CHAPITRE I. DANSES MIMIQUES
pensée, ils n'existaient pas, et leur forme elle-même leur était imposéepar les traditions du temple. Heureusement ils trouvèrent à côté de la religion officielle un autre théâtre moins exclusif, moins hostile à l'indépendance de l'Art, et lui laissant, sinon son initiative complète, au moins toute la liberté de ses mouvements. Partout où les prêtres, favorisés par les circonstances, sont parvenus à constituer une caste, ils ont tenu à prouver qu'ils formaient réellement un ordre intermédiaire entre le ciel et la terre, et voulu légitimer leur prééminence au moins par des devoirs particuliers, des pratiques spéciales et des vérités qui leur appartinssent en propre. Mais lors même que l'esprit de prosélytisme leur eiit manqué, et les intelligences vraiment convaincues en sont toujours travaillées, une politique habile leur eût fait enseigner quelques-unes de ces doctrines réservées aux plus capables de les comprendre ; elle eût, à certain jour, entr'ouvert le sanctuaire et environné une communication discrète de formes solennelles qui en rehaussaient encore l'importance. Cet enseignement mystérieux, sorti de la civilisation de l'Orient comme son complément et sa conséquence, lui était trop inhérent pour ne pas être porté de ville en ville avec ses idées (1). Mais les institutions les plus respectées changent de caractère quand on les dépayse : ce ne fut plus en Grèce une grave initiation à des doctrines austères; il n'y avait ni caste sacerdotale intéressée à la conservation du passé et à la perpétuité des rites, ni dévots néophytes, purifiés par de véritables épreuves et ne cherchant dans la vérité que la vérité elle-même. L'idée-mère du polythéisme grec avait disparu, étouffée sous les mythes qui voulaient la rendre plus sensible, et, en inscrivant successivement en tête de son symbole les croyances et les
(I) On en attribuait rori<,Miio a lîarchiis, v. 1032, exprimaient lopinion popuiairt» à Cadnius, et surtout à Orphée: Euripide, d'Athènes. Hhesus, V. y43-4, et Aristuphaue, Kanac ,
superstitions particulières de chaque bourgade, la religion avait bien perdu de vue les vérités absolues, son premier principe et sa cause. Dans les Mystères qu'établirent çà et là des prêtres d'occasion, sans aucun intérêt à maintenir des traditions que souvent même ils connaissaient mal, rien ne protégeait l'idée primitive, et l'esprit d'innovation, si actif chez les Grecs, la fantaisie, plus active encore, ne tardèrent pas à y pénétrer et à les envahir. La forme acquit une influence de plus en plus dominante; on voulait ébranler l'imagination, étonner les yeux, charmer les oreilles. Ce fut désormais un spectacle que les amateurs y venaient chercher, bien plutôt que des idées religieuses; l'initiation n'aboutissait, en réalité, qu'à une distraction de quelques heures et à la satisfaction d'une curiosité puérile. Les Mystères d'Eleusis étaient seuls, et depuis un temps immémorial, une institution de l'État : la loi veillait à la porte et ordonnait de les respecter, sous peine de mort. Ils avaient donc, selon toute apparence, conservé fidèlement l'idée qu'une religion spiritualiste y avait déposée, et faisaient de la politique sans le savoir; ils concouraient au but que se proposait le gouvernement de la République : le bonheur des citoyens dans ce monde en apaisant les terreurs qu'inspiraient celui d'outre-tombe et ses incertitudes (1). Le problème capital de la destinée humaine (2), l'explication des infortunes qui révoltent la conscience publique (3), et la raison dernière de la vie (4) trouvaient la philoso-
( I ) Movoi; -(ào vis^tv •^'Xi.o; (3) Ex quibus humanac vitae erroribus et
xœi tp^YY^'; lî^afov iaxw, aeruumis fit , ut intenlum velcres illi vates
offot iKi^-ji'^iba. • gj^,g jjj sacris iuitiisque tradendis diviuae
Aristophane, Ranae , v. 454. mentis interprètes, qui nos ob antiqua sce-
(2) Heureux celui qui descend sous la terre Icra in vita superiore poenarum luendarura
creuse après avoir vu ces choses; car il sait causa natos esse dixerunt, aliquid vidisse vi-
quel est le but de la vie et connaît le royaume dentur ; Cicéron^ Fragm. incert. ; dans saint
que donne Jupiter ; Pindare , Frar/wen< ; \ugust\n, Contra Julium Pelagianum, l. v;
Opéra, t. m, p. 128, éd. de Heyne. Voy. le Opéra , t. X, col. 623 : voy. aussi Diodore,
IVajrnient de Sophocle, cité par Plutarque , 1. Y, ch. xlix, par. 6; t. I, p. 286.
De audiendis poetis , par. iv ; Aristophane, (4) Au fragment de Sophocle que nous in-
Ranae , l. l., et G. Hermann, Orphei frag- diquions dans lavant-dernière note, et à celui
menta, 409. de Piudare, que nous avons traduit (d'après