d’une pelle et d’une pioche à défricher. Elle acheta plus de 100 paires de bœufs pour les prêter aux colons, et leur donna pour leurs semences 336 quintaux de blé tendre de Naples, 318 quintaux d’orge et 300 kilogrammes de luzerne de Provence. Qui sait ce que la terre usa de ces outils et de ces semences, avec des malheureux qui en étaient réduits aux derniers expédients pour se procurer un peu de pain ! Toujours est-il que le territoire conservait sa physionomie sauvage et que les villages tendaient tous les jours à se dépeupler. Ainsi l’administration s’était donné beaucoup de peine , avait dépensé beaucoup d’argent pour de très-médiocres résultats. Elle s’était trompée dans tous ses calculs; les
maisons, sur lesquelles elle fondait toutes ses ^pérances, n’avaient guère fixé au sol que ceux qui avaient été engloutis sous leurs décombres. Il a fallu, pour relever toutes ces ruines et peupler le Sahel , d’autres colons que ceux introduits sous son patronage.
L’administration n’avait pas restreint à la zone de Douéra ses colonies du Sahel ; elle avait déjà jeté quelques jalons autour de la ville de Koléah, qui devait être plus tard le centre d’un autre rayonnement de villages. C’est ainsi que fut créé, en 1843, Douaouda, sur les hauteurs qui dominent la rive gauche du Mazafran, et l'année suivante, Zéralda, à une lieue en deçà, sur la rive droite. Les habitants de ce dernier village, placé au milieu des broussailles, ne pouvaient vivre qu’en se faisant bûcherons ; le voisinage de Koléah leur permettait d’aller approvisionner le marché de cette ville : mais la première inondation emporta le pont du Mazafran, et les réduisit à la dernière misère, trop loin qu’ils étaient d’Alger pour y écouler leurs produits.
Toutes ces difficultés commencèrent à faire comprendre à l’administration civile qu’elle s’était engagée dans de bien mauvaises ornières ; c’est alors qu’elle tourna ses regards sur la plaine, sur cette riche Mitidja appelée par les Arabes la mère du pauvre. Cette plaine s’étend sur une longueur de 25 lieues et une largeur de 4 à 5, entre le Sahel d’Alger et l’Atlas. Elle présente au sud un plan très-incliné, qui va s’abaissant de 200 mètres depuis la lisière de l’Atlas jusqu’à deux ou trois lieues. A partir de là elle forme une cuvette dans toute sa portion septentrionale, qui longe le Sahel. Au delà de Koléah , les eaux s’accumulent dans le lac Halloula, qui se déverse dans le Mazafran. En deçà de cette rivière jusqu’à l’embouchure de l’Harrach, à l’est d’Alger, s’étendent d’immenses marécages. Les Romains y avaient tracé des canaux dont nous avons encore trouvé les traces ; mais les Arabes, comme déjà nous l’avons fait remarquer, ne firent au contraire qu'augmenter le mal, en occasionnant la fuite
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des eaux dans des endroits où elles ne pouvaient avoir d’écoulement.
C’est dans la Mitidja que se trouvaient les plus beaux haouchs de la province d’Alger : la plupart avaient été aliénés; mais, sur une étendue de plus de 100,000 hectares, beaucoup de terres restaient encore au domaine. Les Arabes cultivaient les meilleures et faisaient paître leurs troupeaux dans les autres. Certaines parties de la plaine étaient couvertes de broussailles et de palmiers nains; toutefois la charrue pouvait souvent encore circuler à travers leurs touffes, moins serrées que dans le Sahel.
Bouffarik , situé au milieu de la Mitidja , devait être pour cette plaine un chef-lieu de district bien autrement important que Douéra dans le Sahel ; aussi lui avait-on tracé une enceinte beaucoup plus étendue, qui ne comprenait pas moins de 124 hectares. La nouvelle ville avait été taillée en grand ; la surface de ses rues, de ses places, de ses fortifications avait pris 71 hectares ; les 52 restants avaient été réservés aux constructions particulières. Un territoire de 884 hectares avait été partagé en 137 lots. En 1838, il y avait déjà à Bouffarik une population de 500 colons et 48 maisons étaient déjà achevées; en 1842, le nombre des maisons s’élevait à 186; mais les colons n’avaient pas augmenté dans la même proportion : l'administration n’en comptait plus que 460.
Bouffarik se trouvait précisément à l’endroit où commence la dépression de la plaine ; l’eau croupissante ne se dissipait que par l’évaporation du brûlant soleil d’été. Du sein des détritus qu’accumulait une riche nature, des miasmes pestilentiels s’échappaient alors, et les malheureux colons en devenaient les victimes. L’administration les avait laissé s’en tirer comme ils le pouvaient au milieu des marécages, lorsqu’elle eût pu prévenir les principales causes de mortalité en creusant quelques canaux. Ce fut en vain qu’elle s’empressa de leur porter les secours de la médecine ; il ne lui resta plus bientôt que des tombes à leur creuser. En moins de trois
ans s’était éteinte toute la génération des premiers co> Ions.
L’administration, en présence d’un tel désastre, jeta ses jalons aux pieds de l’Atlas, en commençant par Blidah, où tout semblait préparé pour le succès, et où elle espérait mieux que partout ailleurs donner une preuve non équivoque de son savoir faire. Nous avons déjà plusieurs fois parlé de Blidah. Quand en 1838 le maréchal Valée avait reçu la soumission de ses habitants, par ménagement pour la population il n’avait pas voulu occuper la ville, et avait fait camper ses troupes à l’extrémité des orangeries, dans deux camps situés à deux ou trois kilomètres l’un de l’autre ; les colons euxmémes n’avaient pas la permission d’entrer pour trafiquer avec les indigènes. Mais lorsque l’année suivante cette ligne de douane fut levée par l’occupation définitive de la place, des transactions nombreuses ne tardèrent pas à s’opérer; les jardins d’orangers surtout séduisaient tous les colons. L’administration elle-même avait profité du premier engoûment pour augmenter le chiffre de ses recettes. En 1843, elle constatait dans ses rapports officiels que le 20 septembre précédent d’anciennes orangeries du Beylick , contenant 2,344 pieds d’orangers et 842 pieds d’arbres fruitiers, avaient été vendues par adjudication.
Les orangeries étaient loin de contenir, comme autrefois , quatre ou cinq cents pieds d’arbres'. La guerre leur avait nui et plus encore le voisinage des camps. Tous les soldats y étaient venus faire leur provision de bois. Cependant, comme ils ne s’étaient pas donné la peine d’arracher les souches, beaucoup de jets avaient repoussé vigoureusement. En attendant, les nouveaux propriétaires avaient loué leurs orange-
' l.es indigènes serraient souvent trop leurs arbres; il faut laisser au moins 5 mètres de distance entre chaque oranger. A ce compte on ne laissait aucon vide : il en pourrait encore contenir quatre cents par hectare. Le chilTrc de deux mille inséré dans notre premier livre de la Colonisation s'est glissé par erreur.
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ries à des jardiniers, qui profitaient des irrigations pour cultiver des légumes dans tous les intervalles. C’est ainsi qu’on avait vu en peu de temps accourir à Blidah une population de 1 ,o00 Espagnols.
Sans l’intervention de l’autorité tous les environs de Blidah s’étaient peuplés naturellement comme ceux d’Alger. Üe petites exploitations s’étaient formées de toutes paris ; on y avait fait de nouvelles plantations d’orangers : il n’avait pas été nécessaire de créer une pépinière pour les encourager, l’industrie privée s’était chargée de ce soin. Tous les haouchs du voisinage avaient été aussi achetés par les Européens. Les colons y avaient déjà élevé des constructions importantes ; avaient planté des mûriers, de la vigne, des arbres fruitiers de toute espèce. Les Arabes, mal à l'aise au milieu de tant de nouveaux visages, étaient allés peupler toutes les pentes escarpées de l’Atlas et y avaient bâti des gourbis. Il n’y avait qu’à laisser faire , les cultures ne pouvaient manquer de se développer sur une large étendue de territoire. Mais cela ne faisait pas le compte de l’administration qui n’entendait pas s’effacer. Elle imagina donc de créer des villages dans la banlieue de Blidah.
Deux villages furent placés dans l’enceinte même des anciens camps et furent nommés Joinville et Montpensier; un autre, en l’honneur du ministre de la guerre, reçut le nom de Dalmalie. Ce dernier fut tracé, un peu plus loin que les autres, à environ ^ kilomètres au pied de l’Atlas : une source abondante lui assurait des irrigations. On tenait à mettre tous ces centres de population dans les mêmes conditions de succès. L’administration qui s’était faite la distributrice des eaux de Blidah, et qui les repartissait arbitrairement sans s’inquiéter des droits des anciens propriétaires , trouva tout simple d’accorder une concession d’eau pour chaque lot de ses nouveaux villages. Au premier abord les anciens propriétaires n’avaient songé qu’à profiler, comme les nouveaux concessionnaires, des généreuses répartitions de l’administration :
mais, à mesure que les orangeries se regarnirent, on s’aperçut bientôt que les arbres manquaient de l’eau qui leur était nécessaire. Les fniits se desséchaient, n’avaient plus la même saveur, n’atteignaient plus leur grosseur ordinaire, étaient enlevés au premier vent. Les propriétaires se mirent alors à réclamer, invoquèrent leurs droits imprescriptibles, s’appuyèrent sur l’intérêt général. Nousavons déjà précédemment discuté la question de droit; mais, même en la mettant de côté, le simple bon sens ne montrait-il pas que pour encourager des cultures de maïs ou de tabac, auxquelles l’espace ne manquait pas dans la plaine, il était fâcheux d’en compromettre une, qui ne pouvait partout s’improviser, et que des conditions exccptionelles avaient ménagée depuis des siècles à cette localité de l’ Algérie? N’était-ce pas le comble du ridicule qtie l'administration , qui accordait de tous côtés des primes aux cultures spéciales, qui imposait partout des plantations à ses concessionnaires, fit elle-même la guerre aux orangers et aux produits les plus flatteurs que la colonie pût envoyer sur le marché delà métropole? Le droit et la raison ne pouvaient rien contre l’ineptie et la sotte arrogance des administrateurs d’alors, et l’on voyait le plus mince fonctionnaire répondre, avec le ton solennel d’un homme d’Etat, que des motifs de haute politique avaient déterminé l’administration à fonder tes nouveaux villages, et que fous les intérêts privés devaient plier devant ces grands intérêts. En définitive on a été réduit, pour faire droit, autant que possible, aux réclamations que soulevait l’injuste détournement des eaux, à n’accorder à chaque orangerie que la moitié de ce qui était reconnu nécessaire pour chaque arbre , et, de peur qu’on n’en augmentât le nombre, tous les nouveaux plants furent exclus. Ce réglement est encore aujourd’hui en vigueur malgré la loi du 17 juin 1831, malgré tous les mémoires qui n’ont cessé d’être envoyés à l’administration pour remédier à cette déplorable situation. Aussi les oranges de Blidah, qui ne sont plus arrêtées par la douane
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de Marseille et sont transportées par les chemins de fer sur les marchés de Paris, n’ont-elles souvent qu’une chétive apparence et une saveur médiocre, lorsque, selon leur antique et méritée réputation, elles pourraient l’emporter sur les i beaux fruits de Malte ou de Palma.
En spoliant ainsi d’anciens propriétaires au profit de ses concessionnaires, l’administration ne pouvait cette fois manquer de réussir. Les nouveaux villages furent bientôt signalés dans les rapports officiels comme jouissant de la plus complète prospérité. Etait-ce là un résultat dont on pût se vanter ; étaient-ce là de véritables créations? L’administration n’avait fait autre chose que de déplacer des intérêts, et de paralyser le développement naturel d’un centre de population déjà florissant.
Blidah, quoi qu’il en fût, devait devenir par sa position le centre le plus important de colonisation de la province d’Alger. Cette dernière ville, avec son beau port, devait diriger ses principaux efforts vers le commerce. Pendant longtemps, de peur de lui nuire , elle repoussa même tous les produits du sol africain. Du reste, le massif du Sahel sur lequel elle était appuyée, à part ses jardins de plaisance, n’était pas encourageant pour l’agriculture, et le soin qu’avait pris l’administration d’y fonder tout un réseau de villages , ne suffisait pas pour donner de la valeur aux terres. De Blidah, au contraire, on pouvait facilement rayonner sur le plus riche des territoires. Ce fut donc de ce point que partirent toutes les nouvelles routes dont on sillonna la Mitidja, dès qu’il fut question de s’y répandre.
En France, en général, les routes, les chemins vicinaux, et même les chemins de fer, sont faits pour relier entre eux les centres de populations. En Algérie, au contraire, la plupart des nouveaux villages n’ont été faits que pour les voies de communication. On traçait de longues lignes droites, on les kilométrait, on calculait la distance normale des étapes
et des grandes baltes, et, lorsqu’on arriTait à un nombre régulier de kilomètres, on traçait l’enceinte d’un noureau centre de population. Telle était la règle quand des conditions stratégiques ne l’emportaient pas. Cela explique comment quantité de villages se sont élevés au milieu des broussailles et des terres les plus ingrates , sans moyen d'y faire arriver l’eau; lorsque un peu plus loin, à gauebeou à droite et souvent sur le parcours même des routes, il y avait des champs fertiles, des massifs de vieux arbres, <les sources abondantes et tous les éléments naturels de prospérité pour un groupe de cultivateurs. Cependant les Romains avaient avant nous colonisé l’Afrique; de distance en distance on rencontre les traces de leurs établissements, la plupart extrêmement bien choisis ; parfois des arbres séculaires abritent encore les pasteurs arabes qui vont faire paître leurs troupeaux à travers les blocs taillés dont le sol est jonché. Lorsque tout nous conviait è relever ces ruines, il semble que nous les ayons soigneusement évitées , pour nous donner la tâche pénible de les transporter quelquefois à plusieurs lieues, dans des endroits où les plus farouches tribus arabes n’eussent point voulu planter leurs tentes.
La route d’Alger à Milianah, sur laquelle, au delà de Blidah, venaient s’embrancher celles de Médéah et de Cherchell, suivait à l’Ouest la lisière des montagnes. Une autre route devait se prolonger à l’Est «ü pied de l’Atlas et se relier à toutes celles qui devaient rayonner d’ .Alger dans la partie de la plaine la plus voisine de la mer. On traça aussi sur Koléah , dans la direction du nord , une route de Blidah à la mer. Elle allait couper, près des bas-fonds de la plaine, ime autre roule qui devait se poursuivre au delà de Bouffarik et longer le lac Halloula jusqu'à la rencontre de la route de Chcrchell. Le village de la Chiffa fut placé sur la route de Milianab, un peu au delà de la rivière dont il porte le nom ; celui de Mouzaia, à 6 kilomètres plus loin. Sur l’autre roule du
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pied de l’Atlas, il y avait déjà le village de Dalmatie ; on traça a 6 kilomètres plus loin celui de Souma. On devait en échelonner d’autres de distance en distance ; mais celte portion de la plaine était occupée par des Arabes, et l’on y rencontrait de toutes parts des haouchs depuis longtemps vendus aux Européens. On fut donc, pour ces fondations, arrêté court par la question de propriété. On ne put que commencer le village du Fondouk, à l’extrémité de la plaine; ceux de l’Arba et de Rovigo furent ajournés quelque temps.
Ce dernier fut institué par ordonnance du 21 août 1846; mais dès les premiers mois de celte année la direction de l’intérieur, s’occupant de sa création, avait fait commencer la route qui devait y conduire et avait ouvert la longue liste des colons qui devaient le peupler. L’un d’eux, au commencement de l’été, impatienté d’allcndro, alla planter sa lente à moitié chemin : il avait acheté du vin et des liepieurs, que dans son débit improvisé il vendait aux ouvriers de la roule. 11 utilisait ainsi son temps en attendant son installation ; mais son commerce devait s’éteindre et son pauvre abri disparaître bien longtemps auparavant. Le plan du village ne fut tracé qu’en 1W9 et l’installation des colons ne s’eiïeclua qu’en 1831. Pendant cet intervalle, les deux ponts de l’ilarrach, l’un construit sur la route de Blidah, l’autre sur la route d’Alger, avaient été successivement emportés.
Le Fondouk, comme Bouffarik, fut dans les premiers temps un véritable tombeau pour scs premiers concessionnaires. Un poste militaire avait été établi dans le voisinage, on y avait fait construire une immense caserne; mais la troupe ayant bientôt été décimée par la maladie, on la fil évacuer. Les malheureux colons, qui ne pouvaient changer de garnison , voulurent au moins profiter des dépenses faites en pure perte pour l’armée ; ils employèrent à leurs propres conslniclions les charpentes et la toiture de la caserne abandonnée. La situation du Fondouk, au pied de l’.\tlas et
à l’entrée d’une petite gorge, n’était pas malsaine; mais après de grandes sécheresses la fontaine nouvellement construite avait tari. Les colons étaient obligés de boire l’eau de l’Oued- Hamiz, que l’on passait dans un filtre public à la porte de l’hôpital. Malgré celte précaution, elle n’en était pas moins pernicieuse : l’état sanitaire des colons ne put s’améliorer, que lorsqife l’administration se décida à amener, par des conduits, l’eau de quelques sources du voisinage.
On ne peut se le dissimuler, l'État, en entreprenant la colonisation de l’Algérie, lui avait donné pendant quelques années une certaine impulsion, et ses résultats dépassaient déjà les essais tentés par les premiers colons à leurs risques et périls. Malheureusement cette impulsion ne devait aboutir qu’à un découragement plus complet. Malgré la haute protection de l’Étatet les subventions dont ils avaient été gratifiés, les nouveaux colons n'en étaient pas plus avancés ; leurs profits étant loin d’étre proportionnés à la peine qu’ils s’étaient donnée, les indemnisaient très-peu de tout l’argent dépensé.
Pendant les années 1841 à 1844, 25 nouveaux villages avaient été créés; on y avait installé 1765 familles; une étendue de 104,792 hectares avait été distribuée dans les trois provinces. En 1844, 458 familles, appartenant à düTérents départements français, dont une centaine de la Franche- Comté, avaient demandé des concessions, et, s'il faut en croire les preuves justificatives qu’elles produisirent, leurs ressources s’élevaient ensemble à plus de 4 millions. La même année, 1,122 familles allemandes, dont 397 de la Prusse rhénane et 443 du grand-duché de Hesse, avaient aussi demandé des concessions; elles comprenaient 6,105 individus et accusaient 920,303 fr. de ressources; 9,444 permis gratuits de passage avaient été délivrés à toutes ces familles.
En 1845, il y eut en France un plus grand élan vers l’Algérie : 2,163 familles, presque toutes d’agriculteurs, deman-
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dèrent des concessions. Mais l’administration fil un peu sourde oreille ; elle objecta la guerre, qui n’élail pas encore terminée ; elle refusa même de délivrer à tous ceux qui en réclamaient des permis de passage : le moment opportun de se mettre en roule n’était pas encore arrivé. L’émigration volontaire n’en prenait pas moins d’assez grandes proportions. Les bulletins militaires reproduits par la presse avaient fait connaître nos triomphes aux quatre coins de l’Europe ; de pareils succès ne pouvaient que donner de la confiance. Dans le courant de l’année 1845, plus de 40,000 colons débarquèrent aux différents ports. ,\u fond c’étaient moins des hostilités, comprimées depuis longtemps, qui gênaient l’administration civile que l’ordonnance du 1" octobre 1844. Sous l’empire de la législation précédente, l’administration pouvait prendre pos.scssion immédiate des terres dont elle avait besoin , sauf à régler ultérieurement les indemnités ; mais la nouvelle ordonnance imposait des règles aux expropriations. Elle allait sans doute donner d'un autre côté une grande latitude, en permettant de faire rentrer dans le domaine do l’Etal les terres incultes qui s’étendaient aux deux tiers du territoire cl jusqu’aux portes des villes du littoral ; toutefois il fallait au préalable procéder à la reconnaissance générale des droits de propriété.
Pendant ce repos forcé l’administration jetait en arrière un regard de satisfaction. Elle évaluait 1,127,340 fr. les travaux faits par 133 colons concessionnaires auxquels elle venait de délivrer des titres définitifs. Elle leur avait accordé 800 fr. à chacun, en tout 106,400 fr.; ils avaient donc été entraînés pour leur compte à une dépense de 1 ,020,940 fr. Le nombre total des colons concessionnaires était alors de 1,765 : l'administration pensait que tous rempliraient aussi bien les conditions de l’avantageux marché qu’elle leur avait fait souscrire clqu’ainsi la colonie, défalcation faite des avances que l’Etat pourrait lui faire, s’enrichirait de 13,528,140 fr. par les nouvelles ressources que les particuliers viendraient
bénéTolemcnt lui procurer. L’administration comptait un peu sans ses hôtes ; il ne devait pas se passer un an sans que leur premier enthousiasme se refroidit beaucoup et qu’on les vît aussi empressés à redemander leurs passe-ports pour France qu’ils l’avaient été à solliciter leur passage pour l’Algérie. Et en effet, en admettant que les i 33 concessionnaires pourvus «le leurs titres définitifs eussent dépensé 1,020,940 fr. pour l’exécution des charges qui leur avaient été imposées, ils se trouvaient l’un dans l’autre avoir payé 7,676 fr. leur petite concession ; or la plupart eussent été bien heureux d’en trouver 1 ,500 fr. l’année suivante ' : c’était donc pour CCS pauvres colons une perte sèche de plus de 6,000 fr.
Les inspecteurs de colonisation évaluaient à 620 fr. le revenu moyen que se faisaient les colons des villages ; c’eût été un intérêt raisonnable de leur argent s’ils sc fussent croisé les bras; mais y avait-il de quoi les rémunérer de leur travail de toute une année, et de quoi nourrir toute une famille qui y avait coopéré ? Aussi voit-on qu’en 1 846, les centres agricoles de l’administration qui avaient reçu 689 colons , en avaient perdu 715; ce qui, en définitive, faisait une décroissance de 26 individus. Les constructions ne se continuaient pas moins; leur valeur s’était augmentée de 743,768 fr,, ce qui la portait à 1,764,708 fr. Quant à l’agriculture l’administration, cette même année, en constatait les progrès : elle signalait 1 ,632 hectares de culture maraîchère, 1 ,925 hectares de jardins et de vergers ; elle faisait remarquer que des prairies avaient été aménagées sur une étendue de 15,115 hectares, et qu’enfin 2835 hectares avaient été cultivés en céréales. Mais les Jardins potagers elles vergers n’élaient-ils pas plutôt l’œuvre des colons libres, installés dans la banlieue des villes, que celle des colons de l’État qui, dans leurs retranchements du Sahel ou de la plaine, n’avaient souvent
' Dè* l'snnée 1847, un grand nombre de concessionnnires ont été cipropré'-s par leurs créanriers. Pour moins de 1,0U0 fr., pendant plus de cinq au.s, un a pu faire l'acquisition de concessions toutes bâties.
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même pas d’eau pour boire? Les prairies et les champs de blés n’appartenaient-ils pas aux 1257 fermes particulières, qui existaient déjà, plutôt qu’au territoire des malheureux villages dont nous avons parlé? En tous cas qu’était-ce qu’une étendue de 2,800 hectares de céréales sur une étendue de plus de 100,000 hectares qui, depuis plus d’un an déjà, avait été concédée ?
Au milieu de tant de terres en friche, on eût eu de grandes ressources pour l’élève du bétail; mais l’organisation des villages n’y était pas favorable. L’état de la situation des établissements français en Algérie, dès l’année 1844, avait constaté que les colons de la province d’Alger possédaient 3346 moutons, et l’administration, dans son dénombrement de la 6n de décembre 1846, ne leur trouva plus que 2,173 bétes : moutons, brebis et agneaux. Les volailles elles-mêmes avaient diminué; de 12,601, leur nombre était tombé à 11,931.
Dès l’année 1846 le premier engouement pour l’Algérie avait déjà passe en France et même à l’étranger : les demandes de concessions, qui l’année précédente s’étaient élevées à 2,918, étaient réduites à 1,663; et, malgré les nombreux départs qui s’effectuaient , le nombre des passagers à la charge de l’Etat avait diminué de plus de 3,000. Bientôt la population, qui jusqu’alors avait progressivement augmenté, commença à décroître. En 1846 la province d'Alger comptait 73,075 habitants; elle n’en avait plus que 59,085, en 1847. Les colonies parisiennes de 1848 ne suffirent pas pour arrêter la débâcle. En 1849, la population de celte même province était tombée à 57,810 âmes, et à 56,784 en 1850. Ce ne fut qu’en 1851 que le mouvement ascensionnel commença à reprendre.
L’élan que l’administration a donné, pendant quelques années, à la colonisation, en créant ses villages, n'a donc fait qu’aboutir à arrêter l’émigration. Sans doute, ces nouveaux villages devaient profiter, quelques années après, à de nou-
veaux colons ; mais assurément ce n’était pas la mort ou la déconfiture de leurs prédécesseurs qui les avaient attirés : il n’en était résulté qu’un discrédit général sur la colonie, dont il lui a fallu plusieurs années pour se relever, et dont elle subit les conséquences. Il ne faut pas attribuer à une autre cause le peu de succès des efforts qui ont été faits depuis pour provoquer l’émigration européenne en Algérie. Pendant les années malheureuses qui ont suivi la révolution de 1848, alors que le commerce languissait, que beaucoup de cultivateurs ne pouvaient vendre leurs récoltes, que les pays vignobles n’en avaient plus; des villages entiers étaient disposés à émigrer , et un grand nombre de paysans français eussent tourné leurs vues vers l’Algérie, s’ils n’en eussent été détournés par le peu de succès des premiers colons installés. L’administration ne peut donc beaucoup se glorifier de ce qu’elle a fait dans les premiers temps. Il valait peut-être mieux ne rien faire que d’occasionner des ruines : au moins l’avenir n’eùt point été compromis. Était-ce même, pour le moment, un véritable progrès que d’avoir quelques villages de plus dans la colonie, lorsque ces villages, loin de donner de l’impulsion à l’agriculture, ne faisaient que détourner sur des constructions défectueuses, et sur des terres ingrates, des ressources qui eussent si bien pu fructifier ailleurs? Dans tous les cas il ne suffit pas de construire des villages pour les fonder : il faut leur assurer des habitants. Les progrès de la colonisation ne peuvent réellement s’apprécier que par le nombre des colons fixés au sol, et on ne peut sérieusement compter que sur ceux qui sont en état d’y vivre.
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Pendant que l’administration civile créait ses nouveaux villages avec tous les colons qui débarquaient de France et de l’étranger, le maréchal Bugeaud, avec les ressources spéciales que lui procurait l’administration de la guerre, faisait quelques essais de colonisation militaire. Les villages militaires, aux avant-postes du Sahel et de la Mitidja, devaient servir de complément à tous les villages stratégiques où était déjà campée la population civile. Seulement, tandis qu’on s’était borné à des fossés d’enceinte pour la défense de ces derniers, on devait entourer les autres de murailles en maçonnerie de trois mètres d’élévation et les flanquer de tours.
Le premier village militaire, commencé dès laflnde 1841, par le génie militaire, fut placé dans une position élevée; à Aïn-Fouku , près d’une belle source , entre Koléah et la mer. Un arrêté du gouverneur général , du 14 décembre, pourvut au peuplement de ce nouveau centre par la formation d’une compagnie de militaires libérables composée d’un officier, de 2 sergents, de 6 caporaux, d’un tambour et de 66 soldats ; en tout 76 hommes. Ils furent installés le même jour. Dès la première année, le nombre des enrôlements s’éleva à 1 47 ; malheureusement , il y eut des désertions , et au bout de l’an l’officier, devenu capitaine, n’avait plus que 46 hommes à commander. Pour mieux fixer ces braves, on avait promis une indemnité de 500 fr. à tous ceux qui voudraient se marier ; mais les femmes ne voulaient pas s’enrô-
1er. Le maréchal Bugeaud écrivit alors au maire de Toulon pour lui demander s’il ne serait pas possible de trouver dans cette ville un certain nombre de filles, qui consentiraient à épouser ses colons de Fouka. Le maire s’empressa de soumettre l’idée au conseil municipal, qui en approuva la moralité et décida même que 20 filles seraient dotées chacune d’une somme de 200 fr. Dès qu’elles furent choisies, le gouverneur général envoya à Toulon 20 colons militaires ; ils furent mis en rapport avec les futures et s’agréèrent réciproquement. Lorsque les vingt couples furent d’accord, on les conduisit à la mairie, puis à l’église, et après la bénédiction nuptiale, on les expédia sur l’.\lgérie. Tout alla pour le mieux tant que les époux firent la noce; mais les dots furent bientôt mangées et les querelles de ménage commencèrent. La vie du camp n’engendrait que misères, tellement que le nouveau renfort du personnel fut loin d’arrêter les désertions.
A moitié chemin de Bouffarik à Blidah, et sur le territoire des Beni-Méred, un petit détachement appartenant au 26* de ligne avait été assailli le 11 avril 1842 par une troupe d’Arabes. Enveloppés de toutes parts, nos soldats se défendirent avec intrépidité. En mémoire de cette héroïque défense, un grand obélisque a été élevé sur la route, et l’on y a inscrit les noms des vingt-deux braves qui ont succombé. On ne pouvait mieux placer qu’en cet endroit une colonie militaire, d’autant plus que c’était à l’extrémité nord de l’enceinte continue partant de Blidah pour protéger la plaine. La zone des nouveaux centres de population projetée autour de Blidah était ainsi complétée.
Commencé sur le même plan que Fouka, le village de Beni-.Méred avait son enceinte terminée à la fin de 1842. Le gouverneur général ne crut pas devoir procéder de la même manière à son peuplement. « J’ai reconnu par l’expérience, a disait-il dans sa dépêche du 30 octobre de cette année, que O la formation primitive des compagnies de colons destinées
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« aux Tillages défensifs est vicieuse. Ce ne sont pas des soldats « libérés qu’il faut pour les colonies militaires : outre qu’on « n’en trouverait pas assez, à la première difficulté, au pre- « mier découragement , ils se rebutent et demandent à s’en « aller. 11 faut des hommes ayant plusieurs années de service « à faire, voulant se consacrer à l’Afrique, et ayant en généa ral des habitudes agricoles. »
Le gouverneur plaça donc à Beni-Mércd une compagnie de colons militaires composée de 06 individus appartenant au 48* de ligne : on y joignit une famille dont le fils aîné avait été soldat en Afrique. Plus lard, par un arrêté du G décembre 18-43, une petite annexe de 20 familles civiles, avec 200 hectares, fut ajoutée au village militaire, de l’autre côté de la route.
Une autre compagnie, ainsi recrutée, fut installée au camp de Maelma, entre Douéra et Koléali. Des souvenirs militaires glorieux pour les zouaves se rattachaient aussi à ce poste avancé du Sahel ; pour les perpétuer, on y avait élevé une petite pyramide au-dessus d’une fontaine. Quelques colons civils furent également adjoints un peu plus tard à cette colonie militaire; mais, beaucoup moins bien située, elle ne pot atteindre la prospérité de la précédente. Tant il est vrai que pour les colonies militaires comme pour les autres la première condition de succès est la position agricole : les plus abondants subsides, sur un sol ingrat, ne peuvent guère aboutir qu’à un état voisin de la misère, et ne retiennent que ceux qui ne sont pas libres de choisir un meilleur sort.
Quoi qu’il en fût de ces essais militaires, le maréchal Bugeaud n’en avait pas moins entraîné le gouvernement à la fondation de tous les autres centres agricoles ; il avait réglementé lui-méme les conditions à imposer aux futurs concessionnaires de l’État; il avait présidé à leur installation. L’administration civile n’avait fait que suivre ses instructions. Dans le choix des emplacements, elle avait eu soin de ne point
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troubler la possession des Arabes; elle s’était conformée aux prescriptions de la stratégie, à tous les besoins du service militaire, et avait fait très-bon marché des intérêts contraires de l’agriculture. Avec leurs fossés d’enceinte, leurs ponts-levis et leurs tourelles d’observation, ces villages ressemblaient à des places de guerre en miniature, et au milieu des repaires où beaucoup avaient été tracés, l’on se demandait s’ils étaient bien construits pour des laboureurs et n’étaient pas plutôt destines aux vétérans de l’armée, à qui l’on aurait voulu ménager le plaisir de la chasse aux hyènes et aux chacals. A peine même un nouveau colon arrivait-il qu’on lui remettait un fusil dans les mains, et que, coiffé d’un képi, il se voyait enrôlé dans les rangs de la milice nationale. C'tël ainsi qu’à la fin de 1845, lors de la dernière expédition qu’il improvisa en Kabylie, le maréchal Bugeaud avait pu mobiliser et bon gré malgré arracher à leurs cultures plus de 3,000 colons, très-peu convaincus des dangers dont ils étaient menacés.
Malgré tout, l’illustre maréchal n’était pas content de l’administration civile; il s’impatientait de ses lenteurs, de sa manie des procédures françaises dans un pays où il fallait avant tout simplifier les choses, de l’embarras qu’elle se donnait pour arriver à de médiocres résultats. La colonisation n’était qu’un prétexte pour elle de développer ses cadres; il y avait bien assez de légistes en France, sans les multiplier en Algérie.
De guerre lasse avec le ministère sous le patronage duquel s'abritait l’administration civile, le maréchal Bugeaud venait d’obtenir le partage du territoire. Il restait maître absolu dans les zones de l’intérieur, où, avec ses officiers, il pouvait se passer de tous les services civils, et où, avec ses soldats, il n’avait plus besoin de colons. Il laissait donc l’administration civile se démener comme elle pourrait dans le petit territoire qui lui avait été réservé autour des villes et vider ses procès comme elle l’entendrait
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avec tous les ayants-droit ; quant à lui , il voulait désormais concentrer tous ses efforts sur les territoires mixtes et arabes laissés à l’administration militaire. 11 y avait ses coudées franches, mais encore lui fallait-il un peu d’argent. On avait consacre des sommes énormes à la guerre ; chaque année l’armée d’occupation entraînait à une dépense de 100 millions : fallait-il lésiner pour de faibles sommes qui feraient marcher avec rapidité l’œuvre de la colonisation ? Au commencement de 1847, le maréchal Bugeaud adressa donc une brochure aux membres des deux chambres, pour leur exposer ses vues et leur soumettre ses plans.
a Si, disait-U, une somme quelconque était votée au budget pour faire des essais de colonie militaire, voilà comment j’opérerais : a Je choisirais sur des états que j’ai en main ou sur de nouveaux états un nombre de sous-ofliciers et soldats correspondant à l’allocation. Les laboureurs en formeraient la masse ; mais il y aurait dans chaqpie centre de population le nombre nécessaire d’ouvriers en bois,
en fer, en pierre et autres, pour les besoins de l’agriculture
a Immédiatement aussi je placerais, sur chactm des centres de population choisis pour la colonisation militaire, un bataillon chargé de faire les constructions, les chemins, les conduites d’eau, la fontaine, le lavoir, l’abreuvoir, etc. 11 planterait des arbres, préparerait des
jardins et ensemencerait les terres dans la saison convenable
t Dans le tableau approximatif des dépenses , aux frais de l’Etat , pour l’établissement d’un colon militaire, j’ai calculé les secours en vivres et quelques autres prestations, sur une moyenne de dix-huit mois.
« Je crois inutile d’entrer ici dans les détails d'exécution des travaux d’installation des villages. Nous opérerons comme il a déjà été
fait pour Saint-Ferdinand, Sainte-Amélie, Mahelma
a Je dois dire pourquoi je préfère à des libéral>les des soldats ayant trois ans de service à faire. Par cette mesure, j’ai voulu servir l’intérét politique et Onancier de l’Etat, celui des colons eux-mémes et celui de la colonisation en général.
« Si mes colons militaires étaient libres dés le début, il faudrait une législation toute spéciale pour les obliger au service militaire et à l’exécution de tous les travaux d’utilité publique. Cette législation
était entrée dans mes premiers projets. J'ai reconnu plus tard qu’elle serait difficile à faire, plus difficile encore à obtenir, vu la tendance des esprits; et j'y ai renoncé. Ne pouvant obtenir le mieux possible selon moi, je demande le mieux relatif. Le mieux possible, à mon avis, eût été de tenir les colons de l'armée pendant un temps indéterminé sous le régime militaire
a Pendant les trois ans, durant lesquels les colons seront soumis à la discipline, sans qu’il soit besoin de faire aucune législation nouvelle, puisqu’ils seront encore liés au service par la loi du recrutement, on fera exécuter à très-peu de frais, dans les moments perdus pour l’agriculture, tous les travaux généraux, tels que les routes, les ponceaux, les dérivations d’eaux pour l’irrigation, la plantation des avenues, le dessèchement des parties marécageuses, les aqueducs de salubrité, et dans les chefs-lieux de communes, l’église, le presbytère, la mairie, la prison, la halle, etc., etc.
tt Voilà ce qui doit apporter une énorme différence entre la prospérité des colons militaires et celle des colons civils.
a Les premiers, dans le cours de trois amiées, se pourvoiront euxmêmes, en vertu d’une discipline qui crée l’association des efforts individuels de tous ou presque tous les objets d'utilité publique.
a Les seconds, sous le régime de la liberté individuelle, attendront ces bienfaits du gouvernement; et comme celui-ci restera impuissant devant des nécesûtés si multipliées, ils attendront longtemps.
Autre considération : dans un village civil tout le monde n’est pas actif, tout le monde n’est pas moral, tout le monde n’est pas entendu dans la meilleure direction à donner à ses travaux, à ses plantations ; tout le monde ne sait pas quelles sont les cultures qu'il est le plus intéressant de propager dans l’intérêt individuel comme dans l’intérêt général de la colonie et de la métropole , chacun agit à sa guise. L’ivrogne va au cabaret, au lieu de travailler; le fainéant se croise les bras lorsqu’il a beaucoup à foire ; celui-ci cultive le tabac ; l’autre n’en plante pas ; celui-ci plante des mûriers et des oliviers dans d’assez bonnes conditions ; l'autre ne plante rien du tout, ou plante d’une manière détestable. En un mot, c’est une société sans règle, sans discipline, sans unité d'impulsion. Je ne pense pas que cela puisse amener bien vite la prospérité générale.
N S’il se trouve à la tète de la colonie militaire un homme de quelque habileté, et nous tâcherons qu’il en soit ainsi, il donnera à tous les travaux une direction uniforme en harmonie avec l’intérêt des individus et les intérêts généraux de la colonie et de la France.
t Pendant les trois années, les bonnes habitudes s’établiront, et il
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est permis d'espérer qu’elles se continueront lorsque le village ou la commune seront rendus au régime civil. Ein im mot, pour accélérer la marche d’une société qui commence, il faut de l’autorité chez ceux qui la dirigent. Trois ans de cette autorité me paraissent sulDsants pour établir de tout point l’aisance d’une commune.
« Le régime civil auquel seraient ramenés, après trois ans, les colons militaires, devra-t-il être immédiatement le même que celui des territoires civils actuels? Je ne le pense pas. Je crois qu'il sera bon de les tenir encore longtemps sous l’autorité militaire qui régit en ce moment les territoires mixtes. Ainsi, des ofiiciers seraient administrateurs et juges. Ce serait dons l’intérêt des administrés comme dans ceux de l’Etat. Les sociétés nouvelles réclament une administration simple, une justice prompte et sans frais. L’Etat, qui a t.ant à dépenser pour les choses urgentes et fondamentales, a besoin d’une grande économie dans l’administration. Or, si l’on introduisait partout l'administration et la justice civiles au fur et à mesure des progrès d'ime colonisation, qu’il est du plus haut intérêt politi(]ue de rendre aussi rapide que possible, nous verrions bientôt doubler, tripler, décupler même le budget civil actuel déjà très-considérable
« Tout en renonçant à donner aux colons tirés de l’armée la discipline militaire permanente, je crois qu’il est indispensable de la leur conserver, jusqu’à un certain point, par une loi de milice un peu plus forte que la loi actuelle des milices dans les territoires civils. On aura le temps d’y réOéchir
■ Quelques personnes ont prétendu que la loi du recrutement s’opposait à la colonisation militaire telle que je la demande. Cette objection ne me parait fondée en aucune manière.
« La loi met, chaque année, à la disposition du gouvernement, et pendant sept années, im contingent de 80,000 hommes. Selon les besoins de l’Etat, tout ce contingent est appelé sous les drapeaux, ou on en laisse en réserve dans les foyers une partie, dont le gouvernement dispose à son gré d’après les nécessités qui surviennent. Cela est si vrai que, dans 1a pratique, on renvoie souvent, par anticipation, toute ime classe, dans le but de faire passer un plus grand nombre de soldats sous les drapeaux. Quelle différence y a-t-il donc entre des colons de l’armée qui, ayant trois ans de service à faire, sont envoyés en congé pour peupler les villages militaires, et les soldats de E'rance qui sont renvoyés, par anticipation dans leurs foyers? Mais, dit-on, ces colons feront un vide dans l’effectif de l’armée active ; pour lo combler il faudra appeler un nombre égal d’hommes de la réserve! Sans doute, et c’est là le droit que la loi vous donne, et la réserve
existe précisément pour satisfaire aux besoins qui se révèlent.
B Et puis ne doit-on pas voir, dans l’institution des colonies militaires en Afrique, un moyen de récompenser une partie des officiers, sous-officiers et soldats qui ont fait la conquête? A ce point de vue, cette grande mesure est essentiellement politique et militaire ; elle est donc en harmonie avec l'esprit général des institutions qui régissent l’armée. »
Le maréchal Bugeaud coacluait, qu’avec une loi qui assurerait les avantages qu’il faisait entrevoir, on trouverait non-seulement dans l’armée de l’.\frique, mais encore dans l’armée de France, plus de colons militaires qu’il ne serait possible d’en établir. Du reste, on ne lui contestait pas qu’il fût facile de trouver des colons militaires aux conditions qu’il leur faisait; mais on doutait que ces colons pussent trouver à se marier.
B Je ne partage pas cette crainte, ajoutait-il, La connaissance intime que j’ai faite depuis trente ans avec le peuple de nos campagnes m’a convaincu que quand nos soldats se présenteront dans leur village ayant à la main l’extrait de "la loi, ou de l’ordonnance rendue en vertu d’une loi, qui leim garantira une propriété de 10 hectares, une maison bâtie par leurs camarades aux frais de l’Etat, les outils aratoires les plus essentiels, quelques bestiaux et des vivres pour eux et leurs femmes jusqu’à ce qu’ils soient en état de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance, ils trouveront à se marier. Quelle est donc la villageoise sans fortune ou n’ayant que très-peu de chose qui refuserait (t’épouser un propriétaire de 1 0 hectares ? Ne sait-on pas (pie l’amour de la propriété est la passion la plus constante de l’homme des champs? C’est elle qui me fera trouver des colous müitaires à volonté, c’est elle qui leur fera trouver des femmes.
B Mais, dira-t-on, c’est parce (pie les futurs sont propriétaires en Afrique que les femmes refuseront, ne voulant pas s’expatrier.
a Cela, j’en conviens, pourra en arrêter quelques-unes, mais non pas le plus grand nombre. Les femmes sont, en général, aventureuses ; et, du reste, s’il arrive qu’il y ait des difficultés à faire les premiers mariages, il me [)aralt bien certain qu’une fois l’exemple donné, les obstacles disparaîtront et qu’on trouvera autant de femmes qu’on en voudra : elles s’entraîneront les unes les autres.
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« Si, contre mon attente, nos soldats ne trouvaient pas de femmes, mon système serait sapé par la base ; il faudrait y renoncer. »
Le maréchal Bugeaud faisait suivre cet exposé d’un projet d'ordonnance.
Dans l’article dernier il y était dit :
L’Etat garantit aux sous-ofTiciers et soldats colons les avantages suivants :
1” Solde pour le colon militaire jusqu’à ce qu’il soit en mesure de se suUlre à lui-méme, sans que cette prestation puisse dépasser le
maximum de trois ans.
Calculée en moyenne pour dix-huit mois à 3S c. par jour. 1 36 f. 87 c.
2“ Prime pour masse individuelle à 15 c. par jour (calculée en moyenne pour dix-huit mois). 82 12
3° Portion de masse d’entretien alTeclée aux réparations d’habillement à 4 fr. par an (en moyenne pour dix-huit mois). 6 »
4® Vivres pour le mari et la femme, à 0 fr. 4,570 la nition (en moyenne pour dix-huit mois). 500 42
5® Valeur de l'habillement pour dix-huit mois. 50 45
6® Deux matelas. 60 »
Deux couvertures. 23 »
Deux paillasses. 15 n
Deux bois de lit. 30 >
Quatre paires de draps de lit. 88 »
Deux marmites en fer. 8 »
Deux gamelles. 6 »
Deux bidons. 8 »
Six assiettes en fer battu. 6 »
Six verres. 6 »
Six fourchettes. 1 20
Six cuillères. 1 20
Six pots de terre de diverses grandeurs. 6 »
Une table en bois pour dix personnes. 20 *
Deux bancs. 10 n
Deux chaises. ' 6 »
Une armoire. 40 »
7* Deux bœufs de labour du pays à 100 fr. l’un.
8® Deux jeunes vaches ou génisses.
9* Quinze brebis et un bélier.
10® Construction d’une maison bois et fer seulement.
1 1® Outils aratoires les plus urgents.
12® Six cents journées d’ouvriers soldats poiu" travaux de construction, préparation de terres, travaux d’utilité publique des plus urgents, à 40 c. l’uue.
13® Semences. Trois hectol. de froment à 13 fr. l’un.
Quatre hectol. d’orge à 9 fr. l’un.
14* Une jeune truie.
Total. 2,600 f. 26 c.
« Ainsi, ajoutait-il, d’après le détail ci-dessus, chaque famille de colons militaires coûterait 2,600 fr. 26 c. Mais comme je n’ai pas fait entrer en ligne de compte les vivres pour les membres de la famille du colon militaire qui viendraient avec lui, ni les frais de route, ainsi que quelques autres frais imprévus, je pense qu’il est sage de porter la dépense à la somme ronde de 3,000 fr.
a C’est 300 fr. de moins que mes premières évaluations, parce que je n’ai calculé que pour une moyenne de dix-huit mois, les vivres, la solde et la m.isse d'entretien, pendant que mes premiers calculs ètadent faits pour trois ans.
a On trouvera encore que c’est beaucoup trop cher
O La colonisation civile, faite d’Alger au pied de l’Atlas, est«lle plus économique? Déjà il est parfaitement démontré que chaque famille coûte plus de 4,000 fr., sans qu’on ait fait entrer en ligne de compte une foule de dépenses occasionnées par ces établissements. Ainsi, par exemple, le bureau de la colonisation, à la direction de l’intérieur, et à la direction centrale de France; douze inspecteurs de colonisation, des géomètres pour faire le plan des villages et l’allotissement, des bœufs de labour qui ont été prêtés par l’administration militaire et qui, pour la plupart, ont été vendus par les colons ou ont péri entre leurs mains ; des bestiaux prélevés sur les rhazias et qui leur ont été distribués ; des semences qui viennent encore de leur être fournies cette année parce qu’ils n’ont eu qu’une récolte à peu près nulle, etc., etc.
« Avec cette gros.se dépense, qu’cst-ce que l’administration a fait directement pour les familles? Elle n’a point construit leurs maisons, elle s’est bornée à leur donner une somme de 800 fr. en matériaux et à leur faire défricher un ou deux hectares par les troupes. Elle a
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