LIVRE
ils marchaient, sans même pouvoir s attarder sur la route^ à un but qu'ils ne connaissaient pas. Les caractères comiques eux-mêmes n'étaient plus le développement d'une personnalité ridicule, mais une infortune de naissance aussi imméritée que Tinfirmité d'un cul-de-jatte ou d'un épileptique, qui n'aurait excité qu'un rire dénaturé et méchant. Un commandement exprés du Prophète avait d'ailleurs proscrit, sous le nom commun d'Idoles, toutes les formes faites à l'image de Dieu. On pouvait raconter les exploits d'un héros, répéter même au besoin ses discours ; mais là s'arrêtaient les droits de l'imagination : il ne lui était point permis de représenter un personnage. La fiction n'aurait pas été suffisamment réelle, et le poète eût été forcé, le jour du Jugement, d'animer toutes les formes incomplètes qu'il aurait imprudemment créées : il comprit son impuissance, et se résigna à ne reproduire qu'une ombre de la réalité. Avec du papier huilé tendu sur un châssis, il se fit un monde factice à l'usage de ses fictions, et au lieu de montrer des hommes, le Drame devint une exhibitiond'Ombres chinoises (1). Les acteurs ne se prêtaient plus à aucune illusion : ce n'étaient point comme les personnages de toutes les vraies pièces, des êtres réels en chair et en os qui agissaient au soleil, pensaient véritablement ou du moins paraissaient penser, et parlaient eux-mêmes; mais des silhouettes qui trahissaient par une voix fausse la pratique du montreur et s'agitaient par saccades dans une lumière criarde et monotone. Tout était excessif dans ces représenta-
(1) Ce genre de spectacle a effectivement acquis en Chine une perfection extraordinaire : \oy. Barrow, TraveUin China, ip. 201, éd. de 1 804 ; Muschenbroek, IntroducUo in philosophiamnaturalem, t. I, p. 143, etBeckmanu, Beitràge zur Geschichte der Er^ndvngen, t. lY, p. 116, et suivantes. Les Ombres chinoises sont aussi connues en Egypte (Alpinus, Historia jEgypti naiuralis, t. I, p. 60), et elles sont devenues en Turquie une véritable Comedia dell' arte : les personnages
sont des caractèr«&. Karageug est comme eu Perse un démon incarné; Toudou, une fille malicieuse; Karadachoudschef un paillasse bossu; Hopa, un fonctionnaire dandy, et Hadji Aïfat, un pédant. A Java, les figures, hautes de 50 à 60 décimètres, sont eu cuir de buffle, dessiné et découpé avec soin : elles ont ordinairement des traits grotesques; leur nez surtout est excessivement allongé : voy. de Rienzi, Océanie, 1. 1, fig. xvi.
lions et hors nature ; il n*y avait ni nuances ni perspective ; tous les caractères étaient vus au microscope et poussés au noir. Le plus populaire de tous devait être le plus contrefait ; ce fut Karageuz, grotesque résumé de toutes les difformités physiques et morales, qui s*est fait une nature de Timpudence; un esprit, de la grossièreté; une habitude, de Tobscénité, et qui s'y vautre avec délices comme un porc dans les immondices (1). Autant chercher la Comédie dans ces \gnoh\es prises de gueule où des masques saturés de vin épuisent le sottisier des halles avant d'achever leur carnaval sous la table. Ces caricatures du vice en goguette et de la débauche débraillée n'ont plus avec le Drame que des ressemblances extérieures. On y retrouve encore la mise en scène, le dialogue et la vivacité de l'expression; mais tous les éléments essentiels y manquent : le but idéal d'un poète, la vérité des peintures et la réalité de la représentation. Toutes ces ébauches primitives, môme les plus soignées et les mieux réussies, ne se proposent aucun autre but que de passer agréablement une heure ou deux. On imite pour imiter, sans choix, selon le caprice du moment : c'est un instinct qui s'éveillait et se satisfaisait brutalement à son heure. La pensée n'avait rien prévu ; Tintelligence, rien combiné ; l'imagination, rien créé : la forme de la Comédie était trouvée, mais l'Art n'existait pas encore. Chez des peuples plus réfléchis dans leurs plaisirs et plus libres de satisfaire à toutes les conditions de l'Art dramatique, nous allons voir enfin la Comédie franchir ces grossiers commencements, prendre de la valeur littéraire, se perfectionner de plus en plus et parvenir à la place qui appartient à la Poésie dans tous les développements de l'Humanité.
(1) Il imite jusqu'aux monstruosités attri- somiage nouveau , ayant une vie réelle , et la
buées par la Fable à Pasiphaë. A Constanti- Comédie n'y est vraiment pas sortie des Dan-
nople, les Ombres chinoises se livrent aussi ses mimiques , qui ont cependant été très-
aux plus révoltantes obscénités: voy. Pietro développées : voy. Schrôder et Murhardt,
délia Yalle, Viagçi, t. I, p. 51, et suiv. Constantinopel und Petersburg, 2* année,
éd. de 1843. Mais elles ne créent aucun per- 1. 1, p. 14-22.
La Chine semble avoir été destinée par sa position géographique à s'isoler du reste du monde, et ainsi qu'il arrive toujours, l'histoire du peuple s'est conformée à sa mise en scène: Gomme si la muraille qui le défend des incursions des Tartares, s'étendait tout autour et devait surtout le protéger contre l'envahissement des idées étrangères, il n'a depuis des siècles rien appris du dehors, ni déserté aucune des opinions, aucun des usages de ses pères. Pour lui l'immobilité n'est pas seulement un fait, c'est un principe (1), et sa civilisation, si complexe aux yeux du voyageur qui n'en observe que les rouages, est en réalité une sorte d'état primitif, poli à la pierre ponce et recouvert d'une couche de vernis. Des monstruosités, qui remontent aux premiers âges de l'Humanité, sont conservées avec respect comme dans des bocaux pleins d'esprit-de-vin : seulement les monstruosités font souche en Chine et se reproduisent invariablement de génération en génération. La Comédie occupe encore
(l) Les chars de l'empire actuel suiTent ractères et les mœurs sont les mêmes qu'aules mêmes ornières que ceux des temps pas- trefois; Choung-Young, ch. xxmi, par. 3 ; ses ; les livres sont écrits avec les mêmes ca- trad. de M. Fauthier.
dans cette singulière civilisation la place infime ^ue nous lui avons vue à Tenfance des peuples : malgré des formes beaucoup plus avancées, elle a gardé son inspiration puérile, ses grossières contrefaçons de la réalité et son absence complète de poésie. La conscience de tout Chinois est mise en régie comme une propriété de l'État : la vie entière se trouve ordonnée et réglementée par des dispositions de police qui prennent à leur charge toute la moralité du pays. Les devoirs n'ont plus pour principe un sentiment intime du bien et du mal ; ce sont des rites, des cérémonies extérieures, inscrites dans des codes et irrévocablement déterminées par la sagesse des ancêtres. Qu'il s'agisse d'accorder sa main à un mari ou de quitter ses vêtements d'été, il n'importe, le cas a toujours été prévu par l'autorité supérieure (1), et il ne reste plus qu'à obéir avec exactitude. Le sentiment lui-même, ce fonds indestructible ailleurs de la personnalité humaine, est ramené en Chine à la limite précise des convenances et toléré seulement au prorata des usages. Si l'on ne veut devenir criminel et encourir un châtiment corporel, il faut prendre le diapason des autres comme un instrument de musique et donner la note du chef d'orchestre (2). A voir les respects minutieux que la législation et les coutumes assurent à la famille, on lui pourrait croire plus de consistance et d'indépendance ; mais elle aussi n'est qu'un engrenage dans la grande machine de la Société, et ses devoirs les plus sacrés, les plus scrupuleusement remplis, ne sont que des formalités politiques (3). Sous prétexte que les aïeux ont droit à des héri-
(l) Le Conseil des Bites fixe tous les ans l'époqtte où l'on prend des habits d'hirer, et Tchou-hi disait , vers l'an 1150 de notre ère, dans le Siao-hio , petit traité d'instruction primaire : On mariera les filles à Tingt ans , à moins qu'à cet âge la mort ne leur enlève leur père on leur mère ; alors elles ne peuvent se marier qu'à Tingt-trois ans; dans Bazin, Théâtre cÂtnotf , p. 60.
(2) On compte parmi les plus mauvaises actions d'être toujours en deçà ou au delà des convenances ; Livre des récompenses et des peines, p. 25, trad. d'Abel Rémusat.
(3) When the family is regulated, the nation "will be govemed well ; Ta-^to ; dans Morrison, Horae Sinicae, p. 22. Aussi l'on punit non - seulement les enfants qui manquent de respect pour leurs parents , mais le
tiers qui honorent leur mémoire, Tépouse qui n'a point rempli sa tâche de maternité, est suppléée d'ordinaire par une seconde ou une troisième femme (1), et par une fiction plus outrageante encore pour la sainteté de la famille, elle reste la mère légale de tous les enfants et vole à la mère réelle la tendresse et les droits dont la nature Tavait saisie. Tous les sentiments autorisés s'enveloppent eux-mêmes de formes cérémonieuses (2), qui ne leur laissent rien de caractéristique ni d'individuel (3) : l'homme doit disparaître dans Tobservation des convenances et rester assez Chinois pour ne plus être lui-même. La moindre infraction aux usages de la politesse est ressentie comme un sanglant outrage, et si l'on est libre de pardonner un coup de poignard qui n'entame que la peau, on ne peut tolérer sans se dégrader un témoignage aussi formel de mépris que le retard d'une visite ou la retenue d'une révérence (4). Cette attention continue aux moindres usages, indispensable à qui veut garder sa dignité de toute atteinte et respecter cette des autres, empreint également toutes les classes d'une gravité gourmée : c'est même l'indice le plus authentique de la valeur d'un homme (5). Mais cette gravité s'arrête à la peau ; faute de s'être habitué à penser soimême ses pensées et à raisonner ses actions, il reste encore dans
district auquel ils appartiennentj et les pa- — Un instant , Messieurs y dit Sse Yeoupe ,
rents eux-mêmes ; Dayis, La Chine ouverte^ êtes-vous des domestiques de la maison de
t. I, p. 199 , trad. française. mon oncle, ou des employés de son bureau?
(1) Que si le mari ayant atteint sa qua- — Nous sommes des courriers du gouyernerantième année se voyait sans enfants, il ment qu'il a dépêchés, répondirent-ils. — pourrait prendre une concubine , les lois le En ce cas , Messieurs , vous êtes employés à lui permettent. . . Il n'est pas obligé de mé- un service public; ce n'est point ici le cas nager sa femme jusqu'au point de se rendre d'une salutation en forme. Tous ne me devei coupable à l'égard de ses ancêtres, en ne qu'une révérence ordinaire; /u-/ctao-h', t. II, faisant pas ce qui dépend de lui pour perpé- p. 25.
tuer leur postérité; Traité de morale (par (3) Voy. le Hoa-tsian, chinese courtship
un Chinois) ; dans du Halde, Description de in verse, Londres et Macao , i 824, in-S**.
l'empire de la Chine, t. III, p. 143. (4) On peut pardonner à son assassin;
(2) Dans les visites, le nombre des rêvé- mais souffrir une humiliation, jamais ; Pt-parences, les titres, les génuflexions, les diffé- ^ki, p. 101.
rents tours à droite et à gauche, tout est réglé (5) Un extérieur grave et majestueux an-
de la manière la plus positive; du Halde, M., nonce un palais où la vertu réside; Apo-
t . I , p . 2 2 6 . Ils se mirent en devoir de le saluer phthegme favori des Chinois ; dans du Halde,
delà manière qui convient à des inférieurs. Description y t. I, p. 410.
Tâge mûr assez de puérilité d'esprit pour qu'on se complaise à jouer au votent et à suivre du regard pendant des heures entières les mouvements d'un cerf-volant. Loin de venir en aide à cette atrophie morale, au moins par leur bon sens pratique et la vivacité de leurs sentiments, les femmes ajoutent à la nullité des hommes et la complètent par la contagion de leur exemple et de leurs plaisirs. Inévitablement destinées à devenir l'esclave ou plutôt la chose de leur mari (1), elles ne rentrent pas même en possession d'elles-mêmes lorsqu'elles deviennent veuves (2) , et en cela aussi les mœurs s'accordent avec les lois. L'œuvre d'une bonne éducation est de les retenir éternellement dans une gracieuse enfance : on les confine avec des jouets appropriés à leur âge dans des- appartements accessibles seulement aux personnes de leur sexe (3), et quand par une circonstance extraordinaire elles en sortent (4) , elles ne voient le monde qu'à travers les barreaux en fer d'une loge élégante et bien capitonnée.
Tout doit se passer heureusement en Chine, selon la tradition et la coutume. Le gouvernement ne s'y donne pas seulement, ainsi que beaucoup d'autres, pour le meilleur gouvernement possible : il prend son excellence au sérieux, et se croit naïvement obligé de faire le bonheur du pays. En sa qualité de
(1) Non-seulement il les Tend à sa guise, selle, la fille d'un magistrat de distinction, mais elles sont saisies quand ses biens sont se laissât Toir par un homme ; lu-kicM-li, confisqués, et c'est lui qui répond de leurs t. I, p. 242. La cause première de cet emcrimes ; Da^is, La Chine otmerte, t. II, prisonnement est comme ailleurs, l'immop. lit, trad. française. ralité uniTerselle. TrouTer un trésor et le
(2) Votre servante appartient à une famille rendre à son maître ; rencontrer une femme de lettrés : elle repoussera jusqu'à la fin de dans un appartement , sans lui faire aucune se Tie la pensée de former de nouveaux liens; proposition déshonn^te... Toilà la pierre de Hing-lo-tou ; dans M. Julien, L'OrpJielin de touche du cœur, dit un apophthegme chinois; la Chine j p. 215. Une femme qui a de la dans du Halde, Description, t. II, p. 47 pudeur et de la modestie ne se marie point et 110.
deux fois ; Maxime chinoise ; dans du Halde, (4) Les femmes de qualité ne sortent que
Description, t. I, p. 444, et t. II, p. 169. pour aller voir leurs parents et Tisiter les
(3) La femme ne doit pas sortir de l'ap- tombeaux de leurs ancêtres ; Lettres édi' partement intérieur ; Pi-por-ki , p. 6 2 et 1 2 i . fiantes , t. XXIII , p. 1 0 3 ; Gr osier , Des^ T<Hlà bien une autre plaisanterie, M' Siel cripUon de la Chine, p. 6^,
Comment voudriez-vous qu'une jeune demoi-
Frère du soleil, l'Empereur a droit aux faveurs constantes de la Nature, et doit compte à ses sujets du désordre des saisons. Toute divine et indiscutable qu'elle soit en principe, son autorité est tempérée par les calamités publiques : quand elles se prolongent ou s'aggravent plus que de raison, c'est un témoignage de réprobation, et une révolution vient du Ciel ; fermement convaincu, quoi qu'il advienne, de Toptimisme de l'histoire, le peuple admet aussitôt la légitimité d'une autre dynastie. Les fonctionnaires sont également jugés par le succès : les gouverneurs de provinces sont coupables des sécheresses partielles qui atteignent leurs administrés, et ceux des villes répondent à TEmpereur, mém% des incendies allumés par la foudre. Le propriétaire lui-même n'est qu'un dépositaire, officiellement intelligent, de la fortune publique ; il prévariquerait en ne retirant pas de ses terres tout ce qu'elles peuvent produire, et le magistrat négligent ou incapable qui l'aurait laissé mésuser de la fertilité du sol partagerait son châtiment (i).
Peut-être, en parlant avec respect de l'âme humaine et en lui montrant le ciel, la religion aurait-elle empêché cet écrasement universel des individus ; mais elle ne se contente pas d'abandonner chacun sans protection aucune à la pression d'un matérialisme politique élevé à l'état du gouvernement, elle appuie dessus de tout son poids. Les restes de naturalisme qui subsistent dans quelques provinces (2), et probablement se conservent encore au fond de nombreuses superstitions populaires, enseignent la vanité de la vie et son entière subordination à la
(1) Code pénaZ des Chinois (Taï-thing- encore maintenant la grande tortue ; /Mdem, iiu-li), 1. m, p. 97, t. I, p. 174, traduo- 1845, n9 c, p. 217. Même dans la doctrine tion française. des Tao-sse , c'est égaler les plus grands cri-
(2) On offre des sacrifices aux esprits des mes que de se mettre en colère le matin et fleuTes et à l'esprit de la foudre ; Annales de fixer longtemps le soleil on la lune ; Livre de la propagation de la Foi, 1844, n* xcy, des récompenses et des peines , p. 32, trad. p. 290 . Dans le Kiang-si le peuple adore d'Ai>el Rémusat.
force des choses. Le bouddhisme, qui , chez un peuple moins incapable de tout sentiment mystique , aurait pu réagir contre la réalité et donner au moins le courage de nier la douleur, n'inspire en Chine qu une résignation égoïste et un lâche abandon de soi-même (1). Malgré ses prétentions raisonneuses, la doctrine des Tao-sse n'est au fond qu'un fatalisme plus logique, mais aussi peu moral que les autres (2) , et n'échappe à une objection irréfutable, l'expérience de tous les jours, qu'en identifiant le bonheur et la vertu (3) : le bien y reste une question de légalité et de prudence, où intervient comme dernier terme le bourreau. Dans le système de philosophie, qui est devenu la théorie et la base du matérialisme officiel , Khong-tseu reconnaissait à la vérité le dualisme du ciel et de la terre ; mais en leur attribuant une action commune (4), il maintenait l'homme dans l'esclavage du monde extérieur, rétirait au dévouement son principe, à l'enthousiasme sa raison d'être , et laissait la conscience désarmée contre l'athéisme positif de l'État (5) et ses conséquences abrutissantes.
(1) Le saint homme fait sun occupation du non-agir et fait consister ses instructions dans le silence; Tao-te-king , I. i, ch. 2. Le sage... pratique le non-agir, et alors il n'y a rien qui ne soit bien gouverné; Ibidem,
\. Uy ch. 3.
(2) On a Toulu le corriger par une contradiction, en supposant que les fautes qui n'avaient pas été suffisamment expiées retombaient sur les fils et les petits-fils ; Livre des récompenses et des peines j p. 33.
(3) Quand un homme commet une faute , si elle est grave , on lui retranche douze années de sa vie ; si elle est légère , on lui ôte cent jours seulement ; Livre des récompenses et des peines, p. 22. L'homme véritablement heureux dit le bien , voit le bien , fait le bien. £n un jour il réunit toutes sortes de biens. En trois ans le Ciel lui envoie infailliblement le bonheur; Ibidem, p. 34.
(4) Ils sont en opposition , mais leur action est la même ; le mile et la femelle sont eu opposition , mais leurs intentions tendent au
même but ; tous les êtres de l'univers sont en opposition, mais leur action est de la même espèce ; Wén^ân, traduit par M. Pauthier, Chine moderne ^ p. 368. Ce serait du panthéisme s'il y avait dans toute la doctrine de Khong-tseu un seul mot sur l'origine et la nature des choses.
(5) C'est au point qu'il n'y a pas de mot dans la langue pour exjprimer l'idée de Dieu, et cette lacune a eu, il y a quelques années, une conséquence assez singulière. Dans une communication que sir Henry Pottmger faisait aux mandarins, au sujet du massacre de l'équipage du Nerbudda, il disait que la reine d'Angleterre n'avait aucun autre supérieur que Dieu, et il fut impossible de rendre ce mot en chinois autrement que par le nom de l'Empereur : la traduction disait positivement le contraire du texte , et les mandarins crurent y Toir une reconnaissance formelle de l'infériorité des Barbares aux cheveux rouges.
L'imagination, assez richement douée pour échapper à toutes ces causes de compression et d'atonie , ne pouvait d'ailleurs marcher dans sa voie ; un idiome, pauvre jusqu'à la misère, et d'un6 inflexibilité qu'autoriserait à peine l'embarras des richesses, ne lui permettrait pas de se développer et de créer à sa guise. Quatre cent quatre-vingt-neuf mots, presque tous monosyllabiques, que quelques différences de prononciation et d'accent ne parviennent même pas à tripler (4 ) , composent tout le matériel de la langue. Aucune inflexion ne peut les lier ensemble, et indiquer à l'oreille les rapports que la pensée veut établir entre eux. La syntaxe est une réalité contre laquelle les fictions grammaticales ne prévalent jamais ; le sens seul détermine les préséances : chaque mot prend place selon son droit et se prête avec la même facilité à tous les rôles. C'est toujours l'adjectif qui ouvre la marche ; le substantif lui succède, entraînant le mot qui le régit à sa suite; puis vient l'adverbe, et le verbe ferme la phrase. Une langue dont la forme et la signification du vocabulaire sont également absolues, où les mots s'agglomèrent comme des atomes, d'après des lois immuables, comprime l'intelligence au lieu de se mettre à son service , et ne devient véritablement personnelle à personne, La parole est alors plutôt une annonce symbolique de la pensée que son expression réelle, et toute une longue vie d'homme suffit à peine pour apprendre à connaître et assembler les signes hiéroglyphiques où elle s'émiette et se décompose (2).
Tous les caractères sont des mots indépendants et complets , et il n'en est pas un seul qui ne peigne aux yeux l'idée qu'il
(1) Iln'y enaque 144b d'aprèsM. Nea- 9,353 ou 10,516 {Cfunt-king , p. 394); mann, Asiatische Studien^ t. I, p. 16, 20, mais d'autres sinologues en élèvent le nombre et M. Pauthier a dit, dans la Chine pitto- jusqu'à Tingt-cinq et même cinquante mille : resque, que les 489 mots qn'il reeonnait Toy. M. Neumann, Asiatitche Studiên,t. I, comme éléments du langage pourraient en- p. 4, 14, etEndlicher, Anfangêgrùndê der eore être réduits. chinetitchen GtammotHk , p. xm.
(2) Il y en aurait, selon le P. du Mailla ,
représente. On supposerait qu'un idiome tout composé d'images pourvoit d'imagination même les gens positifs et froids , que du moins il rend la poésie plus facile à ceux que la nature a créés poètes, et il n'en est pas qui leur fasse de plus dures conditions que le chinois. Le mot écrit n'y est pas un élément de la pensée dont l'expression particulière s'efface, et, comme la pierre d'une mosaïque , se conforme modestement à la place qu'il tient dans la phrase : c'est un petit symbole à part, qui forme à lui seul un sens complet et ne concourt à une idée commune qu'après une longue suite d'interprétations secondaires. Lors même que la pensée générale finit par être comprise, elle a perdu dans ce travail d'analyse et de recomposition sa vivacité et sa vertu. La poésie chinoise n'est donc point directe et toute pleine de soleil comme les autres : jamais une imagination émue ne s'y adresse sans intermédiaire à des imaginations sympathiques; c'est un travail subtil où Ton ne recherche point l'expression naturelle et courant droit au but, en un mot, la plus expressive, mais la plus ingénieuse, celle qui cache l'idée sous un symbole assez agréable à l'intelligence pour qu'elle s'y arrête et se complaise à y chercher quelque chose. La forme y prime réellement le fond, et souvent la pensée-mère disparaît sous la double couche d'images qui la recouvrent. C'est un genre de poésie qui rappelle beaucoup trop ces bonbons lustrés où deux lits de sucre de couleurs éclatantes enveloppent une amande à peu près insipide. On ne paraît poëte qu'à la condition de se consacrer tour à tour à l'invention de chaque expression et de leur sacrifier successivement à toutes la vraie pensée. Le talent consiste surtout en Chine à décomposer ingénieusement les idées et à renchérir sur la rhétorique ordinaire de l'écriture, à imaginer des rapprochements et des combinaisons de métaphores dont n'aurait pu s'ingénier une intelligence naïve. On ne voudrait pas cependant que l'ensemble
fût tout à fait inintelligible, et Ton rend le mot suprême de cette suite d'énigmes plus accessible au lecteur en recherchant de préférence des idées vulgaires et des sentiments sans originalité et sans distinction. « Un autre homme avait une pensée, » est-il dit dans le Chi-kinÇy « moi, je l'ai devinée et lui ai donné sa mesure (i). » L'ambition de la poésie chinoise ne va pas au delà : elle pense un peu comme un écho , mais un écho intelligent qui introduirait des variations dans la manière de répéter les paroles qu'il n^a point pensées. Elle n'existe qu'à Tétat de peinture, et ce n'est pas seulement la vie, mais la vraisemblance qui lui manque : toutes ses formes sont mal venues ; toutes ses images, contrefaites. On dirait un miroir enchanté par une méchante fée qui donnerait à tout ce qui s'y reflète une nature incomplète et ridicule ; l'homme lui-même n'y est plus qu'un magot. Son idéal est un rébus moral : on l'appelle Chîy et c'est un mot formé de deux caractères qui signifient la Parole d'une Maison d'instruction. Aussi l'esprit en est-il essentiellement didactique : c'est une suite de formules plus ou moins réglementaires, comme pourrait être la Civilité puérile et honnête, traduite en grands vers et illustrée à toutes les pages. Montràt-il, ainsi que dans le Chi-king, de la délicatesse et de la foi en ses paroles, le poëte n'est jamais un homme qui pense et sente réellement avec son sentiment et son intelligence; c'est une autorité constituée, un mandarin qui professe la morale publique et fait le catéchisme ex cathedra y avec l'approbation des supérieurs. La forme seule pourrait être plus vivante et lui appartenir en propre, et des règles inflexibles le lient et l'étreignent de toute part. Non-seulement les vers de la même pièce se composent d'un nombre invariable de mots, ordinairement cinq ou sept, mais ils ont une césure fixe, une
(l) Livre Siao*ya , ode Khiao-yen.
rime finale et des consonnances intérieures. Jamais le sens n'enjambe d*an vers sur un autre! Grammaticalement parlant, chacun est complet, et un rapport quelconque, le plus souvent une antithèse, les réunit deux à deux dans une sorte de distique. Chaque strophe a naturellement la même longueur, et toutes commencent par une image habituellement empruntée à la nature qui doit avoir pour pendant une pensée analogue, mais toute métaphysique. A ce parallélisme des strophes, des vers et des pensées, il faut encore ajouter la symétrie d'expression, reproduire dans chaque vers la même construction et mettre à des places correspondantes les mots qui expriment des idées semblables. En Chine, d'ailleurs, la science à laquelle tous aspirent, comme à la seule loi morale et au seul moyen de parvenir dans le monde, est le résultat officiel des connaissances générales (1), et elle réprouve toutes les fantaisies, toutes les originalités; elle condamne toutes les individualités excentriques qui s'écarteraient du sentiment public (2) : en d'autres termes, la poésie est une infraction auxidées reçues et un désordre social, que le Gouvernement doit doublement proscrire (3). Si les candidats aux dignités doivent encore répondre dans les examens à des questions qui les obligent d'en faire un sujet d'étude, il ne s'agit jamais que de la partie technique et savante, de la forme et du métier. On leur donne des vers à composer, mais comme à des manœuvres littéraires, pour prouver qu'ils ont le tour de main : ils sont prévenus que si par impossible on
(1) Perfectionner le plus possible ses con- entre en conflit avec la volonté de la famille, naissances morales consiste à pénétrer et ap- (3) Tout en admettant en principe l'ini profondir les principes des actions (c'est-à- mobilité proverbiale de. la' Chine, il faut, dire les prescriptions de la loi ) ; Ta-hio , même sur ce point , faire aussi quelques répar. IV, trad. de M. Pauthier. serves. Ainsi, par exemple, il y a d'in-
(2) On est toujours obligé dans les vues contestables différences d'esprit et de forme d'ensemble de négliger certains faits particu- entre le Chi-king , les odes du siècle des liers qui s'écartent des usages: ainsi, par exem- Thang, et le St-/can(|r-A;t (Histoire du Pavilple,Klaprotli a publié, dans l'iljtaftscAenlfa- Ion oriental), que l'on regarde aujourd'hui gasinj^. II, p. 499-506, la traduction d'o- comme le chef-d'œuvre de la poésie lyrique des très-anciennes où l'amour proprement dit chinoise.
trouvait quelque chose dedans, ils seraient dédaigneosement mis hors de concours.
Un poëte véritablement poète, et une langue flexible qu'il colorerait de ses pensées et animerait de ses sentiments, ne satisferaient pas encore aux premières nécessités du Drame : il faut avai^t tout des personnages dramatiques, de vrais hommes, pensant par eux-mêmes et manifestant leur caractère par des actes, et en Chine cette forme complète de la vie est impossible. Le despotisme du Gouvernement y absorbe tous les individus : chacun n'est plus qu'une infinimc^nt petite partie du peuple, un simple administré que TÉtat défraye de tous ses devoirs : Tordre public fait la moralité de tous les citoyens. Ce ne sont pas même seulement des formules écrite qui règlent la pensée et les sentiments, qui par exemple obligent un Chinois de répartir également son amour entre toutes ses femmes sous peine do oin«quante coups de bwibou ; il resterait alors un droit d'application et d'interprétation, une sorte d'initiative et de marge, une ombre de liberté : ce sont des habitudes universelles qui s'étendent à tous les acte&, à tous les détails de la vie, et ne laissent à peu près rien d'indéterminé et de variable que l'heure de la naissance et le moment précis de 1^ mort. Tout ce qui dérange le statu-quo, lors même que par impossible il en sortirait quelque bien, ^rait toujours une perturbation et le plus souvent un crime (1), L'action, cette première nécessité de toute œuvre dramatique, est en elle-même déjà un mal (2) : les mandarins ont compris que leur gouvernement ne supporterait pas
(1) Les moralistes le répètent sur tous les ouverte, t. II , p. Il 0, traduction française,
tons. Tsi (Confucius) disait : Les oiseaux (2) Plus on se hâte de démêler un éche-
connaissent leur place , l'homme ne serail-il veau de fil , plus on llembrouille ; Proverbe
pas l'égal des oiseaux? Ta-hio; dans Morri- chinois ^ dans du Halde, Description, t. II,
son, Horae sinicae, p. 24. Il vaut mieux p. 96. La seule chose que je craigne, c'est,
être chien et vivre en paix, que d'être d'agir; TcM-te-king , \. Il, ch. wi, p. 194 ,^
homme et de vivre au milieu de l'anarchie; trad. française: voy. aussi p. 125, note 1. Maxime populaire; dans Davis, La Chine
le moindre mouvement^ et il faut 9e comporter en leur pays, comme dans la chambre d'un malade, recouvrir la lumière d'un abat-jour, parler par signes (1) et retenir son haleine. Un Chinois avisé QQ doit même jamais désirer un bonheur quelconque ; si malheureux qu'il itX déjà, il aggraverait encore son malheur. C'est Tcbou-hi, l'auteur d'un des systèmes philosophiques les plus populaires^ qui le lui enseigne : ce Le sage se procure par l'absence de tous désirs» un repos et une tranquillité parfaite. » Si cependant le malheur voulait qu'un Chinois se sentit réellement désirer quelque chose, d'autres moralistes fort autorisés et non moins obéis, lui conseilleraient dans son intérêt de ne jamais contenter tout à fait sa passion pour la goûter plus à son aise (2), et ne point s'enivrer de son plaisir (3). Le physique lui-même a perdu son individualité : on écrase sans pitié les pieds des jeunes filles, non, comme on l'a cru, pour les forcer de percher sur un fauteuil et leur Infliger à perpétuité une oisiveté aristocratique, mais pour les rendre plus uniformes, pour leur donner également à toutes le même babil de perruche, la même nonchalance câline, et une allure à la fois gracieuse et embarrassée qui ressemble plutôt aux sautillements d'un oiseau qu'à la démarche modeste et un peu glissante d'une femme naturelle. Les hommes n'ont pas manqué de se procurer aussi une difformité générale : toutes les petites différences de chevelure qui auraientpu les distinguer sont soigneusement rasées; ils ne gardent qu'une longue mèche qui leur sort du haut do la
(1] Plus un homme fût de progrès dans devient la proie du tang-lang ; dans du Halde <
la vertu, plus il ménage ses paroles; dan» Deêcription , t. II, p. ill.
du Halde , Description, t» II , p. ill. Les (2) Ne contentez jamais tout à fait un dé-
grosses cloches sonnent rarement ; tes Ion- sir et une inclination ; vous y trouverez plus
neaux pleins ne rendent aucun bruit ; dans de goût , et le plaisir sera plus piquant ;
les Lettrei édifiante», t. XXVI, p. 95. Le Traité de morale par un Chinois; dans du
pécher ni le prunier ne parlent point, mais Halde, Desciipiion, t. III, p. 18 f.
ils donnent des marques de ce qu'ils valent ; (3) Une passion satisfaite est une espèce
Ibidem ^ p. 1 16. Le tan ne vit que d'air et d'ivresse: le remède consiste dans deux mots,
de poussière; y a-t-il un animal plus indé- ke ki, vaincs-toi toi-même; dans du Halde,
pendant? Cependant son cri le trahit, et il t. II, p. 48.
tête comme an ruban destiné à les suspendre (4). Il n'est pas jusqu'à ce singulier idéal de leurs paravents, qu*ils ne soient à peu près parvenus à réaliser dans leur propre personne , on ne sait trop par quel maquignonnage et quels habiles croisements. Ils ont la tête ronde, de larges oreilles bien détachées, de longs yeux bridés et relevés en pointe, un nez aplati comme sous un coup de poing, une bouche grimaçante à la fois joviale et perfide, de petits bras bien disproportionnés et le gros ventre replet d*un viveur de quarante ans. Mais leur triomphe est dans les gestes; ils sont gauches, pointus et parfaitement chinois. Si par impossible quelques menus détails de conformation étaient encore restés trop individuels, ils les dissimuleraient sous des vêtements assez flottants pour sembler vides et assez papillotants pour éblouir et empêcher le regard d'y rien reconnaître. De pareils êtres ne sont plus des personnes ; ils peuvent même se vendre eux et leurs enfants comme des choses, et, si l'habitude n'était toute-puissante en Chine, on ne comprendrait pas qu'ils se fussent obstinés à porter des noms propres au lieu de prendre des numéros. Malgré l'aristocratie des mandarins et ses différents degrés, il n'y a pas même de classes réellement distinctes, ayant au moins une physionomie propre et des habitudes à part. Les dignités s'acquièrent dans des concours où l'on ne fait montre que de science morte et de mémoire : la capacité ellemême n'a point, comme diraient les Allemands, de caractère subjectif, et le mérite se résume dans une somme un peu plus considérable de lieux communs. D'ailleurs, le Gouvernement donne à l'athéisme qu'il professe en action l'esprit impitoyable et la forme d'une théocratie, et quand il en est arrivé à cet excès de brutalité, le despotisme ne peut durer, même en Chine, qu'à la condition d'être tempéré par une démocratie extrême.
(1) Ce ridicule usage est déjà mentioimé dans le Chi-king , 1. I , od. it, str. I .
COMÉDIE CHINOISE. i33
Aussi les catégories n'existent- elles, à proprement parler, que sur le papier et dans la couleur des boutons. Aucune position n'est assez définitivement acquise pour ne pas être abaissée de plusieurs degrés par un acte de bon plaisir ; aucun rang n'est assez élevé pour garder un mandarin d'une correction corporelle, et après l'avoir reçue avec la dignité convenable, il reprend ses insignes et retourne vaquer à ses fonctions.
Cette civilisation si originale comportait cependant une sorte de poésie lyrique : le tout était de la faire bien didactique et bien savante, en un mot belle comme de la prose. Mais le Drame littéraire, ressemblant même de loin à celui qui s'est développé chez presque tous les peuples civilisés aussi régulièrement qu'un phénomène d'histoire naturelle, y était tout simplement impossible. Ce n'est pas seulement la vie individuelle qui manque en Chine de signification et de valeur : quand l'homme n'est qu'un administré, un atome impersonnel de la chose publique, l'histoire elle-même devient un mot vide de sens. Les événements se succèdent, mais ils ne se suivent plus : lorsque le temps amène des changements réels dans la position des personnes et dans la situation des choses, c'est l'Humanité qui tourne avec la terre, ce ne sont pas les individus qui marchent. L'Empereur n'aspire qu'à continuer ses prédécesseurs et dissimule de son mieux la suture ; ses ministres sont tenus de n'avoir aucune idée à eux, ils s'effacent respectueusement derrière les instincts du peuple et en laissent passer toutes les conséquences. A voir l'incessant renouvellement des mêmes faits el leur indépendance les uns des autres, on pourrait même croire qu'aucune loi d'en haut ne les relie non plus ensemble, et qu'ils sont produits par une sorte de puissance mécanique à jet continu qui les reproduit perpétuellement comme dans un même moule. Chez un peuple si bien ordonné, où tout est symétri-
quement équarri, on chercherait en vain nn homme i pari, dont l'énergie et la volonté aient jamais prévala sur les lisais et modifié l'ordre naturel des choses : ses passions elles-mêmes cassent été une révolte contre la civilisation publique, et ses souffrances sembleraient une expiation trop méritée pour exciter la moindre pitié. H n'y a pas d'autres héros de tragédie possibles que des échappés de petites-maisons ou des forçats imprudemment libérés. La responsabilité capitale, que, malgré sa complète innocence, une famille entière peut encourir à chaque instant (I), oblige d'ailleurs de faire du mépris de la vio un principe de moralilS vulgaire, qu'on apprend avec les autres : une mon violente ne semble plus un malheur assez terrible pour devenir sympathique, et cesse d'impressionner assez vivement pour rendre une tragédie imaginaire agréable. Toute représentation réelle du monde, tout spectacle des prétentions d'un individu à devenir quelque chose par lui-même, renferme au contraire un élément profondément comique. C'elt en vain qu'il s'agite, se tracasse, se pousse en avant ; on n'arrivé en Chine que dans les fègles, et le dénoùmeOt confirme par an insuccès complet les ridicules qu'il s'est donnés durant toute la pièce à la sueur de son front. Seulement Cette èomédie trés-enfantine a des conditions particulières d'existence. D'a*bord, l'imagination y est sévèrement hiterdite : le monde, disent les poètes, est un Taste théâtre où se joue tine loftgue comédie (2), et ils en détachent quelque âcëne bien accréditée
'-"'•'■' * )ortent sur lenrs tréteaux. Les innovations les plus
'aient à l'encobtre de lear but ; h vraie pensée d'uM latique est, d'après les théoriciens etix-afimes, de i plus nobles enseignements de ^histoi^e à ceux qui
œmplc , quand nom l'im- eitCDté ■ son toor, et toute sa famille pir-
nn quelconque, ou k lue tage son supplice.
gtanœ au fiouTernement, (1) fii-Uao-lt, «pigraphe do eh. i.
ne savent pas lire(l). L'auteur se borne à choisir une historiette incontestable, puis il la dialogue telle quelle, sans se permettre de l'arranger, d'y introduire plus de mouvement ou d'intérêt, d'en'relever la platitude par aucune circonstance de son fait. Rien ne peut clocher sous le gouvernement des mandarins : il est donc bien inutile de changer les détails qui plairaient moins au public, c'est à lui de conformer ses sentiments à la réalité des choses. La sagesse chinoise l'a déclaré de toute éternité : « Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication intime entre le Ciel et le peuple (2) » , et naturellement le peuple est représenté par les mandarins. L'auteur promène au besoin ses personnages du nord au midi, et de l'orient au couchant; les enfants du premier acte peuvent mourir de vieillesse au dernier; parfois même plusieurs actions se mêlent et s'enchevêtrent tellement les unes dans les autres qu'on ne sait plus trop quel est le vrai sujet de la pièce : cela ressemble plutôt au jeu d'enfants qui contreferaient l'histoire sans discernement et sans intelligence , qu'aune œuvre littéraire. On ne prend pas même la peine de mettre un voile sur la grossièreté des sentiments, quand la réalité exige qu'ils soient naïvement grossiers : ainsi , au moment d'acheter un emploi de sergent judiciaire, Tchang-lin se dit confidentiellement à lui-même, dans Y Histoire du. Cercle de craie : « Ma sœur, prends garde à toi si quelque accusation t'amène devant le tribunal, aussitôt que je t'aurai aperçue, je veux t'enlever la peau des épaules à coups de bâton (3), » et une accusation injuste l'y amène. C'est dans toute la force du terme un théâtre puéril, qui malgré ses deux mille années d'existence
(l) Bazin, Théâtre chinois t p. zxvni; (2) Kao-ytwmo, par. yii; dans M.Pau-
Horrison, Â Dictionary of the chinese Ion- thier, Livres sacrés de l'Orient , p. 56. guage^ p. m, t. V, g. v. drama. (3) P. 14; trad. de II. Stanislas Julien.
est resté assez primitif pour n*avoir pas même inventé un seul de ces caractères grotesques en possession d'égayer le public, qui se retrouvent presque à l'origine de tous les autres. Il y a bien deux personnages comiques qui reparaissent quelquefois sans une nécessité bien absolue, et ont, chacun, une spécialité de ridicule (1) ; mais le nom particulier qu'ils conservent toujours est comme celui des autres rôles plutôt un nom d'emploi que la personnification d'un caractère : une excentricité si marquée eût été trop contraire aux coutumes. De pareilles pièces ne pouvaient être écrites qu'en prose : les recherches d'expression et les affectations de pure forme , indispensables à une bonne versification, auraient contrasté d'une manière trop choquante avec le terre-à-terre des sentiments et la vulgarité des idées. Lors même qu'un dramaturge, plus réellement poëte et moins obstinément attaché aux usages, introduisait dans ses pièces de l'élévation et de la noblesse, les images obscures et les allusions à une foule de choses connues seulement des lettrés, qui constituent la poésie , le forçaient de s'en abstenir. Des œuvres destinées à une foule ignorante ne comportent que des expressions simples, allant droit au but, que Ton comprenne pour ainsi dire au vol, sans avoir besoin de prendre son temps. Cette nécessité de se mettre à la portée des intelligences de bas étage obligeait aussi de donner la langue commune à tous les personnages (2) et de les maintenir le plus possible dans le ton de la conversation ordinaire (3). Souvent cependant le réalisme de la représentation fait oublier le prosaïsme habituel du langage : quand la situation vient à s'élever, l'expression reste en rapport avec les idées, et l'on emploie un style factice qui tient une sorte de milieu entre la familiarité de la conversation et l'élégance des formes littéraires (4). Si, comme l'a observé un
(1) Tseng est un personnage ei\joué ou (Z) Le Siao-chùué. immoral , et Tcheou est vulgaire ou difforme. (4) Ce style a aussi un nom particulier qui
(1) Le Kouan-hoa, en indique la nature, Pan-wen-pan-sou,
très-bon juge(l), le style se rapproche dans quelques drames historiques des habitudes de Thistoire, c'est qu'ils ont été composés d'après des livrets populaires à grandes prétentions, et ont conserve à leur insu des /ormes plus ambitieuses et plus littéraires.
Quand par un attachement opiniâtre aux anciens usages ou des corruptions incessantes, le langage usuel diffère de l'idiome littéraire, il ne peut, même en Chine, rester immuable pendant une longue suite d'années. Aucun chef-d'œuvre ne le fixe et ne sert de modèle à personne ; une foule de mots usés tombent insensiblement en désuétude, et de nouvelles expressions plus significatives ou plus justes, quelquefois seulement plus neuves, les remplacent. Sous Tinfluence irrésistible du temps, lekouanhoa se modifiait un peu chaque jour (2), et lorsque les vieilles comédies n'étaient plus parfaitement intelligibles, les acteurs qui en faisaient leur gagne-pain, étaient forcés de renouveler leur répertoire (3). Les variations de la langue eussent donc suffi pour empêcher les premiers drames de parvenir jusqu'à nous, et nous ne pourrions plus en juger sur pièces ; mais à cette raison qui tient à la nature des choses, s'en joint une autre, beaucoup plus puissante en Chine, une raison de gouvernement et d'habitude. Comme partout, les comédies primitives y étaient mêlées de pantomimes et de danses, dont une musique expressive marquait la cadence ; elle faisait, pour ainsi dire, corps avec la pièce, et à l'avènement de chaque dynastie, il se fait un changement politique dans l'esprit et le ton de la musique. Les
(i) Bazin, Journal oiitUiqiàe, nr* série, t. XVII, p. 167.
(2) Encore maintenant dans les provinces on l'on parle on dialecte particulier, les acteurs ne répètent pas leur rôle tel qu'il est écrit dans la pièce ; ils le transposent et l'approprient aux habitudes de leur public.
(3) On a remarqué que lés écrits en lan-
fpie Tnlgaire disparaissaient au bout de quelques siècles. Quand un ouvrage de ce genre mérite d'être conservé, on substitue le littéral {sic) au vulgaire.. . l'idiome savant (wen) tel qu'il est dans les auteurs, à l'idiome vulgaire (sou), qui se trouve dans l'ouvrage; Bazin, Grammaire m<indarine, p. xi.
i3.M LIVRE II.
anciennes pièces n'étaient plus que des vieilleries , devenues sttfannées le jour de la révolution, et trop suspectes, au moins de fidélité rétroactive, pour ne pas être mal vues des parvenus de la nouvelle dynastie. Lors donc qu'on eût accordé plus d'attention en Chine aux choses du théâtre, les monuments essentiels manqueraient, et ce ne serait que par des inductions, à la vérité assez faciles, que l'on pourrait, sinon reconstituer l'histoire de la Comédie, du moins en retrouver les traits les plus saillants.
D'abord elle était sans doute aussi sur les bords du Fleuve jaune la représentation de quelque grand anniversaire, et il s'en est conservé un dernier reste dans cette Fête du labourage qH« l'Empereur célèbre tous les ans en conduisant lui-même la charrue, accompagné de quatre vieillards. L'origine en remonte à une époque naïve, certainement bien reculée, oïï l'exactitude de la représentation passait avant le plaisir du spectacle, puisque les vingts musiciens qui participent à la cérémonie, n'y lieunent encore que des instruments d'agriculture. La musique ne tarda pas cependant à prendre dans ces représentations un rôle assez dominant, pour que les écrivains attribuent l'invention de la Comédie elle-même à deux Empereurs, séparés par une longue suite d'années (i), qui n'en avaient probabletnent inventé ou plutôt promulgué que la musique, La danse ne pouvait se maintenir au théâtre : ses mouvements sautillants et les entre* lacements de ses figures répugnaient trop essentiellement à la gravité et à la pruderie de la civilisation chinoise pour qu'on ne l'ait pas peu à peu bannie de la scène. Mais la musique concourait pour une part si capitale à l'agrément de la pièce (2),
(f) L'an, Wen-ti, commença de régner en 1. n, p. 42, trad. de M. Stanislas Julien,
l'an 581 de l'ère chrétienne, et l'autre, Le désir de la musique est le second des
Hiouen-tsong , seulement en 720. cinq désirs; il vient immédiatement après le
(2) Le goût de la musique, même pure- désir de l'amour; Àvadânas , t. I, p. 133 ,
ment instrumentale, s'était déjà développé à note 2; d'après le San-thsang-fd-aoUj
une époque bien antérieure : voy. Meng-ûeu, 1. xziv, fol. 6.
qu'on y introduisit peu à peu des intermèdes de chant (1), qui ntn changèrent ni la nature ni là fottne. Ils restèrent des morceaût épisodiques qu'on insérait un peu au hasard comme dans nos opéras-comiques : quelquefois même les paroles ne tenaient pas à l'action ou répudient textuellement ce qu'on avait déjii dit en prose (2). La plupart des Stcteurs étaieofl trop malappris et trop insuffisants pour qu'on leur confiât une partie* quelconque 4ans ces petits concerts \ c'étaient des solos qu'ion réservait habituellement au plus habile, à Celui qui jonnit le premier personnage (3), lors même que, par Ses sentiments, sa position et son âge , ces airs variés ne convenaient nullement à son rôle (4). En cela seulement l'Art stVâit vaincu l'ins^ tinct grossier d'une imitation réelle.
Il n'existe aucun édifice public , régulièrement consacré à la représentation des pièces de théâtre (5), et ce n'est point, ainsi qu'on l'a dit avec tme grande légèreté (6), patce qu'elles sont
(i) On a conservé le» noms de trente-six les Chinois d'édiGces permanents sous le nom
musiciens qui ont composé de Ta musique de théâtre [fié r^llt fn CMtM, p. 19d,
pour le théâtre «ous la dynastie des Touèn, trad. française), et cette opinion avait déjà
et une table des anciens airs, de la dynastie .été soutenue par Xl)él'Rémusat, Joumatâet
des Kin, employés dans les comédies, en in- Savants j janvier 4818, p. 271, et par
dique jusqu'à 5 1 9 ; Journal cuitUique, nr* se- M . Davis, Saothseng-^jihr, or An Heir in hii
rie, t. XVII, p. 163. old âge, p. x. Mais d'après le témoignage
(2) Histoire du Cercle de craie, p. 4; positif de Grosier, Description générale de L'OtTphelin de la CMney p. 98. la Chine, p. 719 , nous dirions plutôt avec
(3) Selon M. Bazin, Théâtre chinois, M. Neumann : Les théâtres réguliers sont p. zzx , il n'y aurait dans chaque pièce qu'un repoussés comme les maisons de débauche personnage qui chante , et il remplirait un dans les lieux les plus écartés des villes; rôle à part, analogue à celui du Chœur chez Nouveau Journal asiatique , t. XIY, p. 61. les Grecs , mus bien supérieur. C'est beau- Peut - être , même avec cette restriction , coup trop grandir la comédie chinois que n'est-ce entièrement vrai que pour les prod'y chercher ane théorie quelconque» et le vinces du Sud. Timkovski^arle d'une Rue fait lui-même n'est pas exact. Teou-tien- des Théâtres , à Péking , où l'on en comptetebang et Teou-ngo chantent également ^ans rait jusqu'à six , jouant presque tous les Le Bessentiment d$ Teou-ngo , et dans Les jours, de midi jusqu'au soir ; Voyage à Pé- Intrigues d^une soubrette, Fan-sou et Pé- king, t. II, p. 175.
min-tchong sont tous deux des personnages (6) Une telle institution est trop en op-
chantants. position avec les lois, les usages et les pré-
(4) Ainsi, par exemple, c'est le vieux jugés nationaux pour pouvoir jamais s'y éta- Tchiuog-i dans La Tunique confrontée , et blir ; Abel Rémusat , Journal des Savants , dans l'Histoire du Cercle de craie, le re- 1818, p. 28. Non-seulement les murs des doutable Pao-tching rend son arrêt en vers, maisons bourgeoises sont souvent tapissés de
(5) M. Milne a même dit d'une manière longues bandes de papier représentant des beaucoup plus absolue : Il n'y a point chez scènes de comédie , mais les historiens ap-
défendues par les lois et contraires aax usages, aucun amusement n'est plus cher au peuple chinois : iln*y a point de foire (1), de mariage (2), de festin solennel (3), ni même d'anniversaire ayant conservé un caractère religieux (4) , où le plaisir ne soit complété par le spectacle de quelque drame. Lors des fêtes publiques (5), il se trouve presque toujours des acteurs qui, dans l'espérance de quelque lucre, construisent avec la permission des mandarins qui ne la refusent jamais, un théâtre éphémère au milieu d'une grande rue (6) ; quelquefois même ils l'élè vent sans façon dans l'intérieur d'une pagode (7), et l'Empereur ne croit pas compromettre sa digQité et blesser les convenances en jouant lui-même la comédie avec ses intimes (8). S'il n'y a point de théâtres permanents, c'est que les premières pièces avaient été représentées en plein air pour l'amusement particulier de quiconque y voulait chercher son plaisir : le Gouvernement était encore trop neuf et trop malhabile pour songer à en faire une école de mœurs, et par fidélité aux anciennes coutumes, il s'est ensuite abstenu d'intervenir , même pour contenir leurs plus grandes licences. Le théâtre, dressé sur des tréteaux comme dans
pellent les représentations dramatiques les (5) Notamment le vingt-septième jour du
joies de la paix et de la prospérifé, et la douzième mois, qui est consacré au dieu du
poésie emprunte au théâtre des allusions et feu.
des images. Ainsi, nous lisons dans X.'Or- (6) On les appelle £ft-<^f^ Constructions phelin de la Chine, p. 59, trad. de M. Ju- pour les comédies : voy. la description qu'en lien : Tout ce qui se passe sur cette scène a donnée la Rev*Jie des Detkt-Mondes, 1840, mouTante, dont la musique nous berce et 15 septembre, p. 851 et suivantes. Un manous captive, ressemble à un rêve pessager. nuscrit de la Biblotbèque impériale , intitulé Vous tournez la tète, et déjà la vieillesse a Wan-cheou-ching-tien, contient une deséteint Totre ardent courage. cription figurée des fêtes qui eurent lieu à (t) Dès qu'on ouvre un marcbé quelque l'anniversaire de la naissance de l'Empereur, part, dans le plus petit des hameaux, si une et des théâtres forains ressemblent' beaucoup troupe de comédiens arrive et que les acteurs à ceux que l'on dresse en pareille circonsmontent sur la scène pour jouer le Pi-pa-ki, tance sur l'Esplanade des Invalides, c'est à qui viendra les entendre; Mao-tseu, (7) De Guignes, Voyage à Pefctng, t. II, cité par l'éditeur chinois du Pi-pa-ki , p. 7, p. 321 ; Milne , Vie réelle en Chine ^ p. 193. trad. de M. Bazin. (8) Dans un volume chinois de la B. I. ,
(2) Du Halde, Description de l'empire intitulé RèeueiL historique des principaux de la Chine, t. III, p. 137. traits de la vie des Empereurs y Tehoang-
(3) Voy. Grosier, Description génira'e tsong est représenté jouant la comédie sur de la Chine, p. 646. un théâtre; Jowmal dès Savants, 1842,
(4) Davis, The ChiHese, t. II, p. 185. p. 268, note.
COMÉDIE CHINOISE. Ui
les plus pauvres barraques de nos foires, était si étroit que les acteurs montaient toujours pour entrer sur la scène et descendaient pour en sortir (i) . Afin de ne pas embarrasser le passage, il avait fallu, contre toute vraisemblance, réserver une des deux ouvertures pratiquées dans la toile du fond aux entrées , et l'autre aux sorties (2). Plus tard, les nécessités de la mise en scène obligèrent d^en inventer une troisième ; mais pour ne pas déroger à un usage déjà sanctionné par le temps, on ne la fit servir qu'aux personnages surnaturels (3).
Quand un acteur veut se parler à lui-même, il tourne le dos à ses interlocuteurs et crie aussi haut qu*il lui plaît : les autres personnages ont compris qu'ils ne peuvent plus Tentendre (4). On devient un cavalier en prenant une houssine ou les courroies d'une bride ; s'il s'agit de représenter les remparts d'une ville, trois ou quatre figurants se couchent l'un sur l'autre dans un coin du théâtre. On passe dans une autre pièce en faisant le geste d'ouvrir une porte et en levant le pied comme pour en franchir le seuil. Pour transporter une armée entière dans une province éloignée, le procédé est aussi simple : le général fait plusieurs fois le tour de la scène au bruit d'une musique bien retentissante et annonce au public qu'il est arrivé. Pour tout décor le théâtre est habituellement drapé de rideaux rouges, et meublé d'une lable et de quelques chaises. On compte pour le reste sur l'imagination des spectateurs : seulement , quand la chose n'est pas suffisamment claire, on leur explique qu'ils voient une ville, une foret vierge ou une armée innombrable^ et il n'est pas môme nécessaire d'enlever la table ni les chaises. Un peuple qui croit effrayer ses ennemis avec les lions menaçants de ses étendards, et ne craint plus les bancs de corail lors-
(1) Entreren scène se dit CAanpi II monte, (3) On l'appelle Koueï-men ^ littérale-
et Sortir, Hia , Il descend. ment, Porte des démons.
(î)De Gvàgaeg y Voyages àPeking,i.lly (4) P«f-|/im, Aparté, signifie littérale-
p. 322. ment, Parler en tournant le dos.
qu'il a peint des yeux bien ouverts sur la quille de 3es jonques, fait lui-même la couleur locale des pièces qui Tiotére^seii^ çt dispense les entrepreneurs de ses plaisirs de tous les trompa Tœil de notre mise en scène. Ses concessions ont cependant des limites : il n'enteud pa$ être triché sur la ressemblajace matérielle des personnages. Quand la tradition Texige ainsi, il faut les barbouillcir de peintures bizar]:es et leur composer ua visage d'une laideur hisitorique (i), La parue, des habits surtout est traitée avec une conscience d'antiquaire ; on le^ coupe sur le patron de la bonne faiseuse du temps ; on les chamarre d'or et d'argent ; on les lustre et on les pomponne comme une gmvure de modes. Pour ce public d'enfants graves l'exactitude et le brillant du costume sont une garantie de la vérité du personnage (2). Autrefois le directeur du spectacle venait raconter succinctement les événements antérieurs, et expliquer toutes les circonstances qui rendaient le sujet plus facile à comprendre (3) ; mais cette narration a pris aussi avec le temps une forme dramatique : souvent même les interlocuteurs reparaissent dans la pièce pour leur propre compte, et le prologue (4) n'est plus en réalité qu'un premier acte qu'aucun caractère essentiel ne distingue des autres. Car ces coupures de la représentation, si contraires à la vérité des faits, se trouvent déjà en Chine (5), quoique par extraordinaire des règles positives n'en aient point fixé le nombre (6), et comme elles ne ^ont le plus souvent né-
(1) Bévue des Dew^Mondeê, 1 840, t. III, p. 853.
(2) Le principe de la civilisation ne permet pas d'aller au delà de ces généralités extérieures et d'indiTidualiser les différents acteurs par des masques. Us sont exclusivement réservés aux personnages que leurs crimes ont mis au ban de la société chinoise, aux chefs de voleur& et aux scélérats; du Halde, Description dç l'empire d^ la Chine, t. m, p. 342.
(3) Cette ancienne forrue se trouve même
encore dans l'Histoire du ItUh (PH^ki), et le D' Nott a dit , dans son édition du Gull's homboeh, de Decker, p. M, note : In the chinese plays which I hâve witnessed at Canton... a sort of dumb-show man staads forth between the acts , holding up a board on "which is inscribed ^e business of the act about to commence.
U) Sié-Tseu , littéralement, Ouverture.
(5) Le nom chinois des Acte», Tùhi , signifie Coupure.
(6) Il y a assez ordinairement quatre actes ;
COMÉDIE CHINOISE. i43
eessitiëes ni p^r la lassitude du public ni par la fatigue des acteurs, il y faut voir des restes d'anciens usages tombés en désuétude. D'abord sans doute on mêlait aux comédies des intermèdes de dansa ou de musique, peut-être même de scènes bouffonnes, qui s'entrelaçaient dans Taction sans avoir d'autre lien avec ^^ que le caprice momentané des acteurs (1).
Des docait^ents , malheureusement bien vagues , reportent l'origine du théâtre chinois jusqu'au neuvième (2) ou même au dii^-buit,ième siècle avant l'ère chrétienne (3) ; mais des sinologues fort autorisés lui refusent aujourd'hui une antiquité aussi considérable et ne reconnaissent plus à la comédie se* rieuse (4) qu'une date de cinq à six cents ans (5). Ramenée à
mais ^s exceptions sont nombreuses : VHis- reur, des pièces d'un genre très-immoral •,
toire du Pavillon de l'Occident (Si-siang- Mémoires concernant la Chine , t. XII ,
ki); en a seize dans la traductioju très-infi- p. 186.
dèle sous ce rapport de M. Bazin, et VHis- (4) C'est l'expression dont se servent les
toire du lulh , vingt-quatre ou mèu^, selon sinologues : Die Anfange des Dramas ver-
l'éditeur chinois, quarante-deux. lieren sich im Dunkeln ,. wie die des Romans,
(1) Sanchez, qui était allé dewi fois w und man weiss nur, dass es schon unterden Chine, a dit dans son Relacionde las cosas beiden vorjjiergehenden Dynastien (celle des parHculcwes de^ la China^ resté manuscrit : Youên) Biihnenstiicke , doch -wahracheiolich Tan saliendo personages y escenas diferen- noch keine von der ernsteren Gattung gete&, y mientras unos representan, otrosduer- geben bat; Schott, Entwurf einer Beschreimen 6 comen, à tratan cosas morales, y de bung der chinesischen Literatur, p. 118. kuen exemplo , pero envueltas en otras no Je persiste à croire que les dynasties antétales y de . gentilidad ; dans Pellicer, Tra- rieures à la dynastie mongole n'avaient que tado historico sobre el origen y progresos des drames burlesques, des bouffonneries, de la comedia, p. i, p. 34 : voyez aussi des farces, et que le siècle des Youènapro- Bruguière de Sorsum, La^seng-eul, p. 19. duit les premières comédies du genre sé-
(2) Siouen-wang, de la dynastie des Tcheou rieux ; Bazin , Journal asiatique , série iv*, (827 ans avant l'ère chrétienne), fut engagé t. XYII, p. 167. Ce serait, d'après ce saà éloigner de la cour des comédieas dont les vant sinologue , Hiouen-tsong qui aurait inreprésentations paraissaient dangereuses pour troduit le premier dans une pièce régulière les bonnes mœurs ; Cibot, Mémoires concer- tous les éléments du poëme dramatique ; nant les Chinois, t. YIII, p. 228; Gro- Chirie moderne, p. 393.
sier , Description générale de la Chine , (5) Les savants ne s'accordent pas entiè-
p . 718. rement sur l'époque de la, dynastie (tes Youèn,
(3) Tching-Thang , fondateur de la dy- comme on appelle en Chine la famille de nastie des Chang (1768 ans, avant J.-C), Tchinghis-khan , et ne restenib pas toujours fut loué pour avoir proscrit les jeux de la d'accord avec eux-mêmes. Selon M. Davis, scène; Cibot, Mémoires concernant les Chi- Laou-seng-uhr^ p. xxxii, elle aurait régné nais , t. YIII, p. 228. Selon d'autres sino- de 1260 à 1333; selon M. Bazin, Le siècle logues, la troisième dynastie ou dynastie des des Youên , p. 5,dei260 à 1368, e^dè Chang n'aurait commencé que vers l'an 1279 à 1378, Pi^Orki, p* 6; selon M. Ju- 1122 avant l'ère chrétienx^e. Il paraît seu- Uen, Histoire du CercU de craie, p. vu, de lomçu^ certain que. dès \à t^wps^ de I^oog- iiH»9 à 1 S6», et de 1 260 à 1 34 1 , L'OrpkMiih' tseu, on représei^tait , v^èa^e dev^t l'ËiHi^e-. de la C'/uN^^p^ ^t ; selon Si. Magnin, ioiMt-
ces termes, la question serait insoluble et perdrait à peu près tout son intérêt : ce qui nous importe surtout, c*est Thistoire des formes dramatiques, et il est impossible de déterminer par aucune raison valable le point précis où ce qui n'était d'abord qu'un amusement populaire change de nature et devient une œuvre littéraire. Au reste, à défaut de renseignements plus authentiques, on trouve encore dans les formes perfectionnées du théâtre moderne des parties si grossières qu'à moins de méconnaître la torpeur de la civilisation chinoise et la lenteur de ses progrès, il faut leur attribuer un très-grand âge. La scène passe en un clin d'œil du ciel aux enfers, puis revient incontinent sur la terre (i] ; les dieux et les animaux interviennent pôle-méle comme dans un conte d'enfants (2). On ne prend point la peine de préparer les situations; c'est l'affaire du livret, et on le suit au hasard (3) : parfois même on y introduit bénévolement des invraisemblances ridicules. Dans La Chanteuse, par exemple, un voyageur demande à un aubergiste de lui amener des chanteurs qui le divertissent, l'aubergiste répond : Je vais en chercher, et, sans laisser à personne le temps de prononcer une seule parole, rentre immédiatement en disant : J'ai l'honneur d'annoncer à votre excellence que les
nal des Savants, 1842, p. 578, de 1138 à 1341, et à 1378; /6i(iefn, 1843, p. 36.
(1) Dans L'Avare (Khan-tsien-nou), par exemple, la première scène se passe dans le ciel, et la seconde sur la terre : nous pourrions citer également Le Songe de Liu-thongpint La Transmigration de Yo-cheou et La Déesse qui pense au monde,
(2) Dans l'Histoire du luth, il y a un Génie de la montagne, un singe et un tigre qui, touchés de la piété filiale de Tchao-ouniang, terminent pendant son sommeil le tombeau de ses beaux-parents que la misère la forçait de construire de ses propre mains ; Pi'pa-ki, p. 192-193.
(3) Encore maintenant les acteurs nomades qui sont appelés à jouer pendant les banquets, en remettent un à chaque con- Tiye ; mais ce n'est plus qu'un programme
réduit aux faits essentiels , qui laisse une grande marge au directeur de la troupe. En Toici un que Parke a recueilli dans son Historié of the great and migtkie kingdome of Chinât p. 207 : Intimes past there was in that countrie manie migthie and Taliant men ; but amongest them ail , there was in particular three brethren that did exceede ail the rest that euer were in mightinesse and validntnesse. The oue of them wus a white man , the other was ruddish or hie coloured and the thirde blacke. The ruddish being more ingenious and of better industrie, did procure to make his white brother king, the which judgement was agreeable unto the rest. Then they altogether did take away the kingdome from himthat did atthat time raigne, who was called Laupicono , an efleminate man and verie vicions.
COMÉDIE CHINOISE. i45
chanteurs sont arrivés (1). Au lieu de resserrer les faits et de les concentrer autour de quelques situations dominantes, on permet au sujet de s'étaler tout à son aise et de serpenter dans des longueurs interminables. Il y a des représejitations qui durent jusqu'à dix jours consécutifs (2) ; on dort et Ton mange comme on peut dans les entr actes, et les jours où le public est pressé de retourner à ses affaires, les acteurs sautent à pieds joints aux beaux endroits, sans s'inquiéter de la liaison et de la logique des événements (3). Toutes les pièces sont plaquées çà et là de morceaux de musique, et on ne cherche pas à les légitimer au moins par une situation plus musicale. Quelquefois môme ces éclats de poésie et de gaieté sont un contre-sens complet : ainsi dans V Histoire du Cercle de craie une pauvre femme, injustement accusée d'avoir empoisonné son mari, répond en chantant au magistrat qui rinterroge très-sérieusement en prose. L'excuse ne parait pas suffisante, et elle est condamnée à recevoir la bastonnade ; ses chants s'arrêtent pendant l'exécution de la sentence; mais sitôt qu'elle a repris ses sens et exprimé ses souffrances par quelques plaintes, elle continue avec accompagnement de musique : Quand les coups pleuvaient sur mes épaules, cuisants comme la flamme, retentissants comme le vent, un trouble mortel agitaitmes esprits, monâme tremblante était près de s'échapper. Les cruels ! ils serraient violemment les tresses de mes cheveux (4). Malgré les efforts du théâtre pour se maintenir dans une union intime avec la civilisation et ses renouvellements dès qu'elle vient à changer, il est resté dans les pièces les plus modernes des manifestations si contraires à l'esprit chinois
(1) Théâtre chinois, p. 309. origen y progresos de la Comedia, r. i,
(2) Wilson, Théâtre indien^ ^. yiii.San- p. 34.
chez dit aussi dans son /le/acton de iascosflw (3) Dans le prologue de V Histoire du
particulares de la China : Yo he visto co- luth, le directeur recommande positivement
média de diez o doce dias con sus noches, à ses acteurs de ne rien sauter; Pi-pa-ki,
sin faltar gente en eltablado, ni quien mire ; p. 26, trad. française, dans Pellicer , Tratado historico sobre el (4) P. 45.
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actuel que leur origine doit se perdre dans la nuit du temps. On s y marie irrévérencieusement avant Tâge fixé par les règlements (1); réponse y discute avec impudence contre l'autorité de son mari, et par un criminel outrage aux sentiments de la nature et aux lois de TÉtat, le fils ose y manquer de respect à son père (2). Il y a des comédies qui livrent à la risée les formes du concours, ce droit divin de la société mandarine, et donnent à penser que le gouvernement n'est peut-être pas exercé par les plus dignes (3) : on ne craint pas même dans quelques-unes de présenter à l'admiration publique des courtisanes, comme si l«ar immoralité légale n'obligeait pas tout bon Chinois de leur délier toates les vertus et de les vouer à un mépris irrévocable (4). Certaines inhabiletés de composition rappellent les premières ébauches de l'Art dramatique, quand il n'était pas encore devenu un art. Dans Les Chagrins de Han la favorite d'un empereur se noie résolument pour ne pas appartenir au khan des Tartares qui , à la vue de son portrait, s'est épris d'une violente passion pour elle, et l'on n'a pas même eu la pansée de lui mettre au cœur un amour contraire qui explique son suicide et y intéresse les spectateurs. Dans un pays aujourd'hui si sensible à l'outrage que la négligence involontaire d'une forme de politesse en usage déshonore comme une flétrissure, on est allé choisir pour héroïne une pauvre soubrette qui, en dépit de ses connaissances, est grossièrement insultée par sa maîtresse (S) et frappée en plein théâtre (6). On n'a pas même compris la nécessité de relever par l'élégance de l'expression les sentiments bas et inconvenants : on leur a laissé leur crudité, et on les montre au public dans toute leur
(1) A l'âge de dix-sept ans mon mariage Le Fleuve au, cours sinwvac^ et plusieurs aus'est accompli; Le Ressentiment de Teou-ngo; très.
dans le ^héâtre chinois, p. 336. (5) Les Intrigues d'une soubrette ; dans
(2) Fi-pa-ki, acte ti. le Théâtre chinois f p. 66.
(3) Pt-pa-W, acte y. (6) Ibidem, p. ^.
(4) Dans l'Histoire du Cercle de craie j
piatitude. Aini^i, par exemple, Taoteur^de La Tunique confrontée produit sur la scène un mari et une femme qui, sans TaYoir mérité par leur méchanceté ou leur folie, sont tombés dans une extrême misère. Le mari dit à la femme : Nous n*a*- Tons pas d'argent, et ]*0inge formellement que vous demandiez! laumône.
La femme répond : Je ne mendierai pas ; je ne mendierai pas.
Le mari reprend : Je veux que vous mendiiez; je veux que vous -mendiiez.
LafemiftecontiBue : Je ne mendierai pas ; je ne mendierai pas.
Le mari accepte ce mépris de son autorité et raisonne de clerc à maître : Si yous ne mendiez pas, je ne mendierai pais non plus ; alors attendons^nous à mourir de faim (1).
Les femmes eltes-mémes déclarent ouvertement ces besoini; trop naturels que les chats civilisés voudraient se cacher à eutmêmes (2), et malgré la protection égoïste dont le Gouvernement dé&ire couvrir la moralité publique, le réalisme de la civilisation remporte, et à la grande joie des spectateurs on reproduit naïvement arec leurs circonstances les plus intimes la oonsommation du mariage et la mise au monde d'un enfant (3).
Les personnages ne diffèrent les uns des autres que par leurs noms et quelques circonstances spéciales de leur vie ; aussi dès leur pr^nière entrée en scène, ont-ils grand soin de les énumérer en détail et de les attacher à leur costume comme une étiquette : a Je suis un habitant de Toung-^ping-fou , mon sur-
(l) £a Tnnigi uecoTifronfee; dans le 7%«â- un peu seandaleuse, depuis le ttrMQent o&
tre chinois, p. 207. elle abandoime l'état de fille corctm pùpulOy
(i) Mon frère, reste un instant iùi; j'ai jusqu'à celui oà elle -devient mère, fiRstls tjue
besoin d'aller «|ueli|ue part; Hi4iéoir9 du ses nouveaux cris et ses >f£missements p&ru^
Cercle de craie, p. 60. sent inspirer aux auditeurs un autre senti-
(3), Voyez par exemple , Le Libertin et meut qu'une bruyante et très-peu morale
Le Ravisseur. Les acteurs ont grand soin gaieté ; Laplace , Voyage de la Favorite au*
de ne rien supprimer à la représentatiou : tour du Monde, t. II, p. 167. Le jour où il
Une femme, ou le jeune acteur qui remplis- yit représenter La Tour de Sy-hou ^ de
sait ce rôle au naturel, nous fit parcourir Guignes assista aussi à ce double spectaclo ;
- successiTement tous les événements de sayie Voyage à Peking, t. II, p. 3.1.