CHAPITRE V. LA COMÉDIK D'ARISTOPHANE
Euripide facilitait singulièrement ces changements burlesques : il sulTisait souvent de changer ses personnages de situation et de milieu; leur langage se trouvait aussitôt ridicule. Ces moqueries, dont sans doute beaucoup nous échappent, abondent; puis Aristophane emploie successivement tous les moyens usités pour sauver les héros tragiques en péril de mort (1), mais, malgré la garantie d'Euripide, ces moyens sont de véritables niaiseries dans la vie réelle et tournent à la confusion de Mncsilochus. Effrayé enfin du danger où son beau-père s'est jeté par amitié pour lui, l'Euripide de la comédie fait le sacrifice d'un de ses meilleurs ressorts dramatiques : il s'engage à ne plus jamais reprocher aux femmes leur amour du vin et de l'adultère, et de leur côté elles promettent d'oublier leurs injures. Il ne reste plus qu'à délivrer le prisonnier, et un de ces hasards inattendus, si fréquents dans les pièces d'Euripide, lui vient en aide. L'archer commis à sa garde se sent tout à coup brûler d'amour pour une courtisane du plus bas étage, et court après elle sans souci de sa consigne. Mnésilochus prend la fuite à son tour, et la pièce finit faute d'acteurs qui la continuent (2).
Ouoiqu'il fût encore plus exclusivement littéraire et se dispensât môme d'une intrigue qui lui servit de prétexte, le sujet des Grenouilles intéressait davantage le public, et le comique lui en était beaucoup plus accessible (3). Une lutte im-
(1) Il parodie succcssivenieut trois tiagc- elle se serait appelée t)ia;Aoc;cf'.a<Tà(Tai). Ou a dies d'Euripide , Palamède, Hélène et An- supposi uu peu légèreuieut que celle qui dromède. nous est parvenue est la premièie : les gram-
(2) Les Femmes à la fcle de Cérès i'ureut niairiens ont cité plusieurs fragments de la jouées sans succès, probablement dans la première (si toutefois ils en connaissaient deux) seconde année delà xcu' Olympiade, 410 et de lasecouiie (Photius , Suidas, Harpocraavant l'ère chrétienne : voy. Enger, [iliei- tion, Uéphaistion et le Scoliaste de Platon punisches Muséum^ nouv. série, iv* aunée blié par Bekker), qui ne se trouvent pas dans (1846), p- 49-62. Aristophane (it une autre la nôtre : voy. les deux dissertations de Fritzpièce, probablement fort dilTérente (voy. schc, De Thesniophoriazusis poslerioribus ei Bergk, Aristophanis Fragmenta, p. 4h7- De Fabulis ab Arislopliane retractatis. 490), à laquelle il semble avoir douué le (3) Les (îrcuouillcs furent représentées même titre (selon Uémétrius, de Trézcne , la troisième année de la xcur OKnipiade,
possible entre deux poètes représentant, chacun, une forme différente de leur Art. n'avait rien alors qui déroutât les spectateurs (1), et Aristophane ne voulait plus les associer à des critiques qui allaient au fond des choses et, malgré les bouffonneries dont elles étaient mêlées, restaient pour la foule d'une esthétique transcendante. Il y parodiait des expressions, soulignait des exagérations, changeait le sens de vers connus sans y ajouter ni en retrancher une syllabe, et pour s'amuser beaucoup de ces jeux d'esprit, il suffisait de réunir à quelque délicatesse de goût le sentiment si athénien du ridicule (2). Ce n'était plus tout à fait la Comédie ancienne , la comédie acariâtre et brutale, très-disposée à oublier son but pour les badauderies et les insolences de la route. Si elle lance encore en passant des sarcasmes aux pestes publiques qu'elle rencontre sur son chemin, elle ne s'en détourne pas tout exprès, et ce ne sont plus des personnes réelles qu'elle expose sur le théâtre, mais des idées qu'elle a personnifiées pour la circonstance. La mort d'Euripide avait été ressentie à Athènes comme un malheur national ; il semblait que l'Art tragique fût mort et enterré avec lui. Le Peuple travesti en Bacchus, patron de la tragédie (3), mais très-reconnaissable à ses hésitations, à ses tergiversations, à ses défaillances de cœur, à son amour de ses aises et de ses plai-
405 avant l'ère chrétienne. On connaît par Kal tiç vtzçùv !ceuO[Awva xal axôro-j TOj>.aç
le témoignage des grammairiens deux autres "^''1 xa-t£,>6îïv ;
comédies sous le même titre : l'une , anté- (2) Le Chœur disait aux deux poètes : Ne
rieure, par Magnés, et l'autre , dont la date craignez pas que par ignorance les specta-
est incertaine, par Callias. tcurs ne comprennent pas ce que vous allez
(1) Il y avait aussi dans les Mmes de dire;v. 1 109-1 U 2.
Phrynichus une lutte poétique entre Sopho- ''3J Dans le v. 102^, où Eschyle parle à
cleet Euripide, et, ce qui est plus significa- Bacchus, c'est évidemment aux Athéniens
tif encore, elles furent jouées la même année 1" il s'adresse :
que les Grenouilles, et remportèrent 'e se- 'àXV ûpiîv aux' ^î]v ài-/.-M, àW oùx irX toOt'
cond prix. Dans une comédie de Phérécrate [èTpàiriaO:-
'KpaTtàxaXoi iiu KpaitiTaA'Xol ^ la scène se pas- Voy. aussi Bergk, Commentationum L. i,
sait également dans les Enfers, et probablement p. 152. On a cru que le v. 807 ne se conci-
elle s'y passait aussi dans une autre comédie liait pas avec cette idée, mais il la confirme
à sujet littéraire d'Aristopha e, le Geryta- plutôt qu'il ne la combat ; il signifie seule-
des; car on lit dans un fragment cité par ment ([ue de son vivant Eschyle s'entendait
Athénée, 1. xn, p. 551 A : assez mal avec les Athéniens et ne les pren-