CHAPITRE II
Les Dialogues bachiques.
Les peuples les plus graves de rAntiquilé sortaient de leurs habitudes, et s'abandonnaient à la joie quand leurs moissons, parvenues à la maturité, n'étaient plus exposées aux avaries des mauvais temps (1). Ils célébraient du fond du cœur le repos définitif de leurs fatigues (2), et les plus religieux remerciaient les dieux qui avaient protégé et béni leurs travaux. A cette époque de civilisation naïve, les fêtes étaient véritablement des jours de plaisir; on s'y livrait avec abandon au chant, à la danse, à toutes les manifestations bruyantes des âmes affranchies de leurs soucis habituels, où déborde le trop-plein de la vie. Plus éveillé, plus ingénieux et plus artiste qu'aucun autre, le peuple grec mettait plus d'imagination et de fougue dans ses divertissements. A la fin des vendanges surtout, la joie portait à la tête de tout le monde et poussait à des démonstrations souvent exorbitantes: c'était une des plus importantes récoltes du pays, et le plus pauvre la regardait comme une félicité publique. Les danses prenaient alors, particulièrement en Laconie, un caractère effréné (3) : elles reproduisaient toutes les opérations de la vendange (4), on y semblait cueillir encore le raisin, le fouler dans les pressoirs, remplir les tonneaux, et l'on imitait, souvent sans
(l) Voy. Isaïe , ch. xvi, v. 10, et Jéré- Tou/éSta ; Maxirric de Tyr, diss. xxi , p. 21 î5,
mie, ch. xxv, v. 30, et ch. xlviii, v. 33. éd. de Hcinsiiis. Xénophon parle d'une Danse
/n\ 'r • t -. • • - • -.-. ; dcsrécohcs, KaoTtaia; Anabasis,].yi, ch. l :
[2) EvH ai T.ci KVJ.VJ y.ai xaxiiiv aza/.Âaveii; . ' ^ i-. . , ,
,r . ,.,..., . voy. aussi Horace, tnistolarum l.n,(5p. i,
Aristophane, Achamenses, v. 201. (3^ p^n^^^ 1^^ ^pp^^H^ h.^alia^ , KfTrayau-
'AO.jvaioi; Si yj [aIv T.a.laià [xoûïa yofoi ratSûv oùera tes ; 1. iv, par. 1 04.
xai àvSfwv, vT^ç Ifvà-cai itttTà SiiiJLouî î(iTà;j.£voi, âfTi (4) Philostratus junior, [maçjineSj ch. X,
à'j.i-.'j'j AO.': oj.'y:oO y.:y.ov'.ntvo'. , â'j'^i.a-.'x â'^ovTi; 'J.'j-
doute au naturel, les gestes emportés et les chants tapageurs des vignerons qui avaient trop goûté à leurs cuves. Dans ces joies avinées, l'impudence était de la couleur locale, et tous les excès se trouvaient à leur place. C'était tantôt la danse lubrique et cabriolante des Satyres (1) ; tantôt la démarche abandonnée des courtisanes, leurs provocations éhontées et une représentation beaucoup trop exacte de leurs obscénités habituelles (2). Des travestissements donnaient au divertissement plus de piquant et d'imprévu : c'était déjà une sorte de pièce confuse, où cent scènes étrangères les unes aux autres se mêlaient et se succédaient au hasard, sans autre sujet que la joie des acteurs et aucun autre dénoùment que leur lassitude ou leur ivresse.
Bientôt le cadre de la fête s'agrandit, et des représentations plus complètes, plus soucieuses du sujet et de la vérité du spectacle se substituèrent à ces drames informes. Peut-être, malgré ses rapports intimes avec Osiris^(3), Dionysos ne figurait-il pas à l'origine d'une manière active dans tous les Mystères (4). Ainsi, par exemple, Déméter, la Gérés des Romains, semble avoir d'abord présidé seule à ceux d'Eleusis. Mais Bacchus était comme elle un des créateurs de l'agriculture, et ses bienfaits n'étaient pas seulement une tradition vieille de plusieurs siècles et déjà entamée par les Yoltairiens d'Athènes, son intervention était persistante et s'attestait tous les ans par la fertilité de la vigne (5) et la saveur généreuse du vin. Tant de services rendus à l'Hu-
(1) Vldilon , De legibus , 1. vu; Opéra ^ composé probablement peu après Hésiode, t. VIII, p. 376; Diodore de Sicile, 1. iv, vers la trentième Olympiade, et certainement ch. 5. par un prêtre initié à toutes les doctrines des
(2) Cette danse mimique s'appelait SoSàç, Mystères. Mais son culte ne tarda pas à y dont la sig-nification philologique est Courti- pénétrer (voy. Sophocle, Antigone, v. H19 sane. La Cordace elle-même était certaine- et suiv. et Gerhard, Antike BildwerUe , t. I, nient fort licencieuse : voy. Athénée, 1. xiv, pi. 2 et 3 ) , et devint dominant. Ta ;iupà p. 631 D^ et le Scoliaste ad Nubes, v. 540. iiyd-nripta in-iXel-rai ni.;i.r/(j.a tûv rtft tÔv Aiôvuerov,
(3) Ausone, ép. XXX ; Diodore, 1. I, ch. 21 ; disait Etienne de Byzance, s. v. 'A-^pa, et t. I, p. 16. Euripide appelait Bacchus w To>>ijy;jivov Otôv
(4) Au moins n'en est-il pas encore ques- loii ^ v. 1074.
tion dans ITlynmc homérique A Déméter, ( 5) "!"JTâ).iAi&(; çAhV/ était uu de ses surnoms.