CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
très-échevelé, qui faisait de la religion une ficelle dramatique; du Beau, une question de plaisir; de l'État, un pouvoir plus fort que légitime, à qui Ton pouvait marchander son obéissance. Il n'ouvrait pas seulement à FArt tragique des voies nouvelles, il en modifiait profondément la nature, et l'Art n'était pas en ce temps-là une vaine curiosité qu'on allait voir, le curedent à la bouche, pendant les somnolences d'une digestion laborieuse. Il avait une place légale dans la Société, un rôle essentiel dans l'éducation publique : il devait, par la manifestation du Beau, élever l'intelligence au-dessus des imperfections du monde ; par le spectacle de malheurs magnifiquement supportés , fortifier l'âme contre les épreuves de la vie, et les innovations d'Euripide mettaient à la place de ces salutaires émotions de sourdes colères contre l'ordre des événements, et des attendrissements' nerveux qui ne remuaient que les entrailles. Aristophane les attaqua donc certainement par conviction d'artiste et réprobation sincère de critique, peut-être aussi parce qu'elles lui fournissaient d'excellentes plaisanteries; mais sans leur portée politique, le peuple ne se fût pas associé à l'animosité qu'il y mit, et aurait désapprouvé son insistance (1). Pour rendre à la fois plus touchantes et plus terribles les souffrances de l'amour, Euripide choisissait de préférence des hommes, parce qu'en s'appesantissant sur eux, la passion semblait plus irrésistible : il lui fallait donc poser en regard des femmes qui justifiassent leurs malheurs, des femmes faibles et violentes, mobiles et opiniâtres, passionnées et sans pitié. C'était une des données les plus banales de sa tragédie : la Femme odieuse y était presque aussi essenlielle que le Messager et la machine du dénoùmenl. Aristophane suppose qu'irritées de ces attaques dont elles ne
(1) On (^fait si persuadi: que les tragédies Socrate y fût étranger: \oy. deux fragments d'EuripideavaientdosintcntioiispulitifiuesqiK; de Téléclide, dans le Poetarum ijrnrcorurn les poètes eux-mêmes ne croyaient pas que Fragmenta,^. 126,éd. Didot, etp. 400,n. 6.
comprenaient pas la convenance littéraire, les Athéniennes veulent profiter des fêtes de Gérés pour concerter secrètement leur vengeance et en assurer l'exécution. Le secret d'une conspiration est rarement gardé, même lorsque ce sont des femmes qui conspirent : Euripide en est instruit, et voudrait charger de sa défense Agathon, un poète dramatique comme lui et de nature assez efféminée pour que personne ne s'avise de chercher un homme sous son manteau. Mais la présence d'un homme aux Mystères de la Bonne déesse était une profanation que la loi punissait de mort, et Agathon, fidèle à la lâcheté de son caractère, refuse de courir les chances d'un service si hasardeux. Touché, enfin, du danger que court Euripide, Mnésilochus, son heau-père, s'affuble d'une robe couleur de safran, se fait la barbe et pénètre dans le camp ennemi. En sa qualité de poète tragique de la nouvelle École, il devait aussi très-mal parler du beau sexe, et au lieu d'expliquer les exigences de l'Art dramatique et de demander grâce pour ses licences, il prend l'offensive: il soutient que, loin d'avoir démérité des femmes, Euripide avait des droits à leur reconnaissance pour avoir si charitablement adouci les choses, et il les rétablit dans leur vérité la plus crue. La violence de ses incriminations soulève l'indignation de rassemblée : c'est à c|ui se jettera sur lui, à qui déchirera ses vêtements, et le malheureux ne peut plus nier que, d'après le texte de la loi, il ait mérité la mort. Cette catastrophe bourgeoise, provoquée par Euripide, était déjà une allusion bouffonne à l'abaissement du tragique si fréquent dans son théâtre ; mais Aristophane ne s'en est pas tenu à une critique si générale. Il avait le goût de la parodie; il aimait à transposer la pensée, à donner un sens comique à des phrases qui avaient voulu exprimer des sentiments pathétiques ou des idées élevées, et avec son tour d'esprit oratoire, ses préoccupations sentimentales et ses formes sentencieuses,