M. Bouderba, sejoue la veille du jour de l'an
" 1 dans toutes les oasis, c'est un Arlequin qui en-
(2) ^.^^j : l'auteur qui, si nous ne nous lève la femme d'un vieux Pèlerin à barbe bien trompons, est encore vivant, se nomme Ma- blanche, et évidemment il n'a rien d'arabe rouu, et appartient à la famille des Naccasch. ni de turc.
et plus accidentée. Les poètes cessèrent enfin de tourner invariablement sur eux-mêmes et de regarder exclusivement dans leur pensée ; ils choisirent un sujet pour son propre intérêt, le traitèrent selon la vérité des choses et laissèrent la parole à des personnages qui leur étaient personnellement étrangers. Ils donnèrent même une forme populaire aux malheurs qui avaient frappé la famille de Mahomet el les exprimèrent par des chants alternés ; mais, malgré cette espèce de dialogue, ces Téazie (1), comme ils les nommaient, participaient encore de la Pantomime bien plus que du Drame, et rappelaient des événements passés plutôt qu'ils ne les reproduisaient (2). Les imitations pour ainsi dire mécaniques de la vie réelle, qui se retrouvent chez les peuples les plus sauvages, s'y dégrossirent aussi et furent représentées avec quelque régularité : une sorte de Tartufe bouffon, Petschel Pehlevan, fut même assez généralement goûté pour devenir un type et un caractère populaire (3). Mais les croyances religieuses mettaient un obstacle insurmontable au développement régulier du Drame. La doctrine de la prédestination rendait les héros de tragédie impossibles : les plus énergiques ne débattaient point leur vie dans leur for intérieur et s'agitaient comme un hanneton au bout d'un iil ; leurs vertus et leurs passions exécutaient fatalement les volontés d'en haut, et
(1) Littéralement , Chants lugubres. de Rouen, 1723. Ces marionnettes se retrou-
(2) Ce caractère narratif et légendaire se vent dans d'autres pays, ovi la Comédie ne retrouve également dans les curieuses exhibi- pouvait se développer : eu Kgypte, par exemtions dont M. Chodzko a publié le texte en pie (Xiebuhr, Voyage en Arabie, i. I,p. loi, 1852 : Djungui Chehâdet, le Cantique du et pi. xxvi, fig. t, éd. d'Amsterdam, 1776), martyre, ou Becueil des drames jyieux que et dans l'île de Java. Les pièces qu'elles y les Persans du riteCheia font annuellement représentent, notamment dans le royaume de représenter dans le mois de Moharrem. Ce Jacatra , ont même un nom particulier : sont des œuvres de dévotion qui repousse- Wayang-culi, d'après le tome premier du raient bien loin toute idée d'Art, et n'ont ab- Verhandlingen van het bataviaasch Gnootsolument rien de dramatique que la mise en schap der Konsten en Wetenschapen (cité scène de l'histoire. par Flcigel, Gesc/ac/i/e der komischen Lite-
(3) C'était sans doute à l'origine une es- ratur, t. IV, p. 21), Wayan coulet, selon pèce de marionnette ; mais elle est devenue, Malte-Hrun [Annales des Voyages , t. I , comme il est arrivé pour ])lusieurs en Italie, p. 154), ou simplement Wayang ; de Ricnzi, un Masque de théâtre : voy. Chardin, Voyages Océanie ^ t. I, p. 83 .
^n Perse et autres lieux, t. \\\ p. 132, éd.
ii8 LIVRE I.
ils marchaient, sans même pouvoir s'attarder sur la route, à un but qu'ils ne connaissaient pas. Les caractères comiques eux-mêmes n'étaient plus le développement d'une personnalité ridicule, mais une infortune de naissance aussi imméritée que l'infirmité d'un cul-de-jatte ou d'un épileptique, qui n'aurait excité qu'un rire dénaturé et méchant. Un commandement exprès du Prophète avait d'ailleurs proscrit, sous le nom commun d'Idoles, toutes les formes faites à l'image de Dieu. On pouvait raconter les exploits d'un héros, répéter même au besoin ses discours; mais là s'arrêtaient les droits de l'imagination : il ne lui était point permis de représenter un personnage. La fiction n'aurait pas été suffisamment réelle, et le poëte eût été forcé, le jour du Jugement, d'animer toutes les formes incomplètes qu'il aurait imprudemment créées : il comprit son impuissance, et se résigna à ne reproduire qu'une ombre de la réalité. Avec du papier huilé tendu sur un châssis, il se fit un monde factice à l'usage de ses fictions, et au lieu de montrer des hommes, le Drame devint une exhibitiond'Ombres chinoises (l). Les acteurs ne se prêtaient plus à aucune illusion : ce n'étaient point comme les personnages de toutes les vraies pièces, des êtres réels en chair et en os qui agissaient au soleil, pensaient véritablement ou du moins paraissaient penser, et parlaient eux-mêmes; mais des silhouettes qui trahissaient par une voix fausse la pratique du montreur et s'agitaient par saccades dans une lumière criarde et monotone. Tout était excessif dans ces représenta-
(1) Ce genre de spectacle a effectivement sont des caractèrss. Karageuz est comme eu
acquis en Chine une perfection extraordinaire: Perse un démon incarné; Toudou^ une fdle
\ov. Barrow, Travelsin China^i*. 201, éd. malicieuse; Karadschoudsche, un paillasse
de'l 804 • Muschenbroek, /nfroduciiotn p/iJ- bossu; Hopa, un fonctionnaire dandy, et
losophiamnaturalem, t. 1, p. 143, etBeck- Hadji Aïfat, un pédant. A Java, les figures,
manu Bcitrdge zur Geschiclite der Erfin- hautes de 50 à 60 décimètres, sont en cuir
dungen t. IV, p. 116, et suivantes. Les de buffle, dessiné et découpé avec soin : elles
Ombres chinoises sont aussi connues en Egypte ont ordinairement des traits grotesques ; leur
(Àlpinus, Historia /Egypii naturalisa t. I, nez surtout est excessivement allongé : voy.
p. 60), et elles sont devenues en Turquie une de llienzi, Océanie, 1. 1, fîg. xvi. Téritable Comedia dell' arte : les personnages
DE LA COMÉDIE PRIMITIVE. il9
tions et hors nature; il n'y avait ni nuances ni perspective; tous les caractères étaient vus au microscope et poussés au noir. Le plus populaire de tous devait être le plus contrefait; ce fut Karageuz, grotesque résumé de toutes les difformités physiques et morales, qui s'est fait une nature de l'impudence ; un esprit, de la grossièreté; une habitude, de l'obscénité, et qui s'y vautre avec délices comme un porc dans les immondices (1). Autant chercher la Comédie dans ces \gnoh\es prises de gueule où des masques saturés de vin épuisent le sottisier des halles avant d'achever leur carnaval sous la table. Ces caricatures du vice en goguette et de la débauche débraillée n'ont plus avec le Drame que des ressemblances extérieures. On y retrouve encore la mise en scène, le dialogue et la vivacité de l'expression; mais tous les éléments essentiels y manquent : le but idéal d'un poëte, la vérité des peintures et la réalité de la représentation. Toutes ces ébauches primitives, même les plus soignées et les mieux réussies, ne se proposent aucun autre but que de passer agréablement une heure ou deux. On imite pour imiter, sans choix, selon le caprice du moment : c'est un instinct qui s'éveillait et se satisfaisait brutalement à son heure. La pensée n'avait rien prévu ; l'intelligence, rien combiné; l'imagination, rien créé : la forme de la Comédie était trouvée, mais l'Art n'existait pas encore. Chez des peuples plus réfléchis dans leurs plaisirs et plus libres de satisfaire à toutes les conditions de l'Art dramatique, nous allons voir enfin la Comédie franchir ces grossiers commencements, prendre de la valeur littéraire, se perfectionner de plus en plus et parvenir à la place qui appartient à la Poésie dans tous les développements de l'Humanité.
(1) U imite jusqu'aux monstruosités attri- somiage nouveau , ayant une vie réelle , et la
buées par la Fable à Pasipbaë. A Constanti- Comédie n'y est vraiment pas sortie des Dan-
nople, les Ombres chinoises se livrent aussi ses niimi(iues, qui ont cependant été très-
aux plus révoltantes obscénités: voy. Pietro développées ; voy. Sclu'oder et Murhardt,
délia Valle. Viagqi , t. I, p, 51, et suiv. Constaniinopel und Petersburg , "i*^ année,
éd. de 1843. Mais elles ne créent aucun per- t. 1, p. 14-22.
La Chine semble avoir été destinée par sa position géographique à s'isoler du reste du monde, et ainsi qu'il arrive toujours, l'histoire du peuple s'est conformée à sa mise en scène. Gomme si la muraille qui le défend des incursions des Tartares, s'étendait tout autour et devait surtout le protéger contre l'envahissement des idées étrangères, il n'a depuis des siècles rien appris du dehors, ni déserté aucune des opinions, aucun des usages de ses pères. Pour lui l'immobilité n'est pas seulement un fait, c'est un principe (1), et sa civilisation, si complexe aux yeux du voyageur qui n'en observe que les rouages, est en réalité une sorte d'état primitif, poli à la pierre ponce et recouvert d'une couche de vernis. Des monstruosités, qui remontent aux premiers âges de l'Humanité, sont conservées avec respect comme dans des bocaux pleins d'esprit-de-vin : seulement les monstruosités font souche en Chine et se reproduisent invariablement de génération en génération. La Comédie occupe encore
(l) Les chars de l'empire actuel suivent ractères et les mœurs sont les mêmes qu'aules mêmes ornières que ceux des temps pas- trefois; Choung-Young, ch. xxviii, par. 3 ; ses; les livres sont écrits avec les mêmes ca- trad. de M. Pauthier.
dans cette singulière civilisation la place infime que nous lui avons vue à l'enfance des peuples : malgré des formes beaucoup plus avancées, elle a gardé son inspiration puérile, ses grossières contrefaçons de la réalité et son absence complète de poésie. La conscience de tout Chinois est mise en régie comme une propriété de l'État : la vie entière se trouve ordonnée et réglementée par des dispositions de police qui prennent à leur charge toute la moralité du pays. Les devoirs n'ont plus pour principe un sentiment intime du bien et du mal ; ce sont des rites, des cérémonies extérieures, inscrites dans des codes et irrévocablement déterminées par la sagesse des ancêtres. Qu'il s'agisse d'accorder sa main à un mari ou de quitter ses vêtements d'été, il n'importe, le cas a toujours été prévu par l'autorité supérieure (1), et il ne reste plus qu'à obéir avec exactitude. Le sentiment lui-même, ce fonds indestructible ailleurs de la personnalité humaine, est ramené en Chine à la limite précise des convenances et toléré seulement au prorata des usages. Si Ton ne veut devenir criminel et encourir un châtiment corporel, il faut prendre le diapason des autres comme un instrument de musique et donner la note du chef d'orchestre (2). A voir les respects minutieux que la législation et les coutumes assurent à la famille, on lui pourrait croire plus de consistance et d'indépendance; mais elle aussi n'est qu'un engrenage dans la grande machine de la Société, et ses devoirs les plus sacrés, les plus scrupuleusement remplis, ne sont que des formalités politiques (3). Sous prétexte que les aïeux ont droit à des héri-
(l) Le Conseil des Rites fixe tous les ans (2) On compte parmi les plus mauvaises
l'époque où l'on prend des habits d lu'ver, et actions d'être toujours eu deçà ou au delà
Tchou-hi disait, vers l'an H 50 de notre ère, des convenances; Livre des récompenses et
dans le Siao-hio , petit traité d'instruction des peines , p. 55, trad. d'Abel llémusat. primaire : On mariera les filles à vingt ans , (3) "VVhcn the faniily is regulated, the na-
à moins qu'à cet âge la mort ne leur enlève tiou will be governed well ; Ta-hio ' dans
leur père ou leur mère; alors elles ne peu- Morrison, Horae Sinicae , p. 22. Aussi l'on
vent se marier qu'à vingt-trois ans; dans punit non -seulement les enfants qui man-
Bazin, Théâtre chinois, p. 60. quent de respect pour leurs parents, mais le
tiers qui honorent leur mémoire, l'épouse qui n'a point rempli sa tâche de maternité, est suppléée d'ordinaire par une seconde ou une troisième femme (1), et 'par une fiction plus outrageante encore pour la sainteté de la famille, elle reste la mère légale de tous les enfants et vole à la mère réelle la tendresse et les droits dont la nature l'avait saisie. Tous les sentiments autorisés s'enveloppent eux-mêmes de formes cérémonieuses (2), qui ne leur laissent rien de caractéristique ni d'individuel (3) : l'homme doit disparaître dans Inobservation des convenances et rester assez Chinois pour ne plus être lui-même. La moindre infraction aux usages de la politesse est ressentie comme un sanglant outrage, et si l'on est libre de pardonner un coup de poignard qui n'entame que la peau, on ne peut tolérer sans se dégrader un témoignage aussi formel de mépris que le retard d'une visite ou la retenue d'une révérence (4). Cette attention continue aux moindres usages, indispensable à qui veut garder sa dignité de toute atteinte et respecter celle des autres, empreint également toutes les classes d'une gravité gourmée : c'est même l'indice le plus authentique de la valeur d'un homme (5). Mais cette gravité s'arrête à la peau ; faute de s'être habitué à penser soimême ses pensées et à raisonner ses actions, il reste encore dans
district auquel ils appartieunent^ et les pa- — Un instant , Messieurs , dit Sse Yeoiipe ,
rents eux-mêmes ; Davis, La Chine ouverte, êtes-vous des domestiques de la maison de
t. I , p. 199, trad. française. mon oncle, ou des employés de son bureau?
(1) Que si le mari ayant atteint sa qua- — Nous sommes des courriers du gouvernerantième année se voyait sans enfants , il ment qu'il a dépêchés , répondirent-ils. — pourrait prendre une concubine , les lois le En ce cas , Messieurs , vous êtes employés à lui permettent... Il n'est pas obligé de nié- un service public; ce n'est point ici le cas nager sa femme jusqu'au point de se rendre d'une salutation en forme. Vous ne me devez coupable à l'égard de ses ancêtres, en ne qu'une révérence ordinaire ; /«-/c?ao-/(, t. II, faisant pas ce qui dépend de lui pour perpé- p. 2rj.
tuer leur postérité; Traité de morale (par (3) Voy. \e Hoa-tsian^ chinese coiirtship
un Chinois) ; dans du Halde, Description de in verse, Londres et Macao , 1824, in-8°. l'empire de la Chine, t. lil, p. 143. (4) On peut pardonner à son assassin;
(2) Dans les visites, le nombre des rêvé- mais souffrir une humiliation, jamais; Pi-parences, les titres, les génuflexions, les diffé- ki , p. 101.
rents tours à droite et à gauche, tout est réglé (5) Un extérieur grave et majestueux an-
de la manière la plus positive; du Halde, ^ Z., nonce un palais où la vertu réside; Apo-
1. 1, p. 226. lisse mirent en devoir delesaluer phthegme favori des Chinois ; dans du Halde,
delà manière qui convient à des inférieurs. Description, t. I, p. 410.
Tâge mûr assez de puérilité d'esprit pour qu'on se complaise à jouer au volant et à suivre du regard pendant des heures enlières les mouvements d'un cerf-volant. Loin de venir en aide à cette atrophie morale, au moins par leur bon sens pratique et la vivacité de leurs sentiments, les femmes ajoutent à la nullité des hommes et la complètent par la contagion de leur exemple et de leurs plaisirs. Inévitablement destinées à devenir l'esclave ou plutôt la chose de leur mari (1), elles ne rentrent pas môme en possession d'elles-mêmes lorsqu'elles deviennent veuves (2), et en cela aussi les mœurs s'accordent avec les lois. L'œuvre d'une bonne éducation est de les retenir éternellement dans une gracieuse enfance : on les confine avec des jouets appropriés à leur âge dans des appartements accessibles seulement aux personnes de leur sexe (3), et quand par une circonstance extraordinaire elles en sortent (4) , elles ne voient le monde qu'à travers les barreaux en feï" d'une loge élégante et bien capitonnée.
Tout doit se passer heureusement en Chine, selon la tradition et la coutume. Le gouvernement ne s'y donne pas seulement, ainsi que beaucoup d'autres, pour le meilleur gouvernement possible : il prend son excellence au sérieux, et se croit naïvement obligé de faire le bonheur du pays. En sa qualité de
(1) Non-seulement il les vend à sa guise, selle, la fille d'un magistrat de distinction, mais elles sont saisies quand ses biens sont se laissât voir par un homme ; lu-kiao-U, confisqués, et c'est lui qui répond de leurs t. I, p. 242. La cause première de cet emcrimes ; Davis, La Chine ouverte, t. II, prisonuement est comme ailleurs, l'immop. 111, trad. française. ralité universelle. Trouver un trésor et le
(2) Votre servante appartient à une famille rendre à son maître ; rencontrer une femme de lettrés : elle repoussera jusqu'à la fin de dans un appartement, sans lui faire aucune se vie la pensée de former de nouveaux liens; proposition déshonnctc... voilà la pierre de Hing-lo-lou ■ dans M. Julien, L'Orphelin de touche du cœur, dit un apophthegme chinois; la Chine, p. 215. Une femme qui a de la dans du Halde, Description, t. II, p. 47 pudeur et de la modestie ne se marie point et 110.
deux fois; Maxime chinoise; dans du Halde, (4) Les femmes de qualité ne sortent que
Description , t. I, p. 444, et t. II, ]>. 169. pour aller voir leurs parents et visiter les
(3) La femme ne doit pas sortir de l'ap- tombeaux de leurs ancêtres ; Lettres édi~ parlement intérieur; Pî-pa-Aî, p. 62 et 121. fiantes, i. XXIIl , p. 103; Grosier, DeS' Voilà bien une autre plaisanterie, IW Sse! cription de la Chine, p. 620.
Comment voudriez-vous qu'une jeune demoi-
Frère du soleil, l'Empereur a droit aux faveurs constantes de la Nature, et doit compte à ses sujets du désordre des saisons. Toute divine et indiscutable qu'elle soit en principe, son autorité est tempérée par les calamités publiques : quand elles se prolongent ou s'aggravent plus que de raison, c'est un témoignage de réprobation, et une révolution vient du Ciel; fermement convaincu, quoi qu'il advienne, de Toptimisme de l'histoire, le peuple admet aussitôt la légitimité d'une autre dynastie. Les fonctionnaires sont également jugés par le succès : les gouverneurs de provinces sont coupables des sécheresses partielles qui atteignent leurs administrés, et ceux des villes répondent à l'Empereur, même des incendies allumés par la foudre. Le propriétaire lui-même n'est qu'un dépositaire, officiellement intelligent, de la fortune publique; il prévariquerait en ne retirant pas de ses terres tout ce qu'elles peuvent produire, et le magistrat négligent ou incapable qui l'aurait laissé mésuser de la fertilité du sol partagerait son châtiment {{).
Peut-être, en parlant avec respect de l'âme humaine et en lui montrant le ciel, la religion aurait-elle empêché cet écrasement universel des individus ; mais elle ne se contente pas d'abandonner chacun sans protection aucune à la pression d'un matérialisme politique élevé à l'état du gouvernement, elle appuie dessus de tout son poids. Les restes de naturalisme qui subsistent dans quelques provinces (2), et probablement se conservent encore au fond de nombreuses superstitions populaires, enseignent la vanité de la vie et son entière subordination à la
(1) Code pénal des C/imois (Taï-thing- encore maintenant la grande tortue; JbtdeTn, liu-li), 1. m, p. 97, t. I, p. 174, traduc- 1845, n° c, p. 217. lAIême dans la doctrine tien française. des Tao-sse, c'est égaler les plus grands cri-
(2) On offre des sacrifices aux esprits des mes que de se mettre en colère le matin et fleuves et à l'esprit de la foudre ; Annales de fixer longtemps le soleil ou la lune ; Livre de la propagation de la Foi, 1844, n* xcv, des récompenses et des peines , p. 32, trad. p. 290. Dans le Kiang-si le peuple adore d'Abel Rémusat.
force des choses. Le bouddhisme, qui , chez un peuple moins incapable de tout sentiment mystique , aurait pu réagir contre la réalité et donner au moins le courage de nier la douleur, n'inspire en Chine qu'une résignation égoïste et un lâche abandon de soi-même (1). Malgré ses prétentions raisonneuses, la doctrine des Tao-sse n'est au fond qu'un fatalisme plus logique, mais aussi peu moral que les autres (2) , et n'échappe à une objection irréfutable, l'expérience de tous les jours, qu'en identifiant le bonheur et la vertu (3) : le bien y reste une question de légalité et de prudence, où intervient comme dernier terme le bourreau. Dans le système de philosophie, qui est devenu la théorie et la base du matérialisme officiel , Khong-tseu reconnaissait à la vérité le dualisme du ciel et de la terre ; mais en leur attribuant une action commune (4), il maintenait l'homme dans l'esclavage du monde extérieur, retirait au dévouement son principe, à l'enthousiasme sa raison d'être , et laissait la conscience désarmée contre l'athéisme positif de l'Etat (5) et ses conséquences abrutissantes.
(1) Le saint homme fait son occupation du non-agir et fait consister ses instructions dans le silence; Tao-ie-liing , 1. i, ch. 2. Le sage... pratique le non-agir, et alors il n'y a rien qui ne soit bien gouverné; Ibidem^ l. II, ch. 3.
(2) On a voulu le corriger par une contradiction, en supposant que les fautes qui n'avaient pas été sufiisaminent expiées retombaient sur les fils et les petits-fils ; Livre des récompenses et des peines, p. 33.
(3) Quand un homme commet une faute , si elle est grave , on lui retranche douze années de sa vie ; si elle est légère , on lui ôte cent jours seulement; Livre des récompenses et des peines , p. 22. L'homme véritablement heureux dit le bien, voit le bien, fait le bien. En un jour il réunit toutes sortes de biens. En trois ans le Ciel lui envoie infailliblement le bonheur; Ibidem, p. 34.
(4) Ils sont en opposition , mais leur action est la même ; le mâle et la femelle sont en opposition, mais leurs intentions tendent au
même but; tous les êtres de l'univers sont en opposition, mais leur action est de la même espèce ; Wén-ijân, traduit par JM. Pauthier, Chine moderne, p. 368. Ce serait du panthéisme s'il y avait dans toute la doctrine de Khong-tseu un seul mot sur l'oi'igine et la nature des choses.
(5) C'est au point qu'il n'y a pas de mot dans la langue pour exprimer l'idée de Dieu, et cette lacune a eu, il y a quelques années, une conséquence assez singulière. Dans une comnmnication que sir Henry Pottinger faisait aux mandarins, au sujet du massacre de l'équipage du Nerbudda, il disait que la reine d'Angleterre n'avait aucun autre supérieur que Dieu, et il fut impossible de rendre ce mot en chinois autrement que par le nom de l'Empereur: la traduction disait positivement le contraire du texte , et les mandarins crurent y voir une reconnaissance formelle de l'infériorité des Barbares aux cheveux rouges.
12f5 LIVRE II.
L'imagination, assez richement douée pour échapper à toutes ces causes de compression et d'atonie, ne pouvait d'ailleurs marcher dans sa voie ; un idiome, pauvre jusqu'à la misère, et d'une inflexihilité qu'autoriserait à peine l'emharras des richesses, ne lui permettrait pas de se développer et de créer à sa guise. Quatre cent quatre-vingt-neuf mots, presque tous monosyllabiques, que c|uelques différences de prononciation et d'accent ne parviennent même pas à tripler (1 ) , composent tout le matériel de la langue. Aucune inflexion ne peut les lier ensemble, et indiquer à l'oreille les rapports que la pensée veut établir entre eux. La syntaxe est une réalité contre laquelle les fictions grammaticales ne prévalent jamais ; le sens seul détermine les préséances : chaque mot prend place selon son droit et se prête avec la même facilité à tous les rôles. C'est toujours l'adjectif qui ouvre la marche ; le substantif lui succède, entraînant le mot qui le régit à sa suite; puis vient l'adverbe, et le verbe ferme la phrase. Une langue dont la forme et la signification du vocabulaire sont également absolues, où les mots s'agglomèrent comme des atomes, d'après des lois immuables, comprime l'intelligence au lieu de se mettre à son service , et ne devient véritablement personnelle à personne. La parole est alors plutôt une annonce symbolique de la pensée que son expression réelle, et toute une longue vie d'homme suffit à peine pour apprendre à connaître et assembler les signes hiéroglyphiques où elle s'émiette et se décompose (2).
Tous les caractères sont des mots indépendants et complets, et il n'en est pas un seul qui ne peigne aux yeux l'idée qu'il
(1) Il n'y en a que 1445 d'après M. Neu- 9,353 ou 10,516 [Chou-kiny , p. 394); mann, Asiatische Studien, t. I, p. 16, 20, mais d'autres sinologues en élè veut le nombre et M. Pauthier a dit, dans la Chine pitto- jusqu'à vmgt-cinq et même cinquante mille : resque , que les 489 mots qu'il reconnaît voy. M. Neumann, Asiatische Studien, t. I, comme éléments du langage pourraient en- p. 4, 14, etEndlicher, Anfangsgrunde der core être réduits. chinesischen Grammatik , p. xxvi.
(2) Il y en aurait, selon le P. du Mailla ,
représente. On supposerait qu'un idiome tout composé d'images pourvoit d'imagination même les gens positifs et froids , que du moins il rend la poésie plus facile à ceux que la nature a créés poètes, et il n'en est pas qui leur fasse de plus dures conditions que le chinois. Le mot écrit n'y est pas un élément de la pensée dont l'expression particulière s'efface, et, comme la pierre d'une mosaïque, se conforme modestement à la place qu'il tient dans la phrase : c'est un petit symbole à part, qui forme à lui seul un sens complet et ne concourt à une idée commune qu'après une longue suite d'interprétations secondaires. Lors même que la pensée générale finit par être comprise, elle a perdu dans ce travail d'analyse et de recomposition sa vivacité et sa vertu. La poésie chinoise n'est donc point directe et toute pleine de soleil comme les autres : jamais une imagination émue ne s'y adresse sans intermédiaire à des imaginations sympathiques; c'est un travail subtil où l'on ne recherche point l'expression naturelle et courant droit au but, en un mot, la plus expressive, mais la plus ingénieuse, celle qui cache l'idée sous un symbole assez agréable à l'intelligence pour qu'elle s'y arrête et se complaise à y chercher quelque chose. La forme y prime réellement le fond, et souvent la pensée-mère disparaît sous la double couche d'images qui la recouvrent. C'est un genre de poésie qui rappelle beaucoup trop ces bonbons lustrés où deux lits de sucre de couleurs éclatantes enveloppent une amande à peu près insipide. On ne paraît poëte qu'à la condition de se consacrer tour à tour à l'invention de chaque expression et de leur sacrifier successivement à toutes la vraie pensée. Le talent consiste surtout en Chine à décomposer ingénieusement les idées et à renchérir sur la rhétorique ordinaire de l'écriture, à imaginer des rapprochements et des combinaisons de métaphores dont n'aurait pu s'ingénier une intelligence naïve. On ne voudrait pas cependant que l'ensemble
fût tout à fait inintelligible, et Ton rend le mot suprême de cette suite d'énigmes plus accessible au lecteur en recherchant de préférence des idées vulgaires et des sentiments sans originalité et sans distinction. « Un autre homme avait une pensée, » est-il dit dans le Chi-lingy (c moi, je l'ai devinée et lui ai donné sa mesure (1). » L'ambition de la poésie chinoise ne va pas au delà : elle pense un peu comme un écho , mais un écho intelligent qui introduirait des variations dans la manière de répéter les paroles qu'il n'a point pensées. Elle n'existe qu'à Tétat de peinture, et ce n'est pas seulement la vie, mais la vraisemblance qui lui manque : toutes ses formes sont mal venues ; toutes ses images, contrefaites. On dirait un miroir enchanté par une méchante fée qui donnerait à tout ce qui s'y reflète une nature incomplète et ridicule ; l'homme lui-même n'y est plus qu'un magot. Son idéal est un rébus moral : on l'appelle CM, et c'est un mot formé de deux caractères qui signifient la Parole d'une Maison d'instruction. Aussi l'esprit en est-il essentiellement didactique : c'est une suite de formules plus ou moins réglementaires, comme pourrait être la Civilité puérile et honnête^ traduite en grands vers et illustrée à toutes les pages. Montrât-il, ainsi que dans le Chi-king, de la délicatesse et de la foi en ses paroles, le poëte n'est jamais un homme qui pense et sente réellement avec son sentii)ient et son intelligence; c'est une autorité constituée, un mandarin qui professe la morale publique et fait le catéchisme ex cathedra , avec l'approbation des supérieurs. La forme seule pourrait être plus vivante et lui appartenir en propre, et des règles inflexibles le lient et l'étreignent de toute part. Non-seulement les vers de la même pièce se composent d'un nombre invariable de mots, ordinairement cinq ou sept, mais ils ont une césure fixe, une
(l) Livre Siao-ya , ode Khiao-yen.
rime finale et des consonnances intérieures. Jamais le sens n'enjambe d'un vers sur un autre. Grammaticalement parlant, chacun est complet, et un rapport quelconque, le plus souvent une antithèse, les réunit deux à deux dans une sorte de distique. Chaque strophe a naturellement la môme longueur, et toutes commencent par une image habituellement empruntée à la nature qui doit avoir pour pendant une pensée analogue, mais toute métaphysique. A ce parallélisme des strophes, des vers et des pen'^ées, il faut encore ajouter la symétrie d'expression, reproduire dans chaque vers la même construction et mettre à des places correspondantes les mots qui expriment des idées semblables. En Chine, d'ailleurs, la science à laquelle tous aspirent, comme à la seule loi morale et au seul moyen de parvenir dans le monde, est le résultat officiel des connaissances générales (1), et elle réprouve toutes les fantaisies, toutes les originalités; elle condamne toutes les individualités excentriques qui s'écarteraient du sentiment public (2) : en d'autres termes, la poésie est une infraction aux idées reçues et un désordre social, que le Gouvernement doit doublement proscrire (3). Si les candidats aux dignités doivent encore répondre dans les examens à des questions qui les obligent d'en faire un sujet d'étude, il ne s'agit jamais que de la partie technique et savante, de la forme et du métier. On leur donne des vers à composer, mais comme à des manœuvres littéraires, pour prouver qu'ils ont le tour de main : ils sont prévenus que si par impossible on
(1) Perfectionner le plus possible ses con- entre en conflit avec la volonté de la famille, naissances morales consiste à pénétrer et ap- (3) Tout en admettant en principe l'ini profondir les principes des actions (c'est-à- mobilité proverbiale de la Chine, il faut, dire les prescriptions de la loi) ; Ta-hio , même sur ce point, faire aussi quelques répar. IV, trad. de M. Pauthier. serves. Ainsi, par exemple, il y a d'in-
(2) Ou est toujours obligé dans les vues contestables dillérences d'esprit et de forme d'ensemble de négliger certains faits particu- entre le Chi-king , les odes du siècle des liers qui s'écartent des usages : ainsi, par evem- Thang , et le Si-/i'ungf-/a (Histoire du Pavilple, Klaproth a publié, dans rylà'ja(j6c7ien^/o- Ion oriental), que l'on regarde aujourd'hui (jazin, t. Il, ]). 499-506, la traduction d'o- comme le chef-d'œuvre de la poésie lyrique des très-anciennes où l'amour proprement dit chinoise.
trouvait quelque chose dedans, ils seraient dédaigneusement mis hors de concours.
Un poëte véritahleraent poëte, et une langue flexible qu'il colorerait de ses pensées et animerait de ses sentiments, ne satisferaient pas encore aux premières nécessités du Drame : il faut avant tout des personnages dramatiques, de vrais hommes, pensant par eux-mêmes et manifestant leur caractère par des actes, et en Chine cette forme complète de la vie est impossible. Le despotisme du Gouvernement y absorbe tous les individus : chacun n'est plus qu'une infiniment petite partie du peuple, un simple administré que l'État défraye de tous ses devoirs : l'ordre public fait la moralité de tous les citoyens. Ce ne sont pas même seulement des formules écrites qui règlent la pensée et les sentiments, qui par exemple obligent un Chinois de répartir également son amour entre toutes ses femmes sous peine de cinquante coups de bambou ; il resterait alors un droit d'application et d'interprétation , une sorte d'initiative et de marge , une ombre de liberté : ce sont des habitudes universelles qui s'étendent à tous les actes, à tous les détails de la vie, et ne laissent à peu près rien d'indéterminé et de variable que l'heure de la naissance et le moment précis de la mort. Tout ce qui dérange le statu-quo, lors même que par impossible il en sortirait quelque bien, serait toujours une perturbation et le plus souvent un crime (1). L'action, cette première nécessité de toute œuvre dramatique, est en elle-même déjà un mal (2) : les mandarins ont compris que leur gouvernement ne supporterait pas
(1) Les moralistes le répèteat sur tous les ouverte ^ t. II , p. 110, traduction française,
tons. Tsi (Confucius) disait : Les oiseaux (2) Plus ou se hâte de démêler un éche-
connaissent leur place, l'homme ue serait-il veau de fil, plus on l'embrouille; Proverbe
pas l'égal des oiseaux? Ta-hio; dans Morri- chinois; dans du Halde , Description , t. II,
son, Horae sinicae , p. 24. Il vaut mieux p. 9 6. La seule chose que je craigne, c'est
être chien et vivre en paix, que d'être d'agir; Tao-te-king , 1. II, ch. un, p. 194,
homme et de vivre au milieu de l'anarchie; trad. française : voy. aussi p. 12 5, note 1. Maxime populaire ; dans Davis , La Chine
le moindre mouvement^ et il faut se comporter en leur pays, comme dans la chambre d'un malade, recouvrir la lumière d'un abat-jour, parler par signes (i) et retenir son haleine. Un Chinois avisé ne doit même jamais désirer un bonheur quelconque ; si malheureux qu'il fût déjà, il aggraverait encore son malheur. C'est Tchou-hi, l'auteur d'un des systèmes philosophiques les plus populaires, qui le lui enseigne : ce Le sage se procure par l'absence de tous désirs, un repos et une tranquillité parfaite. » Si cependant le malheur voulait qu'un Chinois se sentît réellement désirer quelque chose, d'autres moralistes fort autorisés et non moins obéis, lui conseilleraient dans son intérêt de ne jamais contenter tout à fait sa passion pour la goûter plus à son aise (2), et ne point s'enivrer de son plaisir (3). Le physique lui-même a perdu son individualité : on écrase sans pitié les pieds des jeunes filles, non, comme on l'a cru, pour les forcer de percher sur un fauteuil et leur infliger à perpétuité une oisiveté aristocratique, mais pour les rendre plus uniformes, pour leur donner également à toutes le même babil de perruche, la même nonchalance câline, et une allure à la fois gracieuse et embarrassée qui ressemble plutôt aux sautillements d'un oiseau qu'à la démarche modeste et un peu glissante d'une femme naturelle. Les hommes n'ont pas manqué de se procurer aussi une difformité générale : toutes les petites différences de chevelure qui auraientpu les distinguer sont soigneusement rasées; ils ne gardent qu'une longue mèche qui leur sort du haut de la
(l) Plus un homme fait de progrès dans devient la proie du lang-lang; dans du Halde,
la vertu, plus il ménage ses paroles; d<yis Description, t. II, p. 111.
du Halde, Description , t. II, p. 111. Les (2) Ne contentez jamais tout à lait un dé -
grosses cloches sonnent rarement; les ton- sir et une inclination; vous y trouverez plus
ueauK pleins ne rendent aucun bruit ; dans de goût , et le plaisir sera plus piquant •
les Lettres édifiantes, t. XXYI , p. 9 '6. Le Traité de morale par un Chinois; dans du
pêcher ni le prunier ne parlent point, mais Halde, Description , t. III, p. 181.
ils donnent des marques de ce qu'ils valent ; (3) Une passion satisfaite est une espèce
Ibidem, p. 116. Le tan ne vit que d'air et d'ivresse : le remède consiste dans deux mots,
de pousmere ; y a-t-il un animal plus indé- Ae ki, vaincs-toi toi-même; dans du Halde,
pendant? Cependant son cri le trahit, et il t. II, p. 48.