CHAPITRE I. DANSES MIMIQUES
pille du temps silencieuse et impatiente, elles grands Mystères soulevaient un coin du voile. Des écrivains dignes de toute confiance l'ont attesté, quelques-uns môme à leurs risques et périls, et il sulTisait, pour en être sûr, de connaître l'esprit épicurien et pratique de la Société athénienne et d'apprécier sa curiosité d'intelligence.
Pour se maintenir pendant des siècles à la tête de la civilisation, les Mystères d'Eleusis ne devaient pas cependant combler seulement les lacunes de l'instruction publique : des vérités réduites à leur plus simple expression, et communiquées doctoralement comme des théorèmes, auraient été bientôt délaissées aux écoliers qui avaient l'amour des mathématiques. Il fallait les mettre habilement en scène, attirer le public par des parades extérieures (1), et satisfaire ses goûts artistiques par la pompe du spectacle. Si philosophique et si élevé qu'il fût, cet enseignement religieux ne pouvait donc se produire utilement que par des symboles (2) : les initiés étaient à la lettre des voyants (^6). La danse, la pantomime en faisaient le fond (4);
saiul Clément d'Alexandrie, Stromata, 1. m, Plutarque, De Iside et Osiridc , par. xxv ;
p. 51 8, 6d. de Potter), nous ajouterons le pas- Moralia,^ç. 441.
sage de Diodore, publié dans les Ea;cerp<a va- (3) 'Erôr-cïiî : c'était un des surnoms de Ju-
Wcona^ et restitué par 0. Millier, dans Ersch et piterqui voit tout. Une foule d'expressions in-
Gruber, Encyclopddie , s. v. ELuusiNUiN , p. diquent un spectacle : 'l5wv U-mo., dans Pin-
283, note 4; Hijmnusin Cererem, v. 482; dare, /. L; wûta %/,8îvTiç 1^7), dans Sophocle,
Isocrate, Panegyrica, vi, ch. 59; Cicérou, l. L- 5fj,;A£va, dans Pausanias (1. Y, ch. x;
Delegibus,\. Il, ch. xiv, par. 36, et Apulée, 1. YIII, ch.xiv; 1- X, ch. xxxi) , et dans Plu-
Metarnorplioseon 1. xi^ p. 270, éd. des tarque (De Iside et Osiride, ch. lxvhi , et
Deux- Ponts. Yoy. Gesner, Prolusio qunostm- De profectibus in virtute, ch. x), qui se sert
difur dorjma de pcrenni animarum naturel aussi de 8hk-jû\j.v^v.; Ibidem, et Alcibiodes,
per Eleusinia propagatuvi esse Mysteria. ch. xxir. On trouve aussi Ufà (^iT^xara, o^/uç
(1) Après de nombreuses lustrations sur le [^•ja-ix.ài, à'jal[xa.Ta. (voy. Lobeck , Aglaophabord de la mer, les Mystcs se rendaient pro- mus, p. 51-64) , et même 8çà.[i.a. ; saiut Glécessiounellemeut à Kleusis en parcourant tou- ment, Cohorlatio, p. 9, éd. de Sylburt^.
tes les grandes rues d'Athènes. (4) Pausanias, Attica, ch. xxxviu, par. 6 ;
(2) Sû'^Ç'Aa : c'est le mot de Sopater ( D/s- Aristophane, Banae, v. 3i6 et 335; Thestinctio quaestionum ; dans Walz, Jihetores mophoTiazusae , v. 952-994 et Ij79. Apugraeci, t. YllI, j). 110), et de saint Clé- lée, qui avait une counaissance particulière ment d'Alexandrie [Cohorlatio, p. 15, éd. des Mystères, a dit dans un passage fort rede Potter), qui emploie dans le même sens marquable, quoiqu'il n'ait été que bien peu (n»v6ï)}ta ; Ibidem, p. 1 8 . "Owa te ia-jotikoI; Upoi; remarqué : Itidem pro regionibus et cetera ■ncfuaVjTctoiiivz xal '.iXi-ioX^ , disait également in sacrih diiïerunt longa varietate : pompa-
mais l'art grec, pour la première fois, infidèle à son principe, ne cherchait point dans ces représentations à réaliser un idéal; il voulait contrefaire la réalité et tromper l'œil des spectateurs : c'était de l'art doublé de physique amusante et montrant la lanterne magique (1). Quand la poésie exhume quelque héros de l'histoire, elle condense sa vie, en fait l'âme et la chevilk ouvrière de son temps et le grandit au détriment de tous les autres; à Eleusis, au contraire, chaque fait particulier devait représenter un ensemble de faits dont il sortît une loi : aussi le spectacle de chaque jour se composait-il de plusieurs tableaux entièrement différents (2), et la plupart étaient changés tous les ans (3). L'objet principal de l'initiation était la réhabilitation de la Providence : habituellement, sinon toujours, les Mystes, plongés dans une obscurité effrayante, étaient transportés en imagination dans les enfers (4), et la vue des supplices réservés aux
rum agmina, Mysteriorum silentia, sacei'dotuin officia, sacrificantium obsequia ; De Deo Socratis , ch. xiv.
(1) Nous n'acceptons pas cepencTant le sens matériel que M. Leuormant a donné dans les Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXIV, p. I, p. 373, à la phrase
du Phèdre : 'O'Ko/kr^^a 8i xal âi:>.à xai àfT£;A7) xal £j$ai;AOva çà5;j.a-:a. Platon parle de l'époptie dont les âmes bienheureuses jouiront dans le ciel et l'oppose à celle d'Eleusis : Des apparitions complètes (et non des représentations fictives) , simples (s'expliquant ellesmêmes sans la parole de l'Hiérophante) , immuables (et non p»assagères) et donnant le bonheur (au lieu de le promettre).
(2) Lucien, yl/eza/iJer, par. xxxviii.
(3) Voy. Cicéron, Tusculanarum quaestionum 1. I, ch. XIII, par. 29. Non semel quaedara sacra traduntur : Eleusin servat quod ostendat rcvisentibus , disait Sénèquc (A^a/uralium quaestionum 1. vu, ch. 31 ) dans un passage qui n'est pas aussi positif que nous le voudrions ; mais on a cru recouuaitre des scènes d'initiation dans beaucoup de peintures (voy. entre autres Eggling , dans Gronovius, Anliquilatum (fraecarum thésaurus, t. Vil, col. 57-74; Montfaucon, Antiquité
expliquée, t. II, pi. 78 ; le Catalogne du cabinet Durand , p. 1 63 et suivantes ; Christie, Disquisitions upon the painled greek vases and their probable connexion icith the Eleusinian and other Mysieries), et les savants, qui ont poussé leurs recherches le plus avant, n'en doutent pas : voyez Lobeck, Aglaophamus , p. 133, et Petersen, Der geheimeGottesdienst beiden Griechen,Tp. 1 5 et suivantes.
(4) Lucius , qui avait été initié , dit dans le Metamorphoseon d'Apulée : Crede quae vera sunt. Accessi confinium mortis, et calcato Proserpinae limine , per omnia vectus elementa remeavi. Les poètes confirment ce témoignage si positif :
Ecce procul ternas Hécate variala flguras Exoritur ; Claudien, De raptu Proserpinae, 1. 1 , v. 1 5.
visaeque canes ululare per umbram ;
Virgile, Aeneidos 1. vi, v. 2b7.
De là ces ténèbres, ces gémissements (voy. Hésychius, s. v. <xvuç);j.&; ) et ces terreurs des initiés dont parle Proclus : "ùar.s.^ èv Taî; â-^'M- -àTat^ -iXïtaiî lîpô tûiv ji'jffTtxùv OeaiiàTuv £xT:Xr,j;iç
■cùiv fjiuo[Atvo)v. Platonis theologia, 1. m, ch. 1 8 .
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grands criminels a hsol va il la jusiicc divine de ses lenteurs. Sans une illusion au moins momentanée, ces fantasmagories n'eussent été que des puérilités indignes de préoccuper Tintelligence : il fallait impressionner assez vivement les spectateurs pour suspendre leur bon sens et leur persuader que la mise en scène clait la vérité même, et le spectacle, une réalité. Dans ces conditions, les paroles étaient impossibles (1) : aucune n'aurait répondu à la gravité de la scène ni exprimé les souffrances surhumaines des
I condamnés. Une musique assez vague pour s'accorder également avec le sentiment de chacun et se mettre à l'unisson de loutes les imaginations, pouvait seule accompagner réellement les danses et compléter dignement la représentation. Quelquefois seulement le chant grave et accentué de l'Hiérophante se mêlait à l'action comme le Chœur de la tragédie antique (2); il racontait les scènes capitales, les expliquait et aidait les intelligences paresseuses ou distraites à conclure (3). Naguère encore, en Espagne, un prêtre en costume de chœur assistait aussi aux pantomimes qui représentaient, pendant la semaine sainte, la
I Passion dans les églises, et, quand il croyait son auditoire suffisamment préparé, prenait la parole et prêchait l'amour du Christ (4). A certains moments, des formules sacramentelles (d).
(1) Voy. Macrobc , Saturnaliorum 1. i, gène, Philo,<iophuinena,\. Y, [ch. vm, \). l \"), ch. 7, et ci-dessus, p. 235, noie 4. éd. de Miller, qu'on montrait en silence un
(2) Phiiostrate nous apprend qu'un so- épi de blé coupé, iv ouot-çi TzOzçur^ni'^o-^ (jzà-/y-/phisle, qui remplissait dans sa vieillesse les (3) On sait même que, sans doute pour fonctions d'Uirrophante , avait la voix moins faire mieux croire à un dépôt traditionnel de belle qu'Héraclide , T(mginus et Glaucus, mais connaissances, les fonctions d'Hiérophante l'emportait sur la plupart de ses devanciers étaient héréditaires h Eleusis : voy. Bossler, par la dignité extérieure et la majesté du De genlibus el familiis Atiicae sacerdotageste ; De vitis sophistarum , I. n, ch. 20. libua, Darmstadt, 1843, in-4".
Dion Chrysostome , Disc.xn, p. 203, éd. de (4) Ces explications, plus ou moins som-
.Morel, aflirme que le sens caché des repré- maires, y étaient même données aux panto-
sentalions [^tà'^.i-.a) était exposé et cxplirpié mimes jouées par des marionnettes, et, sans
par un expositeur [ll-f\-(r,-rr,i) et un interprète doute conmic aux Mystères d'Kleusis, elles
(tf;xv''-'î) : voy. aussi Plutarque , De defectu étaient quelquefois en vers : voy. Cervantes,
oracw/orum, ch. xxn, p. !> 14. Cependant toutes Don Qidjote , r. ii, chap. 2G.
les scènes, même capitales, n'étaient certaine- (!>) L'épi blond est favclié (par allusion
ment pas expliquées au moment de la représeu- à la mort prématurée d'Adonis); La force
tation : ainsi nous savons par le prétendu Cri- surhumaine a créé le fort ( littéralement
d'autant plus saintes pour la foule qu'elles affectaient d'être plus obscures, étaient prononcées d'une voix imposante et semblaient aux moins intelligents la substance et la fin dernière de l'initiation (1). La forme dramatique était enfin complète; les décors localisaient la scène, les costumes caractérisaient les personnages et les figurants vivifiaient le théâtre ; mais ce n'était pas encore le Drame. La poésie n'y occupait qu'un rang bien secondaire ; elle jouait, à proprement parler, le rôle muet d'un .accessoire, et il ne lui était pas permis d'améliorer sa position :
Infelix Theseus sedet, aeternumque sedebit.
Mais, autorisée par des précédents si révérés, l'imagination pouvait désormais évoquer les anciens héros, non plus comme les ombres silencieuses que montre Thistoire, mais en chair et en os, avec leurs mouvements propres et leur vie. Les représentations si longtemps futiles dupasse avaient appris à se prendre au sérieux, à suivre un sujet jusqu'au dénoûment, et à conclure, non par un fait accidentel, mais par une idée poétique et une vérité morale. A ces nouveaux éléments, si nécessaires et jusqu'alors si inconnus, ne s'arrêta pas même l'influence des Mystères sur le développement du Drame ; il y eut, grâce à leurs initiations, un public curieux de spectacle, facile à émouvoir et ne marchandant pas à quiconque savait l'amuser les conditions de son plaisir (2).
la sublime Brimo a eufanté Brimeiis). Xous (2) Une pr<;uve décisive, et jusqu'ici fort
avons surtout parlé des Mystères les plus ce- négligée, de l'influence des Mystères sur le
lèbres et les mieux connus, de ceux d'E- développement de la Tragédie, c'est qu'Es-
leusis : nous admettrions volontiers avec 'S'a.- chyle , son grand organisateur , donna aux
gelsbach,iYac/t/iomer!Sc7ie r/ieo/ogrte,p. 398 acteurs des costumes qui se rapprochaient
et suiv., qu'au moins dans la forme ils ne se sensiblement de ceux des Hiérophantes et des
proposaient pas tous le même enseignement. Dadouques (Athénée, 1. ii, p. 21 E), et pro-
(l) Il y a encore des Francs-maçons naïfs voqua la grave accusatiou d'avoir révélé les
qui croient que l'on se réunit en Loge pom" Mystères; Aristote, Ei/iîca ad iVtcomac/ium,
entendre prononcer une formule mystérieuse : 1. 111, ch. i, par. 17. Mac Benne, La chair (juitle les os.