‹ Histoire de la comédie ancienneChapitre 19 sur 129 · CHAPITRE II. LES DIALOGUES BACHIQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. LES DIALOGUES BACHIQUES

inanité ne l'avaient point sauvé d'une mort sanglante (1) ; mais au moment où il semblait accablé par les cruautés de la Fortune, il était sorti triomphant du tombeau, une auréole sur la tête. Aucune autre histoire ne réhabilitait plus complètement le gouvernement du monde ; aucune ne pouvait montrer d'une manière plus frappante la justice finale du Destin, et le respect qu'inspirait un dieu si puissant rendait encore plus efficaces les enseignements qui s'autorisaient de sa vie. Bacchus devint donc bientôt un des sujets habituels des tableaux que Ton présentait aux initiés (2) ; ils suppléaient alors facilement aux insuffisances de la scène, croyaient aux détails les plus défectueux comme à des vérités religieuses, et la vue de son corps déchiré en morceaux (3) leur laissait à tous une longue impression de pitié et de salutaires espérances. Il devint même le centre et l'âme de la représentation : les aventures tragiques liées à son histoire et à son culte, le suicide d'Érigone, la inortd'Adraste(4) et la mise en pièces d'Orphée furent préférés à des catastrophes, peut-être aussi significatives, mais qui lui étaient étrangères. Ces fréquentes exhibitions les rendirent plus populaires, plus faciles à comprendre, plus saisissantes, et elles furent transportées dans les Bacchanales avec des cris, des emportements et

(l) Voy. Lobeck, De morte Bacchi, 1810 sou/lVaiices dans les Lénéennes, et selon Hé-

'et 1812, in 4°. On ne peut trop le redire siode , Opéra et (lies , v. 502, leur jour (Uait

pour expliquer les origines du théâtre grec : néfaste.

des soulFrances imméritées dans ce monde, (3) Illic interceptus (Liber) trucidatur. Et

récompensées d'un bonheur éternel dans ut nuUum posset nccis inveniri vestigium,

l'autre, tel était le sujet habituel de ces re- particulatim menibra conscissa satellitum

présentations. Voy. Hérodote , 1. n, ch. 171 ; sibi dividit turba; Firmicus Maternus, De

Diodore, l. x, ch. 77, et Firmicus Maternus, errore profanarum religionum, p. 19, éd.

De errore profanarum religionum, ch. vi et de Wower : voy. aussi Diodore, 1. v, ch. 75,

suivants. C'était un fait si connu qu'Aristo- t. I , p. 302 ; le Scoliaste de saint Clément

phane, Hanae, v. 501 , appelait Hercule Me- d'Alexandrie, p. 92, éd. de 1831, et Lobeck,

/.'.T-^,; lAaTT.vlaç, Le Flagellé de Mélite, parce Aglaophamus, p. 555 et suivantes. A ces

qu'il y avait dans ce bourg de petits Mys- représentations se rapporte le passage d'.\r-

tères qui lui étaieut consacrés. nobe, Adversus Gentes, 1. V, ch. xxxxni,

(2) Saint Clément d'Alexandrie, Co/ior/a<io p. 187, éd. de 1651 : Vina per terras sparsa

ad Génies, ch. u ; Opéra, t. I, p. 15, éd. dislractis in visceribus Liberi.

de l'olter. On ne représenlait même que ses (4) Voy. Hérodote, l. v, ch. 67.

une vérité sauvage (1) que pouvait seule produire Tivresse ; puis quand, saturés d'excès et de vin, les Bacchants voulaient terminer TOrgie, ils suspendaient aux arbres^des offrandes expiatoires (2) et sacrifiaient un bouc aux dieux infernaux (3). Parfois même le dieu, représenté par un de ses prêtres, conduisait lui-même le cortège de ses adorateurs (4) el figurait en personne dans un épisode, ordinairementlugubre(S), de sa légende. Telle fut la première tragédie: (6) un poëme lyrique (7), dansé par un chœur de Satyres (8) qui lui ont donné leur nom (9), et terminé par un sacrifice.

(1) Le nom des Ménades vient même sans doute de Matvo[xai, Être saisi de fureur. Pour être dignes de Bacchus, elles mangeaient aussi de la chair crue (Euripide , Bacchae, v. 139 et 746); Aurelius Prudentius disait même, Contra Symmachum , 1. i, v. 130 :

Virides discindunt ore chelydros ,

Qui Bromiura placai-e volunt

Et fecisse reor sliniulis furialibus ipsas ' Maenadas,inflammante mero,inscelus omne

[rotatas.

(2) Voy. l'Appendice, n" v.

(3) C'était sans doute à l'origine un symbole de Bacchus : car il avait été caché sous la forme d'im bouc (Apollodore, 1. ni, p. 1 7 1 , éd. de 1661 ; Nonnus, 1. xiv, v. 154 etsuiv.), et peut-être est-ce à ce souvenir qu'il devait sa nébride (voy. Ranae, v. 1211, et Creuzer, Ëin allathenisches Gefdss^ p. 39 etsuiv.) et ses cornes; Ovide, De arte amatoria , 1. in, V. 348, et Statius, Thebaidos 1. vu, T. 150. Ovide l'appelait même Bicorniger sans y ajouter aucune autre désignation ; Heroides, ép. xm, v. 33. Voy. ci-après, p. 243, note 4.

(4) Il est appelé dans les i?acc/iae,v. 141, iSap;^oî Bpô;j.'.oç, et cela ressort clau-emeut des vers que les Ithyphalles chantaient :

'EôiXet Yàp ô 6io; ôpOo; l(ro'jpw;j.£vOî

Voy. Photius , Lexicon , s. v. 1 6 ù ç « X ). o i , p. lOo ; Hésychius, s. v. 'i 60 çaX a oç ; Miliin, Peintures de vases antiques, pi. xii, n« 1 , et Commentaire , p. 21 et 29.

(5) C'était, suivant Pausanias, Graeciae 1. viu, eh. 37, Aiovùffoj là. TcaSTÎixaTa, et Diodore , 1.1, ch. 97, montre Mélam])usjtà àiovûirw vo\t.'.'Ç,6it-f/n Te7.EÎ(TÔai... x.a'. tô u'ivoAov Tr,v lîepl là itâô/i iwv 6;«r)v iffTop'.av t. I , j), 78 . De là le cri ha-

bituel des Bacchantes èXîAîO "laxj^e ; loù, loù , et ces deux vers de Virgile, Aeneidos 1. vn, V. 3 95 : [plent,

Ast aliae tremulis ululatibus aethera com- Pampineasque gérant in<;inctae pellibus hastas. Voy. Tischbein, Recueil de gravures, t. IV, pi. 46, etWelcker, Nachtrag zu der Schrift ïiber die Aeschylische Trilogie, p. 299.

(6) Elle s'appelait d'abord ToJYwSia, Chant des vendanges (Athénée, 1. n, p. 40 B; Etymologicum magnum, s. v. TpaYtoSia), et Donatus a fort bien reconnu Tragoediae originem illa comoediae antiquiorem esse , ratione argument! perinde atque temporis quo sit inventa. La critique de Bentley était beaucoup trop spirituelle et trop pénétrante pour ne pas accepter pleinement cette opinion ; Opuscula philologica , p. 259, éd. de Leipsick, 1791.

(7) Voy. Dioscorides, ép. xvi ; Thémistius, p. 316, éd. de Hardouin ; Etymologicum magnum, p. 704, l. 6, et Bôckh, Corpus Inscriptionum, t. 1, p. 765-767, et t. 11, p. 509. Aristote a même dit [Poetica, ch. iv, par. 12) que les premières tragédies furent improvisées, et en vers trochaïques [Ibidem , par. 14), parce que le trochée convient davantage à la danse et au chant. Donatus, qui connaissait certainement beaucoup de traditions antiques que nous ne possédons plus, disait en termes exprès : Comoedia vêtus, ut ipsa quoque olini tragoedia , simplex carnien fuit, quod Chorus cum tibicine concinebat.

(8) Le Chœur jouait seul ; ^lE^paixàf.Çt , selon l'expression de Diogène de Laërte, 1. m, ch. 56, et Aristote disait, Poelica, ch. iv, par. 14 : T6 nîv -càp rpûTOv Tïtpaixétpw ijcçôvTO S'.à tô (Tarjpur,v xal ôpy-/;(iTUOJTîpav ;tvai t»iv itotr,ffiv

(9) Tpàyo'. ; à cause de leurs oreilles el de

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