‹ Histoire de la colonisation de l'AlgérieChapitre 9 sur 29 · ISI · texte numérisé non relu

ISI

fait, en outre, exécuter tous les travaux d'utilité publique, tels que : l'enceinte du village, la fontaine, l’abreuvoir, le lavoir, le chemin vicinal, les plantations autour du village et sur les abords ; dans les chefs-lieux de communes, l'église, le presbytère, la maison d’école.

a C’est beaucoup, sans doute, mais on voit que la famille a été obligée de payer les principaux frais de son habitation et de pourvoir à sa subsistance. Comment la plupart des colons ont-ils pourvu à cette dernière nécessité? en allant travailler à la jomnée dans les environs, ce qui les a empêchés de cultiver leur concession et, par conséquent, d’assurer l’avenir. D’autres n’ont pas cultivé, à défaut de bras robustes et habitués au travail. Voilà en partie les causes pour lesquelles bon nombre de colons me demandent encore des soldats pour défricher leurs terres; voilà aussi pourquoi une partie des familles dans nos villages sont encore dans un état de marasme après trois années d’existence. »

Dès le 24 février 1847, le ministre de la guerre présentait à la chambre des députés une demande de crédit extraordinaire de 3 millions, pour l’établissement de camps agricoles en .Algérie. Le projet de loi ne renfermait que trois articles ainsi conçus :

Art. !•'. Il sera créé en Algérie des camps agricoles, où des terres seront concédées à des militaires de tout grade et de toutes armes, servant ou ayant servi en Afrique.

Art. 2. Le temps passé dans les camps agricoles par les officiers et par les sousofficiers et soldats leur sera compté pour la pension de retraite, comme s’il avait été passé sous les drapeaux, mais seulement jusqu’à un maximum de cinq années.

Art. 3. Une somme de 3 millions sera employée aux dépenses prévues par la présente loi, pendant les exercices 1847, 1848 et 1849.

Toutefois l’exposé des motifs reproduisait le plan du maréchal Bugeaud et répondait aux objections qu’on pouvait faire.

Aussitôt que ce projet de loi fut connu à Alger, il y fut l’objet d’une réprobation unanime. Les çolons, en assemblée générale, avaient naguère nommé une commission et choisi

iS2

des délégués pour aller demander aux chambres, des institutions, des lois, et la réunion de l’Algérie à la France. Les membres de cette commission et les délégués protestèrent à l'unanimité, s’appuyant sur les considérations suivantes :

« Que les trésors de l’Etat et les bras de l’armée seraient insuffisants pour une œuvre qui exige le concours des masses et un peuple entier de capitalistes et de travailleurs;

c Que les enseignements de l’histoire et dix-sept années de régime militaire qui avaient pesé sur l’Algérie, prouvaient trop qu’un peuple ne pouvait prospérer que sous la protection des institutions et des lois ;

« Que le projet d’essai de camps agricoles servirait de prétexte pour éterniser, en faveur de chefs militaires, une prépondérance dangereuse ;

« Que l’on ne pouvait avoir foi à la promesse de doter après trois ans les colons militaires, des garanties de la loi civile, lorsque ces garanties étaient, ainsi que tout droit politique, refusées depuis dix-sept ans aux Français qui habitaient l’Algérie ;

« Que d’ailleurs, quand on avait vu si souvent les intérêts civils sacriGés aux intérêts militaires, les fonds votés pour les travaux publics de la colonisation, détournés de leur destination , on devait raisonnablement en conclure que tant que durerait le régime si anormal de l’Algérie, de pareils abus ne cesseraient pas, et que les créations projetées en seraient une cause permanente. »

Le projet de loi pour les camps agricoles fut, dans la chambre des députés, renvoyé à une commission déjà chargée de l’examen d’une demande de crédit extraordinaire que le ministre avait présentée pour l’Algérie. La dernière expédition en Kabylie avait fait augmenter de 34,000 hommes et 3,317 chevaux l’effectif porté au budget : tant pour pourvoir à l’entretien de ce supplément de troupes, que pour parer à quelques autres dépenses imprévues, une somme de plus de 25 millions était nécessaire. M. de Tocqueville, choisi pour

LES VILLAGES

rapporteur, appuya de quelques considérations très-sages le rejet que fit des camps agricoles la commission de la chambre. Qu’on nous permette de les reproduire ; car, en précisant le rôle de chacun, elles donnaient la véritable solution économique de toutes les questions de colonisation. C’élait à la fois un grand jour jeté sur le passé et un enseignement précieux pour l’avenir : nous verrons dans la suite de ce récit de quelle manière on en a profité.

« Dans tous les pays nouveaux, disait l'honorable rapporteur, où les Européens se sont établis, l’œuvre de la colonisation s'est divisée naturellement en deux parts.

a Le gouvernement s’est chargé de tous les travaux qui avaient un caractère public et qui se rapportaient à des intérêts collectifs. 11 a fait les routes, creusé les canaux, desséché les marais, élevé les écoles et les églises.

a Les particuliers ont seuls entrepris tous les travaux qui avaient un caractère individuel et privé. Ils ont apporté le capital et les bras, bâti les maisons, défriché les champs, planté les vergers

« Ce n’est pas par hasard que cette division dans le travail colonial s'est naturellement établie partout; elle n’a, en effet, rien d’arbitraire.

a Si l’Etat quittait la sphère des intérêts publics pour prendre en main les intérêts partieuhers des colons, et essayait de fournir à ceuxci le capital dont ils manquent, il entreprendrait une œuvre tout à la fois très-onéreuse et assez stérile.

« Onéreuse, car il n’y a pas d’établissement agricole, dans un pays nouveau, qui ne coûte très-cher, relativement à son importance. Nulle colonie n’a fait exception à cette règle. Si le particulier y dépense beaucoup, quand il prend l’argent qu’il emploie dans sa propre bourse, à plus forte raison lorsqu’il puise dans le trésor public.

« L’œuvre est, de plus, stérile, ou du moins peu productive. L’Etat, quels que soient ses efforts, ne peut pourvoir à tous les frais que supposent l’établissement et le maintien d’une famille. Ses secours, qui suffisent pour faire commencer l’entreprise, ne sont presque jamais suffisants pour qu’on la mène à bien; ils n’ont eu le plus souvent, pour résultat, que d’induire des hommes imprudents à tenter plus que leurs forces ne leur permettent de faire.

« L’Etat s’imposât-il des sacrifices sans limites, ces sacriflees deviendraient encore souvent inutiles. Il ne faut ;>as croire qu’il n’y ait

qu'à fournir à un colon l'argent nécessaire à la culture du sol, pour qu'il parvienne à en tirer parti. Celui qui n'a pas le capital nécessaire à une telle entreprise a rarement l'expérience et la capacité voulues pour y réussir. N'exposant pas ses propres ressources, ne comptant pas .seulement sur lui-même, il est rare d'ailleurs qu'il montre cette ardeur, cette ténacité, cette intelligence, qui font fructifier le capital, quelquefois le remplacent, mais dont le capital ne tient jamais lieu.

« En matière de colonisation) d'ailleurs, il faut toujours, quoi qu'on fasse, en revenir à cette alternative ;

O Ou les conditions économiques du pays qu'il s’agit de peupler seront telles que ceux qui viendront l'habiter pourront facilement y prospérer, et s'y fixer : dans ce cas, il est clair que les hommes et les capitaux y viendront ou y resterout eux-mêmes ; ou une telle condition ne se rencontrera pas, et alors on peut affirmer que rien ne saurait jamais la remplacer.

« En rappelant ces principes généraux, messieurs, nous ne prétendons rien dire d'original ni de profond : nous ne faisons que reproduire les notions de l'expérience et parler comme le simple bon sens.

« Si de telles vérités avaient besoin d’être prouvées par des faits, ce qui s’est passé jusqu’ici dans la plupart des villages de l’Algérie nous fournirait ceux-ci en foule.

a Or, de quoi, au fond, en écartant les mots et voyant les choses, s’agit-il dans la création des camps agricoles, si ce n’est de reprodune ces villages sous une autre forme ?

« Qu’est-ce qu’un c.amp agricole, messieurs ? sinon un village dans lequel l’Etat se charge, non-seulement de faire les travaux qui ont un caractère public, mais encore de fournir aux particuliers toutes les ressources qui leur sont nécessaires pour faire fortune : maison, troupeaux, semences, — un village qu'il peuple de gens dont la plupart étaient des journaliers en France et qu’il entreprend de transformer tout à coup à ses frais, en Afrique, en chefs d’exploitation rurale.

<c Les villages subventionnés et les camps agricoles n’ont entre eux que des différences secondaires ou superficielles ; les deux entreprises se ressemblent par leurs caractères fondamentaux, et qui repousse l’une blâme l’autre.

« Dans les villages militaires, dit-on, le colon aura originairement été mieux choisi que dans le village civil. Soit. Admettons qu’il soit plus vigoureux, plus intelligent, plus moral, mais, d’une autre part, il sera dans des conditions d'économie moins bonnes; il n’aura pas amené avec lui de famille, il sera placé plus loin des grands centres de colonisation qui existent déjà en Afrique, des grands marchés où

LES VILLAGES

le produit se vend cher, des populations agglomérées, où l’on peut se procurer la main-d’œuvre à bon marché.

« Son établissemeut imposera à l’Etat une charge beaucoup plus grande, et, de plus, une charge dont on ne voit pas la limite.

« La charge sera plus grande, car au colon civil on n’a accordé que des secours, tandis qu’ici l’Etat pourvoit à tout.

« La charge sera moins limitée. Quand on a attiré une famille sur un sol nouveau, par l’attrait d’une subvention, il est bien dilTicile de cesser de lui venir en aide tant que ses besoins durent. Vous avez soutenu un homme jusqu’au milieu de la carrière, pourquoi ne pas le porter jusqu’au bout? Quelle raison décisive de s’arrêter dans cette voie plutôt im jour que l’autre? L’Etat vient encore aujourd’hui au secours des villages le plus anciennement fondés des environs d’Alger. S’il est difficile d’abandonner à lui-même un colon civil, qui n’a jamais rendu de service au pays, combien le sera-t-il davantage de délaisser un ancien soldat, que le gouvernement a empêché de retourner dans ses foyers pour le fixer sur le sol de l’Afrique? Peut-on jamais abandonner à son sort et laisser languir ou mourir dans la misère un pareil homme ?

■ Q ne s’agit, dit-on, que d’un essai. Mais, avant de s’exposer à faire un essai, faut-U encore qu’on voie à cet essai des chances de réussite ! Eissayer ce qu’on croit bon, cela se comprend ; mais, essayer ce qu’on croit mauvais, c’est montrer un grand mépris pour l’argent, le trésor, et pour les citoyens qu’on engage dans l’entreprise.

• 11 n’est pas exact, d’ailleurs, de dire qu’un essai n’ait point déjà eu lieu.

O 11 existe, depuis plusieurs années, aux environs d’Alger, trois villages qui ont, en partie, une origine militaire : c’est Fouka, Mahelma et Beni-Méred. Le premier a été peuplé avec des soldats libérés, les deux autres ont été fondés exactement de la manière qu’indique l’exposé des motifs du projet de loi. Que faut-il conclure de cette triple expérience?

« Nous n’entrerons pas dans un examen détaillé de la condition de ces vill.iges. Les éléments d’un pareil travail seraient très-difficiles à rassembler et peu sûrs. Nous nous bornerons à dire d’une manière générale que les trois villages militaires dont nous venons de parler ont coûté beaucoup plus cher que les villages civils leurs voisins, et n’ont pas produit un résultat ditférent. Ceux qui sont placés dans des conditions économiques médiocres ou mauvaises, comme E'ouka ou Mahelma, languissent et se soutiennent à peine. Le troisième, Beni- Méred, qui est placé dans une des parties les plus fertiles de la Mi-

tidja, à une lieue de deux villes qui, jusqu’à ces derniers temps, étaient très-prospères, Bouffarik et Blidah, présente un aspect plus satisfaisant. Mais, remarquez-le bien, cette sorte de prospérité dont il jouit n’est pas particulière à sa population militaire ; dans ce même village de Beni-Méred un certain nombre de familles civiles ont été placées. Le gouvernement a beaucoup moins fait pour elles que pour les familles militaires qui les avoisinent; si l'on vient cependant à examiner l’état dans lequel se trouvent les unes et les autres, on voit que leur condition diffère très-peu et que, s’il existait entre elles une différence, c’est à l’avantage des premières qu’il faudrait la constater. ■

La discussion des deux projets de loi commença le 7 juin et occupa plusieurs longues séances, dans lesquelles furent entendus successivement tous les partisans et tous les détracteurs habituels de la colonisation de l’Algérie. On revint sur l’expédition de la Kabylie, qui, un mois auparavant, avait été l’objet d’une vive interpellation *. Beaucoup d’autres questions furent remises sur le lapis et agitèrent diversement l’assemblée ; mais, en définitive, quant à celle des camps agricoles, il y eut accord presque unanime pour repousser les plans du maréchal Bugeaud. On n’y vit qu’un nouvel expédient pour perpétuer on Algérie le régime militaire, que la pacification du pays rendait moins nécessaire.

a La colonisation militaire, disait M. Ferdinand Barrot, « n’est pas une idée qu’il faille entièrement repousser. » Puis demandant pourquoi, telle qu’elle était proposée, elle ne paraissait pas praticable , il ajoutait : « C’est qu’on considère « que la famille ne peut être organisée, instituée par une loi « exacte et disciplinairement. Je ne pense pas que le régime A militaire puisse permettre à la famille de prospérer, de vi- « vre. La discipline, à mon sens, est le ressort de la guerre ; « avec la discipline on organise la bataille, la victoire. La « liberté est le ressort de la paix. Je crois qu’il ne faut pas, « dans une œuvre de colonisation, oublier ce principe, je

* Voir la Guerre et le Gouvernement de l'Algérie, p. 37!*.

LES VILLAGES

c crois que la liberté seule , la liberté d’agir, peut rendre « féconde la terre. »

M. Gamier-Pagès demandait qu’il lui fût permis de révéler la pensée du maréchal Bugeaud : il la trouvait dans un discours prononcé en 1843, dont il reproduisait les paroles :

« Les colons et les soldats peuvent être comparés, les premiers à des enfants mal élevés, et les seconds à des enfants bien élevés : les premiers crient, pleurent, se fâchent à la moindre contrariété ; les autres obéissent scrupuleusement et sans murmurer. >

a Oui, ajoutait-il, c’est là la pensée du maréchal Bugeaud ; « ce ne sont pas des colons qu’il veut, ce sont des serfs qui « obéissent servilement. »

M. de Tracy, s’appuyant aussi sur les propres paroles du maréchal Bugeaud, s’effrayait de la dépense :

■ Sans doute, avait dit ce dernier dans la conclusion d’une de ses brochures, il est dur pour la nation, après avoir dépensé beaucoup pour la concpiête, d'être encore obligée de sacrifier 5 à 600 millions, peut-être 1 milliard, pour y établir le peuple qui doit la conserver et l'utiliser ; mais, à notre avis, c'est là l’invincible conséquence de notre entreprise. »

La chambre ne paraissait pas disposée à voter de telles dépenses. Personne, du reste, ne s’abusait sur l’urgence de la nouvelle expédition en Kabylie, et l’on commençait à s’apercevoir que loin de servir à la colonisation, qui n’avait pas les Kabyles à craindre, elle n’avait fait que l’entraver, en la privant du concours de leurs bras, qu’ils eussent été les premiers à lui offrir. Les orateurs qui se succédaient à la tribune répétaient donc : « Si vous prenez un si vif intérêt à la colonisation , commencez par faire des économies pour subvenir à scs dépenses , et ne venez plus si gratuitement nous imposer des suppléments de 25 millions pour frais de guerre. » Sans attendr^la fin de cette discussion, le ministre

retira hii-même le projet de loi des 3 millions pour les camps agricoles, et se borna à demander, le mois suivant, un crédit de 300,000 fr., applicable aux militaires libérés du service et mariés, que Ton répartirait dans les divers centres de population et que l’on assimilerait en tous points aux autres colons.

Il y avait deux choses bien distinctes dans les projets de colonisation militaire du maréchal Bugeaud, et il faut se garder de confondre le fond avec la forme.

La forme était évidemment mauvaise. La colonisation est le développement de la vie; elle ne peut s’accommoder de l’unité, de la régularité, de la discipline et de l’obéissance passive, condition de force nécessaire pour une œuvre de destruction comme la guerre. L’œuvre de la paix, la colonisation, réclame des conditions différentes ; elle demande avant tout la liberté d’action, la spontanéité individuelle, la division des charges et des travaux. Les soldats enrégimentés que le maréchal Bugeaud avait établis à Beni-Méred , malgré les avantages que pouvait leur offrir une direction militaire et la force que leur donnait une communauté d’intérêts, n’ont eu rien de plus empressé que de demander le partage de leurs terres par anticipation. Puis le régime des camps se prêtet-il véritablement à une bonne constitution de la famille, et en le supposant convenable pour des colons que l’on veut conserver soldats, l’ est-il également pour des colons que l’on tient à marier? Quelles sont les femmes qui accepteraient de pareilles conditions ; et ce phalanstère une fois formé, la haute moralité, que le maréchal Bugeaud se plaisait à constater dans l’armée, suffirait-elle pour maintenir le bon ordre ? En tous cas, ce n’étaient pas les mariages de Toulon qui avaient pu garantir à l’illustre maréchal l’excellence de son système.

Quant à la question des dépenses, il s’abusait étrangement

LES VILLAGES

en prétendant que la colonisation militaire en entraînerait moins que toute autre. Des ouvriers militaires ou des ouvriers civils sont toujours des bouches à nourrir. Du reste, il n’était pas exact de dire que l’administration militaire ne coûtât absolument rien. Par suite du système, encore en vigueur, du maréchal Bugeaud, les cadres de certaines armes ont besoin d’être beaucoup plus complets en Algérie que partout ailleurs.

En les dégageant du mauvais système de colonisation qu’il voülait faire prévaloir, les idées du maréchal Bugeaud étaient au fond excellentes. Si la colonisation par la force, la colonisation par les ressources de la guerre, la colonisation par l’armée, la colonisation militaire, en un mot, quels qu’en fussent les éléments, était une entreprise peu profitable et ruineuse, il était incontestable que les hommes qui composaient l’armée étaient aussi aptes que d’autres à faire de bons colons, et même à faire de meilleurs colons que la plupart de ceux qu’on avait envoyés jusqu’alors en Afrique. Dès lors, en admettant que l’Etat, pour encourager la colonisation, voulût faire quelques sacrifices , n’était-il pas infiniment préférable que scs faveurs tombassent sur des braves qui avaient déjà payé de leurs personnes et bien mérité de la patrie, plutôt que sur des gens qui n’avaient d’autres titres souvent que leur mbère et parfois leur mauvaise conduite ?

En effet, l’armée se recrute en grande partie dans les campagnes : il y a en France 20 millions d’agriculteurs; tandis qu’on ne compte que 1 0 millions d’artisans, et, sur ce nombre, 2 millions seulement sont employés dans les manufactures. A ce compte, le contingent de la population agricole serait déjà des deux tiers; mais en fait, il est beaucoup plus considérable, quand on songe à toutes les réformes qu’on est obligé de faire sur les recrues de la population industrielle des villes. Aussi dans l’armée, comme l’observait très-judicieusement le maréchal Bugeaud, les laboureurs abondent, et

l’on y trouve facilement, avec eux, tous les ouvriers d’art necessaires à un centre agricole. L’illustre maréchal s’é* criait avec raison : « Comment pourrait-on nier que les soldats choisis par la conscription sur toute la population de France donneraient physiquement et moralement une agglomération plus solide que celle de la population qui nous arrive?»

Les éléments dont se compose l’armée sont donc en euxmêmes des plus convenables pour la colonisation. Les épreuves que les campagnes d’Afrique font subir à nos soldats ajoutent encore à leur aptitude pour y faire de bons colons ; et n’y aurait-il pour eux que la seule difficulté de l’acclimatement vaincue, que ce serait déjà un grand pas de fait. Tous les colons qui arrivent sont plus ou moins sous l’inûuence fâcheuse du changement de climat ; et c’est précisément au moment de leur installation, quand ils auraient besoin de prendre des précautions hygiéniques, — qu’il leur est le plus difficile de s’y soumettre, qu’ils sont exposés davantage à l’intempérie des saisons, qu’ils sont astreints à de plus rudes travaux. Sous la sage direction du chef de l’armée, l’acclimatement des troupes envoyées en Afrique se fait maintenant extrêmement bien : les soldats ne sont dirigés à l’intérieur, pour servir aux opérations militaires, qu’ après un séjour plus ou moins long dans les casernes des places du littoral. Au terme de leur congé, la plupart des soldats sont même tellement habitués à la vie d’Afrique, que beaucoup la préféreraient au séjour de France, si d’autres intérêts ne les ramenaient.

Les militaires une fois libérés ont tous le désir de revoir leur pays et leurs payses; mais après sept années de service aux plus beaux jours de leur jeunesse, que de changements opérés! 11 a fallu se passer d’eux, et souvent leur place est prise sans qu’il y ait moyen de revenir sur le passé. D’ailleurs, dans l’oisiveté des casernes et au milieu de la vie avantureuse des camps, n’ont-ils pas contracté de mauvaises ba-

LES VILLAGES

bitudes, ou des habitudes un peu différentes de celles dans lesquelles ils avaient été élevés? Sont-ils aussi bons ouvriers, aussi sobres, aussi rangés, aussi purs peut-être qu’au sortir de leurs villages? Il en est beaucoup qui se remettent à la tâche, qui s’efforcent de réparer le temps perdu, qui oublient complètement le cabaret, qui parviennent à se créer une existence analogue à celle qu’ils avaient sept ans auparavant. Mais combien se découragent, au bout de quelques mois , et jetant le manche après la cognée , vont chercher une position plus conforme à leurs nouveaux goûts, un milieu qui excite moins les regrets d’une carrière rompue. Les cavaliers demandent des places de cocher pour utiliser leur talent à soigner les chevaux et à astiquer les harnois. Les fantassins réclament les emplois de fadeurs de la poste aux lettres ou des gares de chemins de fer. Les gardes du génie se font entrepreneurs de travaux. Les caporaux et sous-officiers de toutes armes aspirent aux fonctions de sergent de ville ou de gardiens dans les jardins publics. L’armée, qui est une école où se forment et se polissent admirablement bien une foule de paysans, qui donne à un grand nombre d’entre eux des aptitudes et des vertus qu’ils n’eussent jamais acquises dans leurs foyers, n’en déclasse pas moins en Gn de compte une bonne portion du con- Gngent qui lui est fourni chaque année par tous les départements français ; et si la majorité des recrues sort de la classe des agriculteurs, il en résulte que c’est surtout à l’agriculture que notre système de recrutement porte préjudice, en lui enlevant des bras, dont une partie ne lui est rendue qu’après un long intervalle, et dont l’autre est à jamais détournée des travaux des champs. C’est une question d’économie politique qui ne manque pas d'avoir son importance, alors surtout qu’on cherche à raviver dans les masses le goût de l’agriculture pour lui rendre les bras qui lui manquent. L’habitude ou l'on est en France de considérer notre nouvelle législaÜon comme la meilleure, fait admettre

tt

Dh:--

sans examen des lois qui peuvent être bonnes à certains points de vue, mais qui, sous d’autres, ne laissent pas que d’être très-défectueuses. Parce qu’on les a reconnues nécessaires dans certaines circonstances, s’ensuit-il qu’elles doi-' vent l’être toujours au même degré?

Sous le régime féodal, une certaine classe d’hommes achetait au prix de son sang le privilège de ne point payer d’impôts ; les seigneurs et leurs vassaux portaient les armes, tandis que les paysans attachés à la glèbe cultivaient les terres. On conçoit que, sous le régime de l’égalité, chaque citoyen doive concourir à la défense du territoire aussi bien qu’aux dépenses de l’État. Mais pourquoi le sort fatal vientiljfaire retomber sur quelques-uns le nouvel impôt du sang et retenir, sept années consécutives sous les drapeaux, une foule de jeunes gens qui n’ont pas une vocation spéciale pour les armes? C’est aux jours de sa liberté que Rome trouvait scs meiUeurs soldats, alors que ses citoyens savaient à la fois manier l’épée et la charrue. Il ne peut être réservé aujourd’hui à l’esclavage et à la routine de former le soldat français. Naturellement ardent, le salut et l’honneur de la patrie ont bientôt électrisé son cœur, et, naguère encore, on a pu voir si les jeunes conscrits bronchaient plus devant l’ennemi que les vieux capitaines rompus à la manœuvre. Pour notre nation, il y aurait moins d’inconvénients que pour les autres à abréger le temps du service, sauf à en étendre la charge. Avec plus de conscrits, il y aurait peut-être moins de précision dans les revues : mais aussi en temps de guerre, on trouverait des réserves toutes formées. Moins, du reste, la charge serait lourde pour ceux qui ne pourraient s’y soustraire , moins les substitutions deviendraient onéreuses ; et le plus grand nombre de ceux qui pourraient se racheter ne diminuerait pas le nombre de ceux disposés à se réengager. La carrière des uns serait moins compromise, et celle des autres plus assurée.

En attendant que la législation soit modiBée, ne pourrait-

LES VILLAGES

on pas remédier au mal, non pas en colonisant militairement l’Algérie, comme le voulait le maréchal Bugeaud, par l’organisation des colons en armée : mais bien en faisant servir les recrues de l’armée au développement de la colonisation? Les soldats ne peuvent évidemment devenir colons qu’en quittant l’armée. Or, ils peuvent le faire, soit par suite de la libération légale qui laisse chaque individu complètement indépendant, soit par une libération anticipée et partielle, qui transforme le service militaire en labeur agricole.

Dans le premier cas, puisqu’il est du devoir de l’État de récompenser les services rendus à la patrie, ne serait-il pas convenable d’élargir le cercle des faveurs pour ceux qui ont (ait des campagnes en Afrique ou ailleurs ? On ne peut accorder à tous des médailles et des pensions. Les grades et les décorations ne doivent être la récompense que d’un petit nombre ; mais il y a moyen de procurer à beaucoup une honorable retraite en Algérie, depuis les généraux jusqu’aux simples soldats. Seulement, il faut le faire d’une manière sérieuse et utile, et ne pas donner la terre sans moyens de la mettre en valeur ; autrement ce ne serait qu’encourager des trafics aussi peu dignes de l’armée que peu proBtables à la colonie. Naguère, à la suite d’un décret qui conférait un grade de général de brigade au titre étranger, il s’en trouvait un autre, dont l’article 8 était ainsi conçu :

« Des concessions de terre, soit en Algérie, soit dans les autres colonies françaises, pourront être accordées aux militaires des première et deuxième légions étrangères qui se seront distingués au service de la France par leur bravoure et leur bonne conduite. »

On voulait, sans doute, compenser pour ces militaires le désavantage de leur titre d’étrangers , qui leur fermait des cadres on les privait de pensions auxquels seuls des Français pouvaient prétendre. Mais, dans les cadres ordinaires de l’ai^ mée française, peut-on véritablement rendre justice impartiale à tous, sans compromettre le grand intérêt de la guerre,

et, pour récompenser également tous les services, ne seraiton pas exposé à choisir des chefs moins propres que d’autres au commandement?

D’ailleurs les militaires sont-ils privés, d’une manière absolue, de la faculté de contracter des alliances? et, si l’on admet qu’ils puissent devenir pères de famille, a-t-on tout fait en ne leur accordant que des récompenses viagères? Lorsque, dans la plupart des positions privées de la vie civile, on peut travailler pour scs enfants, la carrière militaire fermerait-elle seule la porte aux plus douc( s consolations de la paternité? n’ aurait-elle d’autre héritage à laisser que celui du sacrifice?

La colonisation de l’Algérie permet d’offrir une retraite utile à ceux qui ont consacré leur vie au service de la patrie. Elle sauvegarde aussi les intérêts de ceux qui se sont encore enrôlés, au moyeu d’une libération anticipée, conciliable avec les besoins du service. La conscription, en arrachant à leurs champs et à leurs familles une masse de jeunes cultivateurs, les place, la plupart, dans une position très-anormale. La discipline militaire peut bien modifier les habitudes, mais elle ne transforme pas la nature humaine, et, en empêchant les mariages, elle ne fait souvent qu’entraîner des désordres. Ceux qui, par goût, embrassent la carrière militaire, peuvent peser tous les avantages et les inconvénients du métier des armes, et doivent y conformer leur vie : la contrainte morale imposée aux autres est plus difficile à supporter. On conçoit alors avec quel em pressement un grand nombre accepteraient des conditions faciles mises à leur libération : un établissement en Algérie ne se présenterait plus à eux que comme un bienfait. En définitive, l’État perdrait-il beaucoup à augmenter les libérations, si les libérés, en multipliant les colons en Algérie, permettaient d’y diminuer l’effectif de l’armée, comme l’assurait le maréchal Bugeaud , et avec lui tous les partisans de la colonisation militaire , ou , ce qui revient au même , si l’établissement de ces libérés donnait la faculté de

LES VILLAGES

mobiliser, au besoin, une portion plus grande des garnisons? Une telle mesure, assurément, ne préjudicierait à personne et serait tout profit pour le trésor.

11 ne s’agissait donc que de modifier, quant à la forme, le projet du maréchal Bugeaud, pour le rendre à la fois trèspratique et très-profitable. Nous verrons tout à l’heure que, par suite d’un de ces aveuglements dont les révolutions ne viennent que trop souvent affecter les hommes d’État, la chambre des députés ne repoussa la colonisation militaire que pour laisser à l’Assemblée nationale l’initiative d’un essai beaucoup plus désastreux. Les colonies agricoles de 1848 n’étaient pas autre chose qu’une application en grand du système du maréchal Bugeaud, sinon au fond, du moins quant à la forme, et, chose bizarre, ce fut le général de Lamoricière, son plus grand adversaire, qui en fut le premier promoteur.

LE MARÉCHAL BCGEAUD ET LES LIEUTENAirTS-GÉNÉRACX DE LAHORICIÉRB BT BEDEAU

Tandis que le maréchal Bugeaud occupait le poste de gouverneur général, deux de ses plus illustres lieutenants, les généraux de Lamoricière et Bedeau, avaient le commandement des provinces d’Oran et de Constantine. On s’était encore très-peu occupé de la colonisation de ces deux provinces ; mais à mesure que la conquête s’étendait et que la paix se raffermissait, il paraissait indispensable de fonder partout des établissements stables. Le meilleur moyen de dominer les Arabes, était de leur opposer une population européenne, qui finit par les englober de toutes parts et qui, au besoin , pût être pour l’armée elle-même un utile auxiliaire. Le lieutenant général de Lamoricière et le lieutenant général Bedeau furent donc invités à présenter des plans de colonisation pour leurs provinces. Le ministre de la guerre, en provoqpiant à cet égard une circulaire du gouverneur général, n’avait pas été fâché de s’appuyer sur l’expérience

des autorités locales : leurs vues différentes pouvaient, trèsà-propos, contrebalancer le système trop absolu de ce dernier.

Le général de Lamoricière était tout à fait contraire au système de colonisation par l’Etat. Réservant entièrement l’œuvre à des entreprises particulières, il n’admettait l’intervention de l’Etat qu’après le succès, ou du moins en proportion de la réussite. 11 ne comprenait nullement l’importance politique qu’avait la conquête de l’Algérie, et encore moins l’inOuence qu’elle pouvait avoir sur la régénération du continent africain. Aussi faisait-il assez bon marché des Arabes : à ses yeux ils n’étaient qu’une très- pauvre matière imposable, et il fallait arriver à les refouler successivement à mesure que l’on pourrait les remplacer par des colons européens. En cela il était en complet désaccord avec le maréchal Bugeaud qui rêvait la fusion des races et des intérêts, sans s’inquiéter de la différence des religions, placées toutes sous sa protection. Du reste, pour le moment, le général de Lamoricière ne s’occupait que du fait accompli. Une population européenne était fixée en .Algérie ; il fallait lui procurer des agriculteurs qui pussent la nourrir, elle et l’armée nécessaire à sa défense. Il résumait en ces termes le problème à résoudre dans la province d’Oran, dont il avait le commandement :

a Déterminer le chiffre de la population agricole, qui suffirait seule à nourrir les 25,000 habitants, 2,000 chevaux ou mulets qui peuplent les villes de la province d’Oran, et en outre 25,000 hommes de troupes et 6,000 chevaux ou mulets, effectif nécessaire à la défense du pays dans les circonstances ordinaires.

« Indiquer les territoires convenables et suffisants pour recevoir cette population '. »

' Projets de colonisation pour les provinces d'Oran et de Constantine, présentés par MM. les lieutenants-généraux de Lamoricière et Bedeau. 1847. Imprimerie rovule.

Selon lui, les obstacles qui avaient empêché jusqu’ aiors l’accroissement de la population européenne sur le sol algérien, venaient d’abord de la lenteur et de la multiplicité des formalités imposées aux colons qui demandaient des terres; ils venaient, en second lieu, de l’exagération des dépenses imposées à l’Etat par le luxe d’établissements et de travaux publics dont on avait doté les nouveaux villages. 11 trouvait convenable de pourvoir ces villages : 1* de puits, fontaines et abreuvoirs ; 2° d'une enceinte composée d’un fossé et d’un parapet en terre : mais il n’admettait pas qu’on dût s’inquiéter pour eux des voies de communication, autrement qu’en France, où elles avaient été l’œuvre de plusieurs siècles. Un chemin communal devait leur suffire pour le moment, et par là il entendait un sentier arabe grossièrement rectifié, débarrassé des broussailles et des palmiers nains, pour que les charrettes y pussent circuler. 11 ne voulait pas qu’on se jetât, pour un village qui n’existait qu’en germe, dans les frais d’une église, d’un presbytère, d’une maison d’école, etc. Selon lui, les géomètres devaient suivre et non précéder l’installation des colons. 11 voulait qu’ils fussent mis en possession, en mesurant, au pas, les limites de leurs champs et en les bornant par ime pierre.

Le territoire qu’il assignait à la colonisation dans la province d’Oran, était un grand triangle ayant sa base au bord de la mer, d’Oran à Mostaganem, et son sommet à Mascara. 11 l’avait fait étudier avec soin. Le lieutenantcolonel d’état-major de Martimprey, avait été chargé d’examiner en détail la répartition du sol entre les détenteurs indigènes actuels, et leurs droits, soit à la propriété, soit à l’usufruit; afin de déduire de cette étude les moyens de faire place à la population européenne. Le chef d’escadron d’étatmajor d’illiers, avait été chargé d’examiner le terrain, pour donner un premier aperçu des lieux qui, par la nature du sol et des eaux, par toutes les considérations agricoles, pa-

raitraient favorables à l’assielle des centres de population. Enfin il avait chargé le capitaine d’artillerie Azcma de Montgravier de rechercher les vestiges des établissements romains dans la province, afin d’établir une comparaison instructive entre ce qu’ils avaient fait et ce que nous faisions ou voulions faire. M. de .Martimprey s’était d’abord préoc- • cupé de la quantité des céréales nécessaires pour nourrir 25,000 citadins, 25,000 soldats et 8,000 chevaux. 11 fallait aux uns 100,000 quintaux de blé et aux autres 100,000 quintaux d’orge. Calculant sur un rendement de 8 pour 1 et la possibilité pour un laboureur de cultiver 8 hectares par an, il proposait d’installer, sur le sol africain, 5,000 laboureurs, formant avec leurs familles une population de 25 à 30,000 âmes; et de donner 16 hectares, en moyenne, à chaque famille. Il fallait, pour cela, trouver un espace disponible de 80,000 hectares.

La plupart des terres du territoire civil appartenaient à l’ancien Bcylick : il n’y avait à leur égard aucune difficulté. Quant aux autres terres occupées par les tribus, 1 1 ,400 hectares seulement étaient des propriétés melk', toutes les autres étaient terres de Sabega, les tribus n’en étaient qu’ usufruitières. L’Etat, qui leur avait permis de s’y installer sans pouvoir les aliéner, avait toujours le droit de les leur retirer.

« En examinant, disait le lieutenant-colonel de Martimprey, le territoire de chaque tribu, on a pu apprécier le degré d’abandon dans lequel U se trouve ; les voies de communication principales ne sont que des sentiers étroits, résultant seulement que du parcours, souvent obstrués par des broussailles ou interceptés par des ravines. Les sources accessibles aux bestiaux sont des bourbiers. L’eau des puits est corrompue par tout ce que l'incurie des Arabes y laisse tomber et séjourner. Autour de la plupart de ces puits, des trous en terre servent d’auge pour abreuver les troupeaux. Ces trous Unissent par former des mares infectes, dont les inUltrations délayent la terre

* Voir le chapitre de la Propriété chez les Mosnlmans, la Colonisation, ses éUmtnts, p. 398.

Digitizt;-j by Gocyli

ou la maçonnerie de la paroi intérieure du puits, jusqu’à ce qu'im éboulement s’ensuive. Ces accidents, d’ailleurs, ne déterminent pas le douar ou la tribu à entreprendre quelques réparations ; elle ira plus tôt à trois lieues plus loin chercher l’eau qui lui est nécessaire...

« Si l’on jette les yeux sur les cultures, on voit combien la terre offre de facilités au travail de l'homme et combien celui-ci, trop clairsemé sur sa surface, la néglige. Disposant de grands espaces, U choisit les plus favorables et se retire avec insouciance devant l'invasion des bois sur le sol destiné à la charrue ; chaque jour les friches augmentent. Cependant le nombre de troupeaux de la tribu ne permet pas que la terre devienne une forêt; les incendies en font justice, et la vaine pâture achève de réduire à l’état de broussailles toute végétation.»

Il y avait donc peu de ménagements à prendre à l’égard de ces tribus, et il avait été facile, à M. de Martimprey, de trouver une étendue disponible de 93,765 hectares.

« 11 ne faut pas, ajoutait-il, chercher l’explication de ces indications dans la plus ou moins grande sécurité du pays. Elle existe dans l'intérieur et au-dehors du triangle de colonisation telle qu’on la peut désirer ; de sages mesures, la force avant tout, la maintiendront. La colonisation, avec ses exigences, sera, d'ailleurs, la pierre de touche de la soumission réelle. Eille posera enfin dans leur véritable situation respective le peuple conquérant et le peuple vaincu. Par une aberration sans exemple, c’est des intérêts de ces derniers dont jusqu’ici se sont le plus inquiétés la plupart des théoriciens de cette question; sollicitude pusillanime dont nous avons payé tous les frais ; duperie compromettante vis-à-vis d’un ennemi quelquefois tranquille par épuisement, mais qui vous garde au cœur une haine implacable. La colonie peut seule par sa masse le réduire à l’impuissance de s’agiter. Ainsi donc, s’il faut rendre l’invasion de la colonie progressive, ce n’est pas pour la ralentir, avec quelque arrière-pensée tournée vers les indigènes, mais bien pour avoir plutôt des centres populeux, où la société s’organise fortement, où l’échange des productions de toute nature se multiplie au bénéfice de tous. C’est encore, nous le répétons, pour ne pas faire le vide entre nous et la population arabe, qui, surveillée de près, doit fournir le tribut de son travail et de ses ressources à la colonie, l'environnant dans son expansion comme fait autour du champ défriché, la haie avec les épines qu’on en a extirpées. »

Ces réflexions étaient assurément très-justes ; mais elles

LA COLONISATION DANS LES PROVINCES. ll{

venaient encore contrecarrer les projelsdu maréchal Bugeaud . Son grand argument pour les faire prévaloir était d’inspirer la crainte des insurrections. D’ailleurs, dans son système de fusion, il cherchait à s’attacher les Arabes et leur témoignait une grande bienveillance : il était même convaincu qii’il les entraînerait bientôt dans les progrès de la civilisation chrétienne, par le seul mobile de l’intérêt. Aussi voulait-il que l’on fit pour les Arabes ce que l’on faisait pour les Européens.

Sans beaucoup se préoccuper pour la province d’Oran du système du maréchal Bugeaud, le chef d’escadron d’Uliers avait indiqué les points où les premiers centres de population pourraient être placés. 11 proposait de former 22 communes, divisées en petits hameaux, et quelques villages routiers. Ces centres de population devraient comprendre une centaine de familles, plus ou moins, selon les circonstances ; et en raison de la médiocrité des terres, une étendue de 14 à 64 hectares devrait être attribuée à chaque famille. Le chef d’escadron d’Illiers avait moins cherché les territoires fertiles que ceux qui offraient les meilleures conditions de salubrité. Ainsi il avait réservé aux Arabes presque toute la plaine du Sig et de l’Habra, qui comprenait plus de 60,000 hectares de terres excellentes ; mais dont la partie inférieure, couverte de marécages, eût été pernicieuse pour les colons. Toutefois on pouvait établir encore un bon nombre de ces derniers dans les parties hautes, qu’il était facile de fertiliser par des irrigations, au moyen de barrages établis sur les rivières. Quant aux autres terres, elles étaient sans doute envahies par les broussailles et les palmiers nains; mais en donnant aux colons des lots de terre plus étendus, on leur permettait d’avoir un peu de bétail. D’ailleurs ces terres étaient moins privées d’eau qu’elles le paraissaient au premier abord.

« Les Arabes, raconte M. d'Illiers, depuis longtemps, nous par-

laient d’un fleuve souterrain qu’aucun Européen n’avait encore visité ; nous nous y flmes conduire et nous trouvâmes, à 9 kilomètres de GudicI, sur les plateaux qui s’étendent au sud du bassin de Telamine, en un lieu dit Chefalra, une excavation en forme d’entonnoir; nous y descendîmes et pénétrâmes par un trou pratiqué à l’extrémité inférieure, dans une grotte au fond de laquelle coulent, en effet, des eaux abondantes, mais saumâtres : les indigènes, cependant, en boivent bien volontiers. H nous a semblé que ces eaux pouvaient être à 12 ou 13 mètres au-dessous de la partie supérieure du sol. Eln ce moment on ne peut y puiser qu’avec la plus grande ditliculté. Les travaux à faire pour rendre accessibles les abords de ces eaux seraient fort simples et peu dispendieux. Les indigènes sur le territoire desquels elles se trouvent nous ont assuré qu’ils consentiraient à coopérer pour une somme de 1,000 fr. aux améliorations que nous voudrions y fliire : c’est la meilleure preuve que nous puissions donner que ces eaux ne sont pas sans valeur. Les anciens du pays allirment encore qu'à une époque qui ne serait pas fort éloignée, il y avait là un puits et une noria .qui permettait d’élever les eaux et de les diriger, au moyen d’un conduit, sur un champ voisin de 3 ou 4 hectares. L’excavation dons laquelle nous sommes descendus ne serait autre chose que l’ancien puits aujourd’hui comblé en partie.

« On a souvent répété, ajoute M. d’Illiers, que la rareté des eaux serait un obstacle au peuplement de l’Algérie par une population européenne nombreuse. Comment avaient fait les Romains et leurs successeurs? C’est que les uns et les autres avaient construit des

barrages, au moyen desquels ils fécondaient la terre; c’est que tous aussi avaient creusé des puits, qu’ils entretenaient avec le plus grand soin, ainsi que les sources, ruisseaux, fontaines, etc.

a LOrsqu’en 1830 nous avons mis le pied sur la terre d’Afrique, nous y avons trouvé un peuple insouciant, superstitieux, que le fanatisme et la paresse entretenaient dans l'ignorance la plus complète dans les travaux d’art les plus simples et qui nous a laissé pour héritage, non point une terre vierge, mais un malheureux pays dévasté' sans cesse par la main de l’homme et par le feu. Les barrages avaient disparu, les puits s’étaient comblés, toutes les eaux, en un mot, étaient abandonnées à elles-mêmes, et on en avait conclu que l'eau manquerait toujours Grave erreur dout tous ceux qui visi-

tent le pays avec soin reviennent chaque jour. »

Nous reviendrons plus tard, à propos des compagnies concessionnaires et des colonies agricoles de 1848, sur les difR-

cultés qu’offrait le plan du général de Lamoricière, tant à cause des énormes dépenses à faire pour mettre cet immense territoire en valeur, qu’en raison même du mauvais choix des terres qui ne pouvaient récompenser les premiers colons de leurs sacrifices. Notons seulement une observation trèsjuste que faisait le maréchal Bugeaud en désapprouvant ce système.

« Vous finissez, disait-il, par admettre que TEtat devra plus tard pourvoir aux besoins généraux, scion vous, moins urgents; vous proposez de faire .après ce que l'on veut faire avant. Ah ! si la dépense doit être la même, il vaut mieux faire avant qu'aprês. L’égUsc, la maison d’école, le presbytère, attirent et retiennent les familles, qui y trouvent des consolations pour supporter les misères qui accompa* gnent les premiers pas. »

II est eneffet incontestable que, si le système du gouverneur général n’était pas le meilleur, l’illustre maréchal avait au moins, pour l’exécution, un esprit pratique qui manquait complètement au général de Lamoricière.

Le général Bedeau n’avait pas de système particulier. Sans afficher d’hypocrites sympathies pour la religion de Mahomet, sans montrer de goût pour les mœurs musulmanes, il savait faire une juste part aux indigènes, et, précisément parce qu'il savait mettre en pratique les principes du christianisme, il comprenait très-bien le vrai moyen de nous attacher le peuple vaincu et d’asseoir notre domination.

L’application de nos lois et de salutaires exemples devaient, selon lui, beaucoup mieux nous faire avancer dans cette voie, qu’un vain appareil de force, mêlé de viles condescendances. Cétait moins par des concessions réciproques, que par l’éternel concert de la justice et du bien, qu’il prétendait amener l’union des deux races.

Dans le rapport qu’il présentait sur la colonisation de la province de Constantine, il commençait par faire remarquer

la situation bien différente de cette fertile province, où nous n’avions pas eu à lutter contre le peuple arabe, où, sans aucun intervalle d’ anarchie, notre domination s’était substituée à celle des Turcs.

a Dans la province de TElst, disait le général Bedeau, le pouvoir turc existait à Constantine jusqu'à l’époque où le gouvernement français s’est décidé à occuper cette ville. Le pouvoir turc était oppresseur : il avait constamment eu pour principe de diviser et désimir les populations ; d’exploiter le plus grand nombre par une minorité privilégiée. Le pouvoir français, qui l’a remplacé, a immédiatement déclaré et pratiqué son intention d’étre juste ; il a reconnu tous les droits, appelé à lui la toUalité des familles iuiluentes.

O Les populations, habituées à être gouvernées, ont accepté sans peine une autorité plus puissante que celle qui les dominait naguère. La majorité de la population du Tell, composée de Chaouïas (race berbère), était exploitée par les Arabes, qui formaient le maghzen des Turcs. Elle supportait avec peine cet état d’infériorité. Elle ne pouvait repousser le gouvernement qui, par la pratique d'une justice égale, lui concédait un affranchissement réel.

« L’élément arabe n’a pas d’ailleurs été très-vivement froissé par cette modllication. Deux familles puissantes, exerçant des commandements distincts, l’une dans les Zibans au sud, sous la dénomination de scheick El-Arab, l’autre dans les plaines de Sétif et dans le Hadna, sous le nom de khalifa de la Medjana, familles de race noble, instinctivement ennemies du pouvoir religieux des mairabouts, représenté par l’émir Abd-el-Kader, tirent des offres de soumission qu’on s’empressa d’accepter. On leur assura, dans l’exercice de leur commandement éloigné, des avantages sulllsants pour les lier à notre cause.

« Il est résulté de ces divers motifs que la puissance de la France n’a jamais été mise en doute dans la province de Constantine, que son efficacité gouvernementale s’est produite dès le même jour; qu’aucune grande famille n’a eu ni le temps ni la possibilité de s’élever contre elle. La conquête progressive s’est accomplie avec facilité, sans créer par des misères accumulées les haines qui, dans les autres provinces, devaient inévitablement être entretenues par une résistance organisée, par l’ensemble des intérêts auxquels nous portions atteinte.

« Quant à la race kabyle, les obligations générales de la guerre ne nous imposant pas la nécessité de fouler son territoire, comme dans l’ouest, pour y poursuivre un ennemi, nous avons pu lui laisser son

indépendance entière. Mais nous avons préparé l’acceptation de noire autorité à venir par l’influence d’un commerce incessant, indispensable à cette race, qui ne pouvait en profiter qu’en venant dans les villes et sur les marchés, où la paix habituelle nous avait permis de conserver une population indigène nombreuse, les anciens chefs de ce commerce et les principaux industriels.

« Il faut bien aussi remarquer que notre frontière de l’ouest se trouvait en contact avec un empire qui s’était toujours tenu en dehors des relations européennes, conservant la ferveur de son fanatisme religieux, pendant que la frontière de l’est conflnait à une puissance musulmane, sans doute aussi, mais qui ne pouvait s’affranchir de la dépendance du sultan de Constantinople qu’à l’aide de l'intervention des puissances européennes, et de la France en particulier, n

Arrivant au plan à suivre pour sa province, le général Bedeau disait que , si la domination devait être absolue et l'occupation étendue pour assurer la tranquillité, la colonisation devait être restreinte et successivement croissante. Il croyait que la ville de Constantine, véritable centre politique, militaire, commercial des indigènes et des européens, devait posséder une large banlieue pour rendre la colonisation puissante et forte. Il fondait cette opinion sur la remarque que l’occupation offensive de la principale place de l’intérieur avait été, dans les trois provinces, le préalable obligé et immédiatement efficace de la soumission du pays. Ces considérations l’amenaient à conclure que la colonisation dans la province de l’Est, comme dans les autres, devait avoir sa base à la mer et son angle saillant à l’intérieur. Il traçait en conséquence le territoire à coloniser entre Philippeville, Bône, Guelma et Constantine, et proposait d’y créer plusieurs bourgs dans des positions où la fertilité du sol serait un gage de prospérité.

€ Au reste, ajoutait-il, l’intérêt particulier sera toujours plus perspicace que l’administration dans le choix des lieux où la prospérité pourra se produire par le travail. L’administration doit déterminer certaines limites, fixer quelques conditions protectrices. EUle doit évidemment laisser une convenable liberté à l’engagement des capitaux particuliers. Si des demandes se forment en dehors des territoires que

le gouvernement aura préparés lui-même pour la colonisation, l’appréciation sérieuse de la sécurité publique ou privée devra seule déterminer des refus d’acceptation, toujours fâcheux en ce qu'ils éloignent des capitaux, qui manqueront longtemps encore, dans ce pays.

« Il est évident, d'ailleurs, qu'un principe général doit diriger Tautorilé dans la désignation des terrains destinés à la colonisation européenne. Toutes les terres labourables produisent des céréales, mais ce n’est pas cette espèce de culture qui peut être entreprise par TEuropéen, surtout pendant les premières années de son iustallation. L’Arabe produit des céréales à bon marché ; il en produit beaucoup dans la province, car toutes les troupes sont approvisionnées par le pays, cl une assez grande quantité de grains s’exporte, soit dans le Sud par les nomades, soit dans les diverses parties de l’Algérie, par les ports de Pliilippeville et de Bône en particulier. L’Européen ne peut pas essayer de faire concurrence à ce travail ; le prix de revient des céréales produites parlui serait toujours plus élevé que les mercuriales d'aucun des marchés actuels. Ce sont les cultures riches et industrielles, les plantations productives que l'Européen doit entreprendre. 11 faut lui donner, pour qu'il réussisse, des terres généralement irrigables. La colonisation européenne devra donc s’étendre principalement dans les vallées, où son travail intelligent décuplera les valeurs actuelles.

« Ces vallées, n’en doutons pas, sont fort appréciées par les indigènes, qui savent y trouver les meilleurs pâturages pour leurs nombreux troupeaux. Ils ne les abandonnent pas sans peine; on devra les leur enlever partiellement. Il faudra compenser les dommages de l’abandon p.ar le bénéfice de concessions voisines; il faudra intéresser, s’il est possible, le travailleur indigène à la prospérité des concessions européennes.

« En ee qui concerne les divers systèmes de colonisation, je propose de les essayer tous, à l’exception toutefois de celui des pauvres, qui me parait très-onéreux pour l'Etat, en raison des dépenses de première mise et de la faiblesse des résultats obtenus. Je crois que le gouvernement doit s’efforcer d’attirer en Afrique une population productive, soit par la vigueur de ses bras, soit par la puissance de ses capitaux. Le sol est assez fécond, les terres de choix sont assez considérables pour qu’on doive atteindre ce résultat, si le gouvernement exécute tout d'abord les travaux d'utilité publique, préalables obligés de tout établissement pai-liculier

a Je ne pense pas que le gouvernement doive faire construire des maisons, ni même accorder des indemnités de matériaux. Je crois qu’il faut, peu* le mélange des grandes et des petites concessions, assurer au petit propriétaire le secours des prix de journées acquittées par le

riche, pendant que la réunion des petits concessionnaires donnera au grand propriétaire le concours des bras qui lui sont indispensables...

« Je propose, en outre, d'associer le travailleur indigène mobile au concessionnaire européen, en autorisant ce dernier à faire labourer par des Arabes les parties de sa concession qui ne poun-ont pas être employées aux cultures industrielles.

a Si Ton admet que chaque lot de terre se compose de 30 hectares, dont 10 propres au travail européen, les 20 autres seront cultivés par deux charrues indigènes, qui rendront net, au concessionnaire, un revenu de .'iOO fr. Ce sera le secours annuel indispensable au petit propriétaire ; ce sera, pour le grand concessionnaire, l'intérêt de son capital engagé.

O J'espérerais un avantageux résultat de ce mode d’union qui procurerait, par l'indigène, la production des céréales à bon marché, et qui, par Tiulervenlion dé l'Européen, introduirait incessamment les progrès de culture qu'il importe si vivement de faire adopter dans ce pays.

« Quant aux obligations imposées, elles seront les mêmes pour l’indigène et l'Européen : il faudra bâtir, cultiver et planter. Le rôle du gouvernement se bornerait donc au don de la terre, quant à la colonisation proprement dite ; mais, comme accessoire à cette colonisation. il serait indispensable qu’il elfectuât opportunément, et il faut même dire préalablement :

« 1® Tous les travaux de sécurité, s’il s'agit de centres, c’est-à-dire les enceintes;

« 2® Les travaux de salubrité, c’est-à-dire les dessèchements et les conduites d’enu;

a 3® Les travaux de communication, sans lesquels il est à peu prés impossible de créer une colonisation sérieuse.

« Si on veut bien remarquer ce que coûte, chaque année, l'entretien de l’occupation militaire, on admettra sans peine que les dépenses pour les travaux publics, non-seulement indispensables, mais simplement utiles, seront en Algérie le placement le plus productif des deniers de l’Etat. »

Ainsi le général Bedeau ne faisait pas aussi bon marché que le général de Lamoricière du concours que l’État devait prêter à la colonisation. 11 comprenait très-bien qu’on n’attirerait des colons qu'à condition de les mettre en état de tirer un parti avantageux du sol. Il ne voulait pas qu’on épargnât

CHAPITIŒ IV.

les travaux de salubrité, de dessèchement, d’irrigation et surtout de roules.

La prospérité des premiers colons assurerait plus l’émigration européenne, que de pompeuses promesses, suivies de toutes sortes de déboires. Pourquoi dès lors imposer aux concessionnaires de coûteuses installations , des ouvriers étrangers, quand ils pouvaient se procurer d'utiles auxiliaires parmi les indigènes?

La plupart des terres de la province de Constantine appartenant au beylid\, il eût été facile au général Bedeau de trouver, dans un rayon peu éloigné, une étendue de 37,000 hectares disponibles pour la colonisation. Toutefois il ne proposait tout d’abord (juc la création de six nouveaux villages. C'était par de grands travaux d’utilité publiriue qu’il voulait commencer l’œuvre de la colonisation : il demandait en conséquence de consacrer un million aux roules cl deux millions aux dessèchements. .Après cela, il n’y aurait pas plus à s'inquiéter des colons que des indigènes. Il lui paraissait même indubitable que si les transactions étaient laissées libres , la plus grande partie des terres nielk seraient bientôt acquises par les européens, qui comprendraient mieux que les propriétaires actuels la valeur qu’elles devraient successivement acquérir.

Les lieutenants du maréchal Bugeaud ne secondaient que très-imparfaitement scs vues, sous le rapport de la colonisation; d’un autre côté il ne cessait d’être en lutte avec le ministère. Le général Trézel y avait remplacé le maréchal Soult; mais les bureaux restaient toujours les memes, et le gouverneur général n’en était que plus humilié d’être à chaque instant contrecarré par les petits employés, qui se couvraient de la signature de cet honnête général. Nous avons vu qu’après le départ du maréchal Valée, le ministre avait repris la haute main sur les affaires de l’.Algérie. L’ordon-

nance du 15 avril 1845 avait bien été une honorable transaction pour le maréchal Buf;eaud. Indépendamment de l’empire absolu qu’elle lui avait laissé sur les pays nouvellement conquis, elle lui avait constitué, à Alger, une administratiou des plus complètes pour le territoire civil. Il s’était plaint du démembrement de son autorité, il avait réclamé un lieutenant civil sous scs ordres, qui concentrât tous les services ; on lui avait donné un directeur général des affaires civiles, auquel étaient subordonnés les directeurs de l'intérieur, des travaux publics, des linanccs et le procureur général chef de la justice. Mais le directeur général qui lui avait été choisi, ne partageait, en aucune façon, sa manière de voir ; il n’en avait pas voulu, et, en fait, radmiuistralion était plus que jamais éparpillée. Les quatre directeurs, jaloux les uns des autres, étaient plus disposés, pour se donner de l’importance, à reconnaître l’autorité du ministre que celle du gouverneur qui était à côté d’eux. Ils ne faisaient que proposer la création de nouveaux commissariats civils j)our étendre leur juridiction, et opposaient leur force d’inertie à tout ce que le maréchal Bugeaud voulait entreprendre autour de lui, dans l’intérêt de la colonisation.

Quant aux provinces, cette organisation gênait encore bien plus les généraux qui en avaient le commandement; elle les paralysait complétiunent, pour peu qu’ils ne fussent pas en parfait accord avec le gouverneur général. Ln effet, l’ordonnance de 1845 avait bien divisé l’.Mgérie en trois provinces pour l’exercice du commandement militaire et pour le gouvernement des indigènes ; chacune d’elles formait une division militaire. Toutefois, le territoire civil n’avait été organisé qu’en arrondissements, et les sous-directeurs placés à leur tête correspondaient directement, de toutes les provinces, avec les diffüients directeurs entre lesquels radmiuistralion était partagée à .Alger. Ces sous-directeurs étaient tout à fait indépendants des généraux commandants qui administraient aux mêmes titres les portions de la

DigitiZK: by Googlc

proTince non comprises dans le territoire civil. On n’avait donc centralisé l’administration civile à Alger que pour la diviser de la manière la plus fâcheuse dans les provinces ; et le gouverneur y jouait pi'éciscmcnt, vis-à-vis de leurs commandants supérieurs, le rôle qu’il trouvait pour lui si intolérable, de la part du ministre.

En définitive, les choses ne pouvaient bien marcher que dans les seules portions de la province d’Alger où le maréchal Bugeaud avait conservé son omnipotence, où son action était directe et sans contrôle : c’est là qu’il voulait placer ses camps agricoles ; mais les chambres, en refusant les crédits nécessaires, lui avaient coupé tes vivres.

L’illustre maréchal tomba alors dans le découragement et demanda à être remplacé. 11 ne voulut pas cependant quitter la colonie sans lui faire ses adieux et publia la proclamation suivante :

« Colons de l’Algérie,

a Jetez un coup d'œil sur la proclamation que je vous ai adressée en février 1841, à mon arrivée en Afrique ; vous verrez que j’ai dépassé de beaucoup le programme que je m’étais tracé. J’avais dit que le drapeau de la France devait seul planer sur l’Algérie; deux fois Témir a été refoulé dans le .Maroc, et notre domination s'étend sur le pays des Arabes de la frontière de Tunis à celle du Maroc; de la mer à 420 ou 130 lieues dans le petit désert.

« J'avais dit que je serais colonisateur ardent. Etendez vos regards au-delà du cercle d'Alger; voyez ces villes fondées ou relevées de leurs ruines; voyez les routes, les ponts, les édilices de toute nature, les barrages, les conduites d’eau, les villages qui ont surgi, et dites si nous n’avons pas fait en colonisation, au milieu d'une guerre ardue, plus qu’un n’avait le droit d’attendre en raison des moyens exigus qui ont été mis à notre disposition.

« .Mais ce qui est colonisateur et administratif au-dessus de tout, c’est la sécurité. Cette sécurité, vous l’avez; vous pouvez voyager en tout sens et isolément jusqu’à SO lieues et jilus de la côte ; les Arabes gardent eux-mêmes les routes par des postes échelonnés de deux lieues en deux lieues ; ces postes vous offrent le soir un asile sûr, et

si vous voulez aller dans le douar voisin, vous y trouverez une hospitalité généreuse. Les tribus font elles-mêmes la police, et il est fort rare qu’un crime ou un délit reste imjiuni. Par les mêmes raisons le commerce entier du pays vous est ouvert ; s’il n’est pas plus considérable, il faut l’attribuer aux maux de la guerre et à ce que les Arabes consomment peu ; mais il tend à grandir tous les jours par les bienfaits de la pacification. L’armée, pour ouvrir les voies à la colonisation, ne cesse de travailler que lorsqu’il est nécessaire de prendre les armes. Partout elle aide les colons de ses bras, de sa protection et de son budget.

« Les causes de la crise financière et industrielle qui attlige particulièrement Alger et sa banlieue ne sont ni militaires, ni politiques ; car nous n’avons jamais été aussi puissants, notre drapeau est respecté partout, et la sécurité, dans le présent du moins, dépasse nos espérances. Ces causes sont uniquement dans les spéculations exagérées et irréfléchies. En tel état de choses ne peut durer puisqu’il n’y a dans la situation générale aucun mal sérieux, profond. Quelques individus pourront être victimes des entreprises folles, mais bientôt l’équilibre se rétablira, et les affaires, reprenant leur état normal, vous rentrerez dans le progrès mesuré.

« Ma santé et la situation qui m’est faite par l’opposition qu’éprouvent mes idées ne me permettent plus de me charger de vos destinées. J’ai prié le roi de me donner un successeur, et je vais attendre en France sa décision. Mais, soyez-en sûrs, je resterai toujours profondément attaché è l’œuvre pour laquelle, depuis plus de six ans, j^avais consacré toutes les forces du corps et de l’es|irit ; je plaiderai vos intérêts près du gouvernement et de la Chambre des Députés. Pour le faire avec quelqiie avantage, je suivrai toujours avec la plus vive attention toutes les [)hnses de votre carrière. Vous n’aurez pas un avocat plus chaleureux ni plus dévoué que moi.

< Par ce dévouement, par les services que je vous ai rendus et que vous reconnaissez, par l’expérience que j’ai de vos affaires, n’ai-je pas acquis le droit, en vous quittant, en vous faisant mes adieux, de vous donner quelques avis?

« Votre impatience, naturelle sans doute, mais peu réfléchie, vous fait sans cesse, et en toutes choses, devancer la marche du temps. Vous voudriez voir tout improviser à la fois; comme si on fondait, en quelques années, sur un sol nu, un pays à l’image de la France : c’est l’œuvre des siècles. Cette impatience vous rend souvent injustes envers vos aiiministrateurs. Vous vous en prenez presque toujours aux gouvernants de ce qui ne doit être attribué qu’aux difficultés des choses. Ces difficultés, vous les mesurez rarement; vous considérez

peu l'ensemble général de nos néces.sités et vous ne voyez la plupart du temps que les intérêts qui vous louc-.heut de plus prés.

« Devançant encore le temps, les plus ardents d’entre vous, et certainement les plus irréfléchis, demandent l’assimilation complète avec la France, c’est-à-dire toutes ses institutions civiles et politiques. Ils les demandent, sans songer à ce que vous êtes et à la place que vous occupez sur la carte du pays. Vous n 'êtes que la 40' partie de la population que nous devons établir jiour utiliser la conquête et dominer les Arabes, qui sont 40 fois plus nombreux que. vous, ci le territoire que vous occupez est à peine la 100' partie de la surface conquise.

« Ces manifestations, soyez-en sûrs, ne sont pas sans danger, comme on pouiTait le croire : elles détournent les esprits des questions fondamentales de votre avenir; elles faussent l'opinion du pays et des Chambres ; elles créent des embarras au gouvernement. En disant sans cesse que le remède aux maux que vous éprouvez, aux obstacles que vous rencontrez, est dans l'octroi des institutions civiles et politiques de la France, n’e.st-ce pas dire en même temps qu’en vous donnant cela on n’a pas l>esoin de vous accorder autre chose? N’y a-t-il pas des publicistes qui ont écrit plusieurs fois que, pour faire prospérer l’Algérie, il suUisait d’une loi politique en trois atlicles?

« Ah ! si les gens qui se font vos organes comprenaient bien vos besoins, Us n’useraient [las le crédit que la iionulation civUe doit avoir sur la métropole à demander des choses tellement illusoires, que lors même qu’elles vous seraient toutes accordées, elles n’applaiiiraienl aucune des dillicultés qui vous pressent. Ces diüicultés sont dans la nature des choses ; elles sont dans les Arabes, dans le climat, dans les misères qui eutourent les premiers pas de l'agriculture ; les libertés n’ont là absolument aucune puissance.

O Dem.indez donc d'abord à la mère-patrie qu’elle maintienne l'effectif de l’armée ; qu’elle adopte un large système de colonisation civile et militaire, qu’elle augmente les allocatioiis pour vos travaux publics de première urgence. Enfin qu’elle Me à la centralisation de Paris tout ce qui peut lui être été:, sans compromettre la responsabilité ministérielle. Les allaires se feront avec plus de rapidité, et la lenteur de leur marche est le seul côté bien fomlé dans les plaintes amères que vous faites entendre tous les jours.

« Voilà les choses qui peuvent influer sur votre avenir : plus tard, quand vous .aurez grandi, quand votre société sera assise sur de larges bases, quand vous aurez asfcz d’aisance pour p.iycr des impMs, le moment sera venu de demander des institutions en harmonie ,av.-c votre état social.

« Ces conseils n'ont rien qui doive vous blesser ; ils sont au contraire la preuve du vif altacliement que je vous porte. Vous savez que, pendant les six années et plus de mon gouvernement, j'ai mieux aimé bien servir vos intérêts que de flatter vos passions et votre amour-propre. Pour que je fusse moins franc en vous quittant, il faudrait que mon affection pour vous eût diminué. Il n'eu est rien ; l’avenir vous le prouvera. »

Le règne du maréchal Bugeaud avait fini, les orateurs de la Chambre des députés s’étaient empressés de le proclamer ; mais le Moniteur, organe officiel, en rendant compte de leurs derniers déhals sur l’Algérie, avait adouci l’expression en substiluani le mot réfjime. C’élait, en effet, moins du maréchal Bugeaud qu'on avait à se plaindre, que du régime militaire dont il était la personnification. Le gouvernement ne pouvait mieux donner satislaction à l’opinion publique, qu’en investissant le duc d’Aumale des fonctions de gouverneur général, ün profita de la circonstance pour opérer quelques réformes et corriger les principaux abus que M. de Tocqueville avait signalés dans son dernier rapport.

L’ordonnance du 1" septembre 1847 organisa l’administration des provinces. Les trois directeurs de l’intérieur et de la colonisation, des travaux publics, des finances et du commerce, furent supprimés à Alger : on les remplaça par trois directeurs qui concentrèrent toutes les affaires civiles dans chacune des provinces. Les sous-directeurs d’arrondissement n’avaient plus affaire qu’à un seul chef, avec lequel les lieutenanis généraux commandant les provinces devaient se concerter. Les commandants militaires ne pouvaient même exercer en dehors du territoire civil les attributions des directeurs, sans le concours de ces deruiei-s, chargés de préparer toute la correspondance en matière civile. Lnfin, le conseil du contentieux, institué, par l’ordonnance de 1845, à côté du gouvernement général, était remplacé par les conseils de direction de chaque province.

Les généraux de Lamoricièrc et Bedeau, maintenus dans le commandement de leur province, purent ainsi, à Oran et à Constanline, pourvoir à tous les intérêts. Quant à la province d’Alger, l’action du gouverneur général devait y être plus directe. Le général Changarnier, chargé du commandement de la division, avait peu à s’occuper des affaires du gouvernement : son rôle était surtout militaire. Il était le seul que le maréchal Bugeaud eût jamais compté pour émule, et après lui, son autorité devait primer toutes les autres.

LA PROVINCE d’oBAN

La province d’Oran a une réputation de sécheresse et d’aridité qui eût éloigné d’elle la population française, sans les soins que lui a prodigués le gouvernement militaire et l’intérêt particulier qu’il a attaché à sa colonisation. Cette province est beaucoup plus au sud que les deux autres; la côte, à la frontière du Maroc, se trouve à peu près à la meme latitude que Biskura, situé, dans la province de Constanline, à 80 lieues de la mer. Le territoire des grandes cultures, le Tell, commence à l’ouest, là où il finit à l’est, au degré qui marque la limite du Sahara. Le fait est qu’aux palmiers nains près, les environs d’Oran, quand nous y sommes arrivés, avaient beaucoup d’analogie avec le désert ; on n’y rencontrait qu’un figuier, et cet arbre, qui n’avait rien d’extraordinaire, a longtemps donné son nom à la première étape de notre armée.

Il y a là un contraste frappant avec les environs d’.Mger, qui sont parsemés de nombreuses maisons de campagne. Kn

effet, les Turcs possédaient paisiblement Alger, où la piraterie leur avait fait accumuler d’immenses richesses. Tous les habitants de cette ville avaient fini par se créer, aux environs, des retraites plus ou moins somptueuses où ils venaient passer les mois d’été. Du côté d’Oran, il en était tout • autrement. Les Espagnols étaient en possession de la ville ; ils s’y étaient retranchés avec prudence. Oran était entouré de belles murailles flanquées de plusieurs forts. L’un d’eux , Santa-Crux, était construit sur le sommet abrupt de la montagne qui domine la plage. Les autres forts défendaient la ville du côté de la terre. Tous ces forts se reliaient entr’eux par des chemins souterrains qui venaient aboutir à la citadelle construite dans la partie haute de la ville. Les ravins qui les séparaient, protégés par leurs canons, étaient remplis de petits jardins potagers, dont les légumes étaient la seule ressource des habitants. Hors de la portée du canon, on ne trouvait plus que champs incultes. C’était une vaste arène où les Arabes cherchaient de temps à autre à inquiéter les chrétiens et leur disputer le rivage qu’ils avaient osé envahir. Lorsque la poussière des cavaliers arabes commençait à les gêner, les Espagnols opéraient des sorties, faisaient des rhazias ; mais ces courses téméraires s'éxécutaient toujours entre le lever et le coucher du soleil. Aussi, à une certaine distance, les Arabes pouvaient se livrer aux travaux agricoles avec autant de sécurité que les jardiniers espagnols sous leurs remparts. La guerre a donc désolé depuis des siècles les environs d’Oran : mais au-delà de ces terres, si longtemps laissées en friche, nous verrons tout à l’heure qu’on rencontre des plaines magnifiques , qui ne le cèdent en rien aux plus riches contrées de l’ Algérie.

La côte, dans la province d’Oran, inclinant vers le sud, est complètement exposée aux vents de l’ouest, qui soufflent de Gibraltar avec impétuosité. La baie qui offre le meilleur refuge est celle d’Arzew. On aurait pu y construire un grand port où des flottes entières eussent trouvé abri ;

mais le territoire d’.\rzew était encore plus aride que celui d’Oran, sans qu’il y eût aucun moyeu d’y remédier. La plupart des puits n’y fournissaient qu’une eau saumâtre. Aussi tout le commerce maritime devait-il se concentrer sans partage sur Oran. Si la plage au-dessous de cette ville laissait beaucoup à désirer, à deux lieues à l’ouest, le promontoire de Mers-el-Kébir formait une excellente rade. Nous pouvions d’ailleurs profiter de tous les établissements espagnols. Nous avions très-peu à ajouter à leurs fortifications; leur vieux château, leur église, et bien d'autres monuments étaient encore debout.

La courte domination des Turcs avait très-peu changé l’aspect de la ville quand nous en avons pris possession. Us s’étaient plus particulièrement groupés sur le côté Est de la ville, qui était dominée par le Château-Neuf, résidence des beys, occupé aujourd’hui par le commandant militaire de la province. Ce palais est la seule habitation mauresque remarquable de la ville. Non loin de là, une assez belle nios- (juée avait été construite. Elle sert encore à la population indigène : mais de cette population, il n’est guère resté que les juifs. La population européenne, au contaire, s’est rapidement accrue, et de belles constructions se sont élevées de tous les côtés. Les négociants ont bâti dans le voisinage du port. La plupart des établissements publics ont été placés à l’entrée du ravin qui partage la ville. La poste, le tribunal, les écoles ont été groupés autour de l’église restaurée de Saint-Louis. Une large rue a été tracée au fond du ravin, aux abords de la préfecture et du théâtre. La rue en rampe, garnie de beaux arbres, qui montait au Château-Neuf, était appelée à devenir la plus commerçante; elle débouche maintenant sur une grande place et se prolonge jusqu’à l’extrémité du quartier des indigènes.

Les Européens se sont bientôt répandus hors des remparts, au faubourg de Karguentah. L’hôpital, le dépôt d’ouvriers et le quartier de cavalerie y ont été établis. C'est de ce

LA COLOîNISATiaN DANS LES PROVINCES. 187

côté que rayonnent toutes les roules qui desservent la province et vont aboutir à ses principales villes. Il n’y a du reste encore, entre chacune de ces villes, d’autres communications que des sentiers arabes, de sorte que la ville d’Oran se trouve à la fois le centre nécessaire de tout le commerce »

intérieur et extérieur de l’ouest.

Il a fallu percer dans le roc la route qui conduit à Mersel-Kébir. Néanmoins le hameau de Saint-André a pu se former sur son parcours. Derrière l’étroit promontoire s’étendent, sur les bords de la mer, les petites plaines de l’Eufra et des Andalouses.

Si l’insurrection de 1839 a dû retarder la colonisation africaine, ce devait être surtout dans la province d’Oran, qui se trouvait le foyer principal de la guerre. Aussi, en 1843, n’était-on encore parvenu qu’à fonder trois villages :

La Sénia, Sidi-Chami et Misserghin. Jusqu’alors il n’était guère arrivé dans celte province que des ouvriers espagnols; ces créations nouvelles tendirent à y attirer quelques éléments de population française.

Bientôt, l’administration civile, à l’instar de ce qui avait été fait dans la province d’Alger, conçut l’idée d’établir plusieurs zones de villages : elle se borna seulement à deux.

La première comprenait Ilaci-el-Djir, sur la route d’Arzew; Sidi-Marouf, entre le précédent et Sidi-Chami; la Sénia déjà formée ; un autre sur la roule d’Oran à Misserghin, s’il était possible, d’y trouver de l’eau ; Bou-Sfer et Aïn-el-Turk, dans la plaine des Andalouses.

La deuxième zone comprenait Sidi-Chami, le Figuier, sur la route de Mascara, Misserghin; Aïn-Beïda, entre les deux précédents, et les Andalouses, sur les ruines d’une ancienne ville fondée par les Maures chassés d’Espagne.

Une commission spéciale fut chargée de statuer sur l’emplacement définitif de ces nouveaux centres ; mais il était plus facile de faire des zones de villages sur la carte, que sur le territoire même des environs d’Oran : en dehors des trois

Digilized by Googte

centres déjà formés, le village de Valmy au camp du Figuier et celui d’Arcole à Haci-el-DJir, furent les seuls qui purent alors réellement entrer dans les cadres adoptés. Les colons de ces différents villages ont eu beaucoup de défrichements à faire et ont passé par de rudes épreuves comme ceux de la province d’Alger : ils n’ont point néanmoins perdu courage, et ont Oni par mettre une partie de leur territoire en culture. Ceux de la Sénia, les plus voisins d’Oran, approvisionnent maintenant de leurs légumes le marché de cette ville. Ils n’avaient pas d’eau à la surface du sol ; mais ils en ont trouvé à quelques mètres et ont pu l’élever en quantité suffisante, à l’aide de nombreuses norias. Misserghin, quoique plus éloigné, était dans une position beaucoup meilleure. Des sources assez abondantes pour faire tourner des moulins irriguent naturellement le territoire. L’administration en avait profité pour y créer une grande pépinière, qui, comme nous l’avons vu, a été abandonnée à l’établissement des orphelins de la province avec les bâtiments de la caserne des spahis. Le départ de la garnison a nui un peu- à la vente du vin : mais le débit des eaux n’en a que mieux profité à l’agriculture, qui, dès lors, a concentré tous les soins. Bientôt d’autres établissements d’éducation sont venus se grouper dans cette localité : ce sont autant de pépinières non moins précieuses à la colonie que celles auxquelles on avait d’abord songé.

Il avait été décidé, par ordonnance royale du 12 août 1845, qu’il serait fondé à Arzew une ville de 1,500 à 2,000 âmes, à quoi on arriverait par l’établissement de 300 familles ; 130 agricoles et 170 commerçantes. Mais une ordonnance royale ne suffisait pas pour attirer le commerce, pas plus que pour transformer la nature. Les malheureux colons, dirigés de ce côté, furent victimes de leur aveugle confiance : ils avaient cru obtenir une faveur ; ils n’avaient qu’été mis en position de se ruiner. Toutefois les salines des environs ont été une ressource pour le commerce. Un colon, pendant

quelques années, avait entrepris de fournir du poisson frais et salé à toute la contrée. La grande quantité d’alfa qui pousse sur la côte a aussi donné l’idée de faire de la sparterie.

L’autre extrémité de la baie d’.\rzew offrait plus de ressources pour la colonisation. Le site de Mostaganem est un des plus riants de la côte; malheureusement, en cet endroit, il n’y a pas de port de mer, ni possibilité d’en établir; la plage est peu profonde et complètement exposée aux vents de l’ouest. 11 y avait déjà, du temps des Turcs, une et même plusieurs bourgades arabes sur celte plage : au lieu de s’installer dans les vieilles maisons, pour ensuite les démolir et leur substituer des maisons françaises, on a eu l’heureuse idée de bâtir une nouvelle ville à côté de l’ancienne. Les constructions n’en sont que mieux ordonnées et plus régulières. Mostaganem a quelque chose de complet : on n’y rencontre pas, comme ailleurs, des ruines à côté de constructions à moitié achevées. La ville est traversée par un petit ruisseau, l’Aïn- Sefra; sur la partie droite appelée Matmore (groupe de silos), sont construits les casernes et l’hôpital. Les autres établissements publics, ainsi que la population civile, sont concentrés sur la partie gauche qui fait face à la mer. Au milieu d’une grande place, où est aligné l'IIôtel-de-Ville, s’élève une jolie église. A l’entrée de la ville, du même côté, se trouve un jardin public qui peut rivaliser avec nos plus délicieux jardins de France, tant les massifs de plantes exotiques qui y poussent en pleine terre sont snbslitués avec goût à nos arbrisseaux et à nos plantes du Nord. Le haras de la province n’est qu’à quelques pas de là, et donne du mouvement aux environs. C’est à l’autre extrémité, en dehors de fortifications, qu’est placée l’ancienne ville. Les indigènes n’étant pas troublés dans leurs quartiers y out conservé leurs maisons et les ont réparées avec soin : elles s’échelonnent de la partie basse du ravin profond qui partage la ville jusqu'aux sommets des escarpements les plus voisins de la mer. Les

eaux du ruisseau, tout en faisant marcher neuf moulins, irriguent de nombreux jardins. I.es propriétaires ont pu continuer à se les distribuer comme par le passe. Ils s’entendent entre eux pour toutes les dépenses de surveillance et d’entretien laissées à leur charge.

Toute la banlieue de Mostaganeni est couverte de jardins maraîchei-s et les cultures industrielles s’y sont facilement développées. La vallée des jardins qui se trouve dans le voisinage offre un sol mélangé de sable et de terre rouge particulièrement favorable à l’arborieulture. Aussi la pliqiart des liabilants de Moslaganem y ont-ils demandé des concessions. Ils ont fait de nombreuses jdanlations de vignes et de mûriers qui ont parfaitement réussi. Une nopalerie a été créée. Plus de 200 maisons de campagne ont été construites sur 3b0 concessions et des norias établies de toutes parts ont facilité, par dos irrigations, les cultures les plus variées. Ces exploitations ne devaient pas larder à former dans cette localité un centre important de population.

Le premier village créé de ce côté par les soins de l’administration, est celui de Mazagran, à i kilomètres de la ville, et, comme elle, eu face de la mer. Un fait d’armes glorieux s’était accompli là en février 1830. 122 soldats du 1" bataillon d’Afrique, commandés par le capitaine Lelièvre, s’y étaient défendus contre une nuée d’Arabes. Aujourd’hui, une colonne momimenlale pcr|iétuc le souvenir de celte héroïque défense : elle couronne, avec une élégante église, l’amphilhéàtre de frais jardins, au milieu duquel est construit le village. La qualité des terres y est excellente, et des eaux abondantes, qui descendent en cascades des collines, vont vivifier toutes les plantations. La [lojiulation de Mazagran se compose de colons venus des deux extrémités de la France, les uns des bords du Hbin, les autres des montagnes de l’Ariégc. Ce sont les meilleurs laboureurs des environs, et grâce à des récoltes presque toujours abondantes, l’aisance a pénétré dans leurs maisons.

Des militaires libérés ont aussi été installés, en i846, aux environs de Mostaganem, et y ont beaucoup mieux réussi que ceux que le maréchal Bugeaud avait installés à Fouka, dans la province 'd’Alger, tant il est vrai, comme le faisait remarquer M. de Tocqueville, que pour des essais de ce genre, le plus ou moins de succès dépendait beaucoup plus des bonnes conditions du sol, que de l’exacte discipline des ouvriers. On avait choisi pour les militaires libérés de .Mostaganem, d’excellentes terres à l’extrémité de la vallée des jardins. Ils ne tardèrent pas à en tirer un excellent parti. Un décret du 31 décembre 1850, donna au village des libérés le nom de Pélissier. On ré|)ara ainsi l’oubli que l’illustre général avait fait de le baptiser lorscpie, dix ans auparavant, il avait présidé à l’installation des colons.

Nous aurons, plus tard, occasion de parler de tous les autres villages qui rayonnent maintenant autour de Mostaganem.

Mascara , situé à 7 1 kilomètres au sud de celte dernière ville, est adossée au vei-sant méridional de la première chaîne de l’Atlas. Au-dessous s’étend la grande plaine d’L’ghris, qu’une autre chaîne de l’Atlas sépare des plateaux supérieurs. C’est dans la plaine d’Eghris qu’est le berceau d’.<\bd-el- Kader, et c’est dans une mosquée de Mascara qu’il a commencé ses prédications de guerre sainte. Nous sommes entrés à Mascara à la lueur d’un incendie qui a tout dévasté. Des maisons françaises se sont bientôt élevées sur ces ruines, et le génie militaire s’est empressé de tracer une nouvelle enceinte plus grande que l’ancienne. Un ravin qui borde l’ancien rempart est maintenant au centre de la nouvelle ville, et lui sert de promenade publique. La population de Mascara est prestjue entièrement composée de Français. Après la guerre, quelques Arabes étaient revenus, et étaient campés en dehors de la ville, dans des gourbis en broussailles. L’administration les a engagés à se conslruire des maisons plus solides et mieux alignées : elle a fait tracer de nouvelles

rues près la porte de Bab-.41i , où ils s’étaient plus particulièrement groupés ; et a donné des concessions à tous ceux qui ont consenti à bâtir. Ouatre à cinq mille sont maintenant plus ou moins bien logés dans les faubourgs de Mascara. Us n’ont dans la ville que la principale mos<juée, qui leur a été rendue sans difficulté. Les ebrétiens ont obtenu, pour l’exercice de leur culte, une petite mosquée située à l’écart. La mos(|uée où prêchait .\bd-el-Kader, sans être beaucoup plus grande, est plus monumentale, elle forme un dôme entouré d’une espèce de cloître d'architecture mauresque. On n’a pas poussé la condescendance jusqu’à restituer aux indigènes cette jolie mosquée ; dans la crainte de réveiller en eux le fanatisme musulman, on l’a transformée, avec ses galeries, en magasin à grains pour les approvisionnements de l’armée.

La population européenne de Mascara, dans l’origine exclusivement commerçante, s’est attachée au sol par des acquisitions rurales. .\njourd’hui presque tous les habitants de Mascara ont des propriétés dans les environs. Peu de localités sont placées dans d’aussi bonnes conditions agricoles. Les parties montagneuses sont favorables à la vigne. Les indigènes en avaient planté une assez grande quantité : les raisins qu’ils récoltaient étaient séchés avec soin et pouvaient rivaliser avec les meilleurs d'iispagne. Les colons français augmentent tous les jours ces plantations; non plus pour faire concurrence aux raisins de .Malaga, mais bien plutôt aux vins étrangers fabriqués à Cette. Ils fournissent déjà à leurs provinces plusieurs milliers de pièces de vin blanc qui commence à y aroir une certaine réputation et s’y vend plus cher que le vin de France.

D’un autre côté, la plaine d’Eghris s’ouvre pour de riches moissons. Celle plaine est une des plus fertiles de l’.\lgérie ; l’eau s’y trouve à un ou deux mètres du sol et y entretient la fraîcheur. Les tribus qui l'occupaient ont été détruites par la guerre ; d’autres tribus sont venues s’y installer. Il faut es- •

pérer que cette occupation provisoire ne sera pas transformée par eux en titre définitif, et que ce riche territoire pourra un jour être entièrement réservé à la colonisation. Toutefois, la part des Arabes commence à diminuer, ou du moins à devenir moins avantageuse ; l’administration a déjà donné un assez grand nombre de concessions aux marchands et aux employés de Mascara. Ils ne refoulent pas les Arabes ; mais retirent d’eux le loyer que valent des terres en pleine culture, qui n’ont besoin d’aucun défrichement. Mascara étant dans une position élevée, l’air y est très-sain et la température s’y rapproche beaucoup de celle de la France. Tout concourtdonc à en favoriser la colonisation. L’administration, en 1847, a établi deux colonies agricoles dans lus environs : Saint-Hippolyte, du côté de la montagne ; et Saint-André, à l’entrée de la plaine. Ces deux centres, dont le dernier est composé d’anciens militaires, ne forment guère, ensemble, qn’une population de 3 à 400 âmes ; et il y aurait place pour 20,000 colons, si l’on entourait la plaine d’Ëghris d’une ceinture de villages.

A l’autre extrémité de la province, à une trentaine de lieues d’Oran, se trouve Tlemcen. Cette ville était autrefois la capitale d’un royaume qui s’étendait sur toutes ces belles régions de l’ouest, objet de la perpétuelle convoitise des sultans du Maroc. La population de Tlemcen était au moins de 100,000 âmes ; ses anciennes murailles flanquées de tours présentent encore des ruines majestueuses sur une étendue de plusieurs kilomètres. En plusieurs endroits elles se relient à des fortifications romaines qui, quoique moins étendues, attestent encore une cité assez importante. Les Romains, qui savaient parfaitement choisir l’emplacement de leurs colonies, avaient dû s’empresser d’occuper une aussi bonne position. Tlemcen, adossé sur le versant nord de la chaîne de l’Atlas qui borde la région des hauts plateaux, est entouré de sources abondantes, s’échappant en cascades pour venir irriguer tout son territoire. Il

forme un grand amphithéâtre de verdure où les oliviers, les figuiers, les grenadiers, la vigne, les ormeaux et les trembles se confondent. Les jardins sont entrecoupés de chemins, au bord desquels serpentent en murmurant tous les petits ruisseaux sortis de la montagne. Nos compatriotes ont donné au massif principal le nom de bois de Boulc^ne ; c’est un hommage flatteur pour la promenade parisienne, car y multiplierait-on les lacs et les fontaines, qu’on ne parviendrait pas à lui procurer la fraîcheur et la luxuriante végétation des délicieux bosquets des environs de Tlemcen. L’air, du reste, à Tlemcen, est vif et pur : on est déjà à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Aussi, tout d’abord, un assez bon nombre d’Européens sont venus s’y établir à la suite de l’armée. La garnison s’y est élevée, pendant quelques années, à 15,000 hommes, et il en est résulté que les colons ont plus songé dans l’origine à ouvrir des cabarets, qu’à cultiver la terre. Aujourd’hui les cabarets se ferment et les cultures se développent. Encore novices en agriculture, les colons de Tlemcen ne savent pas tirer de leur riche territoire tous les produits dont il est susceptible. Toutefois, les oliviers qui les entourent ne peuvent manquer de faire leur fortune, dès qu’ils y donneront quelques soins. Le petit territoire de Tlemcen, à lui seul, en compte 63,000 qui ont les proportions d’arbres forestiers. La fabrication de l’huile est encore bien imparfaite ; néanmoins, à côté des moulins à farine, on commence à établir des huUeries que l’on fait aussi fonctionner avec des roues hydrauliques. En 1850, la fabrication de l’huile était évaluée à 15,000 hectolitres. Au prix moyen de 125 fr. l’hectolitre, le pays, pour une seule récolte, aurait donc été enrichi d’une somme de 1,875,000 fr. D’un autre côté, le commerce des laines y prend de jour en jour plus d’importance; la quantité vendue s’élève annuellement à environ 12,000 quintaux.

Au moment de la guerre presque toute la population de Tlemcen avait déserté la ville, qui n’était plus devenue

qu’une vaste ruine. Une partie de cette population est rentrée ; son chiffre s’élève maintenant à plus de 14,000 âmes. Les vieilles maisons se réparent autour des grandes mosquées que l’incendie a respectées et dont les minarets s’élèvent encore majestueusement au milieu de la ville. Elle est déjà sillonnée de larges rues françaises aboutissant à des places ornées de fontaines et de plantations.

Plusieurs centres de population ont été créés à quelques kilomètres et forment la ceinture du territoire civil. Le premier, appelé Bréa, a été commencé en 1847, près d’une ancienne ferme de l’administration militaire concédée à un officier. Aune demi-lieue à l’ouest de Tlemcen, on rencontre une vaste enceinte de murailles, sur le flanc de laquelle s’élève encore une haute tour. Un chroniqueur arabe raconte qu’à la fin du treizième siècle un sultan du Maroc, Youçof, voulant prendre Tlemcen, avait imaginé de lui opposer une ville aussi bien fortifiée, à laquelle il donna le nom d’El- Mançoiirab (la Triomphante). Au bout de huit ans les habitants de Tlemcen en étaient réduits à manger des chats, des rats, des cadavres même, et n’avaient plus que pour deux jours de vivres, lorsque Dieu, par une grâce toute singulière, leur accorda le soulagement de leurs maux. Le prince assiégeant étant mort, ses héritiers ne songèrent plus qu’à se disputer son trône et levèrent le siège. Un nouveau village a été établi près de l’ancien camp marocain et a pris le nom de Mançourah. Un autre, sous le nom d’Hennaya, a été placé un peu au-delà de Bréa, vers les plaines de la Tafna. Sur la route d’Oran on rencontre celui de Négrier, près duquel s’est accompli l’assassinat de l’Agha Abdallah, qui devait avoir un grand retentissement en France. Un cinquième village, non loin de Négrier, a été tracé sur les rives du Saf- Saf, dont il a pris le nom. Ce dernier village, comme celui de Mançourah, a été plus particulièrement peuplé de militaires libérés : une soixantaine y ont été installés. Avec une ration de vivres pendant trois mois, quelques matériaux

pour la conslruclion de leurs maisons, des corvées arabes pour le début de leurs cultures, l’aide volontaire et gratuite de leurs anciens camarades, ils ne pouvaient manquer de prospérer. Plusieurs ont été se marier en France, d’autres n’ont pas tardé à faire venir leurs familles.

11 faut espérer que de nombreux centres de population ne tarderont pas à s’échelonner dans toute cette riche portion de la province d’Oran. 11 y a, néanmoins, encore quelques obstacles à ce développement. C’est d’abord l’éloignement d’Oran et le mauvais état de la route qui y conduit : tellement qu’en hiver le transport des marchandises s’élève quelquefois à près de 200 fr. la tonne et qu’il faut plusieurs semaines pour l’effectuer. Un obstacle beaucoup plus sérieux est le voisinage du Maroc. L’empereur du Maroc est un puissant seigneur dans Fez, sa capitale, et dans toutes les villes fortifiées de son empire où il tient des garnisons : mais son autorité diminue en raison des distances ; elle devient tout à fait nulle dans le voisinage de l’Algérie. La frontière naturelle, l’ancienne frontière, est la Mlouia, qui fait vers l’ouest une courbe assez grande. Dans le traité que nous avons fait, en 1845, avec l’empereur du Maroc, nous sommes convenus d’une frontière peu éloignée de l’embouchure de la Mlouia ; mais dont la courbe est inverse à celle de la rivière. U en résulte que l’empire du Maroc s’étend maintenant sur un territoire qui ne reconnaît la suzeraineté de son sultan que pour se soustraire à notre domination; et ce territoire, que nous lui avons si gratuitement abandonné, devient le rendez-vous d’une foule de brigands. A chaque instant ils viennent piller les populations qui sont sous notre dépendance, et le seul moyen que nous ayons de les réprimer est de les pourchasser lorsque nous les prenons en flagrant délit. L’escadron de spahis, fixé près de notre poste de Lalla- Maghrnia, est toujours prêt à exécuter des rhazias quand il faut user de représailles. Mais cet état de brigandage réciproque, déjà intolérable pour les Arabes, est peu propre à

attirer nos colons de ce côté. Aussi, dans les environs, n’y a-t-il d’autres ouvriers européens que ceux qui exploitent les mines de Rouban.

Le poste de Lalla-Maghrnia a été créé en 1844, à treize lieues de Tlemcen, sur un. affluent de l’Oued-lsly, qui se jette elle-même, à quelques lieues de là, dans la Tafna. Lorsque le général de Lamcricière en faisait creuser les fondements, les fouilles mirent bientôt sur les traces d’une cité importante. Les richesses minérales du sol et la facilité des irrigations ne peuvent manquer d’y attirer la colonisation, lorsque la sécurité sera plus complète.

Ija Tafna forme, à l'ouest, la limite de la plaine fertile qui rayonne autour de Tlemcen, dont Tisser, à Test, complète l’encadrement : après sa jonction avec cette dernière rivière, elle va en droite ligne déboucher sur la mer, en face de Tîle de Rachgoun. Les traditions historiques placent là l’ancien port de Tlemcen, qui n’en est éloigné que d’une douzaine de lieues. Les conditions nautiques de ces parages ne permettraient pas d’y créer un grand établissement maritime, mais on pourrait les rendre abordables aux navires marchands, et alors on aurait vaincu la première des difficultés qui s’opposent au développement de la colonisation autour deTlemcen. Quant à la sécurité, elle ne sera bien garantie que par une modification politique. 11 est probable que l’empire du Maroc n’aura pas une plus longue existence que l’empire ottoman, et que tôt ou tard il entrera, comme l’Algérie, dans le mouvement de la civilisation européenne. Son territoire, au temps des Romains, ne faisait pas partie des provinces africaines. La Mauritanie tingitane se rattachait à l’Espagne. Plus tard, lors de l’invasion arabe, ces liens se fortifièrent encore. Serait-ce aujourd’hui un motif de donner le Maroc en partage à l’Espagne? Malgré le trésor que l’empereur Abd-el-Rhaman prend soin, chaque année, de grossir, et qui dépasse de beaucoup celui de l’ancien dey d’Alger, le cadeau, il faut bien le remarquer, ne serait pas des plus avan-

tageux pour le moment; comme toutes les concessions en Afrique, il commencerait par être très-onéreux avant d’être profitable. L’Espagne serait-elle bien avancée d’encaisser 200 et même 500 millions pour avoir à dépenser, comme nous, peut-être plus d’un milliard? Il>est bien évident que si elle absorbait là ses ressources, elle en aurait d’autant moins pour relever ses anciennes colonies, d'un bien plus vif intérêt pour sa prospérité. La possession de l’Algérie rendrait pour nous la tâcbe moins difficile et moins dispendieuse. En tout cas, la France serait plus disposée à se mettre en frais pour entreprendre, au profit de la civilisation, une ceuvre qui ne serait que le complément de celle qu’elle a déjà commencée. D’un autre côté, comme elle n’est pas en possession de la rive opposée du détroit de Gibraltar, les puissances européennes n’auraient pas à craindre qu’elle eût jamais, en cet endroit, des prétentions semblables à celles du Grand-Seigneur sur le Bosphore. Quoi qu’il en soit, il est bien évident que lorsque l’beure du sultan de Magreb aura sonné, nous devrons, pour le moins, reprendre la frontière naturelle de la Mlouia, et étendre notre domination sur la région du Tafilelt «pii conduit aux oasis du Touat, route directe du Sénégal. Dans cette prévision, Tlemcen est pour nous un centre dont nous ne saurions trop accroître l’importance, et l’on conçoit que le maréchal Pélissier ail eu autrefois la pensée d'y transporter le siège de la division militaire d’Oran, en attendant qu’il y ait lieu d’en faire la capitale d’une nouvelle province.

En attendant que les circonstances nous appellent à occuper sur les côtes du Maroc une position plus avantageuse, le port de Nemours, créé à la fin de 1846, à 40 lieues d’Oran, offre un débouché pour toute la frontière. Cet endroit s’appelait autrefois Djemàa-Ghazouat (l’assemblée des prises ou des pirates). I..e nouveau nom n'a point éloigné les indigènes : ils affluent au marché qui se lient tous les jours à la porte de la ville. Les négociants français qui, d’abord, ne s’étaient

installés que dans des baraques, commencent à se construire des maisons en moellons et en pierres de taille, et cherchent même à devenir propriétaires dans les environs. C’est à quelques lieues de là, sur notre territoire, qu’est située la petite ville arabe de Nedrqma, dont le marché est aussi très-fréquenté par les Marocains.

La ligne des postes avancés, dans la province d’Oran, commence à Sebdou (lisière). Ce poste , occupé dès 1844 et bâti sur l’emplacement d’un ancien fort d’Abd-el-Kader, n'est qu’à 9 lieues de Tlemcen. Sur la limite des hauts plateaux, il est à une élévation de 958 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les sources nombreuses qui s’échappent autour de sa redoute accusent une nappe d’eau considérable : tout porte à croire que la fertilité du sol, aussi bien que l’importance du commerce avec les Arabes, attireront la colonisation en cet endroit aussitôt que la frontière du Maroc aura été reculée.

Le poste de Daya (la mare) a été également établi à l’entrée des hauts plateaux, à une quarantaine de lieues au sud d’Oran. Son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de 1273 mètres. Les eaux y sont d'excellente qualité. Il y a dans les environs de beaux pâturages, et de grandes forêts qui, lorsqu’elles seront exploitées, seront pour les colons un élément de prospérité.

Saïda (l’heureuse), au sud de Mascara, n’en est éloigné que de 15 lieues. Le territoire de ce poste est très-fertile ; les irrigations y sont faciles ; on y trouve de la pierre à bâtir, des bois de construction : toutes les conditions favorables aux exploitations agricoles y sont réunies. Aussi l’agriculture est-elle la principale occupation des colons : anciens militaires, travailleurs actifs et intelligents, tous sont à l’aise. Ils ne possèdent cependant qu’une dizaine d’hectares en moyenne; mais la plupart ont une ou deux voitures, et jusqu’à six paires de bœufs, avec lesquels ils vont à Mascara vendre le superflu de leur récolte. Le génie a fait planter

huit avenues autour du fort de Saïda et deux promenades intérieures. Au milieu de la place s’élève une belle fontaine à quatre jets. Les eaux fournies par deux cours d’eau, aménagées avec soin, suffisent à tous les besoins du poste et irriguent tous les jardins. La population civile groupée à Saïda était de 326 âmes en 1857. Les défrichements s’étendaient sur 451 hectares; les plantations privées comprenaient 3,800 arbres; il y avait 31 maisons, quelques-unes avec écuries, hangars ou étables; il y avait de plus une scierie et deux moulins : le tout évalué à la somme de 208,350 fr. Enfin, la récolte avait donné 2,000 quintaux de froment, 1,100 d’orge, 420 de pommes de terre, indépendamment du produit de 4 hectares de légumes consommés dans la localité.

Au sud-est de Saïda sc trouve Geryville, El Biod, notre poste le plus avancé de la province d’Oran : à une distance d’environ 80 lieues, il est à 1360 mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous n’y sommes établis que depuis le 21 mai 1853. A celte époque, il fallait une colonne pour parcourir le pays ; les tribus qui en dépendent, à peine soumises alors, étaient toujours portées, au moindre prétexte, à profiter de leur mobilité pour s’enfoncer dans le Sahara et venir, de là, inquiéter le Tell. Aujourd’hui, leur soumission est absolue; leurs rapports avec nous sont excellents; leurs contingents montent à cheval et prennent les armes, au premier signal, pour combattre tout ennemi, à quelque distance qu’il se trouve : l'impôt est quadruplé par suite d’un recensement plus fidèle et plus exact.

Tiaret (la station), à une trentaine de lieues à l’est de Mascara, dont il dépend, se trouve à peu près à la même distance d’Orléansville, qui appartient à la province d’Alger. Tiaret peut être considéré comme le port du Sahara algérien; les caravanes du sud viennent y faire des approvisionnements. Un marché se tient dans les murs de la place, le lundi de chaque semaine. Il y vient jusqu’à 10,000 .Arabes.

On y vend des tapis, des djelals, des haicks, des œufs et des plumes d’autruches, des objets de sellerie et de bijouterie, des cuirs tannés ; on y amène aussi les chevaux. Toutefois les laines, les céréales et les troupeaux de moutons occupent le premier rang dans les affaires qui s’y traitent. Onze mille quintaux de laine ont été expédiés, en 18b6, du marché de Tiaret vers les ports d’Alger, de Mostaganem et d’Oran, au prix de 100 fr. Beaucoup de moutons s’achètent pour la France et l’Espagne. On estimait à 350,000 le nombre de ces bêtes (pii, dans le cours de 1853, avaient été achetées. Depuis que l’importation, en France, n’est plus soumise à aucuns droits, le prix en a plus que doublé. Ce nouveau commerce contribuera puissamment à augmenter la richesse du pays, et aura pour effet l’amélioration des laines et des animaux de races ovines. Par suite des nombreuses demandes qui leur sont faites par nous, les Arabes auront intérêt à ne conserver que les béliers de choix. En ouvrant de bonnes routes vers Orléansville, on pourra augmenter encore celte prospérité commerciale. Les Européens affluent déjà à Tiaret. Un grand fondouk, renfermant 60 boutiques et 60 magasins, y a été construit par une société d’habitants français et indigènes. On y trouve également des bains maures et des bains français. En 1857, le nombre des nouvelles maisons construites à Tiaret était de 62 : indépendamment de ces habitations et de leurs dépendances, on comptait, dans les environs, 34 fermes, un moulin à vent, 3 moulins à eau et une distillerie pour le sorgho. La valeur de toutes ces constructions s’élevait à 588,450 fr. La population européenne, qui s’élève à 588 âmes, se compose d’anciens militaires et d’ouvriers d’art, poussés dans ces localités lointaines par leur caractère aventureux. A Tiaret, les colons ont besoin les uns des autres : les boulangers et les débitants se font presque toujours payer en main-d’œuvre les denrées qu’ils délivrent ; les ouvriers eux-mêmes s’associent pour se construire des habitation.s. Il y a là les éléments

d’une population coloniale énergique. Beaucoup de colons se sont déjà mis à la culture et demandent des concessions. Un territoire de 4,517 hectares a été, en 1853, consacré à la colonisation ; il doit y être ajouté 15,000 hectares. Depuis la fondation du poste, l’administration on a entrepris de boiser l’Oued qui prend naissance sous ses murs; 10,000 pieds d’arbres, quelle est parvenue à élever, offrent déjà, pendant l’été, de grandes masses d’ombre. A l’abri de ces arbres, 50,000 plants d’essences forestières et fruitières, ont parfaitement repris, et permettront de reboiser toutes les parties irrigables du territoire. Les plantations privées font de rapides progrès ; on compte déjà 8,000 arbres fruitiers et forestiers dans la banlieue, 4,500 dans la smala des spahis, et 600 dans la ferme de Tagdemt. Tiaret possède en outre un vignoble de 22 hectares, dont la majeure partie est composée de plants des meilleurs crus de France.

Ammi-.Moussa , nouveau poste magasin , entre Tiaret , Orléansville et Mostaganem, renferme un noyau de population européenne qui, jusqu’ici, s’est peu occupée de culture. Néanmoins le sol est bon et n’a besoin d’aucuns défrichements. L’eau de l’Oued-Riou suffirait pour l’arrosement de tous les jardins que l’on voudrait créer. Les coteaux environnants conviendraient parfaitement à la vigne. A quelques kilomètres, on rencontre beaucoup d’oliviers sauvages. Les forêts du pays, outre le bois, pourraient fournir de la résine, du goudron et de la térébenthine. On trouve sur les lieux de la pierre de taille, du plâtre, de la chaux et du sable.

Nos trois provinces algériennes n’ont au sud d’autres limites que le désert ; leurs capitales dominent de ce côté un territoire de 200 lieues d’étendue. Il y a donc un intérêt stratégique comme un intérêt commercial à ce que quelques centres importants de population leur servent d’étapes pour pénétrer dans l’intérieur. Au sud d'Oran, nous ne pouvions nous borner au petit poste de Daya, et laisser un grand vide

au milieu de la province, entre TIemcen et Mascara : on le combla, en janvier 1 849, par la fondation de Sidi-bel-Abbès, à 20 lieues d’Oran, sur les bords de la Mekeri-a.

Abd-el-Kader campait souvent auprès du marabout de Sidi-bel-Abbès ; il n’y avait d’autre arbre qu’un beau blanc de Hollande ; quelques marécages fournissaient une pâture à ses chevaux. Aujourd’hui Sidi-bel-Abbès est une ville bien bâtie, peuplée de 3,500 Européens, outre sa garnison de 2 à 3,000 hommes. Les terres des environs ont été distribuées par petits lots à un grand nombre d’Espagnols venus d’Oran ; ils les ont défoncées, ils y ont pratiqué des irrigations et en ont fait de fertiles jardins au milieu desquels ils ont élevé des maisons.

De son côté, l’administration n’a pas négligé de faire des plantations ; la ville est entourée de boulevards et de chemins déjà abrités par une fraîche verdure. Les marais ont été comblés, l’un d’eux converti en jardin public. Ce jardin est un prodige de végétation : les arbres semblent avoir le double de leur âge. En6n, en quelques mois, il s’est opéré à Sidi-bel-.\bbès une métamorphose complète qui ravit tous ceux qui ont passé là du temps d’ Abd-el-Kader, et prouve parfaitement que, si l’Afrique a un aspect aride, ce n’est pas la faute du sol, mais des Vandales et des Arabes, leurs dignes successeurs qui, depuis plus d’un millier d’années, y exercent des ravages.

Les marécages, qui s’étaient formés aux environs de Sidibel-Abbès, venaient uniquement du mauvais système d’irrigation des Arabes établis sur les rives de la Mekerra et du défaut d’entretien des canaux qu’ils avaient pratiqués. L’administration s’est occupée sans relâche du remaniement complet de ces irrigations. Des prises d’eau en maçonnerie ont été substituées aux anciens barrages en fascines, qui étaient tournés et afifouillés tous les ans. Puis des canaux de plusieurs kilomètres de longueur ont été creusés dans toutes les directions ; on les a munis de pertuis régulateurs , qui permettent

une bonne distribution des eaux dans les jardins ; on y a ménagé en outre des chutes de 7 à 9 mèli-es, qui peuvent être utilisées pour des usines.

Tandis que la plupart des autres postes militaires avaient été circonscrits dans d’étroites limites, on a donné immédiatement à Sidi-bel-Abbès unebanlieue agricole de 16,000 hecteres. Les jardiniers espagnols ont été bientôt suivis d’une foule de colons plus importants, qui n'ont pas tardé à mettre en valeur ce riche territoire.

Pour faciliter le développement de la population agricole plusieurs villages ont été formés dans les environs. Les trois principaux ont comme chef-lieu des saints arabes pour patrons. Sidi-Brahim, sur la route d’Oran, a une population d’origine française : les colons bons cultivateurs y ont assez bien prospéré. Sidi-Lahssen, sur la route de Tlemcen, a été peuplé d’Allemands ; quoique arrivés sans ressources, ils sont parvenus à se construire de petites maisons. Sidi-Khaled a été peuplé à la fois d’ .Allemands et d’Espag'nols ; ces derniers, plus sobres et sachant tirer bon parti des irrigations, ont généralement mieux réussi. Les autres centres de population créés autour de Sidi-bel-Abbès, le Rocher, les Trembles et Frouda, ne méritent pas encore le nom de villages ; ils ne se composent que de deux ou trois maisons.

La rivière de la Mekerra, après avoir franchi l’Atlas à travers une vallée étroite, perd son nom, et sous celui de Sig, débouche entre deux rochers dans la vaste plaine, que le général de Lamoricière trouvait trop insalubre pour des colons européens et proposait de réserver presque entièrement aux .Arabes. .Avant qu’il fût question de Sidi-bel-Abbès, dès l’année 1843, l’administration militaire avait eu néanmoins l’idée d’établir un barrage sur le Sig et de fonder là un nouveau village, sous le nom de Saint-Denis. Une portion du territoire fut bientôt partagée en petits lots. Malgré les fièvres qui sévissaient, les colons se mirent à l’œuvre avec courage, et en quelques années opérèrent des merveilles. Ce village,

formé pour 50 feux, compte maintenant 2,500 âmes. On y cultive le coton, le tabac, les légumes de toute espèce; les cultures industrielles s’étendent sur une superficie de 500 hectares ; les jardins sont déjà en si bon état, qu’ils ne se vendent pas moins de 2,000 fr. l’hectare. Le mûrier y réussit admirablement : il n’est pas rare d’y voir cet arbre donner, après trois ans de plantation, 50 à 00 kilogratnmes de feuilles, et des jets annuels de 4 et 5 mètres de longueur. Les arbres fruitiers sont, avec les mûriers, les essences auxquelles les colons donnent la préférence. Une quadruple ceinture de beaux mûriers, arrosés journellement par des eaux courantes, encadre Saint-Denis du Sig extérieurement et offre aux promeneurs un abri assuré contre les ardeurs du soleil. A l’intérieur, les rues sont également plantées, soit de mûriers, soit de platanes ou de trembles. Cette localité où ne croissaient, il y a quelques années, que des chardons et des jujubiers sauvages, offre aujourd'hui l’aspect d’une charmante oasis. Sans qu’on s’en doutât d’abord, une ville y avait été fondée : aussi le territoire des colons, qui ne comprenait que 3,000 hectares, a-t-il été porté à 8,184.

La plaine.de Cierat, à l’entrée de laquelle se trouve Saint- Denis du Sig, se prolonge le long de l’Atlas et s’étend presque jusqu’à la mer; elle n’en est séparée que par le massif sur lequel Mostaganem est adossée! les dunes qui, de cette dernière ville, vont joindre le promontoire d’.\rzevv. Sur une longueur de 50 kilomètres et une largeur de 22, elle comprend 85,800 hectares ou 53 lieues carrées. Cette plaine est, pour la province d’Oran, ce qu’est la .Mitidja pour celle d’Alger; et si elle est un peu moins spacieuse, elle se présente dans des conditions agricoles encore meilleures. La couche végétale, d'une grande épaisseur, y est formée par des terres argilo-calcaires. Ces terres, très-mobiles et légèrement saturées de sel, conviennent éminemment aux plantations de coton : elles n’ont besoin d’aucun défrichement, l’on peut partout y promener la charrue : elles sont, de plus, en grande partie

irrigables. A cinq ou six lieues plus loin que le Sigune autre rivière, rOued-el-llammam, s’échappe des chaînes de l’Atlas, que l’on traverse pour aller à Mascara. Comme la Mekcrra, elle change de, nom à son entrée dans la plaine et conserve le nom d’Hahra jusqu’à son confluent avec le Sig, où l’une et l’autre se trouvent confondues sous le nouveau nom de la Macta. M. Ville, ingénieur en chef des mines, estime qu’elles reçoivent ensemble 4,600 millions de mètres cubes par an, correspondant à un débit journalier de 145 mètres par seconde. En sacrifiant la moitié pour l’évaporation, il resterait 75 mètres pour l’irrigation. M. Ville ayant calculé que le bassin supérieur de l’Habra était le double de celui du Sig, donne au premier cours d’eau un débit de 48 mètres cubes par seconde et au second un débit de 24. Mais les crues d’hiver apportent de très-grandes variations dans ce régime. Tandis que dans la saison pluvieuse le débit des deux rivières monte à 124 mètres, il tombe en été à 3 mètres et même moins. Quoi qu’il en soit, comme les eaux se maintiennent abondantes au commencement de l’été, alors que les plantations réclament le plus d’irrigations, on conçoit quelle immense étendue elles pourront.vivifler aussitôt qu’on aura établi sur l’ilabra un barrage plus élevé que celui du Sig. Ce n’est pas tout. La Macta, à trois lieues environ de la mer, n’a plus avec elle qu’une très-faible différence de niveau ; une barre se forme à son embouchure, et quand le vent souffle du Nord, les eaux refluent et débordent de tous les côtés : de là 8 à 10,000 hectares de marais. Les miasmes pestilentiels qu’ils répandaient au loin avaient, tout d’abord, beaucoup inquiété. Pour les dessécher on avait proposé une foule de systèmes, la réunion des deux rivières en une, avec une pente mieux ménagée, un fossé circulaire et des remblais pour arrêter les eaux aflluentes, des moulins à vent pour l’épuisement des eaux : on n’avait pas songé au plus simple de tous, que l’expérience a révélé, l’irrigation des terres. En détournant et en absorbant l’eau, l’irrigation

tarit dans leurs sources les marais, puisque ce n’est point sur place qu’ils s’alimentent. Déjà l’effet en est très-sensible au Sig; l’état sanitaire, déplorable au début, est aujourd’hui excellent. Ainsi l’irrigation, en décuplant la valeur d’une partie des terres, a, en outre, pour résultat, d’en restituer une autre à la culture.

Cette riche plaine de l’Habra, laissée en arrière dans tous les projets de colonisation, commence à attirer l’attention des colons; si bien qu’on a pu faire, en quelques endroits, des essais de vente par adjudication publique. Dans d’aussi bonnes conditions, ces terres ne pouvaient manquer d’acquéreurs. Tandis que dans la Mitidja les terres mises également en adjudication ne s’étaient guère vendues au-dessus de 50 fr. l’hectare, les terres de l’Habra, dans l’adjudication du 1" octobre 1856, ont été aliénées au prix moyen de 140 fr.; et même les indigènes, plus en état de les apprécier, les ont payées 254 fr. l’hectare en moyenne. Dans une seconde adjudication, le prix moyen des terres a été de 172 fr. ; la moitié a été acquise par des capitalistes venus de France. *

Malgré tout, l’administration n’en continue pas moins à former des villages de concessionnaires. Nous y reviendrons plus tard, en parlant des derniers développements de la colonisation. Constatons seulement ici que les progrès les plus importants ne se manifestent pas toujours là où l’administration se met le plus en frais, là où elle applique tous ses soms. Tandis qu’elle élabore péniblement ses plans et qu’elle se donne beaucoup d’embarras pour fonder de nouveaux centres de population sur les routes qu’elle a tracées ; d’intrépides ouvriers pénètrent dans l’intérieur et se mettent à l’œuvre, sans autre protection que celle des forts qui assurent leur sécurité ; d’autres font surgir des villes au milieu des plaines où elle hésitait de jeter des jalons et les assainissent par leurs travaux. Ne serait-il pas beaucoup plus simple

de commencer par encourager tous ces efforts avant de provoquer d’autres essais qui, en éparpillant les forces, ne font souvent que diminuer les résultats?

LA PBOVINCE DE CONSTAKTINE

Les chaînes de l’Atlas partagent la province de Constantine comme les autres en plusieurs régions; mais, tandis que dans la province de l’ouest les hauts plateaux ne commencent que sur la ligne de nos postes avancés , ils se trouvent dans la province de l’est, au centre même de nos établissements. Une grande partie du littoral, dans cette dernière province , est occupée par les montagnes de la Kabylie dont les pentes rapides vont plonger dans la mer. Ce n’est guère qu’à partir de Bône que la plage offre des plaines de quelque étendue. Constantine , la capitale de la province, à 644 mètres au-dessus du niveau de la mer, adossée au premier pâté montagneux, est placée au principal débouché des hautes plaines. Ces plaines, en se développant vers l’ouest, vont toujours en s’élevant : déjà à Sétif elles atteignent 1,100 mètres d’altitude. Les plateaux du sud sont un peu moins élevés; üathna, qui se trouve à leur extrémité, n’est qu’à 1,021 mètres de hauteur. Cette ville est cependant près de la ligne du partage des eaux , de là les plaines échelonnées sur les versants méridionaux vont toujours en inclinant jusqu’à Biskara, notre premier poste du Sahara.

Digilized by CoogI

A part la portion dont Bône est le débouché, le grand territoire offert à la colonisation , dans la province de Gonstantine, est donc dans des conditions bien dilTércnles de celui des autres provinces. 11 commence à 25 lieues de la mer et en est séparé par des montagnes d’un difficile accès, garnies d’une population indigène très-compacte. La salubrité de ce territoire élevé ne laisse rien à désirer; sa température, souvent un peu froide, convient aux colons européens, mais le rend moins propre aux cultures industrielles; du reste, les sources qu’on y trouve de tous côtés, suffisantes i>our le jardinage, ne pourraient irriguer des champs entiers : c’est un pays de grandes cultures où les céréales réussissent à merveille. On ne rencontre pas là, comme dans les autres parties de l’Algérie, d’immenses étendues couvertes de broussailles et de palmiers nains : les terres n’y demandent aucun défrichement. Les colonies romaines s’élaient particulièrement développées dans la province de Constantine. L’invasion arabe ne les y a pas plus respectées qu’ailleurs, partout on n’y rencontre que des ruines; mais au moins les Arabes ont-ils continué à cultiver les terres, et les tribus nomades elles-mêmes ne les abandonnent en hiver qu’après les avoir ensemencées, pour retourner l’été en faire la récolte. D’un autre côté, si les cultures des Arabes ont empêché les friches d’envahir la province de Constantine, elles y ont augmenté le déboisement : toutes les plaines occupées par eux sont complètement dégarnies de végétation. A notre arrivée, il ne restait plus qu’un arbre sur la route de Constantine à Sétif, et au delà on n’en voyait pas trace entre la Kabylie et les crêtes supérieures de l’Atlas. Le défaut de bois, dans des plaines d’un difficile accès, n’était pas, à coup sûr, un des moindres obstacles au développement de la colonisation.

Le premier soin, après l’occupation de Constantine, devait être d’assurer à cette ville une communication facile avec la mer. Le port de Bône offrait un assez bon mouillage : mais il était à une <]uarantaine de lieues ; tandis qu’en droite ligne

iniAPITRE IV.

11 y a moins de vingt lieues de Constantine à la mer. La plage la plus rapprochée est le golfe de Stora, entre le cap de Fer et le cap Boudjaroun, les deux promontoires les plus avancés au nord de notre côte africaine. A coté de l’embouchure du Saf-Saf, les mamelons du littoral s’y entrouvrent comme pour laisser voir la vallée au milieu de laquelle circule cette petite rivière. C’est là que les Romains avaient constniit Russicada. Les ruines qui jonchaient le sol attestaient l’importance de cette cité.

On eut l’idée, en 1838, de la relever sous le nom de Philippeville et d’en faire le port de Constantine. Une route fut aussitôt tracée à travers une petite vallée jusqu’aux hauteurs d’El-Kantours, et de là rejoignit l’Oued-Rummel au bas de Constantine. Sous l’auguste patronage du roi des Français, la nouvelle ville ne tarda point à se développer : déjà, en 1841, on y comptait, à défaut d’.\rabes, 4 à 5,000 Européens. Sa rue royale, aujourd’hui impériale, est bordée de maisons à arcades. De chaque côté d’autres constructions s’élèvent en amphithéâtre ; à gauche, au milieu du mamelon, les grands bâtiments du génie, l’hôpital, la caserne et, un peu plus bas, l’église; à droite le théâtre, les écoles et la mosquée dont le minaret domine tous les autres édifices. L’ancienne ville romaine s’élevait de ce côté : à chaque nouvelle construction on en heurte les vestiges; le collège communal est bâti sur le foyer de son théâtre; un peu plus loin, on a découvert dc>s mosaïques de bains avec des figures de femmes, de chevaux et de bétes féroces. On trouve sur les hauteurs les citernes qu’avaient construites les Romains; elles ont 15 mètres de long, sur autant de profondeur et 8 mètres de largeur, et peuvent alimenter la ville pendant huit mois : on n’a eu que la peine de les curer, elles s’étaient parfaitement conservées à travers les siècles. Le dernier tremblement de terre, qui a jeté bas le clocher de l’église de Philippeville, qui, là comme ailleurs, a démoli tant de maisons modernes, n’a occasionné aucun nouveau dom-

mage à tous ces restes de constructions romaines. Nous devons donc plutôt en être humiliés pour le passé, que découragés pour l’avenir.

Les environs de Philippeville, qui n’étaient à notre arrivée que des marécages pestilentiels, se sont bientôt garnis de plantations et de jardins. Une pépinière de 26 hectares y a été établie par le gouvernement. Le territoire était assez restreint pour la population , on n’a pu y faire que de trèspetites concessions de terres; néanmoins, grâce à des irrigations bien ménagées, les cultures industrielles ont pu s’y développer.

Deux centres de population ont été fondés, à quelques kilomètres de la ville, sous le nom de Damrémont et de Valée; ce dernier, situé sur un coteau, est aujourd’hui en pleine prospérité. On avait commencé par en échelonner plusieurs sur la route de Coustantine ; mais les colons, trouvant plus de profit à s’occuper des voyageurs, y ont longtemps négligé l’agriculture ; ils avaient d’ailleurs trop peu de terres pour pouvoir s’y livrer d’une manière sérieuse. Saint-Antoine, le plus rapproché de Philippeville, avait ouvert quelques guinguettes et des bastringues. Saint-Charles avait pour ressource la poste aux chevaux ; El-Arrouch, à moitié du chemin, était un petit poste militaire : on y avait détaché une ou deux compagnies d’infanterie et établi un hôpital. Dans la vallée du Sinendou, était aussi un ancien camp, formé lors de la seconde expédition de Constantine : on y avait établi quelques colons auprès d’un relais de poste. Entre ces deux camps un autre relais et deux ou trois auberges se trouvaient à El- Kantours.

La route de Philippeville à Constantine est la plus fréquentée de l’Algérie, celle dont le roulage est le plus important. Alger, il est vrai, a un mouvement commercial bien supérieur à Constantine, mais à Alger comme à Oran ce mouvement s’arrête en grande partie dans les murs de la ville et ne les franchit que pour rayonner en tous sens par

des routes différentes. Philippeville, au contraire, est surtout une ville de transit et presque tout son commerce vient aboutir à Constantine, le grand entrepôt de la province, où tous les intérêts viennent converger.

Malheureusement Philippeville est le plus mauvais port de mer qu’on ait pu choisir pour Constantine. Les moindres bâtiments de commerce ne peuvent même aborder sur sa plage sablonneuse ; ils sont obligés d’aller relâcher devant l’anse de Stora, à une distance de quatre kilomètres. Quand il fait beau temps, des chaloupes vont prendre en rade les voyageurs et les marchandises et les amènent en face de la grande rue. 11 y a en cet endroit, à quelques pas dans le sable de la mer, un escalier en charpente du genre de ceux qui, à Paris, sont aux abords des bains de Seine. Les voyageurs peuvent y monter, chacun à leur tour, et arriver ainsi, de pied sec, sur la voie publique. Un tel échafaudage ne peut convenir au débarquement de toutes les marchandises, la plupart sont déposées à Stora : c’est là aussi que sont obligés de descendre les voyageurs, le jour comme la nuit, pour peu que les vagues se fassent sentir. 11 n’y a place à Stora que pour les agents indispensables du service du port et quatre ou cinq cabarets. Les rochers qui bordent la mer sont très-escarpés, et l’on a eu de la peine à y adosse^ quelques maisons, le long du chemin étroit qui conduit à Philippeville. D’un autre côté, le port de Stora lui-même n’est pas abordable tous les jours ; il ne l’est guère, dans toute l’année, qu’un jour sur quatre. Les paquebots sont souvent obligés de passer outre et d’aller à Bougie ou à Bône : alors le courrier de Constantine est obligé d’interrompre son service. On conçoit de quelle gêne sont ces accidents pour le commerce et pour toute la correspondance administrative.

On aurait pu, dès le principe, éviter tous ces inconvénients si l’on s’était souvenu du port de Collo. Ce port est situé à une dizaine de lieues de Philippeville, du côté d’Alger, contre un promontoire qui s’avance à l’Est du cap Boudja-

LA COLOMSATIOrS DANS LES PROVINCES.

roun. Ce port, au dire des marins, est peut-être le meilleur de toute la côte ; il ne se présente guère que quatre ou cinq jours dans l’année où l’on ne puisse l’aborder. Le promontoire de Collo est à pic sur la mer, au milieu de laquelle il se prolonge en aiguille sur une assez grande distance; toutefois, à l’endroit du port, une large coupure dans le rocher donne accès sur le revers opposé. Un autre promontoire plus à l’ouest forme un petit golfe, en deçà du cap Houdjaroun, mais moins bien abrité que le port de Collo. La mer s’avance entre ces deux promontoires et présente un bassin carré de près d’un kilomètre, qui vient aboutir à une plage en pente douce, au-dessous d’un large ravin. Des ruines attestent que les Romains avaient bâti en cet endroit une ville importante. Un magnifique sarcophage en marbre, que l’on trouve encore sur le sol et dont les sujets de sculpture sont empruntés au Nouveau-Testament, prouve même que cette cité romaine était devenue chrétienne. A la fin du treizième siècle le port de Collo était un des principaux débouchés de Constantine et particulièrement fréquenté par les Génois. Dès le règne de Charles IX, la Compagnie du Bastion de France y possédait un comptoir, dont les principaux articles de commerce étaient les cuirs et la cire. En 1741 il fut mis au nombre des établissements concédés à la Compagnie royale d’Afrique, qui avait été constituée dans le cours de cette même année. La nouvelle Compagnie fut bientôt obligée de l’abandonner. Mais un document inédit, daté de 1767 et intitulé : Obligations du gouverneur de la Calle, des agents de Bône et du Collo et des officiers employés au service de la Compagnie royale (T Afrique, montre que le comptoir de Collo avait été rétabli d’après le désir exprimé par les habitants et par le bey de Constantine, qui y étaient grandement intéressés.

Les indigènes de Collo sont de race kabyle. Leur petite ville, qui peut contenir environ un millier d’habitants, est entourée de jardins. Une mosquée s’élève près du port; tout

Dkjiii?:-^ CoOgIf

à côté se trouve un puits qui, quoique au bord de la mer, renferme de l’eau extrêmement douce cl suffit, avec les sources du voisinage, aux besoins des indigènes. Le dernier tremblement de terre a beaucoup compromis leur petite cité. Un grand nombre de maisons se sont écroulées et leurs pauvres propriétaires n’ont pas eu les moyens de les relever. Ouelques-uns sont allés se réfugier sous les ruines romaines restées intactes : ils attendent là les nouveaux chrétiens, qui sont maintenant leur seul espoir.

A deux kilomètres de l’anse de Collo on trouve une plage qui ne cède en rien à celle de Philippcville; elle a plusieurs lieues d’étendue, et les affluents de l’Oued-Guebli, qui y a son embouchure, forment autant de belles vallées. En remontant rOued-Gucbli on arrive en droite ligne sur Constantine, après avoir rejoint les hauteurs d’El-Kantours et le Smendou. La vallée de l’Oued-Gucbli, garnie de beaux arbres et offrant les sites les plus pittoresques, n’eût pas inspiré à M. Blanqui, envoyé en Afrique par l’Académie des Sciences morales et politiques, l’horreur que lui a inspirée la route de Philippeville, qui n’était encore couverte que de broussailles et où il croyait ne s’être aventuré qu’au milieu d’un repaire de bêles fauves. Celte jolie vallée s’élargit en certains endroits et offre de vastes champs de cultures. Le marché de Tamalous y attire, tous les dimanches, les indigènes des environs. Dans cette direction mieux que dans l’autre il était facile d’échelonner des centres de population européenne. Il est vrai que la distance de Constantine à Collo est plus longue de cinq à six lieues que celle de Constantine à Philippeville ; mais ce que l’on perd sur terre se regagne sur mer. Collo, plus rapproché d’Alger de dix lieues, est aussi moins loin de Marseille. D’un autre côté, les navires qui poursuivent dans la direction de Bône, après s’être enfoncés dans le golfe de Stora, sont presque obligés de retourner sur leurs }>as pour ne pas doubler le cap de Fer. Il y avait donc tout avantage à faire de Collo le port de

Coastantine, et il est fâcheux qu’on n’y ait pas songé tout d’abord. Les indigènes de Collo ne demandaient qu’à nouer des relations commerciales avec nous : quelques Français s’étalent même établis au milieu d’eux ; mais bientôt on les a forcés de déguerpir, en prétendant qu’ils gênaient les opérations militaires.

Cependant Collo a déjà été occupé temporairement par nos troupes, qui y ont percé, contre le rocher, un premier chemin conduisant de la plaine de l’Oued- Guebli au port, et il est aujourd’hui question de s’y établir définitivement. Un certain nombre d’habitants de Philippeville, dans des prévisions d’avenir, ont même acheté aux indigènes près de la moitié de leurs jardins. Des concessions de mines de fer et de cuivre argentifère ont aussi été accordées dans les environs.

En fermant par une digue le grand bassin qui s’étend derrière le promontoire de Collo, et en réunissant ce bassin au port actuel par un canal de deux ou trois cents mètres à l’endroit de la coupure, il y aurait moyen de faire là le plus sûr et peut-être le plus beau port de l’Algérie. Sans se mettre en frais à cet égard, il suffirait d’ouvrir une route de Collo à Constantine, dans la vallée de l’Oued-Guebli, pour qu’ aussitôt tout le commerce de cette dernière ville se dirigeât de ce côté : ce serait pour ce commerce un immense avantage ; car, indépendamment des retards qu’elles occasionnent, les difficultés d’abordage dans un mauvais port grèvent tous les colis d’une augmentation de prix et doublent les primes d’assurances.

Toutefois, de graves intérêts sont engagés maintenant à Philippeville, et dans la crainte de les compromettre l’on préfère aviser aux moyens d’améliorer le port de cette ville. Si les millions qu’il faudra y consacrer avaient pour résultat de le rendre aussi bon que celui de Collo, même en son état actuel, on ne regretterait pas une telle dépense. Des colons qui se sont mis à l’œuvre avec autant d’ardeur que ceux de

2lfi

PhilippeTille, méritent bien que l’Etat fasse pour eux quelques sacrifices. Mais il parait difficile que l’art puisse jamais, en cet endroit, vaincre la nature, et pour avoir voulu ménager les intérêts d’une ville on arrivera, en définitive, à sacrifier tous ceux d’une province.

Constantine, comme un nid d’aigle, est assise sur un immense rocher, détaché des montagnes voisines par un profond ravin qu’a formé l’Oued-Rummel. Cette rivière débouche du vallon situé au sud-est de la ville et s’enfonce à droite, entre deux lignes de rochers à pic qui, à l’entrée de la gorge, ont déjà 47 mètres de hauteur. Les maisons de la ville s’avancent jusqu’au précipice. Toutes les immondices descendent le long du rocher et forment quelques taches sur ses parois, qui se désèchent bientôt au soleil. Ailleurs, dans quelques crevasses ou sur les revers du rocher, s’est formé un peu d’humus où croissent des touffes épaisses de cactus dont le vert pâle se détache harmonieusement sur ces masses abniptes et leur ôte leur monotonie. Les eaux du Rummel roulent au fond avec fracas. On ne les aperçoit que par intervalle : à certains endroits les rochers se rejoignent au milieu de l’abîme pour former des voûtes. Sur la première de ces voûtes, au nord-est de la ville, les Romains avaient élevé des arceaux, superposés les uns sur les autres, qui servaient à la fois d’aqueduc et de pont : d’où le nom d’El-Kantara donné à l’une des portes. La seconde voûte est la plus étendue : les pierres accumulées à sa sortie augmentent le volume des eaux, tellement qu’il faut des barques pour y pénétrer. Rien n’est imposant comme ce débouché souterrain du Rummel. La grande voûte est percée à son extrémité, et les rayons lumineux qui s’échappent de cette ouverture éclairent magnifiquement la cascade. A côté s’élève le rocher des femmes adultères, sur lequel, à 200 mètres de hauteur, était construite l’ancienne Kasbah : les beys y faisaient précipiter par la même fenêtre toutes les femmes coupables d’infidélité. Le ravin qui se développe au sortir de la coupure, est garni de grenadiers et d’arbres fruitiers de

toutes sortes, plantés péle-niéle par les indigènes : l’industrie française y a échelonné de beaux moulins. La route de Philippeville traverse la rivière au fond de la vallée. Du pont dWumale, jeté en cet endroit, il faut remonter une rampe de 4 kilomètres, pour arriver à la porte Valée, entrée principale de la ville au sud. Cest le seul côté accessible et où il y avait lieu de construire des remparts. Ceux des Romains sont encore debout : ils sont flanqués à leur extrémité supérieure, par une vieille tour que l’on attribue à Jugurtha.

De nombreuses générations se sont déjà succédé sur le rocher de Conslantinc. Quand on y veut construire, on trouve souvent plus de deux mètres de remblais entre le sol et le roc. Les .\rabes ont sans doute profité des anciennes constructions romaines ; mais à mesure qu’elles se sont écroulées, ils n’ont point cherché à les relever avec leur solidité première. La plupart de leurs maisons n’oirrcnt plus que l’aspect de masures. Elles sont bâties sans fondations, à fleur du sol. Les murailles, à peine eimentées de mortier, montrent autant d’aspérités que de pierres, et sont seulement recouvertes d’un badigeon. Au toit, des rondins assez minces, traversés de roseaux serrés les uns contre les autres, forment une espèce de plancher incliné, sur lequel sont posées les tuiles' Les maisons de Constantine, beaucoup moins opulentes que celles d’.\lger, ont rarement un premier étage ; elles ont, du reste, des galeries à l’intérieur : mais, sauf la porte, elles n’ont aucune ouverture à l’extérieur. Dans les quartiers commerçants, elles sont masquées par les rangées de boutiques qui bordent les rues. Ces boutiques sont séparées par des petits piliers d’un mètre et demi, à une égale distance les uns des autres.

Les marchands indigènes de Constantine sont groupés par état. Telle rue est envahie par les marchands d’étofles, telle autre par les cordonniers ; ici on ne voit qu’étais de bouchers, là on n’entend que forgerons. Les cafés maures sont nom-

Digitizt;-j

breux, mais sans aucun luxe . Leur sol inégal est aplani par quelques remblais de cailloux. Dans un coin il y a un trou pour le charbon ; dans un autre est fixée une jarre d’eau ; une cheminée s’élève près de la porte ; du côté opposé un bloc de pierre, recouvert d’une natte, sert de siège aux consommateurs.

Au milieu du dédale de ces pauvres réduits 'où s’entasse la population de Constant! ne, le palais des anciens Beys fait un contraste remarquable ; toutes ses cours sont reliées entre elles par des galeries de colonnes de marbre : nulle part, en Algérie, le génie oriental ne s’est révélé avec plus de coquetterie. Constantine possède encore plusieurs belles mosquées : elles n’ont point de dômes ; mais leur intérieur est riche et élégant. L’une d’elles a été convertie en église. Le palais des Beys, parfaitement conservé, a été affecté à la demeure du général commandant la province. L’ancienne Kasbah a été complètement rasée : on y a élevé un hôpital militaire et d’immenses casernes. Placés dans la partie la plus élevée de la ville, ces grands bâtiments l’écrasent un peu et dominent de beaucoup tous les petits minarets qui s’échappent des vieilles constructions.

Toute la partie basse de la ville a été réservée aux indigènes. C’est entre la Kasbab, le palais des Beys et la porte Valée, qu’ont été percées les rues qui forment le quartier européen. Les constructeurs français, mieux avisés que les indigènes, ont enfoncé leurs fondations jusqu’au roc ; ils l’ont même entamé avec la mine, pour se procurer des matériaux. Tous les jours dans leurs fouilles ils font des découvertes archéologiques : tantôt ce sont des colonnes avec leurs chapiteaux ; tantôt des débris de statues ou de vases antiques. Ailleurs, à côté de triples couches de stuc servant de sol, on découvre des fourneaux de bains. Souvent l’on déterre des chambres entières pavées en mosaïque , et dont les parois peintes à fresque, ont encore conservé leurs vives couleurs.

Le plus grand inconvénient de la position de Constantine est 1e manque d’eau. On trouve encore à la Kashah les anciennes citernes que les Romains y avaient fait construire. Elles ont une capacité d’environ 10,130 mètres cubes, et fonmissaient de l’eau aux parties hautes de la ville. L’aqueduc qui traverse le Rummel, amenait dans les parties basses les eaux de quelques sources du plateau de Mansoura. Nous avons restauré les citernes romaines, et au moyen d’un siphon qui a environ 70 mètres de courbure, nous sommes parvenus à y déverser les eaux de la source Sidi-Mabrouk et celles du Djebel-Ouach. Les dépenses qu’il a fallu faire à celte occasion ont été compensées bien au-delà par l’économie qui en est résultée pour les services publics, comme pour l’alimentation privée. En effet, le transport de l’eau coûtait autrefois, chaque année, 14,000 fr. au service du génie, 12,000 fr. aux hôpitaux et plus de 120,000 fr. aux habitants de la ville, en tout une somme de 146,000 fr. ; c’est-à-dire à peu près la moitié de la dépense qu’ont nécessitée les travaux. Outre l’économie qui en est résultée pour le trésor et la population, la ville y a trouvé l’inappréciable avantage de disposer d’eaux courantes qui nettoient ses rues et débarrassent ses égouts des immondices : c’est un résultat satisfaisant pour la salubrité. Toutefois, pendant les trois mois de grande sécheresse, le débit des eaux diminuant des deux tiers, la population de Constantine n’est plus suffisamment approvisonnée. Les fontaines alors, y sont assiégées ; on y voit souvent une trentaine de bidons à la 61e les uns des autres, et à chaque instant des disputes s’engagent entre leurs possesseurs, pour la priorité du rang. Les Arabes, il est vrai, tempèrent cette avidité par leur industrie : avec des ânes chargés d’outrés, ils vont puiser de l’eau dans le lit du Rummel et en portent dans toutes les maisons ; mais cette eau, souvent sale, n’est pas toujoui-s potable et ne sert qu’à certains usages du ménage.

Un fâcheux accident a mis, il y a quelques années, toute la

ville de Constantine en grand émoi; les arceaux supérieurs du pont d’El-Kantara, mal construits par les souverains musulmans, se sont tout d’un coup écroulés, et pour éviter de plus graves malheurs, il a fallu faire sauter, avec la mine, tout ce qu’il en restait. 11 y avait ui^ence ; la ville ne pouvait rester longtemps privée de l’eau nécessaire à son alimentation. On reconstruisit donc à la hâte le siphon sur les arceaux inférieurs de construction romaine, et l’on traça, sur le côté, un chemin muletier en rampe, qui alla traverser la voûte naturelle des rochers. D’ailleurs, il était possible qu’il fût nécessaire de construire d’autres ponts pour rejoindre le plateau de Mansoura ou le plateau supérieur de Sidi-Msid, si une nouvelle cité devait plus tard être élevée de ce côté.

Le génie militaire a proposé, pour l’agrandissement de Constantine, un projet qui a réuni la majorité des voix dans le conseil municipal. Il consiste à développer la ville du côté Sud, en rasant la grande butte du Coudïat-Ati, où va se souder, vis-à-vis de la porte Valée, la langue de terre qui lui donne accès. 11 n’y a pas de position plus belle. La vieille cité se développe en face, sur la pente inclinée de son rocher. A droite, la vue s’enfonce dans la vallée du Bou- Merzoug ; à gauche, l’œil plonge dans la vallée inférieure du Rummel, qui va se perdre dans les montagnes de la petite Kabylie. Du même côté on aperçoit encore la vallée supérieure de cette rivière arrivant des hauteurs de Sétif; elle contourne le Coudïat-Ati pour recevoir l’Oued-Bou-Merzoug, à un ou deux kilomètres de Constantine. Les routes de Sétif et de Bathna, comme celle de Philippeville, viennent aboutir à ce point. Un faubourg s’y est déjà formé et de là s’échelonnent, dans toutes les directions, les maisons de campagne et les fermes.

Toutefois, le projet de construire une nouvelle ville sur le plateau de Mansoura parait avoir été préféré par l’adminis-

(ration supérieure. 11 n’y a là aucun <léblai à faire, et on trouve sur place la pierre à bâtir : sous ce rapport c’est toute économie. Mais les habitants de la nouvelle cité, au milieu de ce plateau aride, seront encore bien plus exposés que ceux de l’ancienne à voir leurs fontaines se tarir en été ; à moins que l’on ne déshérite ces derniers de l’eau qui leur est nécessaire et qui absorbe déjà le peu de sources qui se trouvent de ce côté. Puis ne sera-ce pas porter un coup mortel à la vieille cité que de l’envelopper ainsi à droite et à gauche de quartiers européens? Qu’en restera-t-il bientôt une fois que, pour faciliter les communications, le marteau de la démolition l’aura entamée au cœur?

Revenons maintenant aux projets du général Bedeau, le premier promoteur de la colonisation dans la province de Constantine. Ce général, comme nous l’avons déjà vu, pensait que les efforts, au lieu d’étre éparpillés, devaient être concentrés sur les grandes villes. Constantine était enveloppée d’une banlieue de 30 à 40 kilomètres de rayon, comprenant plus de 1 60,000 hectares. Ces terres, d’une qualité supérieure et en partie irrigables, appartenaient au domaine comme provenant de l’ancien Beylick. Elles étaient louées aux indigènes; mais ces derniers pouvaient, sans inconvénient, être enlevés et placés sur d’autres points. Des bourgs européens devaient être crées dans cette banlieue ; on leur donnerait une population de 120 familles avec 1,800 ou 2,000 hectares. Dans les intervalles on autoriserait des capitalistes à fonder des fermes, des hameaux, des exploitations de toute nature sur des concessions d’une étendue proportionnée à leurs ressources. De plus, quelques villages seraient établis sur les routes qui relieraient entre elles les villes de Constantine, de Philippeville et de Bône.

Par décision du 11 février et 12 mars 1847, le ministre de la guerre avait approuvé, en principe, l’application d’une

partie de ce projet et autorisé la répartition immédiate de 12,000 hectares dans la vallée du Saf-Saf et de 1,500 dans celle du Bou-Merzoug. C’est à cette occasion que furent fondés, autour de Philippeville, les villages dont nous avons déjà parlé et qui ont commencé à peupler la riche vallée du Saf-Saf. Le territoire désigné par le ministre, dans la vallée du Bou-Merzoug, devait servir à jeter les premiers jalons de la colonisation autour de Constantine. On ne pouvait longtemps laisser cette dernière ville avec un territoire aussi restreint. Le décret du 20 mars 1849 lui donna une banlieue de 14,000 hectares, périmètre qui a encore été agrandi depuis par le décret de 12 septembre 1853. Bientôt un projet pour la création de onze villages fut adopté pour la vallée de Bou-.Merzoug et ses environs. Us furent échelonnés à quelques lieues les uns des autres : Fournier, Lambleck, Oued- Massine, Oued-Tarf, Ll-Aria, sur la route de Guclma; Kroubs, Oued-Beurda, Aïn-Bey, Ain-Guerfa, Ouled-Ramoun, sur la roule deBathna; le dernier, Kas-Bou-Merzoug, comme son nom l’indique, à la tète de la vallée. Un territoire de 1,000 à 1,200 hectares fut attribué à la plupart d’entre eux, de manière à pouvoir y installer 40 à 50 familles avec des concessions d’une vingtaine d’hectares. Les sources trouvées dans le voisinage de ces centres étant bien aménagées pouvaient non-seulement alimenter leurs fontaines, mais aussi fournir les irrigations de leurs jardins. Ceux créés sur l’emplacement des ruines romaines se trouvaient plus spécialement dans ces conditions avantageuses.

Sur la route de üjidjelly, à 38 kilomètres de Constantine, on renconti'e Milah. Cette petite ville de 1,500 âmes est encore entourée des murailles construites par les Romains, ses premiers habitants. Tout entourée de verdoyants jardins, elle forme une véritable oasis à l’extrémité du grand plateau aride qui borde les montagnes de la Kabylie. Lorsque la colonisation pourra se porter de ce côté, elle aura là

un point d’appui naturel. On se contente aujourd’hui d’y envoyer de temps en temps quelques détachements de troupes françaises. Ils se logent dans l’ancienne mosquée et les bâtiments attenants. Les indigènes se contentent d’une autre petite mosquée que nous leur avons construite. Quatre ou cinq familles européennes seulement sont établies au milieu d’eux, et quand la garnison décampe, elles acceptent avec plus ou moins de résignation la patronage du kaïd, premier magistrat de la cité. S’il est peu jaloux de rendre justice aux chrétiens qui viennent se Axer près de lui, il tient à se concilier les hôtes qu’on lui envoie.

Les hauts plateaux , dont Gonstantine est le seul débouché, commencent au-delà du premier réseau de centres de population nouvellement tracés sur son territoire de colonisabon. Le caravansérail d’Aïn-Mlila, sur la route de Bathna, est à l’entrée de ces plateaux. On y retrouve la large voie romaine encore pavée qui conduisait à Larnbèse, chef-lieu de la Numidic dans les commencements de la domination romaine, avant que Constantin n’eût replacé, à Cirta, le siège de son gouvernement. On suit cette route à travers les premiers lacs salés jusqu’à ce qu’on arrive à la chaîne la plus élevée de l'Atlas. Des sources abondantes s’en échappent et fertilisent les larges vallées formées au pied de ses derniers escarpements. En plaçant le chef-lieu de la province au milieu de ce riche territoire, les Romains avaient assuré la prospérité de leurs colonies. .4ussi, de toutes parts, ne fait-on que heurter contre des ruines; elles sont, de ce côté, beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus étendues qu’autour de Gonstantine. Dans la première vallée qu’il faut traverser pour arriver à Larnbèse, on rencontre un immense tombeau que les Arabes appellent J/e«?ra2en ; les b^rançais l'ont surnommé le tombeau de Siphax. Il est formé d’un mur circulaire d’environ 4 mètres de hauteur, orné de colonnes toscanes. Ces colonnes soutiennent deux assises de

pierres avançant en corniches l’une sur l’autre; vingt-trois autres assises leur sont superposées en forme de pyranoide.

Lambèse, placé dans un entonnoir de montagnes à la tête du plateau supérieur qui domine les deux versants de la chaîne de l’Atlas, n’était point sur le passage naturel qui conduit aux régions du Sud. C’est précisément sur ce passage, à 50 mètres au-dessous de la ligne du partage des eaux, que nous avons fondé Bathna, chef-lieu de la subdivision militaire de la partie méridionale de la province. Cette ville, indépendamment de sa garnison, compte aujourd’hui 2,000 habitants. La moitié de son enceinte est réservée pour le quartier militaire, l’autre a été partagée entre les premiers colons, qui y ont construit des maisons. Comme dans toutes les nouvelles villes françaises, la population indigène n’y est pas nombreuse; elle s’élève à peine à 200 âmes. Cependant un riche chef indigène des environs y a fait construire des bains maures. Les eaux de plusieurs sources, amenées à un kilomètre de distance, donnent un volume de 1 ,200 litres à la minute, et permettent d’arroser les larges rues plantées d’arbres. Un jardin d’essai, créé hors des remparts, forme une agréable promenade publique.

Le seul centre de population européenne des environs est celui de Lambèse ; il a été formé par les ouvriers attirés pour la construction du grand pénitencier des transportés et qui s’y sont fixés avec leurs familles au nombre de 400 environ. Les pentes par où descend la route de Constantine, sont aussi garnies de moulins européens. Quand cette route sera praticable en toute saison et que Bathna jouira d’un débouché commercial plus économique que celui qui lui est ollert aujourd’hui , tout porte à croire que la colonisation pourra se développer de ce côté comme au temps des Romains. La terre végétale y est meuble et profonde, les sources plus abondantes qu’aux environs de Conslaiitine ; les plaines, légèrement inclinées, s’y prêtent

aux irrigations. Seulement le voisinage des hautes montagnes y rend le climat assez rigoureux en hiver ; le pic Tuggurt, qui n’est qu’à quelques lieues, s’élève à 2,100 mètres.

Toutes ces montagnes sont couvertes de cèdres : pressés sur toutes les pentes, ils s’élancent comme des saj)ins. En traversant ces derniers repaires des pauvres lions de ."Vumidie on se croirait au milieu de la Forét-Noire ou des Vosges, si parfois, dans ces clairières, les chauds rayons du soleil africain ne venaient inonder de lumière leurs mystérieuses solitudes. Déjà la hache de nos bûcherons s’y fait entendre et les troncs séculaires cèdent leur place aux jeunes plants, qui ne demandent qu’un peu d’air pour développer leurs rameaux. L’exploitation des forêts, aux environs de Itathna, y sera une précieuse ressource pour nos établissements. Les colons de Bathna peuvent déjà se procurer du bois de cèdre à moitié du prix que ceux de Constantine sont obligés de payer le bois de sapin du Nord qui, sans être plus solide, est beaucoup plus sujet à se pourrir.

Du côté opposé du pic de Tuggurt, les plateaux s’étendent encore à une quinzaine de lieues jusqu’à Djebel-Mellili. Un ravin que l’on trouve au sud-ouest de Bathna amène les eaux au pied de celte chaine de montagnes; on n’y voyage souvent que par la neige dans la saison d’hiver. La petite rivière qui s’y enfonce semble tout d’un coup barrée par les roches abruptes, mais la nature a ménagé une coupure. Les Romains y avaient jeté un pont. Sur son tablier en pierres de taille on voit encore la trace usée de leurs chariots. A peine y a-t-on mis le pied qu’un spectacle magique s’offre aux regards. Le ciel brumeux s’éclaircit tout à coup, comme si une toile venait de se lever devant la scène. Sous un bleu firmament, on aperçoit une forêt de palmiers, dont les fruits dorés se détachent sur le fond vert de leur feuillage. Ils balancent mollement leurs tiges au-dessus des jardins, ou s’étale une luxuriante végétation. La rivière circule à perte de vue à travers ces massifs de verdure et les reflète dans le

D««!îi2t.:0 bv C

miroir de ses eaux. Des groupes de femmes, Téii^ de baicks amarantes agrafés sur les épaules et serrés à la taille, viennent çà et là animer le paysage ; les unes descendent par des sentiers pour aller remplir leurs vases au rivage ; les autres, en plein courant, lavent leur linge sur des pierres et agitent leurs jambes comme d'infatigables danseuses. On est tombé dans un nouveau monde. Les portes de la première ville du Sabara s'ouvrent bientôt et ses habitants hospitaliers se présentent avec des corbeilles chargées de fruits. Malgré les plus beaux récits du passage d’El-Kanlara, l'imagination reste vaincue et la réalité dépasse ses rêves les plus merveilleux. Au sortir de l’oasis on croit rentrer dans le chaos de la création. Le sol est, de toutes parts, déchiré par de grandes crevasses de terre rouge, jaune, verdâtre; mais derrière une montagne de sel, Djebel-el-Mla, se déroule la plaiue d'Outaïa.

El-Outaïa était autrefois une oasis couverte de palmiers comme El-Kantara. Mais quelques années après la prise de Constantine, Achinet, l’ancien bey, rébigié dans les montagnes voisines de l’Aurès, d'où il dominait le pays, ayant voulu lever de trop fortes contributions, les habitants d’Outaïa lui résistèrent : il les envahit alors et rasa tous les palmiers, excepté un, en mémoire du châtiment qu'il leur infligeait. Par le fait, ces malheureux se trouvèrent complètement ruinés et durent chercher d’autres moyens d’existence. Quelques-uns cependant sont restés dans leur pauvre village et emploient l’eau de leur rivière à irriguer des champs de blé. N’est il pas dommage qu’une eau si précieuse soit gaspillée pour des cultures qui, partout ailleurs dans la province de Constantine, prospèrent si bien sans le secours d'irrigations? La plaine d’Outaïa, qui n’a pas moins de cinq à six lieues de largeur, se développe sur une assez grande longueur. Elle ofl're une analogie frappante, tant par la nature du sol que par la position géographique, avec la piame du Sig et de l’ilabra de 1a province d’Oran. Sous un

LA COLONISATION DANS LES PROVINCES. ï27

climat plus doux encore, à l’abri des vents du Nord, le coton ne pourrait manquer d’y réussir. Ne serait-ce pas le cas de former là une colonie d’Kspagnols ou de quelques autres bons ouvriers déjà expérimentés dans celte culture?

La plaine d’Outaïa appartient aux régions sahariennes ; les timides et délicates gazelles la parcourent. Néanmoins, le véritable Sahara ne commence qu’au-delà d’une dernière montagne, au versant méridional de laquelle Biskara est adossé. Cest seulement en y descendant que la vue se perd dans les immensités du désert. La verdoyante oasis de Biskara, dont les palmiers s’étendent à plusieurs lieues, en corrige un peu l'aspect monotone. A son entrée, le fort Saint-Germain, offre à toute la garnison de spacieux et commodes logements : il est solidement construiten calcaire de marbre grisâtre. Kn dehors de l’enceinte le génie militaire a bâti en briques séchées au soleil un marché entouré d’arcades. Quelques Kuropéens, attirés par le commerce, ont fait avec des matériaux semblables d’autres constructions sur des alignements qui leur ont été donnés. Un chef indigène a placé sur la rivière un moulin dont il a fait venir le mécanisme de France. Le burnous de l’un de ses gens a été pris un jour dans l’un des engrenages; le malheureux Arabe n’a pu se dégager, et, en un instant, tous ses os ont été broyés. Le propriétaire était dans la joie, en voyant la puissance de sa machine prouvée par le fatal accident. Ü’autres indigènes ont fait des plantations de coton. Aidés des bons conseils du directeur du jardin d’essai de la localité, la plupart ont obtenu des résultats satisfaisants. Quant aux Européens, comme ils ne possèdent là aucune terre, ils n’ont pu entreprendre de cultures. Tous les jardins dont le gouvernement a disposé ont été concédés à quelques chefs influents de Biskara. Ün leur a aussi distribué tous ceux abandonnés de l’oasis voisine de Zaatcba, dont les habitants, malgré leur héroïque défense, n’avaient pu résister à nos armes. Quoi qu’il en soit, les essais des seuls indigènes sont d’un heureux augure. A Biskara comme à Oulaia, il est pei -

mis d’espérer que quelques colons pourront plus tard sc mettre à l’œuvre et supporter, aussi bien que les soldats de nos garnisons, les ardeurs du climat.

Les magnifiques plaines qui s’étendent à l’ouest de Constantine, au-dessus du pâté montagneux de la Kabylie, devaient tout d’abord attin>r l’attention des Romains. Ils avaient fondé la ville de Sétif, au milieu de ce vaste plateau, à 40 lieues environ de Constantine et en avaient fait le siège du gouvernement de la première Mauritanie. Cette province qui s’étendait d’abord jusi|u’au Maroc, la Mauritanie tingitane, fut ensuite divisée. Toute la portion qui comprend maintenant les deux provinces d’Alger et d’Oran, en fut détachée et fut appelée Cæsarienne, du nom de Julia Cæsarée, sa capitale, aujourd'hui Cherchell. L’autre portion prit le nom de Mauritanie sitifienne; elle s’étendait à l’ouest, sur toute la plaine de la Medjana, jusqu’aux montagnes du Jurjura, et au sud sur le Hodna, plateau qui en était séparé par une chaîne supérieure de l’Atlas. Dans les commencements de la domination arabe, Sétif était resté une place forte ; son marché était florissant et tous scs environs étaient encore couverts de bourgs et de villages. L’élément berbère, quoique vaincu et comprimé, s’y était assez longtemps maintenu : mais il n’y avait plus que des ruines à l’arrivée des Turcs. Ils allèrent s’établir un peu à l’ouest, dans le petit fort de Zemmoura, où une garnison de 28 hommes leur sufCsait pour tenir en respect toutes les populations d’alentour.

Le 21 octobre 1839, lorsque la colonne française, qui se disposait à passer les Bibans , prit possession de Sétif, elle ne trouva sur ces ruines tju’une écurie où les beys de Constantine entretenaient jadis une certaine quantité de chevaux. Un vieux tremble, miraculeusement sauvé, donnait asile à une famille de cigognes qui n’avaient pas trouvé d’autres perchoirs dans tout le pays. L’arbre de Sétif fut salué avec enthousiasme, et prouva que ce territoire n’était pas impropre à la végétation. Quelques années après, on résolut de

faire de Sétif le chef-lieu d’une subdivision militaire et on lui donna pour circonscription le territoire de la Mauritanie sitifienne. L’enceinte romaine fut relevée en partie. L’ancienne citadelle, qui en occupait un côté, était assez bien conservée, surtout à la face ouest: elle mesurait 150 mètres sur 120, avait quatre tours aux angles, une au milieu des petits côtés et deux à chacune des grandes faces : ses murs épais de 3 mètres, n’étaient pas de construction première, leur aspect annonçait une restauration byzantine, ou même d’une époque postérieure; ainsi des pierres tumulaires, des morceaux d’architecture, des fragments de sculpture y figuraient comme matériaux. Cette ancienne citadelle, restaurée et agrandie, forma le quarüer militaire ; on y construisit la maison du général, des casernes et des écuries. De larges rues furent tracées au dehors, du côté du sud, et plantées de mûriers. Des constructions particulières s’élevèrent aussitôt : ce n’étaient d’abord que de misérables baraques ; mais elles furent remplacées, petit à petit, par de solides maisons à plusieurs étages. On ne tarda pas même à border d’arcades la rue principale.

Une grande place dans le bas de la ville sert de marché : les juifs et les autres marchands indigènes y ont installé leurs boutiques. Des écoles ont été bâties sur une autre place, en attendant l’érection d’une église. L’administration militaire, dans son désir d’attirer les indigènes, était plus pressée de construire une mosquée. Le nouveau sanctuaire, un des plus élégants que nous ayons élevés, a été placé à l’entrée de la ville. Son haut minaret domine toute la plaine et signale au loin, sans alarmer la foi musulmane, la résurrection de la cité romaine. Mais l’indifférence religieuse des indigènes est telle, que pour leur en faire franchir le seuil, il a fallu envoyer le cadi du bureau arabe y tenir ses audiences. Les bâtiments de ce bureau font pendant à la mosquée et sont construits avec la même élégance d’architecture mau-

resque. C’est non loin de là, au-dessous des remparts de la citadelle, qu’est le fameux arbre de Sétif. Le culte catholique est installé provisoirement dans une maison construite en face. La chapelle étant un peu petite, les musiciens, pendant la messe militaire, vont jouer à l’ombre du vieux tremble. En 1850, une branche énorme s’en détacha et faillit tuer un des exécutants. Ses nombreux rejetons forment maintenant une promenade plus ombragée que les tiges en gobelets des mûriers plantés sur tous les boulevards de la ville. Le musée des antiques a été placé en plein vent, sur une autre promenade en dehors de la ville, le cours d’Orléans. On y trouve de nombreuses inscriptions dont le savant conservateur de la bibliotbèqne d’Alger nous a souvent, dans ses écrits, révélé l’intérêt b^torique. La pépinière du gouvernement peut aussi servir de ]>romenade : située dans un petit vallon un peu au-dessous de la route d’Alger, elle est arrosée, ainsi que les jardins environnants, par l’eau des sources qui alimentent les fontaines de la ville et dont le débit est de 720,000 litres par jour.

Le marché de Sétif, fréquenté depuis longtemps par les Arabes, est toujours abondamment pourvu. La population, quoi qu’on ait pu faire, n’y est pas encore nombreuse et ne se compose guère que de 200 musulmans et de 400 juifs : mais la population européenne s’élève déjà à 2,500 âmes. Bien placés pour nouer des relations avec les indigènes de l’intérieur, les colons de Sétif se sont livrés avec succès au commerce.

La plupart des matériaux à bâtir abondent autour de Sétif. On y trouve des moellons, de la terre à briques, de la chaux : le plâtre y est apporté à bas prix par les Arabes. Malheureusement, le bois de construction est un peu éloigné. Au dire des Kabyles, il paraît que toute la partie montagneuse de l’ouest de Sétif était couverte de bois, du vivant de leurs aïeux, dont ils ont recueilli le témoignage ; les Arabes au-

raient successivement tout incendié pour mieux dominer le pays. A notre arrivée, le Djebel-M’gris au nord-est de Sétif, sur la route de Bougie, était encore couvert de forêts; le génie militaire a pu les exploiter pour scs premières constructions : mais les tribus arabes y ayant mené immédiatement leurs troupeaux, il n’est plus bienbM resté trace de végétation, .\ujourd'hui, pour trouver des bois il faut aller à 17 lieues au sud de Sétif, dans la forêt du Bou-Tbaleb, chaîne de montagnes qui sépare la Medjana du Ilodna. Cette forêt est peuplée de cèdres, de pins d’Alep et de chênes verts. Le génie militaire y a fait aussi plusieurs coupes, et là, comme de l’autre côté, les grands espaces vides de ses exploitations n’ont pas tardé à être dévastés par tes troupeaux arabes. Plus tard, un garde général des forêts, M. Demoyen, y a été envoyé. Au moyen de quatre cavaliers indigènes qu’il avait pris à ses frais, et dont il avait fait ses gardes, il a pu préserver 30,000 hectares de forêts du Djebel-Youssef ; il a même entrepris quelques sépages qui ont bien réussi, malgré les difficultés sans nombre que lui ont suscitées les bureaux arabes, jaloux de protéger les pâturages des tribus arabes.

La subdivision de Sétif est une de celles où l’administration militaire a le mieux adopté, à l’égard des indigènes, les vues du maréchal Bugeaud. Une ordonnance du 12 février 1837 avait doté Sétif d’un territoire de 2,509 hectares. Les .Arabes ont eu une très-grande part dans les premières concessions. Celles faites aux Européens l’ont été, un peu à tort et à travers, plutôt dans l’intérêt de quelques privilégiés, que dans celui de la colonisation. Cependant, cinq petits hameaux ont été organisés pour les Européens, dans la banlieue de Sétif. La plupart des concessions sont maintenant entre les mains d’ouvriers aussi laborieux qu’intelligents, et de propriétaires aisés qui en ont tiré un excellent parti. Ces villages sont situés, soit à proximité de la petite rivière du Bouscllam, qui contourne la ville, soit dans le voisinage de sources abondantes. De nombreuses plantations de saules,

lï, >s1p

d’arbres fniitiers et de mûriers, donnent déjà l’aspect le plus riant à tous les environs de Sétif, naguère si arides. Du reste, l’administration a fini par faire des fontaines et quelques autres travaux publics qui ont secondé le développement de ces établissements agricoles.

Fematou, l’un de ces villages, à 4 kilomètres sur la route de Bougie, comprend une quinzaine de maisons avec de nombreuses dépendances : les colons ont des jardins sur le Bousellam qu’ils cultivent parfaitement bien et dont ils apportent les légumes au marché de Sétif. Kalfoun etLanasser, à 6 kilomètres dans la direction de l’est, ont chacun une vingtaine de maisons. Le dernier, arrosé par un petit ruisseau, a déjà tous ses jardins et toutes ses routes bordées de jolies plantations. Aîn-Fia, à 2 kilomètres de la ville, ne possède que 15 colons, mais tous sont dans l’aisance et ont transformé en vergers une bonne partie de leurs concessions. Mesloug, beaucoup plus loin, toujours au sud, a été construit après tous les autres. Du reste, toutes les rives du Bousellam sont couvertes de moulins et de fermes. Pour ne point laisser les indigènes en arrière, l’administration militaire a créé trois villages arabes, sur lesquels nous reviendrons plus tard ; notons seulement ici que la population en est double des autres, ce qui n’a pas empêché de donner à chaque concessionnaire une étendue de terre triple de celle que les colons français obtiennent ordinairement.

Les derniers développements de la colonisation autour de Sétif trouveront mieux leur place à l’occasion des villages fondés par les grandes compagnies concessionnaires.

Bordj-bou-Aréridj, à 50 lieues de Constantine, sur la ligne de communication de Sétif à Aumale, occupe le centre de la grande plaine de la Mcdjana. Les Turcs y avaient construit un petit fort dans lequel nous nous sommes installés. C’est dans le voisinage de Bordj-bou-Aréridj qu’était fixé Mokrani, kbalifa de la .Mcdjana, avec lequel il nous a fallu traiter pour nous assurer la domination du pays. On a pro-

fité (le la mort de ce grand chef pour diviser son commandement entre plusieurs membres de sa famille. Son chef actuel n’en rosie pas moins un puissant seigneur; s’il faut en croire les gens du pays, scs revenus annuels ne seraient pas moindres de 300,000 fr., provenant, soit de scs vastes domaines, soit de la perception des impôts par ses vassaux indigènes. Toujours est -il que l’autorité locale ne lui accuse pas moins de 100,000 fr. de rentes. On conçoit les difficultés qu’une pareille situation offre è cette dernière : il ne lui est guère possible de rien entreprendre sans le concours de Mokrani. Aussi, pendant longtemps, Bordj-bou-.\réridJ est-il resté uniquement un poste militaire, et le commandant du cercle dont il était le cheflieu n’était guère qu’un intermédiaire auprès du chef indigène, véritable administrateur du pays. Cependant une garnison assez nombreuse finit par y attirer un certain nombre de colons, qui y ouvrirent des débits et ne tardèrent pas à nouer des relations commerciales avec tous les indigènes de l’intérieur. Bordj-bou-Aréridj était le seul débouché où ils pussent, de ce côté, apporter leurs produits et les échanger contre des marchandises européennes. Les efforts faits par l’administration militaire pour exciter les chefs indigènes à des constructions qui prouvassent un changement de mœurs, avaient aussi attiré un certain nombre d’ouvriers européens; ce n’était pas au milieu des tribus arabes que l’on eût pu trouver des maçons et des charpentiers. Mokrani devait donner l’exemple. 11 commença par élever les bâtiments d’une grande ferme autour de son douar, à quelques kilomètres de Bordj-bou-,\réridj ; puis, à côté du fort, il construisit un bain maure et plusieurs grandes maisons qu’il loua aux marchands européens. Ces marchands ayant réalisé quelques petits bénéfices, voulurent eux-mêmes se construire des habitations, et les commencèrent çà et là à tous hasards. On songea alors à faire de Bordj-bou-Aréridj une petiUî cité française et l’on y traça des rues. Bientôt de

D „ " :.y GoOgU

nouvelles constructions furent élevées sur leurs aligriements par les colons. Un petit ruisseau, qui prend sa source dans le voisinage, forme autour du fort un petit vallon ; les colons furent autorisés à y établir de petits jardins, que déjà ils ont couverts de plantations. Néanmoins, ce n’est là qu’une tolérance, et pour mettre un terme à cette position précaire, il serait désirable que l’État leur fit la concession de ce petit coin de terre. Ce n’est pas assurément le seul dont ils puissent disposer en cet endroit ; sans porter atteinte aux droits de la famille de Mokrani, on pourrait y trouver facilement, pour la colonisation, 2,000 hectares de terres labourables et irrigables. Le lieutenant-colonel Marmier, qui commande maintenant le cercle de Bordj-bou-Aréridj, fait tous ses efforts pour entraîner dans cette voie l’administration supérieure. Une longue habitude des Arabes l’a convaincu du peu de succès de tous les efforts qu’on tenterait pour les tirer de leur apathie et de leur paresse, tant qu’ils n’auront pas été transformés sous d’autres influences que sous celles des chefs indigènes.

Bou-Saada, situé au sud de Bordj-bou-Aréridj, à l’entrée du Sahara, dépend aussi de la subdivision de Sétif, bien qu’à une distance un peu moins grande d’Aumale. Cette ville saharienne est un centre commercial assez important, et quelques négociants français y ont déjà des établissements. L’administration s’occupe d’y constituer un territoire de colonisation. En attendant, un heureux essai vient d’être fait à Msilah, sur la route qui y conduit. Msilah n’est qu’à une douzaine de lieues de Bordj-bou-Aréridj, à l’entrée de la plaine de l’Hodna De la chaîne de montagnes qui sépare cette plaine de celle de la Medjana, s’échappent des sources abondantes qui permettent d’irriguer tout le territoire environnant. Un colon de la province d’Oran, expérimenté dans la culture du coton, était venu à Bordj-bou-Aréridj ; il se décida bientôt, sous le patronage du lieutenant-colonel Marmier, à aller faire quelques essais de culture à Msilah. Sans

ressources personnelles comme sans terres, le seul moyen à prendre était de s’associer aux indigènes. La première année, il planta trois hectares de coton. Les résultats obtenus l’encouragèrent; l’année d’après il étendit sa culture à vingt hectares; dix hectares réussirent si merveilleusement, que peu s’en est fallu qu’il n’obtînt le dernier prix de l’Empereur, accordé pour la culture du coton : il n’en partagea pas moins un bénéfice d’une vingtaine de mille francs, avec les indigènes, dont il s’était fait le métayer.

Bougie, située à l’extrémité de la vallée de l’Oucd-Sahel, et adossée aux derniers contreforts du Jurjura, a été occupée dès le 29 novembre 1833. Au milieu de la Kabylie, elle s’est trouvée, pendant une douzaine d’années, constamment en butte aux attaques des indigènes, si bien qu’il n’y avait pas moyen de franchir la ligne des avant-postes. Lorsque les expéditions de Kabylie commencèrent, elle devint le centre principal des opérations et un point précieux de ravitaillement. Ce fut un premier mobile pour y attirer quelques industriels. Bientôt les Kabyles des environs vinrent faire leur soumission. Dès le commencement de 1847, ils arrivaient en disant : « Las de guerres et convaincus que l’heure indiquée par Dieu pour la soumission de notre pays et de notre race est arrivée, nous ne pouvons qu’obéir aux décrets du Tout-Puissant. » La ville de Bougie se ressentit aussitôt des effets de cet heureux événement : les Kabyles s’y présentèrent en très-grand nombre avec des denrées de toutes sortes ; le commerce de l’huile ne tarda pas à prendre une grande importance, et les négociants de Marseille vinrent faire de nombreux achats.

Indépendamment de la sûreté et de l’étendue de sa rade. Bougie est dans une des plus heureuses positions de la côte. La ville est bâtie sur une assise de rochers, dont les masses abruptes s’élèvent au milieu de tonlTes de verdure. Une vieille kasbah protège la porte du Sud, on il faut arriver par une rampe. L’enceinte fortifiée part de là, et promène ses festons

Digitizei

sur les hauteurs du moût Gouraïa, pour redescendre ensuite derrière l’anse qui sert de port. C’est de ce côté qu’est le meilleur mouillage sous l’abri du cap Carbon. Un phare de première classe, le seul que nous ayons encore sur la côte africaine, a été construit sur un petit ilôt à son extrémité. Tous les versants du Gouraïa sont couverts de jardins d’où s’élèvent de toutes parts des arbres magniüques. Cinq sources qui s’échappent des hauteurs donnent avec abondance de l’eau à la ville. De nouvelles rues ont été tracées au milieu des ruines mauresques ; leurs pentes, bien ménagées, donnent un facile accès, aux quartiers les plus élevés. La nouvelle église que l’on construit au centre domine déjà toutes les constructions particulières. La plupart de ces dernières ont très-belle apparence, grâce à la pierre de taille qu’on trouve dans le voisinage.

Les conditions nautiques du port de Bougie appellent cette ville à devenir un second Toulon sur le rivage opposé de la Méditerranée ; en attendant, les seules ressources du commerce sont déjà pour elle un élément de prospérité. Elle est le seul débouché de la riche vallée de l’Oued-Sahel, qui descend des hauteurs d’Aumale : plus rapprochée de Sétif qu’aucune autre ville de la côte, une route qui la mettrait en communication avec cette dernière ville lui assurerait une bonne portion du commerce des hauts plateaux ; celui des montagnes de la Kabylie lui est aussi réservé dès que l’industrie européenne y aura pénétré. L’agriculture n’a pu encore beaucoup se développer dans la banlieue de Bougie : 382 hectares formant 179 lots ont été seulement accordés aux colons. Ils y ont construit 32 maisons et planté 20,000 arbres. Ces petites concessions de deux ou trois hectares ne permettaient guère aux habitants de Bougie que de se créer des campagnes d’agrément. L’administration civile n’a plus à distribuer qu’ environ une quarantaine d’hectares. Bien que les populations kabyles n’aient pas sur le territoire de Bougie et même dans la vallée de l’Oued-Sahel

des droits de propriété aussi incontestables que dans leurs montagnes, néanmoins comme ils cultivent paisiblement ces terres depuis le départ des Turcs et qu’elles sont leur seule ressource, l’administration militaire a reculé, juscju’à présent, devant des dépossessions. Les documents officiels constatent cependant que quatre ou cinq colons, entr’autres .M. Gauthier d’Aubeterre, ont obtenu d’elles, pour construire des usines, quelques hectares de terres : ces concessions ne s’étendent pas ensemble sur plus de trente hectares, alors qu’une dépense de 226,o00 fr. a déjà été faite pour les bâtiments qui y ont été élevés. Des travaux de dessèchement, qui rendraient à la culture de grandes étendues, des barrages qui, en permettant des irrigations sur d’autres portions du territoire, augmenteraient sa fécondité, trancheraient toutes CCS difficultés. Il faut espérer que le gouvernement finira par porter son attention de ce côté, et donnera aux colons de meilleurs encouragements que ceux qu’ils ont reçus jusqu’à présent.

L’occupation deDjidjelly remonte au mois de mai 1839. Le gouvernement a été longtemps sans y accorder de concessions ; il interdisait même toutes transactions des Européens avec les indigènes. Toutefois, quelques colons s’étaient établis dans des propriétés appartenant à ces derniers, qui leur en avaient concédé la jouissance avec promesse de vente; d’autres avaient reçu des coiiimandants militaires fautorisation provisoire de cultiver les terrains appartenant à l’Etat. L’étendue des terrains concédés autour de Djidjelly ne dépassaient pas encore 40 hectares en 1833. Ces paisibles et laborieux habitants vivaient de leur industrie; ils faisaient avec les indigènes un commerce assez lucratif d’huile, de chanvre, de cire, de sangsues et de tuyaux de pipe.

Avant le tremblement de terre d’août 1836, la ville de Djidjelly, resserrée sur un petit rocher qui s’avançait en presqu’île dans la mer, avait pris peu de développement. On

songeait cependant déjà à donner un plus libre essor aux Européens, qui commençaient à s'agglomérer en cet endroit. Le plan d'une nouvelle ville venait d’être envoyé à l’admis nistration supérieure. Les ravages du tremblement de terre furent tels, qu’à part quelques édifices construits par le génie militaire, entre autres l’hôpital et la maison du commandant supérieur, il n’y avait pas moyen de profiter des autres constructions, qui ne formaient plus qu’un amas de ruines. Gomme il y avait urgence, l’administration locale permit de suivre provisoirement le plan proposé. On l’avait tracé sur les jardins des premiers habitants. L’espace ne manquant plus, on avait ouvert de larges rues et laissé de chaque côté d’assez grands lots à bâtir. Les colons, installés dans ces lots, élevèrent immédiatement des maisons beaucoup plus solides que celles construites d’abord. De son côté, l’administration fit élever tous les bâtiments nécessaires à la garnison et au port. Au bout de deux ans, le nouveau Djidjelly était reconstruit. Ses rues, bordées de trottoirs, étaient la plupart plantées d’arbres portant déjà de l’ombrage. On y remarquait de belles casernes pour la douane et la marine, un bâtiment élégant pour le bureau arabe, un autre pour la poste, une halle spacieuse pour le marché aux graines et à l’huile, enfin beaucoup de jolies habitations pour les principaux fonctionnaires et employés de l’administration. Les maisons particulières remplissaient presque tous les autres espaces, au milieu de plantations de vigne et d’arbres de toute espèce. C’est seulement alors, après ce merveilleux résultat, qu’on vit arriver du ministère l’approbation du plan de la ville. Heureusement cette approbation avait été pure et simple ; il eût été fâcheux d’obliger les colons à se mettre une troisième fois à l’œuvre. Djidjelly est maintenant une des plus V jolies cités de l’Algérie et pourrait faire croire qu’il ne manque plus qu’un tremblement de terre à beaucoup d’autres pour assurer leur développement et leur prospérité. Toutefois, il

ne faut pas se le dissimuler, cette récente prospérité de Djidjelly est encore un peu éphémère et tient, en grande partie, aux nombreuses constructions que vient d’y faire le génie militaire. Son avenir ne sera vraiment assuré que par la coDstructioD d’un bon portet des routes qui permettent l’exploitation des forêts et de tous les gisements métallurgiques des environs. En attendant, sans déranger les indigènes, on pourrait disposer, autour de la ville, de 1,800 hectares de terres, qui suffiraient à la formation de quatre ou cinq centres agricoles.

Les montagnes de la kabylie s’arrêtent à Philippeville ; au-delà de cette ville un pâté montagneux, terminé par le cap de Fer, s’avance encore sur la mer; mais il est séparé de la grande chaîne qui se ramifie à l’intérieur. Une belle vallée se développe dans l’intervalle et vient aboutir au lac Fetzara. A partir de Bône, la plage est complètement découverte; ce ne sont plus que de grandes plaines au milieu desquelles circule la Seybouse, qui arrive de Guelma. Autour de la Galle se forment encore plusieurs autres lacs. En s’enfonçant dans l'intérieur on retombe bientôt dans la vallée de l’Ouedr-MedJerda, grande rivière qui traverse toute la partie septentrionale de la régence de Tunis. Un de ses affluents, partant de Tebessa, nous sert de frontière.

Cette extrémité Est de l’Algérie diflere autant du reste de la province de Constanline qu'elle a plus de similitude avec le territoire des côtes de l'Ouest. Tandis que les hauts plateaux qui s’étendent du côté de Sétif avec leurs riches moissons sont plus particulièrement propres aux grandes exploitations agricoles, les plaines qui rayonnent autour de Bône, sillonnées de rivières, conviennent parfaitement aux cultures industrielles en même temps qu’elles offrent de vastes pâturages pour l'élève du bétail. Les documents offlciels constatent que déjà en 1855, indépendamment de 15,000 fr. de tabac vendu au commerce dans l’arrondissement de Bône, f administration civile en avait acheté pour une somme de

146,971 fr. Elle avait acheté, en outre, pour 47,907 fr. de coton. Si l’on joint à cela la somme de 900,000 fr. dépensée par l’administration de la guerre pour les livraisons de foin, on arrive à un total de 1 ,109,879 fr. versés pour cette seule campagne entre les mains des colons.

L’invasion arabe a fait ses ravages du côté de Bône comme partout ailleurs. Néanmoins, les colonies romaines y étant très-serrées, le vide n’a pu se faire aussi aisément devant les nouveaux dominateurs ; les anciens possesseurs du sol s’y sont maintenus plus longtemps et ont fini par se mêler à la race arabe. La population plus sédentaire n’a p>oint commis les mêmes ravages. Ce pays est un des plus boisés de l’Algérie. De beaux arbres bordent ses rivières et divisent ses champs. De tous les côtés l’on y trouve des touffes de vieux oliviers qui se développent sur les derniers versants, au-dessous des essences variées dont les cimes sont garnies. De vastes forêts s’étendent Jusqu’au milieu des plaines ; un grand nombre sont remplies de chênes lièges. Elles sont déjà en exploitation -, dix ou douze concessions, de plusieurs milliers d’hectares, ont été accordées dans ce but. D’autres concessions ont été faites pour le traitement des minerais. Nous avons déjà parlé des richesses métallurgiques de l’Algérie : les plus beaux gisements de fer sont dans la subdivision de Bône ; on y trouve aussi des mines de cuivre, de plomb argentifère, d’antimoine et de mercure. 11 est facile de concevoir l’élan que toutes ces exploitations forestières et métallurgiques pourront donner un jour à la colonisation, lors({uc des voies faciles de communication auront permis de les entreprendre sur une plus grande échelle. L’agriculture sera la première à profiter des bénéfices de l’industrie ; elle lui prêtera ses moyens de transport, et d’un autre côté, lui empruntera souvent ses ouvriers.

La région dont elle est le centre se trouve donc dans des conditions toutes différentes des autres parties de la province de Conslanliue ; elle doit d’autant moins tenir à s’y

rattacher, que sa position sur la mer lui donne pour ses relations des facilités (|ue n'a point cette dernière ville. Aussi les colons de Bône voudraient-ils déjà avoir une administration séparée. Ces prétentions sont aujourd’hui un peu prématurées ; mais plus tard, lorsque la colonisation s'y sera développée, la subdivision de Üone pourra former une province à part qui aura autant d’éléments de prospérité que les autres. D'ailleurs, étant limitrophe de la régence de Tunis, tout porte à croire qu’elle aura occasion de s’étendre de ce côté pour peu que la civilisation y fasse de nouvelles conquêtes. Déjà nos postes avancés forment des centres dont l’influence rayonne bien au delà des frontières, au milieu surtout des populations où le hey fait le plus faiblement sentir la sienne et où sa domination a de plus légères racinc's.

Bùne, que nous occupons depuis le 18 mars 1832, s’est développé sans l’intervention directe de l’administration, par le seul fait des causes de prospérité inhérentes à son sol et à sa situation. Les colons, dans les premiers temps, ont eu beaucoup à souffrir des lièvres. Les eaux de la plaine n’avaient pas d’écoulement sur le bord de la mer et s’accumulaient dans les bas fonds qui entourent la ville. L’état sanitaire de la population n’a pu s’améliorer que lorsque tous les travaux de dessèchement ont été accomplis et que le sol humide a pu, de toutes parts, être couvert de plantations. On en est arrivé à n’avoirplus à constaterqu’une mortalité de 3 1/4 pour 100.

La ville de Bône est en général bien bâtie ; ses rues sont pavé'es, la plupart carrossables et arrosées par de bonnes fontaines qu’alimente un chàteau-d’eau. Les égouts rayonnent du point culminant où il est placé et sont, trois fois par mois, lavés à grandes eaux. Presque toutes les maisons sont neuves ; les indigènes eux-mêmes se sont mis à reconstruire les leurs, soit à la mauresque pour les habiter, soit à l’européenne pour les louer. Il a fallu bientôt agrandir la ville ; on a choisi à cet effet un emplacement de surface plane, aboutissant au port. C'est au milieu de ce nouveau

te

Digitize:j by Go

ib

quartier, relié au quai et à l’ancienne ville par une promenade plantée d’arbres, que l’on a construit une église ou, pour mieux dire, une petite cathédrale qui attend la restauration du siège de saint Augustin.

La banlieue de Bône peut être, à juste titre, appelée le jardin de l’Algérie. La main de l’homme a peu à faire pour tirer parti de ce sol privilégié. Les terres y sont fertiles et l’abondance des eaux y favorise une végétation luxuriante. On trouve à environ un kilomètre de la ville, les ruines d’Hippône, au milieu desquelles de vieux oliviers étendent leurs touffes pittoresques. Sur un tertre formé à cet endroit, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, a érigé un petit monument en mémoire de l’illustre pontife de cette cité, qu’il venait remplacer après tant de siècles. De nombreuses habitations se sont bientôt élevées dans les vallons voisins, qui contournent la ville au pied de la montagne de l’Edough. Les pentes verdoyantes de celte montagne se prolongent jusqu’au cap de la Garde, contre lequel est construit le fort génois.

Les grandes plaines qui se développent au sud de la ville, sont restées bien longtemps abandonnées ; une superficie de 12,000 hectares d’excellentes terres, n’offrait pas même autant de cultures que celles du moindre centre de population nouvellement créé. Cependant Bône jouissait d’une tranquillité plus grande que celle d’aucune localité de l’Algérie ; des forces considérables avaient été dirigées, depuis quelque temps, sur ce point ; la garnison y avait atteint et quelquefois dépassé le chiffre de celle d’ .Alger. Ni celte tranquillité, ni cet accroissement de troupes qui ouvrait un grand débouché aux produits du pays, n’avaient excité à la culture. Quelques colons faisaient faucher des foins et livraient à l’administration ce qu’elle voulait acheter: tout le reste se perdait. L’administration se plaignait amèrement de cet état de choses, en faisant remarquer la manière dont la propriété était répartie entre les colons européens. Cinq propriétés

d’environ un millier d’hectares et neuf autres de 100 à 500 hectares, englobaient à elles seules 7,138 hectares sur lesquels il n’y avait que 207 hectares cultivés : tnuiis qu’une douzaine de petits propriétaires, ne possédant enstunble que 84 hectares, en cultivaient 52. Ainsi se révélait, à Bône, cette plaie de l’accaparement des terres qui eût menacé de s’étendre au loin, si l’administration, par ses prohibitions, n’avait arrêté les progrèsdu mal. Les plaines de Bône, comme celles de la Mitidja aux environs d’Alger, avaient, en effet, attiré la spéculation des premiers colons, venus avec quelques ressources : mais ce qui empêchait le développement de l’agriculture dans ce riche territoire, était moins les grands propriétaires indépendants de l’administration, que l’anarchie dans laquelle se trouvait la propriété rurale, et que l’ordonnance du 21 juillet 1848 n’avait pas encore fait cesser. D’un autre côté, n’était-il pas déplorable que l’administration de la guerre, qui avait besoin de si gros approvisionnements, laissât les colons perdre une partie de leurs foins?

Cependant, en 1847, l’administration a voulu faire ellemême quelques essais de petite culture en créant plusieurs villages. L’un d’eux, sous le nom de Bugeaud, a été formé sur les hauteurs de l’Edough, au milieu des forêts, avec des colons venus des Vosges. On ne pouvait les installer plus convenablement sous le rapport de la salubrité ; on poussa la précaution jusqu’à leur construire des maisons aux frais de l’État : malgré.tout, la plupart eussent eu bien de la peine à vivre sur les petits lots de terre qui leur avaient été concédés, s’ils n'avaient pu trouver à s’employer comme bûcherons dans l’exploitation de liège du voisinage. Un autre centre de population, sous le nom de Penthièvre, a été placé à moitié chemin de Bône à Guelma, à l’entrée des montagnes qu’il faut traverser pour arriver à celle dernière ville. La population, d’abord toute française, a été complétée, comme nous le verrons plus tard, par une émigration étrangère. Un troisième village, celui de Uuzerviile, a été tracé sur la même

route, daus la plaine, à 1 1 kilomètres seulement de Bônc. Quoique ce dernier village ait été fondé bien avant les deux autres, en vertu de l’arrêté ministériel du 12 février 1845, on n’y a introduit des colons qu’en 1850. Peu de temps après, il a été décidé que les colons dispersés en deçà et au-delà, et qui avaient bâti à leur gré au milieu même de leurs conces* sions ou de leur propriété, formeraient deux nouveaux centres. La distance légale d’ Alalick a été fixée à 5 kilomèh^ de Bône et celle d’El-Hadjar à 5 kilomètres de Duzerville. Les maisons d’ouvriers des hauts fourneaux d’ Alalick avaient déjà l’aspect d’un petit hameau : rien n’y a été épargné ; elles sont toutes recouvertes, comme cette usine, en ardoise.

La Galle, sur la côte, n’est qu’à quelques lieues des frontières de Tunis. Cet ancien siège de la compagnie d’Afrique est resté longtemps dans l’oubli ; il n’a reçu d’existence officielle que le 21 décembre 1842. La pêche du corail a continué à se faire sur son rivage ; mais au profit du commerce étranger. L’industrie française s’est concentrée sur les mines de plomb argentifère de Kef-oum-Théboul, situées sur la frontière. Son exploitation se développe chaque année : en 1857, quarante navires, jaugeant environ 5,000 tonnes, ont pu être expédiés de la Galle à Marseille. D’un autre côté, le marché de la Galle est très-fréquenté par les habitants de la régence de Tunis ; il s’y fait de nombreux échanges en marchandises françaises et en bétail. Une ordonnance du 13 décembre 1 846 avait assigné à la ville de la Galle une banlieue de 8,500 hectares, circonscrite par la mer et trois lacs qui n’en sont éloignés que d’une demi-lieue. Les colons auxquels le commerce a donné de l’aisance ont pu, dès lors, entreprendre quelques exploitations agricoles et se sont livrés avec succès aux cultures industrielles.

L’occupation de Guelma a eu lieu en 1 836, peu de temps avant la première expédition de Gonstantine. Les ruines considérables de l’ancienne Galama, qui couvraient le sol, attestaient l’importance de cette position. L’enceinte romaine.

encore debout, a été restaurée à la hâte et a servi de défense au nouveau poste. La prise de Constantine, en 1837, détermina bientôt la soumission de tout le pays qui avoisine Guelma : dès l’année suivante , les Arabes, que la guerre avait chassés, revinrent labourer leurs champs, et les belles plaines de la Seybousc ne tardèrent pas à se couvrir, comme auparavant, de moissons et de troupeaux. Les premiers colons vinrent s’établir à celte époque ; toutefois, ce ne fut guère qu’en 1843, lorsque la sécurité fut complète, que la population civile commença à s’accroître d’une manière sensible. A Guelma l’église a été construite avant la mosquée; mais il est fâcheux que les deux monuments aient été placés presqu’en pendant l’un de l’autre, tant il y a contraste entre eux, sous le rapport de la solidité, comme sous celui du bon goût. La ville, du reste, est pourvue de tous les établissements publics qui lui sont nécessaires. Elle possède deux marchés : celui des céréales est quotidien ; celui affecté à la vente des bestiaux et de tous les autres produits de l’industrie indigène se lient deux fois la semaine.

Situé dans une des plus fertiles vallées de la province de Constantine, à proximité de la régence de Tunis, Guelma se trouve dans d’excellentes conditions commerciales et agricoles. L’ordonnance du 2 janvier 1845 l’avait doté d’un territoire de 1,956 hectares; nous verrons plus lard le développement que lui ont donné les colonies de 1848, dont elle a été un des principaux centres pour la province de Cons- Lintine. Formées à la hâte avant rachèvement des travaux nécessaires à leur installation , ces colonies ont été trèséprouvées par les maladies ; mais les plantations et les cultures n’ont pas tardé à en améliorer l’état sanitaire. Des emplacements sont déjà choisis dans le cercle de Guelma pour la création de cinq nouveaux centres de population : 130 familles de colons pourraient y être installées. Ils sont situés dans de riches vallées, presque entièrement irrigables, sans marais ni eaux stagnantes.

Di I .

Au sud de la Galle, à une quinzaine de lieues environ de Guelma, se trouvent les ruines de l’ancienne Tagaste. Celle ville faisait partie de la Numidie et était voisine des proconsulats. C’est dans scs environs que se livra la fameuse bataille de Zama ; ils furent le théâtre des opérations militaires contre Jugurtha et de la destruction des Vandales par Bélisaire. Tbagaste, on le sait, était la patrie de saint .\ugustin. Depuis les temps les plus reculés, les Arabes tiennent là un marché considérable qu’ils ont surnommé Souk-llarras (marché du Bruit). Ils y arrivent souvent en nombre de 10,000. Les gens de Tunis y apportent presque tous leurs produits.

Souk-Uarras est entouré de belles forêts dont la superficie peut être évaluée à 30,(XK) hectares, et qui peuvent fournir toute la province de bois de construction. Dans les environs se trouvent des cours d’eau en quautité suffisante pour alimenter l’agriculture et faire mouvoir plusieurs moulins. Les montagnes contiennent des richesses minérales dont l’extraction serait facile et productive, tant clics sont rapprochées de la surface du sol. La terre est éminemment arable, et la facilité de l’irrigation promet à l’agriculture les plus beaux résultats. D’excellents pâturages rendent l’élève du bétail avantageuse. Enfin, un climat tempéré et sain ajoute encore aux bienfaits dont la nature a doté ce pays. Souk-Harras est l’artère centrale du pays; c’est un point d’une haute importance politique et militaire. Situé sur la rive gauche du .Mcdjerda, il commande tout le pays environnant, en même temps que sa situation au croisement des routes de Tunis à Constantine et de Tebessa à Bône, en fait le passage obligé des caravanes, le lieu naturel de station et de transit pour le commerce de Tunis. Séparé de la frontière par une distance de 32 kilomètres, Souk-llarras en est assez rapproché pour la surveiller et assez éloigné pour n’avoir aucun conflit à redouter.

En 1855, Souk-llarras n'était encore qu’un poste militaire dépendant du centre de la Calle, dont la garnison était

Digiii.''

logée dans un simple fondouk. Vers la fin de celte même année, on y établit un bureau arabe et un commandement de cercle.

C’est à cela que se bornait l’établissement français, lorsqu’on 1856, quelques colons vinrent, de leur propre initiative, s’établir à l’entour. D’autres les suivirent, si bien qu’à la fin de 1856, Souk-Harras comptait déjà 800 habitants, qui ne demandaient au gouvernement que le maintien de l’ordre et la construction d’une bonne route. Aujourd’hui, sa population s’élève à 1,500 âmes, et l’on n’évalue pas à moins de 1,400,000 la valeur de toutes les constructions qui y ont été faites.

Le rapide accroissement de cette colonie n’est pas seulement la conséquence des avantages que présente cette localité, il est aussi le résultat de l’intelligence et de l’activité qu’a déployée l’administration militaire pour seconder les efforts spontanés des premiers colons.

Tébessa, sur la frontière, à 30 lieues au sud de Souk- Harras, relève directement de Constantine. L’invasion arabe l’avait respecté ; ses murs romains étaient encore debout. Le génie militaire n’a eu qu’à classer la place et à tracer la zone des servitudes militaires. Les colons n’ont pu élever de nouvelles constructions à l’entour ; mais sa paisible population leur a donné l’hospitalité. Bon nombre de propriétaires indigènes ont mis à l’oeuvre pour leur propre compte les ouvriers qu’avaient attirés les travaux publics. Quelle a dû être la surprise des maçons italiens en se voyant soldés en monnaie romaine, encore en circulation dans cette enceinte, dont leurs pères avaient jeté les fondements 1 Toujours est-il que 45 indigènes ont aujourd’hui à Tébessa de belles maisons françaises. Quelques marchands européens ont aussi reconstruit les masures qu’ils ont été autorisés à acheter. Malheureusement les prohibitions, maintenues jusqu’à ce jour, ont empêché les agriculteurs d’acheter des terres aux environs. Mais laissons la parole à un modeste colon de Tébessa.

« Pour le plus grand nombre des heureux habitants du littoral méditerranéen, Tebessa n'est qu'un camp situé à l’entrée du désert, entouré d'Arabes insoumis toujours prêts à l'attaquer et qui en rendent le séjour des plus dangereux. C’est une grave erreur qu’il importe de relever, car elle nous cause un préjudice notable.

< Tebessa est une jolie petite ville à laquelle de vieux remparts donnent l'aspect d’une citadelle et que de nombreuses constructions françaises, l’ouverture de plusieurs rues et la création, au centre, du cours Montebello, rendent méconnaissable pour ceux qui l'ont vue il y a deux ans. Elle compte, d’après le dernier recensement ofUciel (mars 1858), 1,550 habitants, dont près de 200 Européens. Dans ce dernier chiffre, qui est certainement dépassé aujourd’hui, ne se trouve pas comprise la population flottante, qui varie suivant l’importance des travaux du génie. La ville se compose de 150 maisons en pierre; elle jouit d’un air pur, elle est abondanuuent pourvue d’eau d’une excellente qualité, et de délicieux jardins remplis d’arbres fruitiers l’entourent.

« Le génie achève en ce moment une belle caserne destinée à recevoir incessamment, dit-on, des troupes françaises; puis viendront l’hôpital, la manutention, etc. La Kasbah, vaste rectangle de 200 mètres de large sur 300 de long, qui doit recevoir ces béüments, renferme déjà l’hôtel du commandement, les logements du génie, l’ambulance et un long pavillon où sont casemés les tirailleurs iudigénes et les divers détachements composant notre petite garnison. Les fortes sommes que le. gouvernement affecte à la construction d’établissements militaires prouvent surabondamment que Tebessa doit prendre, dans un avenir trés-proebain, le rang que lui assignent l'importance stratégique de sa position et la richesse de son territoire.

< Un marché hebdomadaire très-fréquenté se tient aux portes de la ville. Les indigènes du cercle y apportent des burnous et des haicks communs, des tapis de pure laine à raies de couleur, des tissus en poils de chameau, des babouches, des nattes d’alfa, de la poterie de terre grossière, etc., mais il s’y fait surtout d’importantes transactions sur les bestiaux, les céréales et les laines. Le commerce des laines y attire, chaque année, des spéculateurs de la métropole.

■ Tebessa est le débouché naturel des produits du sol et de l’industrie des principales villes du Sud de la Tunisie. Nefla nous envoie des haicks très-riches en tissus de laine mélangés de soie; Touzer, des burnous lins de pure laine et des dattes ; Gafsa, de l'huile d’olive, des piments et ces couvertures de luxe dites fréchia, si recherchées à cause de l’originalité de leurs dessins, de couleurs variés et très-vives; El-Kelar, des moulins en pierre à l’usage des Arabes, et la tribu des

Frèchieh, qui touche à notre cercle, des laines et divers autres produits.

« Qu'il me soit permis d'appeler l'attention de ceux qui sont chargés de veiller à la prospérité du pays sur les avantages immenses qu'il y aurait à relier Tebessa à Souk-Arras par une bonne route. Nous tirerions alors nos provisions de Bdne, dont nous ne sommes éloignés que de quatre journées de marche, tandis qu'il en faut déjà cinq pour se rendre à Constantine.

« La grande question, la plus importante sans contredit, c'est celle de la libre introduction des civils en territoire militaire. Es[)érons que celte proposition sera renouvelée à la prochaine réunion de notre conseil général, au moins en ce qui concerne les localités qui, comme Tebessa, sont appelées à ligurer au premier rang de nos villes frontières, et qu'une discussion sérieuse aura facilement raison d’objections que nous, qui sommes sur les lieux, ne nous expliquons pas. Que craint-on? qu’en cas d’insurrection nous soyons un embarras? Permettez ! il nous semble au contraire que nous pourrions prêter main-forte; car pour n’ètre pas militaires nous n’en sommes pas moins des hommes, et il est généralement reconnu que pour avoir raison des Arabes aujourd’hui il n’est pas nécessaire d’être courageux comme Achille. Et, d’ailleurs, le plus sûr moyen d’arriver à la francisation complète de notre belle colonie, d’étendre et de fortilier la sécurité dans une contrée douteuse, n’est-il pas d’accroître autant que possible l’élément européen?

« Si donc il était permis de s’installer chez nous, les colons ne feraient pas défaut et le nombre s’en augmenterait rapidement, parce que notre pays est véritablement un beau et riche pays. Le sol se prête très-bien à la culture des céréales ; d’immenses pâturages nourrissent d’innombrables troupeaux; l’eau, les pierres à bâtir et la chaux sont sur place, le plâtre est à très-bon marché; les forêts fournissent des bois de construction dont l’extraction est facile. Que peutou désirer de plus ?

« Je laisse à des plumes moins maladroites que la mienne le soin dé faire connaître les richesses minéralogiques du sol. Je dirai seule • ment que les magnitiques colonnes de marbre qui gisent dans les ruines imposantes dont nous sommes environnés n’ont pas une origine étrangère. »

A joutons à ces détails que le culte catholique a été installé à Tebessa dans l’ancien temple de Minerve.

Pour relier Tebessa à Constantine, un poste militaire a été

établi en 1848 à Aïn-Beïda. Il y avait là une tribu turbulente, celle des Harakta, qui, avec une population de 28,000 âmes, ne comptait pas moins de 7,000 guerriers. La présence de nos troupes a fini par calmer son esprit belliqueux, et tourner scs goûts vers l'agriculture : ayant vendu ses bêles de somme pour acheter des bœufs de labour, elle avait déjà, en 1857, cultivé une étendue de 32,440 hectares, et en avait tiré 47,550 sacs de blé et 71,400 sacs d’orge, si bien que ses exportations, nulles autrefois, s'étaient élevées à près d’un million. Les ressources ne manquaient pas aux Harakta pour construire des maisons ; mais tous les efforts en ce sens de l’autorité militaire n’ont abouti qu’à leur faire élever des gourbis pour leurs troupeaux : quant à eux, ils ont préféré rester sous la tente. Les seuls habitants indigènes d' Aïn- Beïda sont des juifs ; ils forment, avec les deux cents colons qui y sont fixés, une population d’environ 500 âmes. Deux colons seulement sont morts à Aïn-Beïda depuis l’occupation. La fraîcheur et l’admirable salubrité du climat, la pureté et la bonté des fontaines, les vastes forêts voisines, les ressources de l’agriculture et celles du commerce, feront évidemment un jour d’ Aïn-Beïda un centre important de population européenne, lorsque les colons pourront y acquérir des terres.

LA PROVIRCB d’aLGBB

En parlant des premiers essais décolonisation, nous avons déjà fait connaître une partie de la province d’Alger. Cest autour d’Alger que se sont longtemps concentrés tous les

efforts. On a commencé par le Sahel, puis on s’est répandu dans la Mitidja. 11 n’y avait encore qu’un très-petit nombre de centres de population dans cette dernière plaine, lorsque M. le duc d'Aumale est arrivé au gouvernement général de l’Algérie. Ce prince voulant donner un nouvel élan à la colonisation avait eu l’idée de faire de Blidah le siège de l’administration provinciale. Alger, résidence du gouverneur-général, et ainsi constitué en capitale de l’Algérie, était un centre commercial plutôt qu’agricole. L’administration n’était pas là dans le milieu le plus convenable pour le but qu’on se proposait; elle était absorbée par des détails complètement étrangers à l’agriculture, et les négociants la circonvenaient souvent dans des intérêts tout opposés. De Blidah on pouvait plus facilement rayonner sur la grande plaine qui formait alors tout l’horizon : transporter dans cette ville les principaux rouages de l’administration, c’était donner à ses agents leurs coudées franches et les rapprocher des colons. Du reste, du temps des deys, les indigènes de la province ne venaient pas à Alger traiter leurs affaires; le bey de Tittery, dont ils relevaient, résidait à Mé*déah. Le duc d’Aumale avait déjà fait de Blidah le siège de la division militaire, et, par conséquent, de la direction des affaires arabes, et il se proposait bientôt d’en faire le cheflieu de l’administration civile comme de l’administration militaire, lorsque la révolution de 1848 vint changer le système qu’il avait si heureusement inauguré. La division militaire de la province n’en resta pas moins à Blidah longtemps encore après son départ. Elle comprenait six subdivisions : deux sur la côte, celles d’Alger et de Blidah ; quatre dans l’intérieur par delà l’Atlas, celles d’Aumale, de Médéah, de Milianah et d’Orléansville. Plus tard, lorsque les expéditions de Kabylie exigèrent de ce côté de fréquentes concentrations de troupes, le général de la subdivision d’Alger alla s’installer à Dellys avec son état-major, et il ne resta plus dans la capitale de

l’Algérie que le gouverneur-général préposé au commandement de toutes les forces de terre et de mer.

A part la Mitidja, qui contourne le massif d’Alger sur une étendue de 25 lieues, la province d’Alger n’offre aucune plaine sur la côte ; à l’est, les montagnes de la Kabylie sont baignées par la mer ; à l’ouest , les premières chaînes^ de l’Atlas prolongent aussi leurs ramifications sur le rivage. Toutefois, la rivière du Chélif, qui arrive du sud, tourne brusquement à une vingtaine de lieues de la côte et continue parallèlement son cours jusqu’à ce qu’il débouche dans la mer, à quelques lieues de Mostaganem. Le Cbélif forme ainsi, dans la partie occidentale de la province d’Alger, une large vallée d’une soixantaine de lieues, qui s’ouvre de distance en distance pour recevoir ses nombreux affluents. Les hauts plateaux dans la province d’Alger ne commencent qu’au-delà des montagnes qui encadrent la plaine du Cbélif. Ils se prolongent jusqu’au Ojebel-Amour, où cette rivière prend sa source.

En continuant l’exposé des différents systèmes successivement tentés et en rendant compte des derniers développements de la colonisation, nous aurons occasion de parler des nouveaux centres de population créés dans la Mitidja et dans les autres parties de la province d’Alger. Nous nous bornerons donc ici à parler des villes qui ont servi de point de départ, à mesure que l’on s’est avancé dans l’intérieur, et que l’on a dû s’appliquer à relier par quelques établissements. Remarquons seulement qu’à l’est de la Mitidja la colonisation s’est trouvée arrêtée par les montagnes de la Kabylie ; son développement le plus naturel dans la province d’ .Alger était vers l’ouest en suivant, au delà de l’Atlas, la grande vallée du Cbélif.

Les colonnes qui furent dirigées, au commencement du printemps de 1844, contre les tribus, à l’est d’Alger, déterminèrent le gouvernement à occuper Dellys d’une manière permanente, afin d’avoir un point de ravitaillement rappro-

ché du centre des opérations. Le territoire de Dcllys est assez restreint; de hautes montagnes qui abritent son port, des- ' cendent jusqu’au bord de la mer. Les indigènes y avaient

' disposé un grand nombre de jardins qui contournent le pro-

' montoire où la ville est adossée, et se prolongent à une distance

* de près de deux lieues vers l’ouest. On y remarque beaucoup

• de vignes dont les produits en raisins secs avaient autrefois

• une certaine réputation. La |)lupart de ces jardins sont restés

* en la possession des indigènes. Leur ancienne ville a aussi

‘ été respectée. La nouvelle ville a été construite au sud : une

I enceinte de 4 mètres la protège contre les maraudeurs, et la

» relie à la crête qui domine 1a position. Les vieilles fontaines

f ont été nettoyées, les conduits d’eau et les réservoirs réparés,

> un nouveau bassin a été creusé. On a aussi ouvert une com-

I munication carrossable de la plage à la ville. L’ancicn^ie

i mosquée ayant été convertie en hôpital , une autre mosquée

{ a été élevée sans qu’on ait pour cela oublié l’église à laquelle

une somme de 61,000 fr. a été consacrée. t La proximité d’Alger nuit un peu au commerce de Dellys,

t les indigènes, campant toujours à la belle étoile et ne dépen-

li sant rien en voyage, comptent pour rien le transport sur des

t bêtes de somme qui leur ap|)artienncnt. Ils ne s’effraient

r pas des distances; pour le moindre avantage ils n’bésitcnt

t pas à faire quinze ou vingt lieues de plus. Le marché d’Alger

I leur offrant un meilleur débouché pour leurs produits, ils le

I préfèrent à tout autre. Dellys profite donc moins (ju’on pour-

i rait croire du voisinage d’une ]>opulation indigène assez

( compacte. Toutefois, un certain nombre de négociants d’Al-

f ger sont venus s’établir à Dellys. Ils achètent de l’huile aux

I Kabyles et leur vendent du sel et des objets de quincaillerie.

Ce commerce se développera sans doute lorsque l’industrie i européenne aura pénétré dans la kabylie. Lc-s marchands

f de Dellys en seront alors les intermédiaires nécessaires,

f La belle vallée du Sébaou, qui s’étend derrière le massif

du littoral, promet un jour à l’agriculture une prospérité non moins grande que celle qu’il y a lieu d’espérer pour le commerce. La colonisation, néanmoins, fait peu de progrès jusqu’à présent dans les environs de Dellys. Toutes les concessions qui ont été faites sont sur les coteaux à l’est de la ville; le terrain y est d’assez bonne qualité, mais accidenté, renfermant beaucoup de pierres, et plus propre à la petite qu’à la grande culture. Aussi les concessions ont-elles été divisées en lots de quelques hectares seulement ; elles seraient insufGsantes pour faire vivre des familles d’agriculteurs. Les habitants de Dellys à qui on les a accordées pourront, quand le commerce les aura enrichis, y construire des maisons de campagne, y planter des vignes et des vergers, en pendant des jardins arabes situés de l’autre côté de la ville.

Aumale, fondé en 1845, est situé au sud de Dellys, à l’autre extrémité de la Kabylie. Cétait une position stratégique indispensable à prendre pour relier la province d’Alger à celle de Constantine. Tout le littoral était occupé par un pâté montagneux ; il fallait dominer les passages supérieurs qui mènent par Bordj-bou-Areridj aux grandes plaines de la Medjana et de Sétif.

L’administration militaire n’a rien négligé pour faire d’Aumale une des meilleures places fortes de l’Algérie ; ses murailles ont été élevées sur des escarpements d'un mamelon qui s’avance entre deux vallées. L’espace étant assez étroit, il a fallu construire toute la ville en longueur. Sa grande rue a plus d’un kilomètre, mais les rues transversales ont à peine 200 mètres d’un boulevart à l’autre. Toute la partie supérieure est occupée par les casernes d’infanterie, le quartier de cavalerie, l’hôpital, l’hôtel des commandants supérieurs et les autres bâtiments militaires. Un square a été réservé au milieu des maisons particulières. Elles sont

la plupart garnies de boutiques où quelques marchauds indigènes sont installés à côté des marchands européens. Une petite chapelle a été construite pour les chrétiens, mais elle ne se distingue pas des autres constructions. Quoique les montagnes environnantes soient dépouillées de végétation, l’aspect extérieur d’Aumale est assez pittoresque. Au fond d’une des vallées coule un petit ruisseau bordé d’arbres, qui forment déjà un encadrement de verdure au pied des remparts. Au milieu des quatre faces s’ouvrent de belles portes en pierre de taille. La plupart des routes viennent en serpentant aboutir à celle du Nord. Un aqueduc, dont les arceaux dominent les jardins, débouche dans la ville du côté opposé. Le vallon de droite est moins profond que l’autre; on 7 a élevé une mosquée dont le haut minaret orne le paysage. C’est là tout l’intérêt de ce monument, les Arabes se montrant peu jaloux d’accourir à l’ombre de nos remparts.

La banlieue d’Aumale n’est occupée que par des colons européens : on en compte environ 200. De tous côtés ils ont élevé des constructions au milieu de concessions de terres qui leur ont été faites. Le territoire d’Aumale, longtemps restreint à 1 ,038 hectares, ne pouvait permettre à la colonisation de beaucoup se développer. Du reste, il ne faut pas se dissimuler qu’à 130 kilomètres d’Alger, Aumale ne sera en position de prospérer que lorsque de bonnes routes lui auront assuré des débouchés. Les colons, jusqu’à présent, n’ont pu s’y tirer d’affaire que grâce à la garnison, qui a un peu entretenu le commerce. Quelques-uns vont du côté de Sétif acheter des bêtes maigres, qu’ils gardent quelque temps pour les livrer à la consommation lorsqu’ils les ont engraissées. Soit sur la route d’Alger, soit dans la direction de Bougie ou de Sétif, soit même dans celle de l’Ouest, l’espace ne manque pas pour asseoir des colonies agricoles. De ce dernier côté, à 8 ou 9 lieues d’Aumale, on trouve dans une vallée, à Sonr-Djouab, les ruines d’une

ville romaine assez considérable; ses murs d’enceinte ne sont pas même encore complètement démolis. Les terres environnantes sont d'excellente nature et suffisamment arrosées par une petite rivière. Du côté opposé, avant d’arriver à la vallée de l’Oued-Sahel, on rencontre des mines de fer, dont les souterrains mettent sur les traces d’une ancienne exploitation,

Médéah, à une trentaine de lieues à l’ouest d’Aumale, est comme cette dernière ville, au milieu des montagnes. L’oo cupation de Médéah est bien antérieure : elle date du 1 7 mai 1840. Cette ville, comme nous l’avons déjà dit, résidence des beys de la province de Tittery, était un centre important pour les indigènes. C’était la dernière étape des caravanes du Sud. Blidah n’en est éloigné que d’une dizaine de lieues. La seule voie de communication était autrefois un étroit sentier qui, partant du pied de l’Atlas, après le passage de la ChilTa, venait aboutir au col de Mouzaïa, sur le plateau où l’on a trouvé les premières mines de cuivre. Nous n’avons pas tardé à faire dans les gorges de la Chiffa une route praticable aux voilures. Celle roule est une des plus pittoresques de l’Algérie. 11 a fallu en bien des endroits la tailler dc^ns le roc, tantôt en s’élevant sur des pentes escarpées, tantôt en se rapprochant du lit de la rivière. Les pentes sont garnies de plantes et d’arbrisseaux toujours verts, au milieu desquels se débattent des troupes de singes. A chaque pas des filets d’eau s’échappent des hautes cimes, glissent sur les rochers ou forment des cascades écumeuses. De |)etites gorges, de distance en distance, laissent échapper d’autres ruisseaux sous des arbres plus élevés. La route se poursuit ainsi plusieurs lieues dans les profondeurs du ravin, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre. La vallée s’élargit ensuite un peu et l’on arrive au pied du Nador, qu’il faut monter par des rampes en zig-zag. Médéah est bâti sur le versant opposé de cette montagne. Des massifs de verdure, formés |>ar tous les Jardins environnants, enveloppent ses remparts : ils partent des

derniers arceaux de l’aqucduc qui amène les eaux à la TÜIe et contourne un mamelon d’où la vue domine une grande étendue de ramifications montagneuses. Tous les bâtiments militaires sont groupés dans la partie la plus élevée et écrasent de leurs masses les vieux minarets musulmans. Celui de l’ancienne mosquée des Turcs a été orné d’une horloge. Au milieu de toutes les constructions particulières s’élève encore une maison mauresque assez spacieuse qui sert de logement au général coininandant. Une place plantée d’arbres a été ménagée vis-à-vis et on y fait aboutir les rues nouvellement percées.

Les anciens habitants qu’Abd-el-Kader avait contraints à émigrer n’ayant plus à craindre les représailles de l’émir, sont rentrés peu à peu et on leur a rendu leurs propriétés, sauf les maisons qui avaient été occupées pour les services publics. .Aussi la population indigène de Médéah est- elle plus nombreuse que la population européenne, mais elle s’est plus particulièrement fixée hors des remparts. Un certain nombre de colons ont aussi été s’établir dans les campagnes environnantes. L’Etat ne leur a pas fait de concessions, mais là, comme à Alger et à Blidah, ils ont pu acquérir des indigènes et n’en ont pas été plus mal partagés. Ils ont pu immédiatement tirer parti des jardins : la plupart étaient couverts de vignes; laqualitédu vin qu’ils en ont récolté les a encouragés à planter de nouveaux ceps. Le vignoble de Médéah, jdus que suffisant pour les besoins de la localité, a déjà une certaine réputation. Du reste, les habitants de cette ville sont parfaitement placés pour faire le commerce avec les indigènes ; ils leur achètent de grandes quantités de laine et de peaux.

La route de Médéah a été prolongée vers le Sud par les soins du génie militaire et les voitures peuvent maintenant circuler jusqu’à Boghar, à 7C kilomètres plus loin, comme sur une route impériale. Ce n’était pas une petite aifairc à travers un pays aussi niontagneiix. Boghar est situé sur la

rive gauche du Chélif, près dès gorges par lesquelles celle rivière descend des hauts plateaux. Ue belles forêts de pins et de tuyas s’étendent dans le voisinage. L'n des khalifas d’Abd>el-Kader avait bâti un fort en cet endroit. Le général Bugeaud s'en empara en 1841 et deux années après y établit un poste français, autour duquel se groupa bientôt une petite population civile. Un territoiie de 622 hectares a lini par être assigné à la colonisation. Quoique ce territoire soit restreint, la facilité qu’on a, au moyen d’un barrage, d’en irriguer la plus grande partie, permet à un bon nombre de colons d’y prospérer. Us approvisionnent la place de leurs légumes j et bientôt le produit de leurs vignes sera d’un grand secours pour les voyageurs de la route du Sud.

Au delà de Üogbar, commence la région des hauts plateaux et des lacs salés. Laghouat est la première oasis que l’on trouve de ce côté, dans le voisinage du üjebel-.Amour : Une petite rivière sépare la ville en deux quartiers. Us sont bâtis en amphithéâtre sur les flancs d'une côte rocheuse. Dans chacun d’eux se trouve un marché à arcades. Les consti'uchons de Laghouat n’ont, du reste, rien de remarquable; mais de beaux jardins se développent au nord et au sud.

Laissons M. Uclave Mac Carlliy nous eu faire la description :

• Ce me sera chose assez difficile que de donner nne idée exacte de ces beaux jardins de Laghouat. Nous n'avons rien de semblable et rien ne peut me servir de terme de comparaison. Qu’on se figure donc un espace de 250 hectares divisé en parcelles plus ou moins étendues, toutes entourées de murs bâtis des mêmes matériaux que la ville, de toiques crues en terre grise argileuse, cultivées par platesbandes et au-dessus desquelles se dressent 50 à 60,000 palmiers de 8, 10 et 12 mètres d'élévation. A leur base croissent les arbustes les plus variés : des figuiers, des grenadiers, des oliviers, des pêchers, des abricotiers, des coignassiers, des figuiers de Barbarie, tandis que les plates-bandes se couvrent successivement, suivant la saison, d'orge, d'oignons, de navets, de carottes, de melons, de pastèques, de citrouilles, de piments. Cette forêt spendide, due tout entière à la main

Digiti?- ■ ■ Coogle

de l'homme, belle dons tous les temps, l’est surtout à l'époque des grandes chaleurs, alors qu’au loin tout est brûlé, que la vue, franchissant avec peine la plaine rayonnante de lumière, ne rencontre à l'horizon que le flanc rougeAtre de montagnes stériles. I n air frais y circule, rapide et plein d'aromatiques émanations, à travers les colonnades sans fin; l’ombre, une ombre légère et douce projetée par les feuilles effilées des palmes llexibles, y provoque sans cesse au repos, *et mille oiseaux, sautillant au milieu des panaches toutfus des grands arbres, égaient de leurs chants le calme qui vous entoure. En créant ces immenses cultures, ce n’est ceiiendant pas là ce qui a été le mobile des indigènes, généralement fort indifférents appréciateurs des charmes d'un jardin. Ils n’y ont vu qu'un produit et un produit important, puisque ces 250 hectares devaient rapporter en moyenne de 350 à 400,000 fr. de dattes seulement, car je laisse de côté la quantité énorme de légumes et de fruits qu’on en retirait. Et les dattes de Laghouat sont loin d'étre des meilleures; elles n’ont même aucune réputation et ne méritent aucune mention particulière. Le climat de ce lieu est encore trop froid pour que les fruits du dattier y acquièrent leur perfection. Cela vient probablement et de l'inlluence des hautes terres voisines et de son élévation au-dessus du niveau de la mer. »

En ciïet, tandis que Biskara n’est qu’à 90 mètres au-dessus du niveau de la mer, Laghouat est à une élévation de 750 mètres. Aussi, en 1857, constatait-on que la température moyenne de cette dernière localité saharienne n’avait été que de 28°,9 au mois de juillet, de 33°,8 au mois d’août et de 29°,5 au mois de septembre.

On trouve à Laghouat une grande abondance d’excellents matériaux de construction ; des roches d’un blanc éclatant, de la pierre à plâtre, de la chaux, du sable, de l’argile d’un bleu pâle. Ce sable et cette argile mêlés à la terre calcaire, font des briques d’une dureté remarquable.

Nous occupons Laghouat depuis le 4 décembre 1852. La rébellion de Bem-Salem, le dernier kbalifa de la contrée, avait déterminé le général Yusuf à se diriger de ce côté, à la tête d’une colonne, pour arrêter les progrès de l'insurrection : ce brave général avait mis en déroute les contingents

révoltés qui étaient venus à sa rencontre ; mais n’ayant pas de forces suffisantes pour réduire Laghouat, il avait demandé du renfort au général Randon, alors gouverneur. Ce dernier se mit en roule, après avoir écrit au général Pélissier, qui commandait à Oran, d’arriver avec une colonne pour faire sa jonction avec celle du général Yusuf. Le gouverneur général était encore àMédéah, au milieu de la neige, atténuant que le retour du beau temps lui permît d’aller faire celte nouvelle conquête, que déjà le général Pélissier avait pris la ville d’assaut : l’attaque avait commencé le matin et à midi le drapeau du 2" zouaves flottait sur la kasbah.

La position de Lagboual, à côté des Ouled-Naïl, au milieu des terres de parcours de plusieurs autres grandes tribus, était trop importante pour que, malgré la distance, nous n’y fissions pas un établissement permanent : cette ville est maintenant un chef-lieu de cercle. Plusieurs centaines de colons sont venus s’y fixer : mais la population indigène y a beaucoup diminué ; de 5,000 âmes qu'elle était avant l’occupation, elle ne s’élève à guère plus de 2,000. Beaucoup d’habitants avaient péri sur la brèche et en soutenant vaillamment le siège de chaque maison : le plus grand nombre avaient émigré. Presque tous les jardins étaient ainsi tombés en la possession du domaine. Partout ailleurs le domaine avait gardé plusieurs années les propriétés séquestrées et l’on s’était empressé de les rendre aux indigènes à mesure qu’ils étaient venus faire leur soumission. Cette mesure conciliante était d’autant plus opportune à Laghouat, qu’à une distance de 100 lieues d’Alger, il était difficile d’attirer un grand nombre de colons : au moins devait-on réserver les moyens de s’établir à ceux qui ne craindraient pas de s’aventurer. Cependant le ministère de la guerre a procédé tout autrement dans celte circonstance. iM. le docteur Baudens, membre du conseil de santé des armées, lorsque d’autres ne craignaient pas de demander des milliers d’hectares dans le voisinage de la côte, avait réduit, dans le Sahara, ses préten-

IA COLONISATION DANS LES PROVINCES. 2fil

lions au miniminn des grands concessionnaires. Il se contentait de 100 hectares autour de Laghouat, qu’il s’engageait à mettre immédiatement en culture. C’était un bien beau zèle pour la colonisation de l’.Vlgérie : il est vrai qu’il y avait peu de défrichements à faire, et peu d’arbres à planter. Quoi qu’il en fût, les géomètres du domaine reçurent l’ordre de faire le plan de la concession : ce n’était pas un petit travail ; il fallait réunir en un seul lot près de la moitié des jardins de l’oasis. .M. le maréchal Randon fut indigné d’un tel abus et chercha à l’empècher : mais il se brisa devant le crédit dont jouissait l’honorable chirurgien. Seulement on modéra un peu son ambition, on ne lui accorda que 32 hectares et sous la forme d’une vente pour sauver les apparences. Par décret impérial du 3 juillet 18o7, il fut ainsi mis en possession d’un massif de 130 jardins emplantés de 3,525 palmiers et 5,014 autres arbres fruitiers, moyennant 50,000 fr. payables en cinq ans et sans intérêts. Celte somme n’était pas pour lui un grand sacrifice, si tant est qu’un palmier rajiporte 50 fr. par an, et que, comme le dit M. .Mac Carlhy, le produit des jardins de Laghouat puisse être estimé de l,4tX)à 1,800 fr. l’hectare. coup sûr, il était préférable d’agir ainsi, que de constituer, comme on avait fait .à Biskara et à Zaatcha, des apanages à un chef indigène et à toute sa famille : mais il n’en était pas moins vrai qu’on ne faisait que compromettre les développements ultérieurs de Laghouat en organisant une telle fcrme sur son territoire. S’il n’est plus permis de revenir sur cette mesure, espérons qu’avec une administration plus intelligente, il sera néanmoins possible de réparer, par la colonisation, les pertes que la guerre a fait subir à un centre aussi important du Sahara. Kcoutons ce que dit encore .M. Mac Carty de cette capitale du K’sours :

« Centre «les intérêts de plusieurs grandes tribus environnantes, elle avait, en outre, d’incessants rapports de commerce avec les oasis

CHAPITHË IV.

voisines : le Mzab, le Touat, Ouàrgla, Tougourt, les Zibàn, Bou-Sàda et les villes du Tell. Jadis ses alTaires s'étendaient même jusqu’au Soudén, jusqu’à Kàno et Tenboktou. mais depuis très-longtemps on n'y voyait arriver qu’à de très-rares intervalles les caravanes du pays des Noirs. Ce sont des relations à renouer et qui reprendront, sans aucun doute, une grande activité lorsque les routes du S’ah’arà auront été étudiées, car Laghouat se trouve, à cet égard, dans une situation tout à fait exceptionnelle ; elle représente l’extrémité nord d’une des lignes les plus courtes (2 200 kilomètres) que l'on puisse prendre pour se rendre du Tell aux rives du Niger. Celle ligne est plus commode, plus facile cent fuis que les lignes de Tunis et de Tripoli, sur lesquelles elle a d’ailleurs l’avantage d’un raccourcissement de distance d’environ 800 kilomètres, la dilférence entre la {>erpendiculaire et les obliques dans un triangle qui a plus de 2,000 kilomètres de base. La réouverture de ces relations n’est rien et tient seulement au rétablissement de la tranquillité dans notre Sud qui, une fois paciGé, présentera sur ceux de Tunis et du Maroc des avantages incontestables pour les caravanes, avantage de la sécurité des routes, avantage de n’y pas être rançonné chaque jour, chaque heure. l)e plus, il semble que le hasard ait voulu donner à cette roule la suprématie sur toutes les autres en y plaçant les Touàreg comme seuls intermédiaires chargés d’en protéger le parcours lorsqu’on se sera entendu avec eux. »

Si eiïeclivemeDt Laghouat est appelé à devenir le principal entrepôt du Soudan , il y aura lieu plus lard , d’en faire non-seulcnienl le chef-lieu d’un cercle, mais aussi le siège d’une subdivision militaire et peut-être même d’une division. Il n’y a pas de position plus centrale dans toute l’Algérie, et d’où l’on puisse mieux rayonner sur l’empire du Maroc, sur la régence de Tunis, comme sur le Grand désert. Dominer le cœur d’un pays, c’est tôt ou lard s’en assurer la conquête.

D’un autre côté, par son élévation exceptionnelle dans le Sahara, Laghouat est la moins chaude des oasis : sa température, même en été, est très-supportable pour des colons européens. Tout porte à croire qu’ils viendront volontiers s’y établir aussitôt que les relations commerciales rauront rendue florissante. En attendant, le génie militaire poursuit

sa route et creuse des puits pour les étapes. Les caravansérails qu’il a échelonnés sur tout le parcours, rendent déjà les excursions à Laghouat faciles aux touristes et elles deviennent de mode. On dit que les étrangers anglais en profitent pour faire auprès des indigènes une propagande nuisible a la France, leur faisant croire qu’il nous faudra un jour malgré nous abandonner le pays : s’il en était ainsi, ce serait bien mal reconnaître l'accueil empressé dont ils sont l’objet.

En parlant de la province d’Oran, nous avons fait remarquer la ligne des postes avancés qui commandent les hauts plateaux de l’ouest. Cette ligne qui commence à Sebdou, près des frontières du Maroc, se poursuit par Daya, Saïda, Tiaret. Chacun de ces postes correspond avec les chefs-lieux de subdivision de l’intérieur dont il est le plus rapproché. Nous avons vu que dans la province d’Alger, Boghar, qui dépend de la subdivision de Mcdéab, était aussi à l’entrée des hauts plateaux. Teniet-el-Haad (le marché du dimanche), à 60 kilomètres de Milianah, vient compléter la ligne. Tenietel-Haad est entouré de forêts. Dans une étendue de 4 lieues, on y compte plus de 25,000 cèdres, la plupart séculaires. Ils atteignent jusqu’à 25 mètres de hauteur, et cependant ils sont encore moins remarquables par leurs dimensions gigantesques, que par l’aspect de leurs branches touffues, établies sur des plans parallèles et comme des étages de feuillage. l.« tronc de ces colosses de végétation a 5 à 7 mètres de circonférence et le dôme de leurs branches abriterait un régiment tout entier. Un des premiers objets qui frappait l’attention à l’exposition universelle de Paris, en 1855, était un énorme guéridon d’une seule pièce, de plus d’un mètre et demi de diamètre, qui provenait d’un bois débité dans ces forêts. Lorsque des routes en auront permis l’exploitation, elles seront pour Teniet-el-Haad une source de richesses ; mais jusqu’à présent il a été difficile aux colons qui sont venus s’y fixer, de prospérer avec le peu de terres qu’ils ont pu mettre

en culture. Ils ont construit une cinquantaine de maisons en face le camp, au bas d’un mamelon assez élevé. Ces chétives habitations n’ayant presfjue toutes qu’un rez-de-chaussée, constituent un bien pauvre village. Le marché du dimanche, quoique fréquenté par les indigènes, est loin d’avoir l’importance do celui de Tiaret. Peu d’iudigènes, du reste, demeurent sur les lieux : leur nombre est de 72 ; ils forment avec les colons une population d’environ 300 âmes. Un décret du 2 août 18ü8 va faciliter le développement de Teniet-cl-Haad ; il lui donne un territoire agricole de 937 hectares pour l’établissement de 70 familles.

Milianah, chef-lieu de la subdivision, à 118 kilomètres d’Alger, est adossé au versant méridional de la première chaîne de l’Atlas. Milianah est une ancienne ville de la Régence. Nos troujHJsen ont pris possession le 8 juin 1840, peu de temps après l’occupation de Médéali. A notre approche, les Arabes avaient évacué la ville en y mettant le feu ; aussi ne présentait-elle, lorsque nous y sommes entrés, qu’un amas de ruines; c’est à peine si l’on put, après beaucoup de travail, réparer les maisons qui avaient le moins souflert, et y ménager un abri pour les troupes pendant l’hiver. Bloqués étroitement par les soldats réguliers d’Abd-el-hader en 1840 et 1841, les habitants de Milianah ne pouvaient communiquer avec Alger, durant cette période, qu’au moyeu de rares envois escortés par de fortes colonnc'S. Les expéditions de 1842 changèrent la face des choses. AI)d-cl-Kader dut chercher un refuge dans la province d’Oran. Les environs de Milianah devinrent alors tranquilles, et la route du Contas, ouverte par l’armée au commencement de 1843, permit aux Européens de circuler librement et de se mettre en communication avec Blidah. C’est à partir de cette époque qu’une population sérieuse commença à s’installer à Milianah. C/etle population s’est rapidement accrue. La (>osition de la ville s’y prêtait, en effet, admirablement. Située sur un plateau assez élevé et dominé lui-même par le mont Zakkar, Â/om

D ■ ' ' . Guogle

Transcellcnsis des Romains, elle est abondamment pourvue d’eau par deux sources, dont l’une alimente une fontaine et l’autre, par son volume, est susceptible de mouvoir des usines. Aux environs, le sol, couvert d’arbres fruitiers, peut au moyen des irrigations donner de magnifiques récoltes. .\u pied du mamelon, sur lequel est assise la ville, s’étend la vallée du Chélif (jui ne demande que des bras pour produire de riches moissons. La mosquée deSidi-Joucef, qui avait été dans le principe affectée au casernement des troupes, étant en grande vénération parmi les musulmans, a été rendue au culte mahométan. La plupart des anciens moulins arabes avaient été détruits: on a successivement construit de belles minoteries sur toutes les chutes qui ont pu être ménagées le long du ruisseau. Pour laisser dans l’intérieur de la ville plus d’espace aux constructions particulières, tous les établissements militaires ont été placés hors de l’ancienne ville sur la rive droite de l’Oucd-Boutan. Une large rue de plus de 15 mètres a été tracée au milieu des vieux quartiers, sur une longueur de 190 mètres. Elle part de la porte du Zakkar, l’entrée principale de la ville, et, sous un berce.au de beaux platanes va aboutir h une esplanade d’où l’on découvre toute la plaine du Chélif, par delà l’entonnoir de verdure que forme l’Oued-Boutan. La pépinière du gouvernement est placée hors de la ville, en face la porte du Zakkar, et se prolonge au pied de la montagne sur la route d’.\lger qui la contourne.

Le port de Cherchell est le plus voisin de .Milianah ; mais il est difficile d’y arriver en ligne droite parles sentiers arabes qui traversent les hautes montagnes. La seule roiite praticable est celle d’Alger qui se bifurque au pied de l’Atlas. iVous occupons Cherchell depuis le 15 mars 1840. Son sol était jonché de ruines romaines : les plus curieuses ont été transportées au .Musée d’Alger, d’autres ont été réunies dans une vieille maison mauresejue ; mais d’énormes colonnes de granit sont restées sur place et rappellent, en entrant dans la

ville, tous les souvenirs du passe. Un colon de Chercliell, eu défrichant son champ, a découvert une tombe romaine qui renfermait des monnaies de cuivre frappées l’an 267 de Jésus- Christ à l’effigie deTetricius 1", Dans un trou creusé sous la tète du squelette, il a fait une trouvaille bien autrement intéressante pour lui : c’était du blé renfermé dans un tube hermétiquement fermé avec du ciment. Trois épis, semés avec soin, lui ont donné une première fois 150 autres épis qui, à leur tour, ont produit 300 kilogrammes de grains sur une surface d’environ 10 ares. On a pu voir à l’exposition de 1855 plusieurs gerbes de ce blé romain, dont les épis étaient lourds et bien nourris. Néanmoins, Cberchell, malgré le retour des Chrétiens, ne paraît pas destiné à reprendre son ancienne splendeur. Son territoire, quoique fertile, comme l’histoire le prouve, est de toute part trop resserré par tes montagnes pour pouvoir nourrir une nombreuse population agricole. (Juant au commerce, le voisinage d’Alger lui nuit beaucoup. Le port de Chercliell, il est vrai, est plus rapproché de .Milianah ; mais les quelques lieues de plus qu’il faut faire pour gagner Alger sont plus que compensées par le mouvement du port de cette dernière ville, qui offre aux marchandises un débouché plus facile et plus sûr. Aussi la population de Cherchell reste-t-elle stationnaire.

Orléansville, sur le Chélif, à 80 kilomètres de Milianah et 210 d’Alger, était un point d’une grande importance militaire et politique; il commandait un pays difficile et peupléde tribus turbulentes, mais il avait une importance agricole beaucoup plus grande encore. On était là, en effet, au milieu de la plus vaste vallée de l’Algérie, où toute la colonisation de la province d’Alger devait trouver son développement le plus naturel, lorsque la Mitidja serait devenue insuffisante. Dès l’année 1843, près de 500 colons y étaient venus à la suite de l’armée. Une ordonnance royale du 14 août 1845, décida qu’il y serait créé une ville européenne de 2,000 âmes, avec un territoire de 2,000 hectares, ce qui faisait juste un hec-

it

tare par habitant. C’était peu pour attirer les laboureurs, aussi se sont-ils fait attendre assez longtemps. Il y avait, il est vrai, un obstacle au développement de la colonisation à Orléansville; la sécheresse s’y fait sentir beaucoup plus que dans les autres parties du Tell. Elle résulte de la nudité du sol, et le reboisement du pays est une opération longue et difficile. Cependant les efforts de l’administration ainsi que l’activité des premiers colons, ont en quelques années beaucoup changé la situation et même modifié le climat. Aussi, en 1858, un habitant d’Orléansville croyait-il devoir faire une espèce de protestation par le compte-rendu suivant qui a été inséré au Moniteur algérien :

« Les premiers voyageurs qui passèrent à Orléansville, frappés sans doute de la nudité de ses campagnes, de l’ardeur brûlante de ses mois d’été, des vents violents qui soufllaient parfois en cette saison, ont rapporté, de la contrée qu’ils venaient de traverser en courant, une impression défavorable. Ils l’ont propagée par leurs récits quand, revenus sous le doux climat de la côte, ils comparaient leurs sensations présentes à ce qu’ils avaient éprouvé sur les bords du Cbélif.

« Et pourtant la vallée du Cbélif est un pays riebe d'avenir, où beaucoup de choses ont été déjà faites depuis dix ans, où le climat s’est beaucoup modifié depuis cinq, où la population est énergique, laborieuse et animée du meilleur esprit

« Sur les 12,000 hectares environ que comporte le vaste bassin au milieu duquel Orléansville est assise, plus de la moitié est composée de grandes plaines qui s’étendent des deux côtés du Cbélif. Ces plaines sont des terres d’alluvion, de nature mi-partie argilo-calcaire, mipartie argilo-siliceuse, c’est-à-dire qu’elles se prêtent à toutes les cultures. Plusieurs médailles obtenues, tant aux expositions agricoles d’Alger, qu’à l’exposition universelle de Paris en 1 8b5, témoignent de la beauté et de la qualité de ses céréales. Le seigle et le colza y atteignent des proportions et des rendements magnifiques. Le tabac, le coton, le pavot blanc à opium, tous les arbres à fruits y réussissent très-bien.

« D’autres petites plaines, d'un niveau plus bas que les précédentes, formées d’alluvions plus récentes et de terres plus légères et où les puits se creusent à six et sept mètres, se couvrent chaque jour de

D „ : - (ioogle

nouveaux vergers et de champs de légumes, qui approvisionnent largement les marchés de la ville.

« Une certaine partie de la contrée, c’est-à-dire les pentes des col • Unes qui, sur la rive gauche du Chélif, regardent le Nord, sont, par leur nature pierreuse et calcaire, très-favorables à la vigne, à l'olivier, aux amandiers et à plusieurs autres essences arborescentes également précieuses pour les colons. Ces terrains sont aujourd'hui trèsrecherchés.

a Le climat de toute la région d’Orléansville est des plus soins. Les lièvres y sont inconnues, cela se comprend ; il n'existe de marais nulle part dans le voisinage; le climat est plutôt sec qu’humide, et les eaux potables sont d’exceUente qualité, grâce aux nombreux puits qui ont été creusés dans les villages et dans les fermes isolées. La mortalité habituelle n’est pas de 1 sur 37 habitants; les naissances sont dons la proportion de 1 sur 32. »

Les nombreuses plantations de mûriers qui dès l’origine ont été faites à Orléansville, donnent déjà à scs colons d’assez bons produits en soie. Us commencent à planter de la vigne. Mais c’est surtout des cultures industrielles qu’ils tireront les plus grands profits lorsque des barrages leur permettront d’irriguer la plaine. Toutefois, près de la ville, le Chélif est un peu encaissé et il a fallu chercher ailleurs l’eau nécessaire à l’alimentation. On a bientôt été sur les traces d’un ancien canal en maçonnerie qui amenait l’eau d’une source éloignée de près d’une lieue ; il a suffi de déblayer ce canal pour faire déborder les fontaines publiques et irriguer les plantations. Le nivellement des rues a fait faire des découvertes non moins intéressantes en archéologie. On a trouvé, entre autres, une mosaïque de 23 mètres de long sur 1 4 mètres 30 de large. Du reste, le nom Es-Esslam (les statues) que les .\rabes avaient donné à la localité prouve assez l’importance des ruines sur l’emplacement desquelles Orléansville a été bâti.

La population d’Orléansville, presque toute française, s'accroîtra rapidement aussitôt que la colonisation se sera portée de ce côté. Il y a tout lieu de croire qu’elle dépassera.

LA COLONISAT/ON DANS LES PROVINCES. 2(i9

dans un avenir peu éloigné, celle de la cité romaine à laquelle elle est venue succéder.

La fondation d’Orléansville a nécessité l’occupation de Tenès à 50 kilomètres, 1e point le plus rapproché de la côte. Cette ville, adossée à la montagne, était peuplée de 1 ,200 indigènes. Sans les troubler dans leurs pauvres demeures, l’on a constniit une nouvelle ville sur un plateau plus rapproché du rivage, au milieu des ruines romaines de l’ancienne Cartmna. Lo nouveau Tenès, commencé en 18-13, s’est élevé avec une étonnante rapidité. Il comptait, au bout de trois ans, une population européenne d’environ 1,800 âmes; les premiers habitants, à qui on avait concédé des lots de terrains à bâtir, y avaient déjà élevé pour 1 ,200,500 fr. de constructions. Une cinquantaine d'hectares leur avaient été vendus dès l’origine au pri.\ de 0,000 fr. de rente.

Le territoire de Tenez, primitivement fixé à 2,500 hectares, a été doublé bientôt après. Toutefois, il n’y a guère que 200 hectares de terres qui soient cultivables autour de la ville. Le reste du territoire d’environ 4,800 hectares se compose de montagnes et de collines dont les pentes rapides sont couvertes de broussailles entremêlées de pins d’.Mep et de tuyas. Le meilleur moyen d’en tirer parti serait d’en opérer le reboisement. Les broussailles, composées de diverses essences, seraient susceptibles de devenir de beaux taillis, dont les arbres résineux, de croissance plus rapide, seraient les baliveaux. Avec un fonds si précieux de plantes fournies spontanément par le sol, le succès de ce reboisement serait assuré, si aux soins de conservation qui préserveraient des bestiaux indigènes, on ajoutait des semis bien combinés et faits avec intelligence.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas au seul reboisement des montagnes voisines, pas plus qu’à l’agriculture, qu’est attachée la fortune de Tenès. Tout son avenir est dans le commerce et l’industrie. Indépendamment des mines de cuivre qui lui ont donné une si grande activité industrielle, d’autres

industries secondaires sont encore appelées à contribuer à sa prospérité. Le bas prix du combustible y permettait la confection de la chaux hydraulique et celle d’une excellente chaux grasse dont ce cap de Tenès est une mine inépuisable. Si l’on en juge d’après les nombreux débris romains trouvés tous les jours aux environs, la fabrication de la poterio. réussirait aussi parfaitement. Mais c’est surtout l’exploitation du plâtre qui présenterait de grands avantages, grâce aux deux mines de gypse d’une richesse extrême que l’on trouve au Rocher, à moitié chemin de Tenès et d’Or-

léansvillc.

Page 1