LIVRE
nom est Lieou; mon nom est Tsoung-chen. Je suis âgé de soixante ans, et Li-chi, ma fenmie, de cinquante-huit (1). » Quelquefois même ils recommencent cette énumération, lorsqu'ils rentrent sur la scène pour la seconde ou pour la troisième fois, et ce D*est point, comme on Ta supposé sans y bien réfléchir, parce que le même acteur représente souvent plusieurs personnages (2), et qu'il faut avertir les spectateurs du rôle dans lequel il reparaît (3) : le costume ne leur permettrait pas de s*y méprendre, et saisit bien autrement les sens. La vraie raison est le besoin de caractériser les personnages, de les faire vivre, et jusqu'à ce qu'on ait su leur donner une âme à leur image et des idées qui leur fussent personnelles, il a dû s'exprimer partout avec la même gaucherie naïve (4). Ceux-là qui par extraordinaire ont déjà des sentiments ou des pensées qui leur appartiennent en propre, les proclament à haute voix le plus têt qu'ils peuvent, lors même qu'une personne un peu avisée ou qui n'aurait pas entièrement rompu avec toute modestie ne voudrait pas se les avouer à elle-même. Ainsi une jeune femme se confiera sans façon que son plus ardent désir est de se débarrasser bien définitivement de son mari afin de vivre plus commodément avec son amant (5), et Han-koué, un homme vraiment digne de la bonne opinion qu'il s'inspire, s'écriera dans un monologue tout confidentiel : «Han-koué est
(l] Lao-«en^eu< (Le Vieillard <itti obtient l'ange Gabriel dit également (Vfeinhold,
unfils^j p. 47, trad.de Bruguière de Sorsum. Weihnachtspiele und Liederj p. 104) :
(2) Milne , Vie réelle en Chine , p. 195, ^er heiiige Gabriel werdich gênant, trad. française. Ainsi, par exemple, Le petit DenSicpter trag ich in meiner Hand Orphelin de la maison de Tchao (Tcbao-
cbi-cou-eli) où figurent buit personnages, P* '
sans compter les gardes et les soldats, est Der beilge Petms werd ich gênant,
joué seulement par cinq acteurs. I>ic Scblûssel trag ich in mdner Hand.
(3) De Guignes, Voyage à Peking, t. II, Voyez aussi Ludus Virginis planeius cum p. 322 ; TûnkoTski, Voyagea Péking^ t. II, Prophetis; dans Fichier, Ceber das Drama p. 177 ; M. Julien, L'OipheUn de laChine^ des MitUlalters m 7tro/, p. 121, 125, 128, p. 4; etc. 131 , etc.
(4) Dans on petit drame sur la Nativité, (5) Histoire du Cercle de craie, p. 9.
un guerrier aussi renommé par sa grandeur d'âme que pa;r sa Taleur (1). » Le poète ne savait pas encore peindre au yif la surprise et la colère par ces expressions heurtées et ces phrases brisées qui viennent naturellement aux gens emportés ou frappés de stupéfaction ; Tacteur était obligé de se jeter à terre comme s'il avait eu les jambes cassées (2) ou suppléait par un évanouissement à l'insuffisance de la parole (3). Les noms propres sont souvent des noms substantifs qui expriment le caractère des personnages, et ce n'est point un artifice grossier, employé généralement dans les théâtres populaires, pour en rappeler à chaque instant la vraie nature, c'est une croyance bien primitive à la valeur réelle des noms et à leur influence sur la destinée (4). Mais ces prétendus caractères restent pour la plupart une simple appellation, et rappellent le procédé naïf du peintre qui, pour que personne n'en ignorât, avait écrit au bas de sa peinture : Ceci est un coq. La vie manque si complètement à tous ces personnages de comédies, qu'on ne cherche pasméme toujours à leur en donner l'apparence et à les individualiser au moins par un nom propre : on les tient pour suffisamment personni-
fia L'Orphelin de la Chine, p. 352. trainte morales n'existaient pas encore. On
(%) La Chanteuse; dans le Théâtre chi- lit dans un conte, La Mort de Tong-tcho :
nds, p. 304. ' Liu-pou frémit de rage, ses esprits se trou-
(3) La Tunique confrontée; dans le Théd- »»*e°* «* i^ to^be à la renverse ; Avaddnas,
trechinois. p. 229. Ce moyen par trop primi- *• "»» P- 3^. Il y ena aussi quelques exem-
tif s'est conservé aussi dans les drames indiens P*®* ^^^ "^^ "^^^^^ poèmes : voy . Parise la
(voy. le Mntchakati; dans le Théâtre in- Dw^hesse, v. 2408 yAmisetAmile^y.ZlZS ;
dien, t. I, p. 68, 136, 181, ei Mâlâtt et Ma- Gaydon, v. 829 ; etc. dhava; Ibidem, p. 356, 358, 360 et 364), W ^^^^si, dans Za Tuntque confrontée ,
et se retrouve dans un de nos plus spirituels ^ î^^^ homme veut adopter pour frère un
contemporains qu'on n'aurait cru ni si pri- étranger qu'il se sent porté à aimer, et de-
mitif ni si naïf : mande l'avis de son père qui lui répond.
Théâtre chinois, p. 1 53 : écoute. Le nom de
Je suis lui-même, le grand Alfred Ducamp ! famille de ce jeune homme, si je m'en sou-
MADAus pâRARD. vlcus, cst TcAffi ,' SOU sumom. Hou : ces
Dieu! TElk s'évanouit.) ^®"^ mots joints ensemble ont une mauvaise
. „. ,.. . .., ^., signification (Tigre de la Chine). C'est pour-
About, Théâtre impossible, p. 211. ^^^^ ^i ^^^^ '^-^^ ^^^ ^^ iJ ^e^^ttes en
Peut-être cependant est-ce un souvenir réel abondance des provisions de bouche et que
d'un état de civilisation où les sentiments tu l'engages à retourner en son pays, étaient excessifs et où la dignité et la con-
uo
liés par lo litre d'une dignité eu quelque fonction piiblique(4). Les plus vivants sont eiassés d après Timportance de leur rôle dans la pièce ei représentés uniformément par des cbefs d*emploi dont le nom de théâtre indiqué la destination spéciale. Us se nomment le Chanteur (2), le Premier, le Second et le Troî^ sième rôle (3), le Jeune homme (4), le Vieux, pèfe (5), le Brigand (6), la Première actrice (7), la Vieille (8), la Jeune» ftlïe (^), la Veuve (10) et la Musicienne (11). Rarement cependant les troupes aomadies, les seules que nous connaissions avec quelquie détaiJ, um sont aussi complètes (12) ; elles ne se composent même habiduellement qne de huit ou neuf personnes (13). Mais le directeur est à la lettre le maître de ses acteurs ; il les a achetés de ses. den^iers^ nourris de son pain, instruits à ses frais, et lorsque les intérêts de la représentation Texigent, il les oblige à y remplir successivement plusieurs rôles. A Torigine les femmes montaient sans doute sur le théâtre, et encore aujour* d'hui aucune défense positive ne les en empoche (14); mais la
(1) Ainsi dans le Han-koung-tsiùu (Le Chagrin dans le palais d» Ban), il y a le Shang-shou (Président du Conseil impérial), le Chang-shi (OfBcier) et le Fan-shi (EnToyé du khan).
(2) Wai-tan. littéralement, la Courtisane. (Z)T8ching'mo,Fovt-mo ei Tschong-mo* (Aj Siao-mo.
(51 Pei-lao.
J6] Pang-lao.
7) Tsching-tan,
fsj Lao-tan.
9) Siao-lan.
|lO) Pa-orl,
H) Tarha-tan. Nous donnons ces noms d'après le Morgenblattf 1844, p. 19 ; mais il paraît que ces dénominations ne sont pas reçues partout, au moins sans exception : car M. Neumann cite un second nom pour la Jeune fille, TVxn-oW, et dans sa Lettre à M. Fourmonl /'aine, le père Prémare avait donné les noms de deux autres emplois : Tsing. le Scélérat, et Vaiy une Utilité presque toujours d'un mauvais caractère. Ailleurs nous trouvons cités un Second personnage sous le nom de Mo-ni et un Vieux père sous rflui de Prilas (!).
{12) Naguère encore les troupes d'acteurs étaient aussi nomades en Europe : voy. le Roman comique, deScarron ; WilhelmMeisterê Lehrjahre, de Gœthe ; El Viageentretenido, d'Agustin de Roxas, et Strutt, Sports and pastimes of tliû people of Engkmd, p. 159. Naturellement elles cherchaient les grandes réunions publiques et offraient leurs services aux particuliers qui voulaient s'amuser. From the reign of Henry YII to that of James l it was very customary for players to perform during private festivities, but especially ai the marriages of the nobility and gentry; Collier, t. II, p. 278. On conserve au British Muséum (Ms. Harléien, n** 7368) une pièce inédite sur Thomas More où des acteurs ambulants viennent proposer de jouer à un banquet qu'il donne au Lord Maire, et citent comme en Chine les différentes pièces qu'ils peuvent représenter à la minute.
(1 3) Du Halde, VescriptUm de Vampire dé la Chine, t. III, p. 342.
(14) Mibie, Vie réelle en Chine, p. 193, trad. française ; Davis , LaoU'Ser^g-urh , p. xiv.
décence publique a fait de leur abstention une coutume que Ton respecte à l'égal des autres (i). Certaines imitations grossières devenaient moins choquantes quand on savait que les prétendues femmes qui y prêtaient leur concours, étaient en réalité des jeunes gens travestis, et qu'il ne s'agissait après tout que d'une fiction de théâtre. Peut-être aussi la pruderie officielle du peuple finit-elle par trouver peu convenable que des créatures aussi justement méprisées que les comédiennes (2), fixassent si longtemps l'attention d'hommes respectables et obtinssent publiquement des applaudissements.
Chez un peuple si désireux de distinctions et si logique dans tous ses sentiments, cette dégradation des acteurs devait conduire à une mésestime des choses du théâtre, qu'accrut encore la rancune d'attaques indirectes, audacieusement tentées contre les supériorités sociales (3). Il était d'ailleurs dans les habitudes et le bon sens pratique d'une nation si carrément matérialiste de se préoccuper surtout des résultats, et l'influence à long terme que pouvait exercer une comédie, n'en rachetait point l'inutilité immédiate : fût-elle bien autrement éclairée, la foule ne devance pas ainsi l'avenir par ses prévisions. Le théâtre resta donc, même après avoir reçu tous ses informes développements, ce qu'il avait été lors de ses premières tenta-
(l) II faut cependant excepter certaines delight , and make mîrth to the guestes. Tilles peu scrupuleuses, entre autres Sou- (2) Le peuple donnait aux comédiennes le
tcheou; la ville littéraire par excellence, et nom de Nao-nao, Guenons, et une ordou*
Bell a dit avoir tu, même à Péking, des nance de Khou-bi-laï (1263) les assimilait sur
femmes jouer sur le théâtre dans une fête tous les points aux courtisanes. Encore
donnée à l'ambassadeur russe, en 1719; maintenant les emplois d'actrices sont, comme
Travels from Saint-Petersbttrgh j p. 310, on Tient de le Toir, habituellement désignés
On lit même dans La Mort de Tong-tcho ; par 7*an, et le caractère qui exprime ce mot
Les seigneurs entretiennent chez eux des signifiait autrefois Animal Toluptueux. comédiennes qui sont bien plus habiles que (3) C'est un dangereux métier que celui
celles qui courent les chemins (dans M. Ju- de faire des chansons, des comédies, des
lien, L'Orphelin de la Chine, p. 158), et romans, des Ters et d'autres ouTrages d'es-
d'après Parke , Historié of the great and prit, où en termes couverts et énigmatiques
mightie kingdome of China, p. 106 : At l'on décrie la réputation des personnes les
thèse bankettes and feastes, there are pre- plus distinguées ; Traité de morale par un
sent alwayes women gesters, who doo play Chinois ; dans du Halde , Description de
and sing, using manie prettie gestes to cause l'empire de la Chine ^ t. III, p. 184.
lives : un amusement toléré par la police, dont les écrivains sé> rieux n*osaient pas parler en beau style. On en chercherait inutilement une mention quelconque dans les Annales officielles, quoiqu'une partie notable en soit réservée à la littérature. Le plus savant de tous les historiens littéraires, Ma-touan-lin la dédaigneusement passé sous silence, et il n'est pas même nommé dans la grande Encyclopédie de Kang-hi (1). Ce n'est qu'à une époque relativement assez moderne, sous la dynastie des Youén, que les lettrés n'ont plus craint de manquer à leur dignité en lui accordant quelque place dans leurs études. Entraînés sans doute par le goût du public, ils en ont fait alors l'objet d'ingénieuses dissertations (2) , ont recueilli avec les noms de cent quatre-vingt-sept poètes dramatiques jusqu'à deux cents volumes de comédies (3), et, selon toute apparence, leur liste et leurs collections sont encore bien incomplètes (4). Wangcbi-fou, l'auteur de Y Histoire du Pavillon de l'Occident (p), a même été classé par les critiques parmi les six écrivains qui ont le plus honoré leur pays; mais sa pièce, presque entièrement dépourvue de mouvement et d'intérêt, est surtout remarquable par les nombreux morceaux de poésie lyrique qui y sont comme encadrés.
(l) Morgenblatt , 1844, p. 14. l'Histoire du luth, ne se trouve pas sur la
(î) On cite entre autres Han-hiu-tseu. liste; Pi-pa-ki, préface de l'éditeur chinois,
(3) Cent quatre-Tingt-dix-neuf, d'après p. 9, trad.de M.Bazin. Mais probablement M. Dayis, dans la traduction anglaise du ce n'élait dans la pensée de Kao-tong-kia , Han - kong - thsiou , Le Chagrin dans le qu'un roman dialogué comme le Hao-khioupalais de Han. On a compté jusqu'à cinq tchouen, traduit une première fois en 1766, cent soixante-quatre pièces : quatre cent par Eydous , et retraduit en 1842, par quarante-huit composées par quatre-vingt M. Guillard d'Arcy sous le titre de La et un lettrés j onze , par quatre courtisanes. Femme accomplie, et les arrangements de et cent cinq anonymes. Quelques auteurs en Mao-tseu ne l'ont appropriée que longtemps ont fait beaucoup : il y en a vingt et un après au théâtre. Sa longueur excessive et de Tching-ting-iu , trente-deux de Kao-wen- ses quarante-deux tableaux ne nous semblesiou et soixante de Kouan-han-king. raient peut-être pas des raisons suffisantes ;
(4) Ainsi, par exemple , Ma-tchi-youên , mais il y a une circonstance tout exception- Tauteur de la pièce dont nous parlions dans nelle et à notre avis décisive, c'est qu'aucun la note précédente, avait composé treize personnage n'y déclare son nom en entrant, comédies, et il ne nous en reste plus que même pour la première fois, sur la scène, sept, et le nom de Kao-tong-kia, l'auteur de (S) Si-iiang-ki.
Tous les drames d*une date antérienre semblent avoir péri (i) : lear langae tout usuelle s'était insensiblement modifiée, les consonnances n'étaient plus suffisantes, la musique avait vieilli, et les comédiens s'étaient empressés de les remplacer par d'autres dès qtie le public avait cessé de les goûter et de les comprendre (2). Mais, si peu satisfaisantes qu'elles soient sous d'autres rapports, des indications positives nous apprennent que dés le^ temps des Youên, le théâtre était un divertissement fort apprécié des esprits les plus cultivés. A en croire les derniers mots, V Histoire du Cercle de crae> aurait même été composé pour le plaisir spécial de quelque grand dignitaire : « Seigneur, » y est-il dit, a cette histoire est digne d'être répandue jusqu'aux quatre mers et d'arriver à la connaissance de tout l'Empire^)) Dans le prologue de Y Histoire du luth y les acteurs n'ont pas craint de s^'intituler eux-mêmes Élèves du jardin des poiriers y et ce titre signifie en chinois qu'ils avaient été formés dans l'enceinte du palais impérial (3). On sait seulement que les comédies ont porté bien des noms différents : on les appelait sous la dynastie des Sou-i Amusements des rues paisibles (i) y sous les Thang Drames historié ques (S) et sous les Song Mélodrames et Amusements des fo-
(1) On cite cependant une pièce drama- tions de la langue est l'existence dans cfaatique de Li-tî-pih, le plus célèbre poëte de que province d'un patois assez tranché pour la dynastie des Thang (618-904), intitulée que le peuple ne comprenne plus même la Le Gage d'or (Golden token) ; mais nous ne langue mandarine ; Milne, Vie réelle enChine^ pouvons la considérer comme un vrai drame p. 194. Ces différences sont quelquefois puisque M. Davis dit avoir renoncé à latra- portées si loin que le caractère qui signifie duire as déficient in plot and incident. Ce Vingt-deux, est lu Eul-ehi-eul, à Péking, et n'était sans doute qu'un roman dialogué, /-c/tap-t, à Canton; Davis, Z>aC/itne ouverte, mieux concentré que les autres. Abel Ré- t. II, p. 99.
musat attribuait une grande influence à cette (3) C'était, ainsi que nous l'avons déjà
forme littéraire sur les hAbitudes du théâ- dit, le nom du jardin où Hiouen-tsong avait
tre [lu'kiao-li , t. I, p. 27), et nous igno- cultivé l'art dramatique : voy. Gonçalves,
rons quelles considérations ont fait croire à JHccionario portuguez ' china j s. v. couo-
M. Schott que les romans de famille ne pou- oiantb. .
valent pas remonter au delà de trois cents (4) Kang-kiu-hi : on les appelait aussi
ans ; Entwurf einer Beschreibung der chi- Hi-khio.
nmschen Litteratwr , p . H 8 . (5) Tchousn-khi .
(2) Une preuve irrécusable des modifica-
rets en fleurs (4 ) ; pendant le règne de» Kin elles prirent le nom de Plaisirs particuliers des salles &i Joie de la paix assurée (2)^ ne furent plas pendant eelui des Touén que des Pièces de théâtre (3) , devinrent , après Tavénement des Ming, des Dra-mes (4), et sont maintenant nommées R^résentations di^ verses (5). Mais, fassent-ils exclusifs et constants, tons ces changements de nom ne prouveraient point que les comédies elles-mêmes aient changé de nature et d*esprit; la civilisation de la Chine, son éternelle immobilité sous les formes incessamment mobiles de la vie, ne s'est point démentie dans son expression la plus pure : autant supposer qu'à certaines heures de la journée, le daguerréotype peut modifier les objets et en varier les images. Le renouvellement de tout ce qui ne tient pas à la substance même de Thistoire et ne constitue point la per<^ pétuité du peuple, est une conséquence de l'avènement à l'empire, d'une autre dynastie : c'est alors réellement en Chine une époque qui finit, et une ère nouvelle qui commence. Tout en le respectant à l'égal d'un principe, on veut reprendre le passé en sous-œuvre et lui mettre une étiquette neuve. Mais sous le nouveau nom, l'ancienne tradition continue : pour toute nouveauté, on badigeonne les vieilles choses ; grattez la peau dtt bout de l'ongle, et le Chinois du temps immémorial reparaît. Les différences qui ont semblé distinguer les comédies de chaque dynastie ne les caractérisent point (6) : ce sont des accidents de pure forme, dus au hasard du sujet ou à la fantaisie de l'auteur (7), qui ne constituent pas un genre différent et ne témoignent d'aucun progrès.
(i) Hao-lin-hi. tent la plus grande considération, est cepen-
\i\ Ching-pinQ'lo. dant d'un sentiment tout à fait contraire.
(3) Tsorki : on les appelait aussi Ybuen- Les pièces des Ming et des Thsin n'ont pas
ptn, la moindre ressemblance avec les drames des
U) Sse. Touén, a dit H. Bazin ; Jovmaî asiatique,
h) Nan-sse, IV» série, t. XV, p. 12.
(6) Un sinologue dont les opinions méri- (7) Ainsi, par exemple , il y a un chœur
COMÉDIE CHINOISE. i55
A en croire l'édrletir ètt- Pi-pa^ki, tête serarient les caractères baMhiete du drame chinois r U^ (fiialogtie bouffon, un amas dte 8cô{ies dans lesquelles on croit entendre le tintamarre des rues ou le langage ignoble des carrefours; les extravagances des Démons et des Esprits, ptms des intrigues d'amour qui répugnent à la délicatesse des mœurs (1). Mats sans doute pour rehausser la valeur de sa pièce, il pensait surtout à ces compo- STtiom foraines qui n'ont pas d'autre visée que l'amusement brutal #e la foule. Dans les comédies parvenues à notre connaissance, qu'on aura certainement choisies parmi les meilleures, il y a cependant bien êtes scènes grossières qui justifient cette critique, et une autorité fteaucoup moins suspecte, le lettré qui a puMié-Le^ cent pièces des Yotiên, reconnaît aussi ce manque absohi d'^esprit littéraire. Môme encore de son temps, les acteurs pouvaient altérer à leur guise !e sens des paroles; le public se tem^it poçr content , quand ils en conservaient le rhythme et les consonnances (2). L'idée exclusive du théâtre chinois est une fidélité minutieuse de peinture, non la vérité du poète qui rapproche les choses éparses, les reconstruit et les ranime du souffle de sa pensée, plus complètes et plus belles que dans leur prremière existence; mais le trompe-l'œil, la réalité inintelligente du miroir qui reproduit avec la même exactitude les grains de beauté et les verrues, parce qu'elles sont également dans la nature. Il ne faut y chercher ni des sentiments vivants qui s'accusent par leurs exigences, ni des caractères compactes qui s'analysent eux-mêmes et se décomposent à l'œil mr ; mais des images mêlées àf une histoire, qui rappellent beaucoup trop les informes illustrations qu'on surajoute aux livres pour l'amusement des enfants. On dirait ces comédies
et des danses dans La Déesse qui pense au provided that the laws of sotmd and cadence
monde, be not TÎolated , there is no harin done ;
(i^ P. 6, trad. de M. Bazin. trad. de M. Da^is, Transactions, t. II,
(2) AJthough the words may be "wrong, p. 452.
importées d'un théâtre d'Ombres chinoises ; tous les personnages y luttent avec elles de roideur ; leurs mouvements sont des saccades ; ce n'est pas une pensée qui les pousse à agir, c'est la main d'un machiniste, et les vêtements historiques dont on les habille ne recouvrent aucune forme sensible , mais un souvenir du passé, une évocation sans consistance et sans réalité. Rien n'arrive de plain-pied par la force invisible des choses et la logique instinctive des sentiments : jamais de ces tableaux placides d'intérieur, de ces déroulements tranquilles comme le cours d'un ruisseau, de ces scènes de la vie quotidienne où des usages toujours identiques et prévus réclameraient la plus large place. Une réalité si uniforme et si banale semblerait au plus bienveillant d'une ennuyeuse platitude, et l'on ne va pas, même en Chine, chercher au théâtre un spectacle qu'on peut se donner à domicile, en ouvrant sa fenêtre et en regardant dans la rue. II faut à cette espèce de comédie des passions désordonnées, des situations violentes, des péripéties soudaines, en un mot des sujets extraordinaires dont on ne réussit à pallier l'invraisemblance que par la crudité bien matérielle des détails, par la brutalité des sentiments, le cynisme de l'expression et l'obscénité des gestes. Les spectateurs veulent échapper pendant quelques moments d'entière illusion à leurs soucis habituels et ne marchandent point sur les conditions de leur plaisir ; ils ont laissé leur sentiment moral à la porte (i) et n'acceptent ni les sous-entendus ni les à-peu-près ; une fleur ne serait pour eux qu'une fleur, et un baiser sur la main qu'une caresse assez bête : ils veulent voir réellement avec toutes leurs circonstances et dépendances les réalités qu'on leur montre, et ne croient pas devoir se montrer plus pudibonds que l'histoire. Cette liberté a cependant des bornes : si les premiers person-
(1) Voy. de Guignes, Voyage à Peking, t. II, p. 322-325.
COMÉDIE ChJNOISE. Ih7
nages se permettaient de ne pas avoir suffisamment de vertu ofiScielle, ce serait un manque de respect à la civilisation chinoise, et la pièce en serait littérairement responsable. « La perfection est un mérite qui n*appartient à personne, » dit un éditeur assez mandarin pour ne pas exagérer démesurément Tadmiration de son auteur, « il y a des défauts dans ce drame, et il y en a beaucoup : mais le plus capital de tous les défauts du Pi-pa-kiest que le ressentiment y domine (l).»Mais, ainsi qu'il arrive au bas étage de toutes les civilisations, le peuple chinois n'a que l'imagination ébahie des enfants , celle qui met sens dessus dessous la valeur des choses, qui s'émerveille à propos d'une plume qui vole, et s'émeut jusqu'à la terreur quand la chandelle vient à s'éteindre. Façonné dès le berceau à ne considérer en tout que la forme, à ne rien admirer que sur la foi des autres et à n'oser, même la plume à la main, que des actes de mémoire, l'artiste craindrait d'outre-passer ses droits en ne se bornant pas à enluminer des dessins et à découper des silhouettes. Puis au rebours de notre public d'ultra-civilisés, celui de l'Empire du Milieu préfère la vérité à la vraisemblance (2), et il a le respect du papier imprimé, la foi à l'écriture (3) ; si absurde que soit un texte, il ne se permet pas de discuter son autorité : il s'incline et il croit. Les dramaturges qui ont quelque intelligence, arrangent donc en dialogue des sujets empruntés aux légendes populaires, ou quelques pages détachées des vieilles compilations historiques (4), des grandes chroniques romanesques (3) ou des recueils de causes célèbres (6) ; ils n'ont plus alors à s'embarrasser du naturel ou de
(1) p. 16, trad. de M. Bazin. U) Surtout dans le Sse-ki.
(2) Une preuve frappante s'en trouve dans (5) Comme le San-koue-tchi et le Chouï- La Tunique confrontée ^ de la courtisane hou-tchoven,
Tchang-koue-pin. (6) Le plus célèbre est une collection de
(3) Il ne met jamais le pied sur le papier jugements rendus par Pao-tchong , intitulée écrit ou imprimé ; Davis, La Chine ouverte, Long-thou-kong-ngan.
iS8 LIVRE II.
la logique, el peuvient représenter l'impossible comme un fait acquis. Ils ne se croient d'ailleurs nullement astreints à découper leur pièce dans Tbi&toire ; ils sont libres de retendre, mais à la condition de la développer comme un microscope saas riea changer à la nature des choses (1). Des inspirations «i diverses et uu esprit si dépouryu d'initiative condsonnaient ce tbé&ine à manquer jusqu'au hout d'une vitalité qui lui fût prepre ; ]'«nité., l'indépendance et une raison quelconque de vivre lui Isiisaient également défaut. Il resle encore ce qu'il -était à l'origine, un divertissement vulgaire qui occupe qudques heures de loisir,, et ce plaisir est d'iure nature toute chinoise.: c'est un ensei^ement utile (2) , un témoignage de l'excellence du Gouvernement (3), ou l'illustration d'une règle de conduite (4). Il a sa morale comme un apologue, et fail hon marché du r«sto : 'oe sont les bagatelles de la porte. Les idées ks plus opposées is'y produisent avec la même liberté : malgré l'athéisme de l'État, on y parle, ainsi que pourrait le faire un dévot au christianisme, du gouvernement de la Providence (S) et de la respon-
(1) Tel est le sens de ce passage de la blement par des traits ingénieux. Quelle est préface du Pi-pa-ki : Il arrive tons les jours l'atilité de pareils ouvrages ? Traité de mo> qu'un trait de l'Antiquité fournit le sujet d'un raie; dans du Halde, Description de l'emtchouen-khi (drame historique) ; mais quand pire de la Chine, t. III, p. 184.
le pinceau s'abaisse sur le papier, le sujet (3) Le bien et le mal qui éclatent, atti-
8*étend et se développe ; les scènes changent rent un bonheur ou un malheur sensible :
d'aspect; p. 14, trad. de M. Bazin. c'est là ce qui détourne du vice; c'est là ce
(2) Un boisseau de perles ne vaut pas une qui anime à la vertu ; Épigraphe de Liu-yu, mesure de riz, dit un provœbe chinois; trad. psr leP. Dentrecolles; dcflS'dU'SiaMt^ Lettres éditantes , t. XXVI, p. 99. Le but l, /., t. III, p. 292.
des représentations théâtrales est, selon le (4) Cette forme d'enseignement temilafi
Code pénal de la Chine, t. II, p. 264, si efficace, que, malgré l'immense autorité de
d'offrir sur la scène des peintures vrates eu sa parole, l'aateur du Livre des rék^ampenses
supposées des hommes justes et bons, des et des peines^ Lao-tseu, prit la peine de
femmes chastes et des enfants affectueux et confirmer chacun de ses préceptes {)ar tm
obéissants, qui peuvent porter les spectateurs exemple.
à la pratique de la vertu. La littérature tout (5) Si les scélérats se livraient impuné-
entière n'avait pas d'autre raison d'être et ment au crime , on pourrait dire qu'il n'y a
un esthéticien chinois, peut-être un peu se- plus de Providence ; L'Orphelin dé iaChine^
vère dans ses appréciations, disait avec beau- p. 83. Mais nous devons dire que ,nalgré
coup de bon sens : On n'expose plus aux toute notre confiance dans l'habïleté ^éa tra-
yeux des lecteurs les beaux sentiments que ducteur, nous oraisons un peu ^e le sens
nos anciens sages nous ont transmis : on n'a de ce passa^^e n'ait pas 4té rendu d'une ma>
en vue que de divertir et d'amuser agi'éa- nière suffisamment littérale.
sabilité que le coupable encourt dans une autre yie(l). A la face de spectateurs matérialistes, au moins en principe, les morts y reviennent de l'autre monde, non, selon leur usage en Europe, discrètement, quand le soleil est couché et qu'ils ont pour prétextes de violents remords ou un commandement exprès de la justice divine, mais audacieusement, au grand jour, devant les préposés de Tordre public (2). Une secte assez mésestimée a inventé, pour la glorification|de ses doctrines, une foule de légendes mythologiques , aussi fabuleusement impossibles que nos ccmtes de fées, et malgré leur teneur secrète on en a exposé plusieurs sur le théâtre, mot à mot, comme de véritables histoires (3).
Parfois même le caractère religieux y reste si dominant que c'est plutôt une prédication qu'une représentation dramatique : ainsi dans une pièce assez semblable à un des drames les plus goûtés de nos Boulevards, Victarine, ou La nuit porte conseil^ on prêche aux spectateurs les doctrines du tao (4), et il y en a de plus étranges encore, où Ton semble avoir vraiment voulu convertir à l'ascétisme stoïque du Bouddha par le plaisir un peu débraillé du spectacle (5).
^ Toutes ces histoires avaient une base officielle, elles étaient écrites ; plusieurs éditions successives les avaient sanctionnées,
(1) Si par hasard ma mère allait désobéir arrivent pendant un smnmeil de dix*huit ans, à ses ordres, de quel front oserait-elle sou- le décident, et il se réveille en disant : La tenir ses regarda quand ils se rencontreraient Tie n'est qu'un songe, Maître, je suis conl'un et l'autre dans l'autre monde, au bord yerti au tao.
des neuf fontaines? Tchao-mei hiang (La (h) La Dette payable dans la vie à venir ^
Soubrette accomplie) ; dans le Théâtre chi- L'Histoire du caractère jtn (patience) , JCe
noisjp.ii. Songe de Sou-thong-pOf etc. On lit même
(2) Dans Le Bessentiment de Teou-f^o : dans le Ho-han-chan (La Tunique confrond'autres exemples de revenants se trouvent tée) : Yénérable vieillard, je vous ai causé dans La Chanteiàse et dans La Tunique con^ bien de l'embarras, mais vous m'avez sauvé frontée, la vie. C'est un immense bienfait que je veux
(3) T(^ng l'Anuchorètey Le Roi deè dra- reconnaître encore, dès que mes jours seront gons, La Nymphe amoureuse , etc. terminés, en transmigrant dans le corps d'un
(4) D«ns le HiMnQ'liang-mong (Le Songe lue ou d'un cheval ponr vous servir ; lUdine du millet jaune), Liu-thong-ping qui hésite à chinois f p. i 50.
se Caire Tao s'endort : les aventures qai lui
ii}i) LIVRE II.
et )e Gouvernemeut ne pouvait en contester la vérité ni en interdire la représentation sans révoquer en doute la sagesse des ancêtres. Mais en dehors de ces sujets authentiques et déjà légendaires, le champ de la Comédie était singulièrement restreint. Tout est si régulier en Chine, si hien tiré au cordeau, que Foriginalité n*y serait pas seulement, comme ailleurs, une étrangeté, le plus souvent ridicule et, au moins dans les premiers moments de surprise, toujours amusante. On y verrait de rindiscipline politique et, pour peu que les traits en fussent accusés, un acte d'insurrection contre la civilisation publique : loin d'amuser les bons Chinois, de pareilles licences exciteraient infailliblement leur indignation et leur mépris. Tous les personnages sont donc conçus d après une idée fixe, ajustés sur un patron commun et ébarbés conformément aux traditions. Ces débats intérieurs d'une âme tiraillée en des sens divers , ces douloureuses indécisions entre la passion et le devoir, ces fluctuations de la volonté, ces défaillances et ces résurrections de la conscience, toutes ces péripéties morales qui nous touchent si profondément parce que nous y voyons une vraie peinture de Thomme, où chacun peut, orgueil à part, reconnaître sa propre image, leur sont étrangères, nous dirons même, impossibles : le Gouvernement ne leur permet pas ces excès de vitalité. Ils se décident à Tinstant, tout d'une pièce, comme une machine dont le ressort se détend, et marchent droit au vice ou à la vertu sans regarder en arrière. Excessifs dans le bien comme dans le mal, ils ne transigent point avec le dévouement et ne comptent pas avec leur conscience : bons, ils deviennent des anges et montrent à tout propos leurs ailes blanches; méchants, ils ne gardent rien de Thomme, pas même le remords, et un pied fourchu apparaît à travers leurs pantoufles. C'est qu'en Chine les capitulations avec le crime, les réserves sournoises et les tempéraments de la conscience se-
COMÉDIE CHINOISE. i6i
raient des sabtilités et des non-sens : rinfraction de la loi n'admet pas de nuances et ne connaît pas comme en Europe la préméditation et les circonstances atténuantes. Tous les coupables sont égaux devant la vindicte publique : du moment que leur crime est attesté par un corps de délit, on les renvoie indistinctement devant leur juge naturel, le bourreau. Le temps a beau marcher, tout le monde continue respectueusement la vie de son père, et reprend chaque matin en s*éveillant ses idées et ses mouvements de la veille. Jamais une activité vraiment personnelle, une initiative quelconque en dehors de la foule ne modifient la manière de penser de personne, et ne permettent de devenir soi-même : on naît Chinois, on vit en Chinois et Ton reste Chinois. A moins de renoncer à être vraies et de regarder en Fair, les comédies devaient donc représenter constamment le même personnage : elles le placent dans de nouvelles conditions d'âge, de fortune, de famille et d'aventures, mais lui conservent précieusement son intelligence traditionnelle, sa moralité selon la loi et surtout son caractère tortueux et rabougri. C'est un type qu'on appelle en vain de cent noms différents, qu*en vain on habille et déshabille alternativement de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, il n*en demeure pas moins, au fond, aussi invariable que le Chinois des paravents. A défaut d'exceptions purement individuelles, cet état, où tant de pays séparés par d'énormes distances moins encore que par la température et la nature du sol s'adonnent depuis des siècles à des cultures et à des industries diverses, ne paraît pas même comporter ces originalités locales qui distinguent en Europe les habitants de chaque province. Au moins, à en juger par les relations des voyageurs et les pièces de théâtre qui nous sont accessibles, on n'y connaît pas ces caricatures populaires qui personnifient le caractère particulier de chaque population différente et le traduisent en ridi-
cula. Ce n'est cependant ni la bonne volonté ni la finesse d'observation qui manquent aux auteurs dramatiques : plus d'un trait vif et profond en déposent. Ainsi malgré sa faiblesse naturelle, la femme gagnée au mal devient plus hardiment perverse el se résigne plus résolument à la rétribution de ses crimes. M* Ma , l'empoisonneuse de Y Histoire du Cercle de craie ^ dit à son complice qui voudrait lutter encore contre l'évidence qui les accable et se cramponne désespérément à la vie : «: Lâche que tu es! dépéche-toi d'avoHer... Est-ce un si grand malheur que de iAo\itrir? Quand nous aurons perdu la vie, ne serons-nous pas heureux d'être réunis dans l'autre monde comme deux fidèles époux (1)? » Il y a même dans le théâtre des Youôn cinq ou six caractères fortement colorés qui se détachent de la grisaille ordinaire (â) ; mais ce ne sont pas des tableaux où un poëte a résumé et complété selon sa convenance de nombreuses observations. A des exagérations du plus mauvais goût et à la grossièreté maladroite de certains détails, il est impossible de ne pas reconnaître des portraits saisis sur le vif, advienne que pourra, et photographiés dans toute leur crudité. Ces originalités si étranges et si violentes n'auraient pu être produites par le cours naturel des choses; elles n'appartiennent pas à la civilisation chinoise : ce sont à vrai dire des cas d'aliénation mentale, et l'auteur a fait de la pathologie au lit du malade. Ce passage de VAvare^ par exemple, n'a pas été inventé par un Chinois et ne le serait par aucun écrivain de bon sens, même dans un pays où Ton ne professerait pas pour ses restes mortels un respect aussi supersti-
(l) p. 92, trad. de M. 'Julien. Dans La d'être réunis pour toujours comme deux
Chanievae t la courtisane Tchang - lu - ngo époux ! T/ieâfre c/imots, p. 319. dit également à son amant : Mendiant que tu (2) On peut citer dans le répertoire des
es! Pourquoi implorer ta grâce? Mourons, Touén L'Enfant prodigue, surtout à cause
mourons bien vite pour fermer les yeux en- du tuteur Li-meou-king, le Bouddhiste de La
semble 1... Qiumd nous serrais au bas de la Dettepayable dans la vie à ventr, le carac-
fontaine jaune (c'est-à-dire dans l'autre mon- tère de Tchang-i dans La Tunique confrontée^
de), quâ bonheur n'épronverons-nous pas Le Libertin, L* Avare et Le Fanatique.
tieux : il serait absurde si ce n'était pas un procès- verbal. c< Mon tils, je sens que ma fin approche. Dis-moi dans quelle espèce de cercueil me mettras-tu? — Si j'ai le malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trourer. — Ne va pas faire cette folie , le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu'on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N'y a-t-il pas derrière la maison, une vieille auge d'écurie? Elle sera excellente pour me faire un cercueil. — Y pensez- vous? Cette auge est plus large que longue ; jamais votre corps n'y pourra entrer, vous êtes d'une trop grande taille. — Eh! bien, si l'auge est trop courte, rien n'est plus aisé que de raccourcir mon corps. Prends une hache, et coupe-le en deux. Tu mettras les deux moitiés l'une sur l'autre, et le tout entrera facilement. J'ai encore une chose importante à te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux, tu emprunteras celle du voisin. — Puisque nous en avons une chez nous, pourquoi s'adresser au voisin?"— Tu ne sais pas que j'ai les os extrêmement durs : si tu ébréchais le tranchant de ma bonne hache , il faudrait dépenser quelques liards pour la faire repasser (1). »
Les éléments de nos ridicules, au moins de ceux qui seraient assez complets et assez vivants pour égayer tout un public qui doit comprendre à la première vue, y sont aussi pour la plupart entièrement impossibles. Les plus intéressés à connaître les jeunes filles n'y parviennent que par les rapports d'entremetteuses (2), assez suspectes pour qu'on ne s'enthousiasme pas aveuglément sur leur parole, et loin de se vendre à la femme que l'on épouse, valeur en compte, ainsi qu'il arrive dans nos
(1) Trad. de M. Julien \ dans le Plante de les hommes et les femmes ne pourraient pas K. Naudet, 1. 1, p. 377, 2' édition. s'unir par des mariages ; Confucii Chi-king^
(2) Si les entremetteuses n'existaient pas, $eu Liber carminum ^ p. 42.
pays civilisés, on l'achète de ses deniers comme un chat en poche. Ces abjurations de son cœur et de son âme, ces calculs si égoïstes et si bétes, ces captations si honteuses qui font de nos mariages un ridicule mélange de sottise et de cupidité, ne sauraient se produire en Chine. Tout s'y borne à une opération de maquignonnage ; il s'agit simplement d'assortir le mari à ses frais et d'assurer la perpétuité de sa race : si la mariée n'y convient pas, c'est un vice rédhibitoire (1). Par une hypothèse d'ordre social, qu'on n'attaquerait pas impunément sur le théâtre, le mérite peut prétendre à tous les honneurs et conduit seul à tous les emplois. Il n'y a point dans la vie réelle de capacités déclassées qui s'agitent en vain sans jamais arriver à leur vraie place, de prétendus génies qui se croient incompris et s'enflent démesurément comme la grenouille qui voulait devenir un bœuf, ni de ces risibles contrastes entre l'importance des fonctions et l'insuffisance des fonctionnaires-, au moins il ne doit pas y en avoir. Les différences de position et de fortune qui séparent si souvent en Europe des intelligences profondément sympathiques et des cœurs unis par la nature, y . créeraient des obstacles trop éphémères pour que le public s^en émût beaucoup : il compte avec raison sur l'avenir. Fût-il beau comme l'amour en personne, l'amoureux ne convient à son rôle qu'à la condition d'avoir beaucoup étudié et de posséder sur le bout du doigt tout ce qu'un mandarin peut savoir : il deviendraitindigne du moindre retour, s'il ne gagnait pas au prochain concours une des premières places de l'Empire (2) . Enfin la séquestration des femmes change toutes les conditions du monde ou plutôt le rend impossible. On ne se réunit plus sans raison, uniquement pour causer et passer ensemble quelques heures
(1) Quand on a été trompé sur TAge ou la (2) Dans l'Histoire du iulh, par exemple, figure de sa fiancée, on peut demander la le héros arrive d' emblée à une des plus hautes cassation du mariage. dignités , celle de Moniteur impérial.
COMÉDIE CHINOISE. i6!&
à ne rien faire : jamais de ces attachements discrets sans autres liens que le plaisir de se voir et le bonheur de se sentir attachés, de ces jalousies sur la pointe d*une aiguille qui aboutissent à des redoublements d*amour, de ces vanités en travail luttant avec emportement de pompons et d'amabilité, de ces tournois du bel esprit où Ton court Tun sur Tautre à fer émoulu pour obtenir Tapprobation des connaisseurs et des sots.
Ce n*est pas seulement par la nature des mœurs, par la platitude des peintures et son prosaïsme prêcheur que ce théâtre est bien véritablement chinois, c'est plus encore peut-être par les données capitales de chaque pièce et le matérialisme logique qu'on y met en scène. Quand les trois grandes circonstances de la vie d'un Chinois, la promotion aux dignités de rÉtat, un mariage qui soit fécond et la naissance d'un héritier qui honore les tombeaux de la famille, ne sont pas elles-* mêmes tout le sujet, elles en deviennent, l'une ou l'autre l'accessoire dominant et le principal ressort. La promotion n'est le plus souvent qu'un moyen banal de surmonter à propos les obstacles et d'amener tout naturellement un dénoûment aussi difficile que ceux d'Euripide. Mais le mérite supérieur du candidat est une donnée du sujet : on ne devient jeune premier en Chine qu'avec le savoir d'un mandarin de première classe. L'autorité publique ne tolérerait qu'avec de grandes réserves le spectacle d'une iniquité qui ébranlerait la confiance que doivent inspirer les concours et attaquerait la constitution de l'Empire dans son principe. On n'intéresse un nombreux auditoire à un événement aussi privé que le mariage , qu'en y associant un sentiment général et sympathique à tous, l'amour, et les occasions de voir les jeunes filles sont si rares en Chine qu'il a fallu les saisir au vol et en exagérer systématiquement l'importance. En ceci encore la Comédie s'est, malgré son réalisme, inspirée de
l'exception (1), et a fait une sorte de lieu commun de cespas- «ioos exlraordinaires qui chez les peuples dont aucune dignité r.a garde la vie et aucun idéal ne relève les amours, éclatent quelquefois â la première vue comme un coup de fondre (2). On a seulement voulu sauver la supériorité de l'homme sur la bâte en soumettant ces ardeurs désordonnées à un véritable fatalisme : c'est un génie irrésistible, là VieiHard de la luae (3), qui au moment de la naissance a noué par un cordon invisible les cœurs destinés à s'éprendre (4), Mais lors même que les puissances supérieures s'en mêlent, oe« anions physiologiques sont surtout préoccupées du moyen de s'assurer un fils ; elles ne deviennent presque jamais leur vrai but. Ces exigences si douces, ces intimités si eontSantes, ces jalousies si prcHnptes i s'alarmer, ces demi-tromperies si innocentes en apparence et toujours si justement châtiées, qui reviennent à chaque instant dans nos comédies, manquent en Chine à la vie conjugale : elle ne commence que le soir quand le mari entre dans la chambre à coucher, et finit le matin quand il a repris ses pantoufles. Si le mariage n'a point produit l'effet naturel qu'il en devait attendre, il est libre de s'acheter une seconde femme,^égale en tout à la première (S) , ou même de choisû* daas une position plus humble quelque concubine légale qui remplisse mieux sa fonction de mère de famille (6). Lorsijue, inal^ ce» doubles ou triples ménages, qn héritier natund fait eacore dé-
(0 V0]st IM dmu tiemplM bisloriqua léB pu H. Stuitlu Julie» i Hoel-ian-ki,
refuwnl quelquetoi. i Ctoui- Aou - tcAoum ; dios le Journal aiiatique, rr* strie, t, XT[1,
un £s Gaat iTanlour et La rousmiirc da
p. îî. Util génétaleçieBl rllw regwtleM
nuùrthtnsalAiia-
d'égoicme el de iiloaa^: »}. Itt-kitç^U, 1. IV.p 16t.
(8) Quu«i OB lïçBil de. pt««ts d. Doeei, DD deTknt épouse ; quanil on oéglige lei nies pHBtrita, os dénient femme de «a»d rêMf ;
faut, on s*en procure un à coup sûr par Tadoptiou, et il résulte de ces paternités factices des relations complexes , des tendresses où la loi prétend se substituer k la nature, des affections, des rancunes et des haines inconnues ailleurs, qui modifient profondément les sentiments de la Famille et les con^' ditions de la Société. La perte accidentelle et le roi d'enfants ne sont plus seulement des calamités domestiques; k>ut le monde y compatit comme à un malheur chinois, et en rendant les reconnaissances beaucoup plus difficiles, Tusage de porter des noms d'enfance que Ton quitte en avançant en âge (1), approprie singulièrement ces drames de famille aux péripéties et à rimprévudu théâtre. Certains personnages ont un goût de terroir encore plus prononcé : telles sont les courtisanes, non ces filles banales de^ bateaux de fleurs qui vendent comme ailleurs de Tamour tout fait et dénouent elle^mémes leur ceinture aux chalands^ mais des femmes libres à la saînt-simonienne, dispensées par une bonne éducation de tous \es devoirs de leur sexe (2), qui pratiquent la débauche avec une sorte de considération (3) et ne sont {nmies de leurs débordements que sur le dos de leurs adorateurs (4). L'impossibilité de sortir des idées reçues et de ne point prouver au dénoûment Texcellence de la civilisation chinoise ne permettait pas d'ailleurs d'accorder au comique de grands développements ; on ne pouvait railler
(1) Ainsi, par exemple, dans Le Retaenti-» ment de Teou-ngo, l'hérome s'appelait d'abord Towm-ywi.
(2) Pour obtenir cet étrange privilège, il faut connaître la musique vocale, la danse, la flûte et la guitare, l'histoire et la philosophie, et savoir écrire tous les caractères du Tao-té-king. Dans le catalogue de la littérature des Youên, on trouve parmi les auteurs dramatiques jusqu'à trois courtisanes, Hoali-lang, Tchao-ming - king et Tchang-kouepin. Cette dernière avait même fait trois pièces : deux drames historiques^ Sié-^jirhkonei et Lo-lirlang, et une comédie, Ha-ha/n-cham
{La Tuniqué confrontée) qui a été traduite par M. Bazin, dans son Théâtre chinois.
(3) Elles sont admises dans le district vert et rouge, et on ne craint pas de leur donner un rôle très-honorable dans les comédies : tel est, par exemple, celui de Li-ngo-siên, dans Le Fleuve au coufs siniieuai. Quelquefois même, comme dans La Fleur de poirier , on les épouse selon les rites.
(4) Ils sont punis de cent coups de bâton : voy. le Ta-tsing-lée (Lois fondamentales du code pénal de la Chine), t. II, sect. 366, 371 eC ^74, tr«Mi. française.
i«8 LIVRE II.
avec insistance un citoyen honnête qui se conformait respectueusement aux usages, et si ses excentricités eussent été bien caractérisées, il fût devenu trop odieux ou trop misérable pour rester suffisamment ridicule. Par leur inspiration et leurs conditions nécessaires ces comédies différent donc essentiellement de toutes les autres : elles admettent à peine le sourire, ne pressentent aucun idéal au-dessus de la réalité des choses, n'imaginent que des faits avérés et se contentent d'exciter un intérêt modéré que le dénoûment doit toujours satisfaire. Quelquefois même il s'agit moins d'une histoire singulière à exposer ou d'un crime ténébreux à débrouiller, que d'un beau dévouement à mettre dans tout son jour (i), et la pièce semble appartenir au genre démonstratif. L'éloquence elle-même, les tirades sentimentales y paraissent à leur place, et l'on ne craint pas de les développer comme dans ces drames bourgeois que sous l'influence de Diderot et de La Chaussée, le dix-huitième siècle croyait avoir inventés. Telle est dans Y Histoire du Cercle de craie l'apostrophe de la vraie mère au juge, qui, par une inspiration semblable à celle de Salomon, vient de déclarer que l'enfant appartiendrait à celle des deux femmes qui parviendrait à l'attirer violemment de son côté : « Quand votre servante fut mariée au seigneur Ma, elle eut bientôt ce jeune enfant. Après l'avoir porté dans mon sein pendant neuf mois, je le nourris pendant trois ans de mon propre lait, et je lui prodiguai tous les soins que suggère l'amour maternel. Lorsqu'il avait froid, je réchauffais doucement ses membres délicats. Hélas ! Combien il m'a fallu de peines et de fatigues pour l'élever jusqu'à l'âge de cinq ans ! Faible et tendre comme il est, on ne pourrait sans le blesser grièvement le tirer avec effort de
(t) Ainsi, par exemple, V Histoire du auprès de ses beaux parents et pousse cette luth n'est que h. glorification d'une pauvre piété filiale à ses dernières limites, femme qui remplace pieusement son mari
deux côtés opposés. Si je ne devais, Seigneur, obtenir mon fils qa en déboitant ou en brisant ses bras, j'aimerais mieux périr sous les coups, que de faire le moindre effort pour le tirer hors du cercle. J'espère que votre Excellence aura pitié de moi; , [Elle chante,) Comment une tendre mère pourrait-elle s'y décider? {Elle parle.) Seigneur, voyez vous-même. {Elle chante.) Les bras de cet enfant sont mous et fragiles comme la paille du chanvre dépouillé de son écorce. Cette femme dure et inhumaine pourrait-elle comprendre mes craintes? Et vous, Seigneur, comment se fait-il que vous ne découvriez pas la vérité? Hélas! Combien notre position est différente! Elle a du crédit et de la fortune, et moi, je suis humiliée et couverte de mépris. Oui, si toutes deux nous tirions violemment ce tendre enfant, vous entendriez ses os se briser; vous verriez sa chair tomber en lambeaux (1). »
Mais, malgré la rhétorique et le lyrisme de quelques passages, la langue de ces comédies prouverait à elle seule l'humilité de leurs prétentions et le peu d'estime qu'en faisaient les auteurs eux-mêmes. Ils n'y daignaient pas seulement employer l'idiome consacré de temps immémorial aux compositions littéraires : ce n'était dans leur pensée que de la littérature de pacotille, destinée aux tréteaux de la place publique, et pour arriver plus sûrement à l'oreille du peuple, ils en avaient adopté la langue. Ils auraient pu se dédommager de cette concession à la grossièreté de leur public par le mérite des poésies qui devaient relever la platitude habituelle du style, et ne le cherchaient même pas (2). Ils introduisaient tout exprès' parmi leurs personnages des poètes célèbres dont, par excès de vérité, ils reproduisaient littéralement les vers (3), et quand cette facile ressource venait
(i) Hoet-lan-kiy p. 87, trad. de M. Julien. (3) Ainsi dans Le Gage d'amour de Kiao-
(2) Il ne faut en excepter que quelques meng-fou, le poëte Han-feï-king ne chante
vérificateurs habiles, comme Ma-tchi-youên, que des vers qu'il aval» réellement composés.
Kouan-han-king et Tching-te-hocï.
à leur manquer, ils copiaient çà et là, sans aucun autre pré-* texte que leur convenance, toute la poésie de leurs pièces (1). Parfois même leur détachement de toute prétention littéraire se trahissait par des emprunts plus essentiels : un théâtre si dépourvu d'invention et d'originalité revenait souvent aux sujets que le public avait déjà goûtés, et pour s'épargner la peine de les imaginer une seconde fois, le nouveau dramaturge s'appropriait sans façon les meilleurs passages de ses devanciers (2).
Cet usage de recommencer les anciennes pièces et de s'em* parer de tous les morceaux dignes de quelque mémoire, comme d'épaves à la disposition de quiconque voulait s'en saisir, condamnait fatalement le reste à l'oubli : les savants chinois euxmêmes n'ont pu reconnaître les variations et suivre le développement du théâtre. Cet oubli successif des plus heureuses comédies était d'ailleurs une conséquence inévitable de leur langue. L'idiome savant, le kou-wen, avait des règles positives qui contenaient ses écarts, des modèles qui en fixaient même les irrégularités ; mais le langage usuel, le kouan-hoa, ne pouvait se maintenir invariable pendant une longue suite d'années. Chez les peuples les plus étrangers à la vie et aux agitations de l'intelligence, une habitude irréfléchie ne sufiSt pas pour empêcher les modifications qui s'infiltrent insensiblement dans les formes de la parole, et les vieillissent même quand elles ne les dénaturent pas. Sans doute la langue vulgaire n'est point, ainsi qu'on l'a prétendu, un démembrement corrompu de l'idiome des livres (3) ; elle est née, comme partout, du rapprochement
(1) Bazin, Chine moderne, p. 404. Horrison et d'Àbel Rémasat; mais M. Bazin
(2) Ainsi Ki-kiun-tsiang a outrageuse- a soutenu le contraire dans sa Grammaire ment pillé La Boite à toilette pour faire Le mandarine, p. n , et il dte à l'appui le senjeune Orphelin de la famille de Tchao, timent de trois saTants chinois qu'il avait l'original de L'Orphelin de la Chine, consultés. La logique nom «àt pwu «rfA-
(3) C'était l'opinion du P. Prémare, de santé.
de populations âWigine différente. D*abord infonne, incohé^ rente , dissonante , [elle s'est perfectionnée par Tusage, et a teada de jour en jour à devenir plus complète et plus pratique, à se mieux approprier aux besoins du peuple. Mais se fût-elle détaebée d'une langue antérieure tout d'une venue, comme une avalanche, si Ton n'eût trouvé le moyen d'enrayer l'esprit humain et de suspendre la vie, elle aurait recommencé à varier dès le lendemain (1) , et chacun de ses changements eût affaibli la popularité de toutes les comédies antérieures et fini par amener leur désuétude. Une preuve positive de ces évolutions du langage, ainsi que du caractère local et nécessairement transitoire du théâtre, est même restée dans la plupart des pièces qui nous sont parvenues. La langue y diffère déjà quelque peu du kouan-hoa aujourd'hui en usage, et les personnages secondaires (2) y mêlent une sorte de patois particulier au pays où la pièce était représentée (3) : dans quelques siècles , si elles échappaient à l'oubli qui a successivement englouti les autres, elles ne seraient plus qu'imparfaitement comprises. A proprement parler, la Comédie chinoise n'est donc pas encore une œuvre littéraire ; c'est toujours la comédie instinctive, dégrossie, il est vrai, et fort étendue, mais restée en principe ce qu'elle était à l'origine, une copie matérielle de la réalité sans autre pensée que le plaisir du spectacle (4). Seulement ce plaisir n'est plus une simple distraction d'optique, aussi fugitive et aussi matérielle que la représentation elle-même : l'auteur se
(1) H. Bazin a même dit, dans sa Grammaire mandarine, p. ▼ : L'origine du kouanhoa est certainement postérieure à l'intro* ductiou du Bouddhisme en Chine. Mais cette assertion nous semble fort infirmée à la p. Yin : L'idiome qui est dcTenu le kouanhoa, c'est-à-dire une langue commune, homogène, universelle, a toujours été parlé.
lî) Les Tseng et 1j3 Tchheou.
Iz) Le hiang-than.
(4) Elle poussait si loin la fidélité de la
copie, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit, un critique chinois l'a caractérisée : Un dialogue bouffon, un amas de scènes dans lesquelles on croit entendre le tintamarre des rues ou le langage ignoble des carrefours (Pt-pa-te',p. 6), et des moralistes, peu disposés à reconnaître les libertés de l'Art, ont déclaré aux auteurs que l'obscénité était un crime, qu'ils expieraient dans le séjour des expiations aussi longtemps que durerait le succès de leurs pièces.
propose un but moral et choisit dans le cercle de son expérience les réalités qui répondent le mieux à sa pensée. G*est déjà de Tart dramatique, si ce n'est pas de la poésie. Encore un progrès, et Tidée de la Comédie sortira complètement de ses langes : Tintelligence de Thomme va s*y manifester vraiment, et son imagination s'y produire.
 qaelqaes journées seulement de la Chine, Tlnde en semble séparée par tout un monde. Au réalisme politique de la première, à sa civilisation matérielle, à son prosaïsme athée succèdent un idéalisme complet, une négation absolue, non plus seulement de Tindividu qui pouvait au moins devenir sous l'administration des mandarins un père de famille et un fonctionnaire public, mais de la famille où il s'engrenait et de TËtat qui l'absorbait dans ses rouages. Toutes les existences accidentelles sont imperturbablement rayées de l'histoire : une seule substance pénètre l'universalité des choses (1), et tous les êtres appelés directement à la vie, sont doués à l'heure de leur naissance de pouvoirs particuliers qui se croisent, se coordonnent et aboutissent fatalement à un ordre éternel. Si l'homme se
(l) Les sages qui connaissent les principes appellent Vérité (ou Réalité), la science qui n'admet pas la dualité ^ ce principe est iu)inmé par les uns Brahma, par les autres Paramitman (l'Esprit suprême) , par ceux-là Bbigarat; Bhàgavat Purâna, 1. I, ch. ii, çl. 11, trad. d'Eugène Bumouf. Ame de l'imiTers, toi (Bhâgavat) qui es l'Esprit inactir et incréé, ta naissance et tes actions, ce
sont tes perpétuels déguisements sous des formes d'animaux , d'hommes, de sages et de poissons; Ibidem , 1. I, ch. tui, çl. 30. De même que Marouta (un des noms de Yàyou) s'introduit et circule dans toutes les créatures, de même le roi, à l'instar du Dieu du Tent, doit pénétrer partout au moyen de ses émissaires ; Mânava-dharma-Çâstra, 1. ix, çl. 306, trad. de Loiseleur-Deslongchamps.
i74 LIVRE III.
croit une incarnation de la divinité (1), c'est au même titre que le singe et la vache; il n'en reste pas moins soumis aux lois générales de sa nature actuelle et manque également de véritable individualité et de liberté. L'intelligence elle-même ne peut prendre pied dans ces terres de brumes du panthéisme ; ses conceptions ondoient dans le vague de Tair, comme ces vapeurs matinales destinées à s'évanouir aux premiers rayons du soleil. Il n'est pas jusqu'au Gouvernement qui ne cesse pour ainsi dire d'être réel : ce n'est plus même^ ainsi qu'en Chine, un despotisme moral représenté par des fonctionnaires, sans aucun autre droit qu'un brevet de capacité à remplir leur office ; c'est une théocratie métaphysique, servie par une aristocratie de droit divin, qui surgit sans raison ainsi que la plante des champs quand l'esprit de Dieu en souille la semence sur la terre, et qui porte au front le signe visible à tous de son élection.
Dans cette étrange civilisation, les formes sensibles sont réputées des illusions; l'esprit seul peut percevoir la réalité des choses. Il lui faut incessamment regarder derrière les apparences, et créer de lui-même tout ce qu'il y rêve. L'observation conduit à un acte d'imagination, et toute science se perd dans le mysticisme. La poésie est donc devenue endémique dans l'Inde et en quelque sorte le complément des cinq sens; mais ce n'est point cette poésie nette et avisée du monde européen, qui ravive les couleurs et marque plus fortement les contours, c'est la poésie inerte et malsaine d'un fumeur d'opium absorbé dans son ivresse. Habitué par ce symbolisme continu à méconnaître les lois et les conditions de la réalité, l'Art indien ne circonscrit plus ses images dans des limites précises; il re-
(1) Les solitaires qui ont de la foi, et propre âme ce principe qui est l'Esprit sa-
dont U déTotion, fondée sur la révélation, prème \ BhdgavtU Purâna , 1. I , eh. ■,
est soutenue par la science et par le déta- ç'. 12. chement de tout désir, Toient au sein de leur
nonce à leur assigner des proportions qui tombent sous les sens, et un mélange bizarre de formes et d'idées^ sans rapport direct les unes avec les autres, rend ses conceptions obscures et monstrueuses. Quand à une époque de décadence où le senti* ment réagissait en maître contre la métaphysique , les différentes manifestations de TÉtre universel furent personnifiées (1), on en figura Tunité en rattachant à un seul buste les trois têtes des trois dieux principaux (2), et pour exprimer Taction infatigable de Yichnou, on ne craignit pas de le représenter comme une de oes erreurs de la Nature, que les amateurs de difforaiités conservent curieusement dans de Tesprit de vin, et de lui donner quatre bras (3) .
La poésie échappait presque entièrement à cette destruction de k pensée par sa propre forme: la préémine&ce de Tordre intelligent sur le pouvoir politique et militaire en faisait même une des forces vives de la Société et un des soutiens de TÉtal. Les Brahmanes n'étaient pas seulement destinés à contempler activement le Dieu dans leur pensée, ils en étaient les missionnaires actifs et devenaient les ministres de la civilisation qu'il avait établie : à ce double titre ils devaient en acclamer la puissance et en glorifier la bonté. Aussi l'Expression avait-elle ses représentants dans le Panthéon indien ; les trois déesses par excellence, Sarasvatî, Ilâ et Bhârati, personnifiaient ses trois formes principales : l'éloquence, lapoësie et la pantomime (4). Mais chez
(l) Dans les Yédas les divers attributs du soleil sont encore considérés à part et regardés tour à tour comme des divinités différentes. Soûrya ouSavitry y devient Poûchany le Nourricier ; Bhaga, le Béni; Âryaman, le Ténérable ; Mitra, le Puissant, le Soleil du midi, et il y a en outre douze Adity as, ou Dieux- Soleils. Les premières personnifications véritables sont celles de Yichnou et de Çiva, et l'imagination indienne alla très-loin en ce genre puisqu'elle admit jusqu'à dix incamations de Yichnou. On assiste même , pour ainsi dire, à ces modifications : Krichna, le
huitième Avatâra (incarnation), n'est encore dans le Mahdbhârata qu'un simple guerrier.
(2) Brahmâ , le Créateur ; Yichnou , le Conservateur, et Çiva, le Destructeur : on appelait ce monstrueux ensemble Trimoûrti,
(3) Il tenait dans une de ses mains le tchakra, disque aux bords tranchants , dont le milieu était percé d'un trou où passait une courroie : après l'avoir lancé au milieu des ennemis, on le retirait pour le lancer de nouveau.
(4) Nous suivons l'opinion d'Eugène Burnouî ; Bhâgavat Purâna, t. III, p. lxxxi.
QD peuple qui tenait la suppression de Tindividualité, l'anéantissement du moi pour l'efiFort suprême de la vertu, le dernier terme de la science, la poésie ne pouvait être qu'une spéculation philosophique, sans inspiration ni originalité, où le sentiment s'effaçait volontairement et disparaissait dans la pensée. Le monde réel et ses perceptions troublaient le poète comme une inconvenance : il se sentait plus sûr de son œuvre quand il concevait dans son for intérieur et chantait les yeux fermés rharmonie universelle de la Nature, l'Ordre infini et éternel, l'immanence de la divinité dans tout ce qu'elle vivifie, et son omniprésence dans l'histoire.
Au naturalisme absolu, dont quelques traces se retrouvent encore dans les plus anciens hymnes des Yêdas (i), s'ajouta dans le cours des siècles la conception d'une cause première, la foi à une puissance élémentaire qui, depuis le caillou jusqu'à l'homme, pénétrait tous les êtres et les animait également de sa vie (2). Tant que ces croyances métaphysiques se subordonnèrent l'imagination, aucune autre poésie n'était possible que la prière, l'élévation lyrique de l'âme, son affranchissement momentané des conditions de son existence, et son union avec l'âme de l'univers, avec Brahma (3). Mais le sentiment religieux devint plus exigeant, et l'imagination se mit à l'œuvre pour lui complaire. On s'émerveilla chaque jour davantage des forces de la Nature et de leur diversité ; parce qu'on ne comprenait que leurs effets, on crut à leur initiative et à leur indépendance : on groupa tout autour de chacun des symboles dont la
Selon M. Nève, Essai sur le mythe des Bibhavas, p. 193, et suiv., elles répondraient plutôt aux trois anciennes Muses des Grecs. (1) Selon les derniers résultats de la critique, les Yêdas ne remonteraient qu'à huit cents ans ayant l'ère chrétienne : Coiebrooke leur donnait six siècles de plus ; Miscellaneous 9isay8, 1. 1, p. 109 et 200.
(2) Bhàgavat est certainement cet univers, et cependant il en est distinct, lui de qui vient la création, la destruction et la conservation des choses ; BhdgavcU Puràna , 1. I, ch. y, çl. 20.
(3) Brahma est le «viCi&a e^xiov, l'Esprit de Dieu, flottant sur la face des eaux, et Brahma, le Créateur actif, le ^«ipiioupTÔf lté(.
Traie signification ne tarda pas à être mise en oubli, et insensiblement elles passèrent toutes à l'état de Dieu , et se trouvèrent posséder une volonté propre, une intelligence à part et une personnalité distincte. Ces nouvelles divinités n'en gardèrent pas moins les attributions qu'on était accoutumé à leur reconnaître : comme elles intervenaient à tout instant dans la vie des hommes, et leur en rendaient tour à tour les nécessités plus faciles et les luttes plus douloureuses, on supposa qu'elles se mêlaient aussi activement à la marche des événements, et la mémoire de leurs interventions prit naturellement dans les souvenirs le ton impersonnel et le calme de l'épopée. Tantôt, comme dans le Mahâbhâratay ces poëmes conservaient la forme extérieure de la tradition, celle d'un sage conversant avec un auditeur attentif et lui racontant directement les bisloires des anciens jours (i). Tantôt, comme dans le Râmâtjana^ qui, selon toute apparence, remonte cependant à une plus haute antiquité parle fond des faits, ou, pour nous servir d'une expression plus juste, par la nature des idées, la forme devenait franchement narrative ; un vrai poëte servait d'intermédiaire à la tradition (2) ; il en recueillait à sa manière, peut-être
(1) Le siget principal est la lutte des Kou- ditions, le Admdyana est-il appelé kâvya, un
rous et des Pândous, mais il s'y mêle, surtout poëme. Le sujet principal est la lutte de Kâma, .
dans le premier livre , des légendes imagi- une des incarnations deVichnou, contre les
nées dans l'intérêt du Vichnouvisme. M. Las- jnauyaises puissances, et la délivrance de Sîtâ,
sen a prouvé (^Indische Allerthumskunde, son épouse, qui avait été enlevée par un géant
t. I , p. 489-491), qu'il était antérieur à et transportée dans l'île de Ccylan. La nour-
l'établissement politique du Bouddhisme , et riture animale n'y est pas encore interdite,
le croit composé entre l'an 443 et l'an 315 et le Roi invite à un sacrifice les hommes des
avant l'ère chrétienne. Peut-être aurait-il dû quatre classes, en y comprenant même les
distinguer différentes parties : ainsi l'intro- Soûdras. Aussi plusieurs savants en font-ils
duction, les légendes qui ouvrent l'Âdiparvan, remonter la rédaction au dixième siècle avant
et le caractère divin de Kriohna semblent l'ère chrétienne, et M. Gorresio la recule
d'une époque postérieure. Nous en suppose- jusqu'au treizième siècle : mais nous ne nous
rions d'autres plus véritablement antiques : permettons pas de les suivre aussi loin. Il
comparez, par exemple, la tradition sm* Yich- faudrait probablement distinguer comme dans
nou, dans le Kamaparvan, çl. 1301, t. III, le Mahâbhârata; ainsi, par exemple, le sep-
p. 49 et suivantes , avec le rôle que lui donne tième livre , appelé Outtâracanday est, selon le Dhâgavata Pourâna, 1. vu, ch. 10. toute apparence, postérieur aux six autres :
(i) Yâlmîki : aussi à la différence du ^ il ne se trouve même pas dans beaucoup de Mahâbhârata qu'on regarde généralement manuscrits, comme on itihâtat un recueil d'anciennes tra-
i78 LIVRE m.
même en complétait-il les divers éléments. Plus tard enfin, des fragments d'histoire orale furent rapprochés et modifiés, ou du moins commentés dans l'intérêt d'une pensée religieuse, sous la forme de traditions épiques : ces prétendues rhapsodies cachaient des intentions dogmatiques, et, pour conquérir tout d'^abord l'attention publique, elles s'appelèrent hardiment des Antiquités (1). Ce peuple intelligent, si préoccupé de ses croyances, donnait aussi sans doute de fort bonne heure une forme dramatique quelconque à ses mythes ; mais, dans l'histoire de son théâtre, plus encore que dans son histoire politique et religieuse, le fil de la tradition manque et la plupart des dates sont effacées. Si, depuis quelques années, tout le pays de l'Inde n'apparaît plus en bloc sur le même plan, sans aucune ligne qui marque les différents horizons, il rappelle encore beaucoup trop ces statues de trois cent quarante-cinq rois, rangées confusément ensemble, qu'Hérodote aperçut à la fois en entrant dans la salle du temple de Thèbes.
Les premiers sacrifices se composaient sans doute de quelques poignées d'herbe (2) que les suppliants jetaient eux-mêmes dans les flammes, ou d'une coupe de soma (3) qu'ils répandaient dévotement sur un autel de gazon (4). Mais quand la religion vint à se développer, un culte moins simple s'organisa, se transmit insensiblement de pagodes en pagodes, et les sacrifices perdirent partout ces formes trop naïvement primitives. I! y en eut de différents pour chaque demande particulière que l'on adres* sait aux dieux (5), et l'on crut pieusement que leur bon succès
(1) C'est la signification littérale de Pou- la bierre d'orge i voy. Benfey, SâmoL-Véda^
fana : on en connaît dix^huit, tous attribués Glossaire, s. t. Soma.
à Yyâsa, qui ne remontent dans leur forme (4) Védih: ce mot a sans doute un rapport
actuelle qu'au douzième ou treizième siècle quelconque avec Véda : Toy. Millier, Bistory
de notre ère. ofancient sanskrit Uteratwre, p. 28, note.
(%) U Poa cynosuroides. . (^ }^ ^^"*f '^^^''iT ^"^ ':«*^«°^^«'^*
^ ' , vingt et une espèces, et les Angiras en men-
(3) Sue du Sarcostema viminalis, auquel tionnent plusieurs autres : voyez Millier, l, Uf
oa mêlait du lait ou du beurre clarifié et de p. 452 , note.
THÉATRK INDIEN. ' 179
dépendait de l'exacte obserration des rites. Au temps des Vêdas, il y avait déjà trois ordres de prêtres dont le concours était indispensable à leur efficacité : les Adhvariou exécutaient la partie matérielle de l'offrande ; les Oudgâtri chantaient les hymnes qui devaient l'accompagner, et les Hotri accomplissaient les formes mythiques qui en rehaussaient la valeur. A chacune de ces trois espèces de fonctions appartenaient non<-seulement des paroles, mais des gestes et des mouvements déterminés : les Adhvariou eux-mêmes, les manœuvres du culte, jouaient quelquefois un véritable rôle (i) , et le plus vieux recueil d'hymnes en contient quelques-uns dont la forme et l'esprit sont vraiment dramatiques. Les différents chantres s'y répondaient les uns aux autres; ils se disputaient la prééminence, parfois même ils représentaient des dieux ennemis (2), qui intervenaient méchamment dans le sacrifice et raillaient les prêtres de l'inutilité de leurs prières (3). Le rôle sacramentel des Hotri était à peu près muet (4) ; ils tournaient en cadence autour de l'autel (S), levaient les bras au ciel, s'inclinaient vers l'orient et le soleil du midi, s'agenouillaient devant le feu et complétaient le sacrifice par une pantomime liturgique. On n'en connaîtra la nature exacte qu'après la publication des livres où les devoirs des Hotri leur étaient enseignés (6) ; mais .l'existence n'en peut pas
- (i) Dans le sacriûce appelé Dar«Aa-poâr- que Ta supposé M. Millier, l. l.,p. 175 et
namâsa, ils touchaieat les veaux avec une 187, parce qu'ils devaient les savoir tous, et
branche, et nous croirions volontiers qu'ils chantaient les mêmes que les prêtres d'un
prononçaient aussi les paroles mythiques^ ordre inférieur : l'esprit si sévèrement hié-
Yâyoïva stha ; oupâyaea stha : nous nous rarchique de la civilisation indienne ne corn-
expliquons même par cette circonstance la portait point cette promiscuité de fonctions,
désuétude si contraire à la perpétuité de (S) Il tourna autour de lui en signe de
l'esprit indien, où elles tombèrent: voyeï respect, disait Hiouen-thsan^, Mémoire sur
Huiler^ l. i., p. 352. les contrées occidentales, t. II, p. 69. Dans
(2) Les Marout, les dieux des vents. la langue des Bouddhistes chmois Hing-tao
(3) On avait même admis dans le dernier signifie même encore maintenant Tourner en livre &a.Big'Vêda une vraie scène, étran- signe de respect autour d'un objet que l'on gère en apparence à la liturgie d'un sacrifice, révère \ Ibidem^ 1. 1, p. 326, note de M. Staentre Ourvaçîet Pooroûravas. nislas Julien.
(4) Ils n'avaient point de recueil d'hymnes . (6) Ou en connaît deux : le BahvrichO' àleurusage^etDe n'était pas sans doute, ainsi brdhmana et le Sdnkhâyana-brdhmanat
élrc révoquée en doute. Dans le Vikramorvaçî [i), une reine sacrifie encore par des gestes silencieux aux rayons de la lune (2), etKâlidâsa (3) eût craint avec raison d'indisposer violemment son auditoire en s'écartant sur un point aussi capital des usages. Il en est d'ailleurs resté un témoignage positif dans le Rig- Vêda : Ilâ, Sarasvalî, Mahî, y est-il dit, déesses de la joie, dont la présence rend propice le sacrifice (4), et Mahl est la même que Bhâratî, la Muse du drame.
Pendant les sacrifices, tous les mouvements des Brahmanes étaient mesurés; leurs pas se cadençaient et s'entrelaçaient dans une sorte de danse (5). La dignité des gestes, la régularité des mouvements et leur accord avec une musique grave étaient regardés par les anciens peuples comme un hommage au souverain auteur de Tordre universel (6). Aussi se rattachait-il à la danse dès la plus haute antiquité un sens assez mythique pour que Ton osât faire danser Çiva lui-même, 4e plus terrible des dieux (7) : on y recourait comme au meilleur moyen de manifester son respect et sa joie (8), et pour donner une haute idée de la solennité d'un sacrifice, les anciens poëmes ne manquaient pas de mentionner les danses dont il avait été rehaussé (9). Un
'l) ).e Héros et la Nymphe. . sumer l'offrande); Rig-Vêda, 1. 1. h. xm, çl. 9 .
[î) Acte III; dans Fauche, ûb^uorej nom- (5) Il est déjà question de danseurs dans
plètcs de Kâlidâsa^ t. I, p. 63. le Rig-Véda, 1. I, hym. x, çl. 1 ; hym. xcn,
(3) C'est le plus célèbre dramaturge in- çl. 4, etc., et les deux grands poëmes ne dien, et malheureusement ses œuvres ne racontent jamais de solennité sans y fair<% contiennent aucune indication historique qui figurer des danses ; voy. t. Bohlen, Dcls alte permette de déterminer son âge , même Indien mit besonderer R&cksicht auf Aegypd'une manière approximative. Siu* la foi d'un ten, t. II, p. 397.
vers sans autorité, qui le compte parmi les (6) Ainsi, par exemple, les jeunes garçons
neuf pierres précieuses de y ikrama, quelques de Délos dansaient autour de l'autel d'A-
indianistes Tout fait vivre 56 ans avant l'ère pollon, et les Cretoises, autour de l'autel
chrétienne, et ime tradition, plus suspecte d'Aphrodite.
encore, le place à la cour de Bhodjas, onze (7) Kâlidâsa, Meghadoûta^ çl. xxxm ;
ou douxe cents aus plus tard. A en juger par Prologue de Màlati et Mâdhava^ par Bha-
le caractère et Tesprit de ses œuvres, il ne Tabhoùti.
serait ni aussi ancien ni aussi moderne, et (8) Ainsi, par exemple, dans le Fent
se rapprocherait beaucoup plus de la pre- tanhâra (La Chevelure renouée), on céiè-
mière date que de la- seconde. bre par des danses le retour de Krichna au
(4) Littéralement, Qui se placent favorable- camp des Péndavas.
ment sur U paille (qu'on allumait piour wa- (9) MeghadoMt^ çl. zzzr et nxyi.
poëte, relativement assez moderne, mais qui s*inspirait des plus vieilles traditions, Jayadeva, disait dans un poëme si profondément religieux qu'on n'en comprend pas toujours assez la vraie signification : a Les fidèles qui adorent par la danse les pieds de Padmâvatî (1). » Maintenant encore il n'y a pas dans toute rinde une seule pagode où des bayadères ne soient attachées pour les besoins du culte, et le plus simple village entretient une danseuse pour sanctifier les joies de ses jours de fête (2). A l'époque la plus florissante de la littérature dramatique , on mêlait encore à l'action des pas sans aucune liaison sensible avec elle (3) , et de petites pantomimes épisodiques d'une nature particulière (4), dont on ne s'explique la singulière immixtion qu'en leur supposant une valeur traditionnelle et en y voyant les premiers éléments du théâtre. Si l'histoire est complètement muette sur cette question d'origine, comme sur presque toutes les autres (5), la philologie supplée à son silence : les noms sanscrits du Drame et de la Danse avaient au moins une racine commune (6) ; pendant longtemps la langue n'a pas distingué l'Acteur du Danseur (7) , et les Salles de spectacle y sont restées des Salons de danse (8). Une pièce que l'on repré-
(1) Gttagovindaf ch. i, çl. 2 : Padmâ' (5) La plus ancienne mention des acteurs vatt est un des noms de l'épouse de Yich- qui nous soit connue se trouve dans le Rânou. On connaît d'une manière assez posi- mâyana, 1. I, ch. xii, çl. T.Yasichta dit aux tiye l'âge de Jayadeva puisqu'il parle dans Brahmanes de tout disposer pour le sacrifice sa pièce du roi Bhodjas , qui d'après la plu- du cheval (açvamedha) : Si deputino qui all'opart des indianistes vivait de i050 à 1100, pra uomini attempati e probi, operaj , intoet selon H. Lassen, vers 1150. nacatori, legnaiuoli, scavatori ed altri arte-
(2) lAUly History of British India, i. Il f fici con essi astrologl , mimi e danzatori ch. T, p. 266. t. YI, p. 51 , trad. de M. Gorresio.
(3) Le Tchartcharikà , le Balantikâ , le (6) Nrilta , Danse ; Nriiya, Danse pan« Khouraka, etc. Cet usage se conserve même tomime; Nâlya^ forme pràcrite de Nàrtyùf encore dans les représentations populaires : Pièce de théâtre, littéralement y Danse pan- Acting is alvirays accompanied with singing tomime accompagnée de dialogue : la même ayd dancing ; Mutu Coumâra Swamy, Art- racine fournit plus tard le nom de Nâtaka , chandrOj p. xix. Drame parfait.
(4) Elles avaient aussi des noms particu- (7)iVato^iVor<afra;voy. M.Weber, Vorleliers que nous connaissons par le commen- sungen iiher indische Literaturgeschichte , tateur indien de Vikrcmiorvaçî : le Kouti- p. 186.
likâ, le Galitakma et le Mandhagatî. (8) Sangttasâlâ.
sente encore aujourd'hui dans les fêtes religieuses, le Gîtagovinda (i), nous reporte d'ailleurs par son esprit archaïque au berceau du Drame, et nous permet, pour ainsi dire, d'assister à son passage du temple sur le théâtre. Ce n'est encore qu'une suite de chants, en formes d'hymnes, unis les uns aux autres par des récits qui sans doute étaient d'abord des pantomimes et des danses. L'auleur y oublie quelquefois la nature du Drame, il prend la parole et intervient en personne dans sa pièce (2) ; toutes les cantates dont elle se compose, et il y en a jusqu'à douze, sont accompagnées de danses rigoureusement déterminées, et les acteurs n'en terminent aucune sans appeler les bénédictions du Ciel sur les assistants (3).
Rien ne périt d'ailleurs dans l'Inde, le passé se retrouve à peine modifié dans les usages populaires du moment, et aux fêtes nommées Rasa, des scènes de la jeunesse de Krichna sont encore représentées dans des ballets mêlés de chants, dont les acteurs portent un costume approprié à leur rôle (4). Le Drame figure aussi, et dans toute sa grossièreté primitive, parmi les amusements religieux qu'amène régulièrement depuis des milliers d^années le retour de la nouvelle année : des acteurs en grand nombre y miment les principaux événements de la vie de Râma pendant qu'un chœur de Brahmanes module à haute voix les passages correspondants du Râmâyana (5). Dans un de ces mythes ingénieux, si facilement créés par les imaginations orientales, l'Inde entière nous a d'ailleurs transmis son opinion sur l'origine du Drame. Dès les temps les plus reculés, elle l'at-
(1) Chant de Krichna, littéralement, de Celui qui fait obtenir le ciel. Krichna est la dernière et la plus complète incarnation de Yichnou.
^2] Il ne dit presque jamais qu'un seul çloka.
(3) La bibliothèque de Tubingue possède une comédie manuscrite, inconnue à M. Wilson, Padauka data (La Trace du pied du messager) dont la forme semble aToir d'assez
grandes analogies avec celle à\iGitagovinda,
(4) Wilson, Sketch of the religious sects of the Hindus; dans VAsiatic researches, t. XVI, p. 93. •
(5) Voyez dans Prinsep , Benares illuttrated, m" série , Londres, 1831 , une description très-détaillée de la manière dont cette cérémonie fut exécutée à Ramnagor, en 1825.
tribnait à un sage inspiré, à Bharata, une incarnation de la Muse du drame (1), et se croyait suflTisamment autorisée par ses usages à le croire inventé pour le plus grand plaisir des dieux (2). Tous les mots techniques de sa langue indiquent une simplicité d'appareil qui ne permet guère de lui supposer un développement original et une existence indépendante. Le Théâtre n'a pas même de nom qui lui appartienne en propre et exprime d'une manière quelconque son idée : c'est littéralement une Surface pendante, un Rideau (3). Le mot qui désigne les Coulisses convient moins encore à leur sens réel : on les appelle l'Estrade (4), et nous croirions volontiers, que, comme dans nos Mystères, la troupe entière restait en effet sur le théâtre jusqu'à la fin de la pièce (5). Pour Entrer, l'acteur va en avant (6) ; pour Sortir, il va en arrière (7), et II arrive avec précipitation en agitant le rideau (8). Quand, à une époque postérieure, il se forma des troupes d'acteurs (9), le directeur était
(1) Vihramorva^ j dans les Œuvres de la scène; mais la plupart des protogues qui KâUdâ$a, t. I, p. 40, trad. de Fauche; nous sont parvenus ont été compo|»és après Outtara Râma tcharitra (Suite de l'histoire les pièces, et à une époque impossible à déde Râma) , dans Langlois , Théâtre indien^ terminer.
t. II, p. 61 . Quoique Bhâraii. la Muse de (5) Le directeur de la troupe dit dans le
la poésie dramatique, s'appelle aussi Mahi^ prologue de Mâlati et ^âdhava : Que tous
' elle ne doit rien avoir de commun avec les acteurs paraissent sous mes y«ux suivant
Mâyâ, riUusion. Le rapport du nom de TAc- les règles dramatiques {Théâtre Indieny t. I,
teur, Bhârata, avec Bharata et Bhârati p. S "4), et, ce qui nous semble encore plus
prouve 8u contraire qu'à l'origine du Drame significatif, la racine Ftç, Entrer, se trouve
on croyait déjà dao; l'Hindoustan que Tac- dans le nom des deux acteurs qui parlaient
teur créait son rôle , et que le drame était au public sans avoir de rôle dans la pièce ;
fait pour être représenté. Bharot en gou- d'où l'on peut conclure que les Personnages
I zerat, et Bhat, dans la langue des Râga- n'entraient pas. Cependant il résulte de plu-
I poutes , signifient encore Chanteur. sieurs prologues , notamment de celui du
(2) Les Apsara représentaient dans le ciel Ratnâvali (Le Collier, par Dhàvaka) que les Laxmi choisissant elle-même son époux acteurs ne restaient pas toiyours en perma- (Le mmage de Yichnou ; Urvasia , p. 2 S et nence sur le théâtre ; mais la plupart de ces 35, éd. de Lenz), et plusieurs aventures de prologues sont trop modernes pour nous Râma ; Outtara Râma tcharitra ; dans le renseigner avec une certitude suffisante sur Théâtre indien , i. II, p. 61, 85 et suiv. ce qui se passait dans les premiers temps.
(3) Rangabhoûmi. (6) Pravinati.
(4) iVepa(/iya : l'étymologie de ce mot est {7) Nichrâmati. beaucoup trop incertaine pour fournir aucun (8) Afié^likchêpêna.
renseignement sur le sens primitif. Naipa- (9) Il en est déjà question dans le JVrtto/^a-
thyai signifie déjà dans le prologue de Vi- kati (Le Chariot en terre cuite) : voyez le
kramorvaçlf Dans le Nepathya, Hors de Théâtre indien j t. I, p. 28.
«84 LIVRE m.
liltéralement, le Charpentier, le Conslrucleur du théâtre (1), et c*est précisément le nom qne dans la plus haute antiquité on donnait au Brahmane qui disposait le local où s'offraient les sacrifices (2).
Un temps vint cependant où, sous Tinfluence d'un poète plus vraiment poëte que les autres, le Drame se crut susceptible de quelque mérite littéraire, rêva des horizons moins bornés, ambitionna plus d'indépendance. Après avoir pris à côté du culte quelques nouveaux développements, il sortit de la pagode et chercha au dehors des conditions plus favorables, mais, en conservant avec amour les liens étroits qui l'unissaient à la religion depuis ses premiers commencements. D'abord rien ne fut changé que l'emplacement du théâtre : on continua d'y danser et d'y • chanter les drames quand revenaient les bonnes fêtes (3). Longtemps après, c'était encore un Brahmane qui en dirigeait la représentation, et, avant de commencer, il bénissait à haute voix rassistance{4), apparemment pour la récompenser de son con-' coursa une œuvre dévote (5), ou pour la mieux disposer au recueillement et à la prière. Les autres acteurs étaient aussi des
[i] SotKrad/iâra : cette expression, qui se l'altération du manuscrit primitif, Bhava-
trouTedéjàdansle Jlfa/id6Adrafa,t. I, p. 74, bhoûti avait sans doute composé sa pièce
est d'autant plus significative qu'on employait pour suivre immédiatement la représentation
dans le même sens deux mots à peu près sy- d'un autre drame intitulé : Aventures ou
nonymcs, Sthapati et Sthâpaka. Premières aventures de Râma (litt. du
(2) Voyez le ilàmdj/ano,l. I,ch.xii, çl. 6 Grand héros, Mahâvira tchàritra), etsuivants, elle ifa/id6/iâra<a, t. lY, p. 362. (5) D'abord, pour faire un acte religieux
(3] Ainsi Mâlati et Mâdhava, VOuttara il suffisait de penser d'une manière quelcon-
Râma tchàritra et le Mahâvira tchàritra que à Yichnou, le sujet le plus ordinaire des
furent représentés à la fête de Câlapriya- drames. Il avait la même récompense pour
nâtba (litt. le Maître du Soleil, que l'on croit l'impie qui le poursuivait de ses blasphèmes
un des noma de Çiva) ; le MrigânccUékhâ et le dévot qui cherchait à s'unir à lui dans
le fut à l'yâtrâ ou fête de Yisvêsvara (litt. le l'extase la plus contemplative : des exemples
Maître de tout, autre nom de Çiva) ; le Mou- curieux s'en trouvent, non-seulement dans le
râri-Nâtaka, à la fête de Pourouchottama Vichnou Pourâna, p. 437, éd. de Wilson,
(litt., le Premier des êtres, nom de Yich- mais dans le Mahûàhârata, Âdiparvan, çl.
nou), et le Ratnâvali^ à la fête du Prin- 1585, t. I, p. 653. Puis les spectateurs
temps (Yâsantakîyâtrâ). étaient réputés s'associer complètement aux
(4) Cette bénédiction, en sanscrit Nândt, légendes pieuses qu'on représentait devant
manque cependant dans VOultartLtna Râma eux. Voici comment , selon la tradition, les
tchàritra , Suite des aventures de Râma ; avait définis Bharata, l'inventeur du Drante :
mais si ce n'est pas une défectuosité, due à Le spectateur est celui qui est heureux
Brahmanes, quelquefoismêmed un ordre élevé (1), elles pièces de théûtre eussent été sans doute classées au moins parmi les poésies religieuses, si des personnages réprouvés par Brahma et déclarés par leur naissance indignes de proférer aucune parole sainte n'y avaient souvent rempli un rôle indispensable. Un ingénieux et profond indianiste a supposé dans ces derniers temps qu'Alexandre avait apporté des tragédies grecques dans les bagages de son armée (2), et qu'elles n'étaient pas restées sans influence, sinon sur l'origine, au moins sur le développement du Drame indien (3). A la vérité, le témoignage des dates manque (4), et une réfutation matérielle est impossible ; mais d'autres raisons, presque aussi péremptoires , ne permettent pas d'accueillir celte bénévole hypothèse. D'abord, ces importations de l'étranger répugnent invinciblement à l'esprit conservateur
quand le draine est gai ; mélancolique , torische Môglichkeit ist unleugbar , da die
quand il est triste; qui est furieux, quand il âltestenindischenDramen, die uns vorliegeo,
exprime Tindignation, et qui tremble, quand thcils in eine bei weitem spàtere Zeit falien,
il dépeint la crainte. — J^e Drame n'étaitfpas theilsiiberdemgrôsstentheilsUdschdschayini,
un spectacle, mais un acte. Aussi l'on jugeait 0^i]yi; [sic) , also dem Westen Indiens ange-
et nommait les sentiments, non d'après ce que hôren, der eben dem griechischen Einfluss am
les spectateurs éprouvaient réellement, mais meisten ausgesetzt war ; Weber , Indische
d'après ce que les différents personnages S/rtzzen,p. 85.
étaient censés éprouver. On les appelait Aasajr, (4) On connaît seulement le nom de trois
et on en comptait huit ou neuf, parmi les- poètes , Bhâsaka , Saumilla et Kavipoutra,
quels figuraient Srttigfdra , l'Amour; VirOy qui étaient déjà célèbres quand Kâlidàsa était
l'Héroïsme, et Vibhatsaj le Dégoût. Le neu- encore inconnu ; Prologue de Mâlavikdgni'
vième était Sânta, la Tranquillité. . .mitra, p. 5; traduction allemande de M. We-
(1) Dans le prologue du Mritchakati (Le ber. De vieilles pièces sont aussi mentionnées Chariot de terre cuite), une actrice dit au dans le prologue de Vikramorvaçi : voyez les directeur : Il nous faut inviter un Brahmane Œuvres de Kâlidàsa, t. I, p. 4. Non-seude notre rang ; Théâtre indien , t. I, p. 11. lement les dates font défaut, mais la forme
(2) Plutarque dit effectivement dans son des drames ne fournit aucun moyen d'y opuscule De la fortune d'Alexandre : Kal suppléer, même d'une manière imparfaite. La ntp9«r/ xal SouviavOv xal re^poivicov icat^e^ xàf grossièreté de la composition et la rudesse EùpiriJou xol 2oçox).£ou; TpaYw^îaç ^^ov ; Scripta du style peuvent , ainsi qu'on le croit du moraliaf t. I, p. 403, éd. Didot : voy. aussi Kcfit sanhâva (La Chevelure dénouée, attri- Alexandri vita^ ch. viii ; Kt'totf, p.* 797, éd. buée à Bhatta Nârâyana), tenir à la personne Didot. du poète plutôt qu'à son temps , et de ma-
(3) Fiir die Vermuthung , dass die Auf- lencontreuses interpolations pourraient lui fiihrung griechisc)}er Dramen an den Hôfen donner une apparence beaucoup trop moder griechischen Kônige die Nachahmungs- derne. Tel est, par exemple, un çloka du kraft der Indcr geweckt habe, und so ifotkirâ /td/rcAosa (L'Anneau de Bâkchasa], eine Ursache zum Entstehen der indischen signalé par M.Wilson ; Théâtre indieny t. II, Dramatik geworden sei , lassen sich rwar p. 169 : il est attribué à Yisâkhadatta , keine dire<;ten Data anfiihren, aber die his- petit-fils du Mahârâdja Prithou.
des Indiens : la vie leur est trop indifférente pour s'éprendre ainsi follement des nouveautés et ne pas s'obstiner à retracer sans détourner la tête le sillon que depuis des siècles ont obstinément tracé leurs ancêtres. Pour établir l'entière nationalité du drame deKâlidâsa et de Bhavabhoûti, il suffirait d'un fait attesté par les voyageurs, c'est qu'il n'y a pas une seule province où ses rudiments ne figurent parmi les divertissements ou les superstitions populaires. D'ailleurs, le Chœur, cet élément si caractéristique et si essentiel de la tragédie antique, ne s'est encore retrouvé à un degré quelconque dans aucune pièce de Tlnde, et cependant, par son inspiration philosophique et son lyrisme passif, il y serait devenu bien plus aisément sympathique que la représentation de fortes individualités contraires aux habitudes d'anéantissement volontaire et condamnées par les croyances. Enfin, malgré certaines ressemblances qui tiennent à la nature même du Drame, il y a entre les deux formes telles que les deux peuples les ont réalisées, entre leur conception et leur idée, une opposition absolue. Dans le théâtre indien, la personnalité de l'homme aspire à disparaître ; la force est de la résignation, et le courage, de l'apathie : les événements suivent tranquillement leur cours et le poëte écrase indifféremment tout ce que la volonté de Dieu amène sur leur passage. Dans celui d'Athènes, au contraire, la nature humaine est grandie outre mesure et posée sur un piédestal ; elle prétend forcer le Destin de compter avec ses passions et ses souffrances, et quand elle a succombé dans une lutte bravement entreprise, elle prend la justice du Ciel à partie et laisse au moins le spectateur indécis.
Tant que le Drame était resté une dépendance du culte, les mêmes cérémonies avaient ramené des représentations semblables; mais le jour où il s'en sépara, il reprit possession de lui-même, varia ses sujets, compliqua et diversifia ses formes.
Non sans doute que les poètes s^abandonnassent à leur fantaisie, il n*y a point de fantaisie dans llnde, mais ils marchaient dans leur sujet de leur propre pas; ils s'y tournaient et s'y retournaient, préparaient les situations, les ménageaient et se permettaient d'y ajouter certains embellissements. Ils écrivaient toujours cependant pour leur ancien public, pour celui qui menait la civilisation ou plutôt l'empêchait d'avancer (1), et quoique le désir de la distraction et une sorte de curiosité passive pussent l'induire à quelque complaisance, il n'aurait toléré aucun excès d'imagination. Le matériel du théâtre, la scène et les décors durent cependant recevoir de grands perfectionnements : il fallait venir en aide à l'intelligence des spectateurs et donner au moins quelque vraisemblance extérieure à des histoires qu^ils ne savaient plus suffisamment par cœur pour renoncer à les comprendre. Au besoin, le théâtre était divisé en deux compartiments où se représentaient à la fois deux actions séparées (2) ; on y pouvait établir plusieurs plans, construire des terrasses et faire circuler des chars (3); d'ingénieuses machines pourvoyaient à toutes les nécessités de l'action ; les personnages passaient du ciel à la terre sous les yeux du spectateur et pour ainsi dire à vol d'oiseau (4). Mais, malgré la part chaque jour plus ambitieuse que les vrais poètes s'arrogeaient dans leurs
(4) Le front incliné devant cette réunion alternativement dans la maison et dans la rue.
de nobles et de savantes personnes, je lui (3) Dans Vikramorvaçi , le char pouvait
adresse cette prière ; Vikramorvaçi j p. 5, n'être qu'une fiction que l'on rendait sensible
trad. de M. Fauche. J'ai reçu de ces audi- au publ!., par une pantomime iL^Aottiumonf
teurs sages et instruits l'ordre de représenter avec sm gestes la vitesse d'un char : Bien I
devant eux quelque drame nouveau ; Jlfd/afi bien! j'atteindrais avec cette rapidité de
et Mâhdava; dans le Théâtre indien, t. I, mon char Garouda lui-même, s'il était parti
p. 172. C'est un grand honneur pour moi avant moi; Œuvres de Kâlidâsa, t. I, p. 9.
que de jouer ce drame devant un auditoire Mais il y avait dans l'acte vi du Mritcha-
aussi capable d'en apprécier le mérite ; Mou- kati deux voitures attelées de bœufs qui
drâ Râkchasot Prologue ; Ibidem^ t. 11, roulaient réellement sur le théâtre. Le nœud
p. 104 : voyez ci-dessous. de la pièce était une erreur de voiture, et le
{î) Dans le Mritchakati , act. II. On y public n'aurait point suffisamment compris
trouve celte indication scénique : Le théâtre la suite des événements si cet échange n'a-
représente d'im côté l'intérieur de la mai- vait pas eu lieu sous ses yeux,
son de Vasantasênâ et de l'autre une rue ; (4) Notamment dans Çakountala et Fï-
Théàtre indien, t. I, p. 34. La scène est kramorvaçi.
pièces, les détails officiels de la mise en scène, le sérieux et la dignité des acteurs (i), le soin avec lequel leurs moindres mouvements et les différents jeux de théâtre étaient indiqués (2) prouvent assez qu'encore à Torigine du drame littéraire les comédiens remplissaient une véritable fonction et se conformaient à une espèce de rituel. Ainsi, par suite de souvenirs qui ne s'effacèrent jamais entièrement, la foule allait au spectacle autant pour son édification que pour son plaisir, et Ton ne craignait pas de désappointer sa curiosité et de provoquer son mécontentement en représentant de vieilles pièces trop usées pour intéresser désormais Tesprit (3). Telle fut sans doute aussi la raison qui, même aux temps les plus brillants de la littérature dramatique, empêcha d'édifier aucun bâtiment permanent à destination de théâtre (4) : on aurait cru élever autel contre autel et, comme disait Montesquieu, bâtir Ghalcédoine en face de Byzance. Trompés par cette absence de salles et par l'irrégularité des représentations, des voyageurs qui traversaient rapidement le pays ont supposé que le théâtre n'y existait que dans quelques manuscrits ;(5) ; mais ces renseignements négatifs ne
(1) Anstand, Ausdruck, Wiirde und Costum ûbertrafen meine Erwartung, und ich muss gestehen, dass niancher unserer europàischen Schauspieler ihre RoUen gcwiss nicht so gut gespielt habeawiirden; Papi, Briefe ûber Indient p. 417.
(2) On trouye à chaque instant : Soupirer ^ Scàuer, Regarder autour. Marcher, Exprimer la joie, lever lamain^ etc.
(3) Il y a dans le prologue de Vikramorvaçi : Cette assemblée est fatiguée de ne voir jamais autre chose que des sujets traités par les poètes des temps passés : je ferai donc jouer devant elle un drame nouveau, intitulé Vikramorvaçi ; pièce dont Kàlidâsa est l'auteur; Œuvres de Kàlidâsa, t. I, p. 4. Le prologue de VOuttara Rdma tcharitra commence ainsi : Je me mets aux pieds de l'illustre poëte Bhavabhoûti... En honorant ainsi ceux qui anciennement se sont rendus célèbres dans l'art des vers, nous rendons
hommage à la déesse de l'éloquence ; Théâtre indiefit t. II, p. 9.
(4) La première mention d'un local destiné aux représentations dramatiques se trouve dans le Sangita Ratr^âkara, qui ne remonte qu'au douzième ou même au treizième siècle, et c'était une pièce particulière des palais où les grands donnaient des fêtes.
(5) Les voyageurs arabes du moyen âge parlent des danses de l'Inde, mais aucun n'a jamais parlé des pièces de théâtre, ce qui autorise à croire qu'il n'y en avait plus ; Reinaud^ Mémoires sur l'Inde, p. 231 . Thei (the Abrahmanes) covette no sightes, nor shewes of misrule, no disguisinges nor entreludes : but when thei be disposed to hâve the pleasure of the stage thei entre into the regestre of their stories , and what thei finde thcre most fit to be laughed at, that do thei lamente and bewaile ; Watremar, The Fardle offashions, 1555; dans Collier, The poetical Decameron, t. II, p. 204.
sauraient prévaloir conlre des fails certains, et un témoignage irrécusable, celui d'un directeur de troupe, nous apprend qu'à une époque déjà bien éloignée il y avait des comédiens de profession qui vivaient habituellement de leur art (4). Le goût du spectacle ne tarda pas même à se répandre aussi parmi les castes inférieures, et naturellement la forme s'abaissa de plus en plus pour se mettre à leur niveau ; mais, malgré la grossièreté des drames composés à leur usage, ils continuèrent le plus souvent à s'inspirer des vieilles légendes et rattachaient leurs obscénités habituelles à un thème religieux (2). Dans les fêtes populaires du Bengale, on représente depuis un temps immémorial plusieurs aventures de la jeunesse de Krichna (3) , où Nârada, le fils de Brahmâ, est particulièrement chargé d'égayer l'auditoire par ses lazzis (4). D'autres bouffons de profession, les Bhanres , jouent même souvent, sans plus de préparation que les comédiens italiens, des scènes de la vie réelle dont l'obscénité brutale ne garde aucun voile (5). Mais là aussi il y avait sans doute à l'origine une pensée religieuse: dans ce panthéisme conséquent où le Dieu se manifestait surtout par le pouvoir gé-
(1) Le directeur disait dans le prologue introd., p. xi, il y aurait même plus de cent
du Ratnâvali: 'Je dois aussi tous prévenir pièces en tamoul, dont la plupart ont sans doute
que pour notre compte, nous ayons quel- ce caractère.
que e]ipérience dans l'exercice du théâtre, (2) Lettres édifianies, t. XVIIl, p. 28; et qu'ainsi j'espère qu'avec un poëme aussi Dubois, Mœurs des peuples de Vinde, t. JI, précieux, des acteurs habiles et de pareils p. 79. Il en était de même dans l'Empire moyens de tous contenter, l'occasion faTO- Birman, selon Symes, Reise, p. 202, et nous rable qui m'est donnée de paraître dcTant ne doutons pas que les huit jeunes garçons, une assemblée aussi distinguée , produira habillés en filles, qui jouèrent le visage coupour moi tous les fruits que je désire ; Théâ- vert de feuilles d'or, à la fête donnée à Lukire indiefif t. II, p. 214. L'existence de ces now, en 1859, par Maun-Singh, n'aient redrames mythologiques dans les langues vul- présenté un drame mythologique : Toyez la gaires serait à elle seule une preuTe positive, relation du Times, dans le Journal des Déet nous connaissons en tamoul Bama na- bals du 17 aTrit 1859. dakham (Histoire de Rama), par Arounasala ^3^ Gitagovinda, p. vi, éd. de Lassen. KaTÎrayer, sans date ; Poumpavaiyar vila- (4) Abel Rémusat , Journal des Savants, satn (La* belle femme de Mayilaipouram , 1830, p. 338.
l'épouse de ÇiTa), par AroumoukhaTallel , (5) C'est probablement à ce genre obscène
Madras, 1827; Sakhoundalai vilasam (La qu'appartient une autre pièce en tamoul, Ti-
belle Sacountala?), Madras, 1845, et Ari' ruckatkhur nondinadakham (Le Bossu de
chandra, Negapatam, sans date. Selon Mutu Tirouckatkhour), par Mathoura KaTirayer;
Coumàra Swamy , AricJiandra, trad. angl. d'aprèsle t. VU, du Zeits, d, d. morg, GeselL
nérateur, on l'avait cru tout spécialement incarné dans le lingam, et les actes d^impudicité y étaient devenus^ pour certains dévots de bas étage» une des formes les plus significatives du culte. Si grossier et mal venu que fût le théâtre, il exerçait donc une sorte d'autorité qui ne tenait pas seulement à Tinfluence mystérieuse des sentiments passionnés sur les imaginations faibles , et les Jésuites , toujours habiles dans le choix de leurs moyens, Tappropriërent à leurs fins et s'en firent un instrument de propagande. Aux légendes du Brahmanisme ils opposèrent des Miracles chrétiens (1), et, comme pendant le moyen âge, gagnaient des fidèles au christianisme par lattrait des spectacles et la contagion de la foi.
Quelques reliques, peut-être mal choisies et arrivées confusément jusqu'à nous, on ne sait trop de quel siècle ni de quelle province, représenteraient sans doute bien insuffisamment une littérature dramatique aussi riche, si, en s'aidant de la religion et de la civilisation, on ne les interprétait comme le naturaliste, qui, dans un débris sorti du sein de la terre, retrouve toute une espèce disparue. Là surtout l'unité resterait dans la variété, et l'on peut se résigner sans trop de chagrin à d'inévitables lacunes; mais l'action destructive du climat et la fragilité des monuments épigraphiques ne permettent qu'une histoire littéraire sommaire, où les faits incomplets s'eiïacent systématiquement et laissent la parole aux idées. Peut-être n'est-il aucune de ces feuilles de bhodj, qui furent longtemps le seul papyrus de l'Inde, dont la durée ait dépassé quatre ou cinq siècles. Elles
(1) La jeunesse malabare a' représenté cette anné«-ci ( 1725)^ dans une tragédie, le martyre de sainte Agnès.,On a dans ces climats une fureur extrême pour le théâtre ... On en use de la sorte dans les tragédies chrétiennes qu'on oppose ici aux tragédies prophanes des idolâtres; LeUres idifianUêy t. XYIII, p. S 7 tl%9, l*^" édition. Il semble même qu'on avait recours à te moyen pour terminer les ques-
tions de discipline. Dans l'église de Pallur, dépendante du royaume de Calcutta, on représentait une dispute entre saint Pierre et saint Thomas au sujet du patronage de l'Église des Indes , et après s'être disputés et même injuriés, ils s'en rapportaient à saint Cyriaque, patron de l'église de Pallur , qui décidait en faveur de saint Thomas ; La CroM , Histoire du christianiime du Indes, p. 3 1 7 .
étaient renouvelées avec soin quand la conservation de leurs écritures importait à un intérêt encore vivant ; mais lorsque les idées en avaient définitivement vieilli, on les laissait insoucieusement se résoudre en poussière. Grâce à la renommée de leurs auteurs ou à quelqu'une de ces causes sans règle et sans raison que, faute d'un nom plus intelligent, on appelle le hasard, quelques pièces de théâtre durent survivre à leurs premiers manuscrits; mais aucune considération de goût ou d'utilité publique ne les protégeait contre la destruction graduelle qui les atteignait chaque jour. Les fêtes paraissaient plus magnifiques quand les poètes s'étaient mis en frais d'invention pour elles, et que les drames, qui en faisaient un des principaux amusements, n'avaient encore servi aux plaisirs de personne : les mieux accueillis n'étaient plus qu'un pis-aller le lendemain et tombaient aussitôt dans une désuétude systématique (1). La plupart, surtout parmi les plus anciens, se rattachaient à des croyances brahmaniques, et, loin de les conserver avec peine, les Bouddhistes, si dominants pendant des siècles, et les Mahométans, toujours si intolérants, les auraient volontiers détruits de leurs propres mains. Enfin, par une singularité qui n'existe au même degré que dans quelques comédies italiennes, les dialectes populaires s'y mêlaient à la langue littéraire, et cette absence d'unité, cette étrange admission de patois méprisés en compromettaient assez le mérite aux yeux des puristes pour les rendre indignes d'être recueillis. Aussi dans l'Ile de Java , où cependant les Indiens se sont établis environ cinq siècles après l'ère chrétienne, et dans les nombreuses traductions du sanscrit en langue tibétaine, n'a-t-on pas encore découvert le moindre vestige de la littérature dramatique (2). A défaut de documents
(1) WitMm, Théâtre indien^ t. I, p. vu, ble qu'on y a trouvé le Meghadoûta dé Kà* trad. de Langlois. lidâsa , qui ne méritait à aucun autre titre
(2) C'est un fait d'autant plus remarqua- d'être préféré à ses drames.
antiques qui parlent irrécusablement par eux-mêmes, il faut consulter les opinions justement suspectes des Pandits et les traditions plus incertaines encore du peuple. Tous regardaient que Torigine du théâtre se perdait dans la nuit des temps avec cette unanimité que les philosophes déclarent un des caractères de la certitude. À en croire certains récits, les dieux se seraient même amusés à voir représenter leur histoire dans le ciel (1), et, pendant son séjour sur la terre, Krichna aurait joué des drames avec les bergères (2). Dans le Râmâyana^ il est déjà question de comédiens (3), et le Harîvamça mentionne positivement une représentation dramatique (4). La date la plus ancienne que les indianistes aient réussi à déterminer, est celle de Çakya Mouni, le Bouddha (o), et nous savons par le témoignage d'un de ses disciples immédiats qu'il avait appris la mimique (6). Un autre livre bouddhique un peu plus moderne parle aussi de spectacles (7), et, d'après un des dix préceptes d'aversion, il fallait s'abstenir des danses et des représentations théâtrales. Cette défense devait môme s'attaquer à des habitudes bien enracinées, car elles furent les plus fortes : on représente encore une fois par an, dans les couvents du Tibet, la tentation d'un fidèle par le Mauvais principe (8), sa résistance triomphante (9) et sa récompensefinaleparle Bouddha (10). Les plus anciennes pièces
(1) rt^'ramoroffçf, act. n, p. 40, trad. de (7) Csoma Hbrôû^Analysis ofthe Dulva; Fauche : Toy. aussi VOuttara Rdma tchari- dans r^«ia<tc researchetf t. XX, p. 50. Ira; dans le Théâtre indien, t. II, p. 85, (8) M. Schlagintweit a commoniqué, le et ci-dessus, p. 183, note 2. 6 février 1858, à la Société géographiqae
(2) Lassen, GHagovinda, préf. p. vn. de Berlin les costumes qui servent à la re-
(3) Rdmâyana , 1. 1 , ch. xn, çl. 7 : nous présentation : c'est, à l'exception du masque, avons cité, p. 181, note 5, la traduction de le même pour tous les personnages. Le mas- M. Gorresio. que du Fidèle ressemble à un Lama; celui
(4) Langlois, Monuments liUéraires de du Mauvais principe est rouge, et celui VIndffp. 166. du Démon femelle qui le seconde, a de
^r>^ Sa mort est fixée , d'après les recher- longs cheveux tressés comme une femme dn
chcs de M. Lassen et de M. Mfiller, à l'an Tibet.
543 ou 477 avant Tère chrétienne : selon (9) Il est soutenu par un Ange dont le
M. Wcbor, ce serait seulement Tan 370. masque est couvert d'un turban.
'6^ Lalitatistara^ p. 150, traduction de (10) Sonmasqne a trois yeux. M. Fottcanz.
qui nous soient parvenues en mentionnent déjà d'antérieures. Dans le Mritchakatiy la plus vieille de toutes (1), il est question de courtisanes qui lisent des comédies (2), et le Directeur disait au commencement de Vikramorvaçî : Cette assemblée est fatiguée de ne voir jamais autre chose que des sujets traités par les poêles des temps passés : je ferai donc jouer devant elle un drame nouveau, intitulé Vikrama et Ourvaçi, pièce dont Kâlidâsa est Tauteur {^\. Quoiqu'il conservât un sens profondément mythique, le théâtre était devenu vers le dixième siècle de notre ère un divertissement si habituel, au moins pour les lettrés, qu'un poème obligé par ses intentions de propagande à n'employer que des formes populaires, y prenait sans hésiter des métaphores, et comparait Vhomme, qui voudrait à Taide du seul raisonnement comprendre TUnivers à un ignorant qui assiste pour la première fois à une représentation dramatique (4). Dans une histoire, probablement fort ancienne, figure même déjà une troupe de comédiens nomades (5) , dont le répertoire se composait de pièces mythologiques (6).
(1) Elle est attribuée au roi Çoûdraka, l'an 195 à l'an 230 après l'ère chrétienne, qui Tirait probablement à la 6n du premier et H. Weber, qui le plaçait du deuxième an siècle de l'ère chrétienne ; Lassen , Indische quatrième siècle de notre ère, Mdlavikd und Àlterthumskvnde , t. II , p. 1157-1160. Agnimitraf p. xxxix, précise sa date quelques On l'a pendant longtemps reculé de deux lignes plus loin, p. xl, et la fixe à la fin du cents ans, et M. Weber le croit, ainsi que troisième siècle. Quant à l'autre grand dra- Wilson, plus moderne de tout un siècle. Mais maturge , Bhavabhoûti , surnommé Srîcantha nous devons dire que cette attribution nous ou Gosier divin , on le suppose généralement semble fort suspecte. Le Jfrt(6'/M/ca(i est peut- des premières années du huitième siècle de être la pièce la mieux écrite de tout le théâtre l'ère chrétienne (vers 710; Lassen, Indische indien, et nous doutons beaucoup que dans Alterthumskunde ^ t. II, p. 1160); mais un pays où la culture des lettres appartenait M. Holtzmann, Ueber den griechischen Urspécialement aux Brahmanes, elle ait pu être sprung desindischen ThierkreistSf p. 26, et com||osée par un prince que ses devoirs de M. Weber, Indische Literaturgeschichte , caste obligeaient d'approfondir l'étude des p. 188, le croient plus rapproché de KÂlilois et toutes les sciences politiques. dâsa, par des raisons morales que nous ne
(2) Dans le Théâtre indien, t. I, p. 77. pouyons trouver aussi signifîcatiyes.
(3) Œuvres complètes de Kâlidâsa^ 1. 1 y ' (4) Bhâgavata Pourâna, 1. I, ch. m, p. 4, trad. de H. Fauche. Tous les india- çl. 38 ; 1. H, ch. ix, çl. 1 et 2; 1. Yl, ch. xt, nistes ont fait vivre pendant longtemps Kâli- çl. 6.
dàsa cinquante-six ans ayant l'ère chrétienne ; (5) AvaddnaSf fabl. xcvii; t. II, p. 76,
mais après avoir adopté cette opinion, les trad. de M. Julien : voyez ci-dessus, p. 189,
deux plus célèbres l'ont abandonnée. Selon note 9.
M. Lassen, Indische A Iterthumskunde^ t. II, (6) Un des comédiens s'habille en Rakchas ,
p. 957 et 1 1 58-60, Kàlidasà aurait vécu de ce qui était le co$tume de son rôle : ainsi la
ÎH LIYRB III.
L'imagination est dans Tlnde plus colorée qa'étendue^ plus rêveuse et subtile que vraiment actire et féconde. Sorti de la danse» un jour de fête, au milieu des fanfares et d'un nuage de parfums, le Drame y resta ce qu'il était d'abord, une pantomime dialoguée, accompagnée de niusique et de bayadëres, qui portait au cerveau plutôt qu'à la pensée. Ce drame flottant, sonore; laccidenté , plein de grâce sensuelle, sans gravité , sans profondeur, sauf dans la conception première dont la portée ii'était plus comprise, était bien d'ailleurs celui qui convenait âui Indiens. C'était le seul que pût goûter un peuple appartenant encore à moitié au règne yégétal, qui s'é{)anouissait au soleil à là grâce de Dieu, et se vivifiait comme les simples plantes dans lès eaux du Gange. Il n'avait point, ainsi que les autres^ à contrac^ ter des habitudes de travail et de pensée à la sueur de son front; un sol nourricier lui mûrissait tùus les joiirs des fruits à portée de ses mains. Parqué par la inain même du Créateur dans des castes infranchissables, il y continuait le passé et y apprenait à la fois l'impossibilité du mouvement et le dégoût de la vie. S'il aimait la poésie, c'était au même titre que les oiseaux aiment leurs chants, parce qu*une sorte de plaisir naturel s'éveillait eh lui quand l'air vibrait sous l'harmonie des vers. Poûi* l'intéresser eh reproduisant son image embellie, le Drame ne pouvait représenter l'activité et là lùrbulence des passions; il Caillait mettre éA scèûe le seul séntithent qui hé lui lui pas interdit par ses croyances^ ta râignaiiôn du condamné, la qûiétuée du désespoir. Dans son étrange religion, tous les individus naissent étemels, et cette éternité est leur supplice; C'est leur per^hhalitè, leur existence propre, qui fiait leur vice originel et leur malheur irréparable. Leur caractère, tel est leur plus grand crime, et il deviendra un jouir leur châtiment ; ils
lro«pe m'avùk qa'voe seak pièee dans son mèdîes italiennes , rhife actenr rfuJmiit rCpttte^,^, (bôBune daùlessnciennMco- on rôle înTaxùbk.
THÉATHB INDIEN. 195
l'expieront en rederen^tit le grossier anîmal doiit les instincts ressemblent darantage à leurs habitudes et sâlisflerotît ^lus eomplétetuent leurs penchants. Par la loi qui règle imillUablement la vie, ils sont condamnés à parcourir d'anneau en anheau tottle la chatûe des êtres , sans pouvoik* s'arrétei" comUie Uh voyageur fatigué d'une longue route hi se reposer niSnlé dian§ la mort. Marché! marche encore! marche toujours! leur crie une inexorable fatalité, et lorsqu'ils sont énSn parviâhUs â l'état d'homme, ils retombent daus la peatt de quelque bôté, poût Irecommencer à s'élever graduellenient d'espèce en espèce fet retomber encore. A l'honimeseul une précieuse faculté est accordée, celle du suicide à temps : il peut refréner tous ses désirs, comprimer tous ses sentiments, étouffer sa volonté, éteindre Sa pensée, s'anéantir lui-même (1). Quand ce n'est plus t}u'mie forme inerte, où circule seulement ce qu'il lui faut de Vie auimale pour ne pas être un cddavre> il s'est uhi à la divinité : il jouit de son repos et participe à ëà puissance.
La métaphysique elle-même est orthodoxe et abandonne sans protestation la nature huiiiaine à sa titiste destinée : elle cti)it au déploiement successif d'un Dieu qui devient tour à tour le fond commun de tous les êtres, et pose en principe là synonymie de l'esprit et de là matière-. Les luttes iniinies de l'homme arec lui-même , ^es aspirations en haut et ses tentations d'en bas, ses emporteiUents et i^s résistances, les fluctuations de sa vt)lonté et de son caraétère> tôU^ les mobile dès dévouements héroïques et des grands f^tfaits, manquent si coknplétcibentsur eette terre du panthéisme eu actiott, iqu'on les coUiprendtait à peine dans un dt^mé. Le dévouement n'eût paru qu'une prétention insensée (2), et l'amour passionné pour un être inférieur
(1) C'est ce '^ !e V<yùd^a phAtoettàSt à (1) tSk t'ot^, a^ëfkt 'des «inq èlémentls^ 8ectfttevas> ^ MrVâna > littéindemcAt tê esclave du temps, de l'action et des qualités, OtdBie profobA. cvaâûéiA ]p'eut-u protéger d'autres créatures ?
m LIVRE III.
une injare contre Brahma, qae Ton aurait justement expiée en renaissant pendant sept générations dans le corps d'une tourterelle ou d'un chien. L'Indien est moral comme la bête féroce qui déchire sa proie et s'en repaît sans remords quand elle souffre de la faim; il est libre à la façon de Tarbre qui porte des fleurs et des fruits selon sa nature lorsque la saison en est venue. Infime rouage, engrené de toute éternité dans Torganisme de Tunivers, il se meut quand le mouvement lui est communiqué du dehors; c'est Brahmâ qui donne le coup de piston incessant d'où procède la vie de chacun et l'histoire de tous, et lui seul peut en apprécier les résultats, parce qu'il connaît seul l'ordre général et la nécessité des choses. Dans cette civilisation d'une seule trame, où tous les fils restent dans la main omnipotente de Dieu, l'individu est déshérité môme de sa personne. Forcé par principe et par nécessité de se résigner à l'impuissance, il se fait un courage et un honneur en conséquence ; il renonce et s'abstient plutôt que de résister et d'agir, et trouve à la fois plus facile et plus digne de mourir sans effort que de défendre bravement son bonheur et sa vie. Pourquoi d'ailleurs engager une lutte désespérée? Sa renommée ne serait qu'un vain bruit et sa grandeur apparente qu'un véritable abaissement (i) ; le sang a beau ruisseler de sa blessure, ses souffrances ne sont pas de vraies souffrances (2), et s'il prétendait bêtement agiter ses deux bras et se mettre en travers des événements, ils ne l'écraseraient pas moins en passant. Il se répète, en regardant dévotement son nombril, que les malheurs inévitables ne sont pas des malheurs, mais des nécessités, des conditions inséparables de la vie qu'il faut accepter au même
C'est comme si un homme dévoré par un tout honneur mondain comme du poison,
serpent voulait porter secours à un autre et qu'il désire toujours le mépris à l'égal de
homme; Bhdgavat Pourdna, 1. I, ch. xiii, l'ambroisie; Mânava-dharma'Çdstray 1. n,
{1. 43. , çl. 162, trad. de Loiseleur-Deslongchamps.
(1 ) Qu'un Brahmane craigne constamment (2) Jliânava-dhcuma-ÇdsUraf 1. xi, çl. 1 88 .
titre que la vieillesse, le sommeil et la faim. A la vérité, malgré le mécanisme athée dont il avait fait sa Providence, le Brahmanisme admettait des infortunes accidentelles et désordonnées que toutes les religions, qui accordent plus de liberté d*allures à rUnivers se sont refusées à reconnaître. Quand, par une longue suite d*expiations. et d'anéantissements volontaires, un pénitent de la vie avait assez complètement dépouillé Thomme pour s*unir intimement à Brahma, il entrait en partage de sa puissance (1) et obtenait dans son lot la faculté de maudire. Si futile qu'en fût la cause, si déraisonnable qu*en fussent les conséquences, sa malédiction étai t littéralement accomplie ; mais des malheurs qui vont à rencontre de Tordre habituel sont par cela même dénués de toute valeur poétique : ils révoltent le sentiment moral, et, loin d'élever Tâme à une plus haute conception des choses, ils l'abattent et la désç^spèrent (2). La mort elle-même, celte épreuve suprême du courage chez les autres peuples, n'est pour l'Indien que la douleur inappréciable d'un moment et une délivrance (3). Lors même que des préjugés insurmontables eussent permis de la mettre réellement en scène (4) et d'employer
(1) Les dix premiers Maharchis créèrent lui en rappelle la mémoire. Un pareil specles créateurs secondaires par le pouvoir de tacle ne peut élever ni édifier personne. leurs austérités; Mânana,\. I, çl. 41. Inîdra (3) Pour moi, regardant ce malheur (la s'effrayait même quelquefois de ces souf- mort de sa mère par une morsure de serpent) frances volontaires , et pour ne pas perdre comme un bienfait de l'Être suprême qui déune partie trop considérable de sa puissance sire le salut de ceux qui lui sont dévoués, je il dépêchait ^ux pénitents une nymphe ce- partis pour la région du Nord ; Bhâgavataleste, une Apsara, dont les séductions les ame- Pvrâna^ 1. I, ch, vi , çl. 10, trad. d'Eunaient à se souvenir qu'ils avaient un corps : gène Bumouf.
voyez l'Histoire de Kandou, traduite par (4) Les pièces indiennes ne présentent jade Chézy dans le t. I du Journal asiatique ^ mais de dénoûment malheureux; Wilson, et l'épisode de Tisvàmitra dans le itdmâyona, Théâtre indien y t. I, p. xxiv, trad. de Lan- I. I, ch. 43 et 44. glois. Un pareil dénoûment est défendu
(2) Elle veut montrer la grandeur de la par une règle positive, et la mort du Héros nature humaine et la justice morale de l'his- et de l'Héroïne ne doit jamais être annoncée ; toire, etdans un des chefs-d'œuvre du théâ- Ibidem, p. xxv. La défense de tuer sur le tre indien un Brahmane , pour se venger de théâtre tient à l'horreur qu'inspire un capréoccupatioBS qui empêchent de l'aperce- davre aux Indiens; ils se regardent comme voir et de lui rendre les honneurs qui lui souillés pour avoir simplement assisté à des sont dus, jette à Çakountala une malédiction funérailles ; Dubois, MoBvrs et institutions qui force son mari de l'oublier complètement des peuples de Vlndei 1. 1, p. 244. jusqu'à ce que la vue d'un gage de son «nour
i9S LIVRE III. ,
1^ corbillard comipe une de ces commodes machioes qu^Euri* pi4e av9it inveulées pqur dénouer ses pièces, les speciaieurs n'en ai|i*aiept pas compris la portée. Habitués à des croyances toutes différentes, ils n'auraieni point vu dans la mort une expiation, et les exécutés de par lepoëten 'eussent point satisfait en mourant à la justice qu'ils avaient violée. Les héros de théâtre eux-mêmes demandent comme une faveur au Pouvoir destructeyr de les sauver dq tourment de vivre (1), et il y a des pièces empruntées aux plus vieilles traditions où les victimes ressuscitent tout exprès pour remercier gracieusement leurmeurtrier de les avoir libérées (2). Ce dénoùment, si définitif ailleurs, de tontes les aventures n'eût paru dans Tlnde qu'un atermoiement; quand les Héros auraient été tués raides et dûment enterrés, le public eût été dans son droit en faisant relever la toile et continuer la pièce. Le Drame historique, cette restitution du passé avep ses causes intestines, ses ressorts intérieurs et sa justice rétrospective, est plus in^possible encore : la volonté humaine n'existe pas dans Tlnde (3j. Quand 1 Homme croit agir, c'est uno illusiqn d'optique : le Temps dispose à son gré du monde; il él'We et renverse les rois, comme le vent grossit et disperse les nuages (i). L'histoire ne pouvait d'ailleurs prendre une forme saisissable et se résumer dans un drame : rien ne commence ni ne finit pour ce peuple; tout continue sous des appa* reuces nouvelles sans jam^lis aboutir, et les personnages les plus
(i) Çakowfitala ivût par ces parole^ de SMppUes no second instance wtaere the in-
Douchman^ : Que le toi|t-puissaitt Ci va, sa- ward life of the soûl bas so compl^tely ab-
tisfait de mon «èle à le servir, me délivra; sorbed ail tbe practical faculties of a whole
des l|ens d'une secunde naissapce 1 people, and, in fact, almust destroyed those
(2) C'est ce qu^ font Kabandha dfuis le qualities by vbicb a nation gains its place
Mah4 vi'ral cbc^xUrn ^t Ç^mboulu^ dans l'Ot»(- in bistory ; millier, History of andent tans-
k^a Ré^Vfia ir.hnfiirQ, kril literai^re, p. 31.
(^) T^e H|ndu9 were a nation of pbiloso- (4) Oui, c'est fCâla (le Temps) qui fut la
pbers*" Tbf; présent alone, whicb is thereal cause de votre infortune, lui qui dispose à
and MjWf solution of t}ie problems of the son gré du monde et des rois, comme le vent
pas^ V^^ tbe future, seems never to bave qui pousse tes nuages amoncelés ; Bhâgavata-
attracted their thoughts or to l^ave called PMrâna, 1. I, cb. ix } çl. 14 , trad. d'Eu-
out their énergies. . . Taken as a whole, history gène Burnouf .
THÉÀTBE INT.IEN. 199
yoyants disparaissent dans lo lourhillon des événements comme la goutte d*eau tombée du ciel dans la baute mer.
Malgré un dénomment heureux, toujours conforme aux idées d'ordre et de justice, qui met chacune sa place (1), la comédie proprement dite n'eàt pas été une entreprise moins chimérique : le rire n'est pas non plus indien. Dans ses plus grands accès de gaieté, on porte encore le deuil de son bonheur; et Ton se répète avec épouvante que la vie humaine ressemble à une feuille de lotus, qui tremble au moindre souffle , et cette indestructible mélancolie n'est pas seulement un sentiment pro* fond de la fragilité des choses, c'e^t la conscience que leur forme est une illusion^ et leur base une substance sans réalité, toujours prête à s'évanouir. Aussi, quand, cédant à leurs habitudes de sut)tilité, les philosophes ont voulu classifier le rire^ au lieu d-en rechercher les vraies causes dans l'intelligence, ils n'en ont observé que les effets et n'en ont distingué que les difr férpntes grimaces. Leur classification commence par le sourire que marque légèrement le jeu des paupières se rétrécissant (â), constate Pun après l'autre comme autant d'espèces à part les différents mouvements des nerfs (3) , et se termine par le rire grossier dont les convulsions secouent topt l'organisme et obligent de se tenir les pôtes (4). Comme dans les autres pays où une religion tout extérieure ne reconnaît point l'autorité de|a conscience, les devoirs pqsitifs sont d'ailleurs extréinement multipliés dans l'Inde: tous les mouvements y sont déterminés; toutes les habitudes, réglementées; la vie s'y trouve enlacée
(1) Ainsi fe poète dram^ique est obligé, açt. iy; Théâtre indien y t. 1{, ]^. |5J.
pour sa pièce, de déterminer l'objet de l'ac- (2) Ils l'appelleni Smiia.
tion, 4e développer les incidents coriyeiïa- (?) Hasita est je rji;^ où j'c^n fIéçouTre
blés, de jeter une semence qui d'elle-même ses dents ; Vihasità, le rire carâctérisié par
4oit produire des fruits inattendus , d'éten- une légère exclamation ; (htfiahasitin, \f {if^
dre, de resserrer ses détails , de mêler en- accompagné de larmes; Apahasita^ le rire
tenoble les fils de l'intrigue et de 'combiner où les pleurs coulent a^ec éicès.
enfin les différents actçs pour arriver à uu (4)11 s'appeUeiltt^tattto. dénoàment heureux; Mowirâ' Rdichasàf
dans un réseau d'observances si minulieuses, que Pacte ]e plus indifférent en apparence peul à peine passer par ses mailles. Les défauts et les ridicules y deviennent nécessairement trop graves pour relever du rire : ce sont des atteintes aux usages, des infractions à la règle^ en un mot, des désordres qui excitenta bon droit Tindignation publique et recevront dans Texistence d'outre-tombe le châtiment sévère qu'ils auront mérité. Cette copie matérielle de la vie avec ses teintes grises, ses verrues et ses ulcères, le réalisme, s'il faut l'appeler par un nom aussi barbare que la chose, était plus impossible encore ; la réalité elle-même n'existait qu'à l'état de rêve, et les peintures les plus vraies n'auraient encore été que de vaines images et des illusions. Eût-elle été suffisamment orthodoxe, une comédie si pleine d'irrégularités et de scandales, si peu poétique et si désolante, n'aurait pu se faire accepter comme un plaisir. Aussi persévéra-t-on jusqu'à la^fin dans les premiers errements du théâtre. On continua à mettre en scène des légendes presque toujours mythologiques, dont les principaux personnages échappaient aux plus grandes misères de l'Humanité et faisaient entrevoir de meilleures destinées.
Chez un autre peuple, cette différence de fortune eût beaucoup trop amoindri l'intérêt : on ne sympathise véritablement qu'aux souffrances de ses semblables par un retour instinctif sur soi-même et un acte secret d'égoïsme. Mais tous les êtres n'étaient pour les Indiens qu'une seule et même substance moulée pour un temps dans des formes différentes, et la diversité de leur condition ne modifiait en rien leur unité d'essence. La supériorité des héros légendaires n'était pas d'ailleurs un fait immuable qui leur assurât une existence à part et les isolât dans leur grandeur; la prière et l'expiation pouvaient accroître la valeur de l'homme et l'élever indéfiniment dans la chaîne des êtres par-dessus les plus puissants et les plus grands. Sou-
THÉÂTRE INDIEN. 20i
yent, si Ton pouvait se servir d^un» telle expression, la personnalité extérieure subsistait seule, la forme avait perdu sa signification accoutumée, et ce public d'idéalistes était trop habitué à se croire dans un monde d*illusions pour se laisser arrêter dans son plaisir par des apparences. Ailleurs, ces sujets qui flottent entre le ciel et la terre, auraient sans doute paru trop vides et trop vagues : on en trouverait les Héros beaucoup trop semblables à des fantômes, et on leur voudrait une personnalité plus dense et moins ondoyante ; mais cette absence de consistance était devenue dans le monde indien la condition universelle de toutes les existences. Quels qu'ils fussent, les individus y gardaient une certaine généralité de sentiments et de pensées ; personne ne s*y détachait nettement de tout le monde, et le plus en saillie, celui dont le caractère et les contours étaient le mieux marqués, jetait à peine un peu d'ombre au soleil.
L'inaction était pour les Brahmanes un acte religieux et un système de conduite. Us l'appelaient la Science suprême (i) et se plaisaient à répéter comme le résumé de leur sagesse : c( s'asseoir vaut mieux que rester debout; se coucher, mieux que s'asseoir; dormir, mieux que veiller; mais le meilleur de tout est la mort. » Les poètes se gardaient donc soigneusement d'introduire sur le théâtre des événements trop multipliés et trop vifs : en agissant immodérément, les Héros auraient failli à leur béatitude et péché contre Brahma. On leur donnait cependant des passions, mais elles sentaient en dedans : c'était vraiment des passions indiennes, des souffrances et des inerties. Les plus passionnés étaient seulement les plus poétiques; ils exhalaient leur amour et leur colère en belles paroles (2), puis ils s'asseyaient sur leurs talons et attendaient le dénoûment. La
(1) Bhdgavata-Powrdnaf 1. I, ch. y, mythe : c'est SarasTatî , la déesse de la pa- ^1. 12. rôle, qui personnifie le pouvoir actif de
(2) Les Indiens ont exprimé leur idée sur BrahmA. ee point comme sur tous les autres par un
202 LIVRE m.
pièce n en marchait pag moins; souvent même elle passait sons le^ y^\k\ beaucoup trop vite et pour ainsi dire en un monceau ; mais les événements venaient du dehors, sans préparation et sans rpison ; ils se suivaient çà et là comme des feuilles détachées par leyent d'automne ; un accident imprévu amenait une cri^e aussi inattendue et se trouvait h la fin neutralisé par un autre hasard- Ce di^^n^o s^ins substance remplaçait le mouvement par des peintures, paraphrasait les pensées au lieu de les exprimer simplement, décrivait les sentiments au lieu de les montrera 1 œuvr^, el cachait Tinsuffisance des idées sous lempâtement de la couleur et Téclat papillotant des images. Il n^élevait pas Tâni^, ne touchait pas le cœur, n'intéressait point Tesprit; il berçait Ti^nagination comme dans un hamac : bientôt les yeux fatigués se fermaient à demi ; la terre semblait manquer sous les pieds et se balancer doucement; les formes vraies se dilataient, s'effaçaient, et le sentiment de la réalité s'évanouissait coipme sous Tinfluence d'un rêvé. Avec des éléments si incomplets et cette prédominance du sentiment sur la pensée, il devait abonder en effusions lyriques. Mais là aussi la personnalité du ppëte était absente : il ne s'abandonne point h ce lyrismf^ naturel pu l'ime ramassée sur elle-même résonne sous Timpulsion de sentiments qui l'ébranlent ; c'est un lyrisme banal dont l'enthousiasme prémédité s'allume à tous les lieux communs et célèbre tour ^ tour le lever de la lune et le coucher du soleil, les chaipurs mornes de l'été et Tépanouissement de la Nature i^ous le souffle du printemps. Les livres rappellent toujours dan$ rinde ces musées de marchands enrichis où des cadres magnifiquement dorés tiennent le milieu des murailles, quelquefois m^ême remplacent entièrement les tableaux; mais le Drame n*y pouvait compter que sur Tencadrement : il était altéré dans son principe par le vice radical de toute poésie indienne, Tabsence de Tidéal, Timpossibililé de concevoir aucun person-
Dage dansdesi conditions ^e sentiment, de moralité et d*indépendanee qui lui appartinssent véritablement en propre e( le constitnassept une personne. L'imagination elle-même ne saurait créer des individus : il n^y a de possible qu^une espèce, et C6tte espèce n^a même pas de caractères qui la distinguent nettement ; elle commence à Brahma et finit au cryptogame : ce serait le chaos, si ce n'était Tordre universel. Cette logique morale de Thistoire, cette justice poétique que toute œuvre d'Art doit dégager de la confusion des événements et rétablir dans son jour, ne peuvent non plus se produire sur la scène et rendre à chacun, selon ses vrais mérites, et non au juger, d'après des succès auxquels participent toujours l'aventure et la fqrtune. Dans ce monde sans passé et sans avenir, aucun exemple i^e saitrait devenir upe leçon ; tout se prolonge et se perd dans un flux et reflux de causes et d'effets, dont le sens et1a fin dernière ne seront connus qu'après l'éternité. L'histoire n'y parait, même aux poètes, qu'un spectacle frivole : on dirait un de ces contes de fées inventé pour endormir les enfants, où les hommes et les choses flottent dans le vague de l'air comme ces fils légers qui ne commencent à rien de visible et n'aboutissent nulle part.
A d^s événement^ réels, toujours incomplets et un peu terr nés, on préférait donc les imaginations compactes et chatoyantes de la légende, et au lieu d'en inventer de nouvelles à ses risques périls, on s'appropriait les plus curieuses et les plus autorisées. Eâlidâsa lui-même, un des plus célèbres et certainement la plus poëte des dramaturges indiens, suivait pas à pas des traditions merveilleuses ressassées depuis des siècles. Il a représenta dans une de ses pièces, avec |e bon sens et la logique d'un grand opéra, les amours d'un roi et dune nymphe du ciel (1). Après
(1) Fifcrotnomaçl, traduit en latin par le çaise VikravM et Purvoçl ; litté|rtîcin«nt, D' Lenz sous le titre de Urvasia, et ap- Le Héros et la Nymphe, pelé par M. Fauche dans sa traduction fran-
des aventures tour à tour fantastiques et bourgeoises, mais toujours invraisemblables, la nymphe pénètre sans le savoir dans une forêt qui lui était interdite, on ne sait par quel caprice, et en expiation de cette désobéissance involontaire , elle est aussitôt changée en liane; son amant, un héros fameux par son courage, s'abandonne à toute sa douleur, et dans son désespoir devient fou d'amour comme Nina, après avoir chanté et dansé ainsi qu'il convient à un homme privé de raison. La Providence des légendes inspire sa folie, il croit reconnaître sa bien-aimée dans une liane perdue entre mille autres et lui rend sa première forme en la pressant tendrement sur son cœur. Une autre pièce de Kâlidâsa, V Anneau de Çakountala^ commence aussi par l'amour foudroyant d'un grand roi pour une nymphe qui y répond également sur l'heure, et si complètement que Douchmanta lui donne un peu trop tard dans nos idées européennes un anneau pour gage de sa foi. Mais le bonheur n'est pas éternel dans l'Inde : il est rappelé dans sa capitale par les . soins de son empire, et Çakountala , tout entière à son chagrin, néglige de saluer convenablement un solitaire. Irrité d'une distraction si insoucieuse de la vénération qui lui était due, le solitaire veut la punir dant son principe et voue la pauvre nymphe à l'oubli du malavisé qui causait ses préoccupations. Touché de sa douleur et ne pouvant rétracter sa malédiction ni en changer les termes, il en limite la durée et donne à l'anneau le pouvoir d'en arrêter les effets. Çakountala n'a plus qu'une pensée , recouvrer le cœur de son amant , mais le hasard veut qu'elle perde en se baignant la bague qui pouvait seule rompre le charme ; en vain espëre-t-elle que sa vue ne sera pas moins puissante, la malédiction suit son cours, le roi la méconnaît malgré sa beauté et ses larmes. Heureusement un nouveau hasard intervient dans ses aventures : l'anneau se retrouve à propos dans le ventre d'un poisson, plus à propos encore le
pêcheur, accusé d'avoir volé un des bijoux royaux, est conduit devant Douchmanta qui en voyant Tanneau sent se rallumer son amour, et moyennant un voyage au ciel la pièce finit comme un conte de fées.
La forme de ce drame s'était comme toujours inspirée de son esprit et conformée à ses tendances. Assez élastique pour se resserrer et s'étendre, elle multipliait et restreignait à volonté le nombre des actes et des scènes, et se prétait avec la même facilité aux sujets les plus divers. Aucune limite de temps ne hâtait l'épanouissement naturel des choses et ne forçait le dénoûment à laisser derrière toute la poésie et la réalité pour arriver exactement à l'heure. L'action entraînait la scène avec elle partout où se trouvaient réellement les personnages, tantôt au nord et tantôt au sud, parfois même au ciel : dans leur indijfférence pour les choses extérieures les spectateurs se le tenaient pour dit sans qu'il fût nécessaire de les en prévenir. Le style n'avait pas plus d'unité (1) et de vraisemblance que le drame lui-même : quelquefois il était simple, uni et positif; on aurait dit une conversation.de tous les jours ; puis il se surchargeait de couleur, se fleurissait comme un bouquet, s'élevait et resplendissait en l'air comme un feu d'artifice. Il préférait même la forme la plus libre, la prose , mais il y mêlait indis-" tinctement tous les rhythmes, depuis le simple vers de huit syllabes jusqu'au dandaka qui en admettait cent-quatre-vingtdix-neuf. Le chant ^n'était plus, ainsi qu'en Chine, réservé à un seul acteur chairgé à priori de toute la musique de la pièce-î tous les personnages devenaient également poètes lorsqu'ils se trouvaient dans une situation poétique ; tous chantaient quand quelque chose chantait vraiment en eux et que leur âme se mariait à leur voix, sans doute par un de ces usages qui sont les
(I) Ainsi, par exemple, non-seulement le crit, mais le style en est fort recherché et (luatrième acte de Vikramorvaçî est en prâ- très-différent du reste.
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gnâlehl d>ailleuri9 !fes énervemenis d*nn Iclimat où tout inouvfeijttienl dévifeht une fatigue, el Vm se plaisait même ihvôliohtâiriîment à combattre son individualité et à la restreindre. Aucun besoin ne venait galvaniser les organismes affaissés et détendus; aucuîie passion n'excitait les âmes à ce^ efforts énergiqtiiBs qui les développent et les trempent : la subsistance de chaque jôut* poUSd^it d'elle-même dans les champs, le plus léger vêtement semblait uh embarras et un poids, et Thabitude de ie laisser aller comme un corps mort au courant de tbùtéd les tentations supprimait les luttes intestines où se forme le caractét'e. C'est, l^ous un sietil mot, la constance dans les opinions et dans lés tendances morales, la consistance de la volonté et son triomphe habituel sur les idées qui se mettent en travers, et Tlndieu n'a point appris à penset* de son chef ni à réagir conlt^e ^es penchants dû momeht. Il ne sait point ^e motiler lui -même, c'est le nitondé extérileur qui le fait et lé défait sans cesse, tl tient dU phénomène plus que de TindividU; il ne reste pas dé ^ii'il était ta veille, il le dévient de nouveau, et sera demain tout iaùtré s'il Viient à sentir d'une manière différente. La division éù castes rendait cependant la personnalité bien moins viaigue qu'en Qfaine c chacun avait déjà sa destination propre et ses deVnirs particuliers ; mais il lies recevait une fois pour toutes le jour de sa naissance, et la vie était si minutieusement réglementée dans Ses ihoindres détails, que la volonté périssait à la pleine. Il ties^ semblait bientét à tes tiosses attelées à une machine, qui fbni cèrps avtec ellé^ et la tête basse, suivant indéfiniment là tracé de tenrs propres pas^ tournent et retnurnent mécaniquement dans le même rond. Aucun effort ne pouvait améliorer sa condititm ni relever son ^ractèrè : on était marqué à la peau (1) comme les bêtes d'un troupeau. Il était même impossible de
(1) Le mot sanscrit de Caste, Varna, signifie httérakwuiil GMléwn
le corbillard romiue une de ces commodes machines qu^Euripi4e avait inveutèes pour dénouer ses pièces, les spectateurs ne}} aiiraiept pas compris la portée. Habitués à des croyances toutes différentes, ils n'auraient point vu dans la mort une expi£|tici|), et les exécutés de parlepoëte n 'eussent point satisfait en mourant à la justice qu'ils avaient violée. Les héros de théâtre eux-mêmes demandent comme une faveur au Pouvoir destructeur de les sauver dq tourment de vivre (t), et il y a des pièces empruntées aux plus vieilles traditions où les victimes ressuscitent tout exprès pour remercier gracieusement leur meurtrier de les avoir libérées (2). Ce dénoûment, si définitif ailleurs, de toutes les aventures n'eût paru dans Tlnde qu'un atermoiement; quand les Héros auraient été tués raides et dûment enterrés, le public eût été dans son droit en faisant relever la toile et continuer la pièce. Le Drame historique, cette restitution du passé avep ses causes intestines, ses ressorts intérieurs et sa justice rétrospective, est plus in^possible encore : la volonté humaine n'existe pas dans l'Inde (3j. Quand I Homme croit agir, c'est Pue illusion d'optique : le Temps dispose à son gré du monde; il éhWe et renverse les rois, comme le vent grossit et disperse les nuages (i). L'histoire ne pouvait d'ailleurs prend^*e une forme saisissable et se résumer dans un drame : rien ne commence ni ne finit pour ce peuple; tout continue sous des apparences nouvelles sans jamais aboutir, et les personnages les plus
(1) Çakountala lùiit par ces parole^ de Douchman^ : Uue le tout-puissaat Ci va, saturait de mon «èie à le servir, aie délivre des \\eas d'uue seconde naissance I
(2) C'est ce que font Kabaadha dipus le ifaA4 tj'rai charUru ^t ç^mboutL^ dansl'Ouf-
(^) The Hindu9 were a nation of pbilosopbers-o Thf; présent alone, wbicli is the real' and lifipg solution of \]ie problews of tbe pas^ 1^(4 the futnre, seems never to hâve attracted their thoughts or to ha^e called eut their énergies. . . Taken as a whole, history
supplies no second instance where the inward life of the SQul has so complftely ab- ^orbed ail the practical faculties of a whole people, and, in fact, almust destroyed those qualities by wbicfa a natiun gains its place in bistory ; Hiilier, Bistory of ancient santkril lUarcUuref p. 31.
(4) Oui, c'est |Làla (le Temps) qui fut la cause de votre infortune, lui qui dispose à son gré du monde et des rois, comme le vent qui pousse les nuages amoncelés ; Bhâgavata- Pwâna, \. I, ch. iz, çl. i4 , trad. d'Eugène Buniouf.
THÉÂTRE INT.ÏEN. 199
Toyanis disparaissent dans le iourhillon des événements comme la goaUe d*eau tombée du ciel dans la haute mer.
Malgré un dénomment heureux, toujours conforme aux idées d^ordre et de justice, qui met chacun à sa place (1), la comédie proprement dite n'eftt pas été une entreprise moins chimérique : le rire n'est pas non plus indien. Dans ses plus grands accès de gaieté, on porte encore le deuil de son bonheur; et Ton se répète avec épouvante que la vie humaine ressemble à une feuille de lotus, qui tremble au moindre souffle , et cette indestructible mélancolie n -est pas seulement un sentiment profond de la fragilité des choses, c'est la conscience que leur forme est une illusion, et leur baise une substance sans réalité, toujours prête à s'évanouir. Aussi, quand, cédant à leurs habi* tudes de subtilité, les philosophes ont voulu classifier le rire, au lieu d'en rechercher les vraies causes dans l-intelligence, ils n*en ont observé que les effets et n-e^ ont distingué que les difr fér^ntes grimaces. Leur classification commence par le sourire qiie marque légèrement le jeu des paupières se rétrécissant (2), constate l'un après Tautre comme autant d'espèces k part les différents mouvements des nerfs (3), et se termine par le rire grossier dont les convulsions secouent topt l'organisme et obligent de se tenir les pôtes (4). Comme dans les autres pays où une religion tout extérieure ne reconnaît point l'autorité de]a conscience, les devoirs positifs sont d'ailleurs extrêmement multipliés dans l'Inde: tous les mouvements y sont déterminés; toutes les habitudes, réglementées; la vie s'y trouve enj^cèe
(1) Ainsi ^ poëte dram^tiquQ est obligé, «et. iv; Théâtre indien y t. l{» I|* (^|'
pour sa pièce, de déterminer l'objet de l'ac- f2) Ils l'appellent Smiia.
tion, de développer les incidents eonyeiia- (3) ^a»iU^ est |e rjre où {'qn flé^i^ouTre
blés, de jeter une semence qui d'elle-même ses dents ; Vihasita, le rire carâctérisié pair
doit produire des fruits inajtendus, dléten- une légère ei^clamation ; Ou|)aAa4tlq, \p p^p
dre, de resserrer ses détails , de mêler en- accompagné de larmes; Apahasttay le rire
semble les fils de l'intrigue et de ''combiner où les pleurs coulent a^èc èicès.
enfin les différents actçs pour arriver à un (4) . 11 s'appelle Àtil^ita.
dénoàment heureux^ Moudra' Ràkchasà'l ''■ '
dans un réseau d'observances si minulieuses, que Tacte ]e plus indifférent en apparence peul à peine passer par ses mailles. Les défauts et les ridicules y deviennent nécessairement trop graves pour relever du rire : ce sont des atteintes aux usages, des infractions à la régle^ en un mot, des désordres qui excitenta bon droit Tindignation publique et recevront dans Texistence d'outre-tombe le châtiment sévère qu'ils auront mérité. Cette copie matérielle de la vie avec ses teintes grises, ses verrues et ses ulcères, le réalisme, s'il faut l'appeler par un nom aussi barbare que la chose, était plus impossible encore ; la réalité elle-même n'existait qu'à l'état de rêve, et les peintures les plus vraies n'auraient encore été que de vaines images et des illusions. Eût-elle été suffisamment orthodoxe, une comédie si pleine d'irrégularités et de scandales, si peu poétique et si désolante, n'aurait pu se faire accepter comme un plaisir. Aussi persévéra-t-on jusqu'à la.fîn dans les premiers errements du théâtre. On continua à mettre en scène des légendes presque toujours mythologiques, dont les principaux personnages échappaient aux plus grandes misères de l'Humanité et faisaient entrevoir de meilleures destinées.
Chez un autre peuple, cette différence de fortune eût beaucoup trop amoindri l'intérêt : on ne sympathise véritablement qu'aux souffrances de ses semblables par un retour instinctif sur soi-même et un acte secret d'égoïsme. Mais tous les êtres n'étaient pour les Indiens qu'une seule et même substance moulée pour un temps dans des formes différentes, et la diversité de leur condition ne modifiait en rien leur unité d'essence. La supériorité des héros légendaires n'était pas d'ailleurs un fait immuable qui leur assurât une existence à part et les isolât dans leur grandeur; la prière et l'expiation pouvaient accroître la valeur de l'homme et l'élever indéfiniment dans la chaîne des êtres par-dessus les plus puissants et les plus grands. Sou-
THÉÂTRE INDIEN. 20i
yent, si Ton pouvait se servir d'une telle expression, la personnalité extérieure subsistait seule, la forme avait perdu sa signification accoutumée, et ce public d'idéalistes était trop habitué à se croire dans un monde d'illusions pour se laisser arrêter dans son plaisir par des apparences. Ailleurs, ces sujets qui flottent entre le ciel et la terre, auraient sans doute paru trop vides et trop vagues : on en trouverait les Héros beaucoup trop semblables à des fantômes, et on leur voudrait une personnalité plus dense et moins ondoyante ; mais cette absence de consistance était devenue dans le monde indien la condition universelle de toutes les existences. Quels qu'ils fussent, les individus y gardaient une certaine généralité de sentiments et de pensées ; personne ne s'y détachait nettement de tout le monde, et le plus en saillie, celui dont le caractère et les contours étaient le mieux marqués, jetait à peine un peu d'ombre au soleil.
L'inaction était pour les Brahmanes un acte religieux et un système de conduite. Us l'appelaient la Science suprême (i) et se plaisaient à répéter comme le résumé de leur sagesse : « s'asseoir vaut mieux que rester debout ; se coucher, mieux que s'asseoir; dormir, mieux que veiller; mais le meilleur de tout est la mort. » Les poètes se gardaient donc soigneusement d'introduire sur le théâtre des événements trop multipliés et trop yifs : en agissant immodérément, les Héros auraient failli à leur béatitude et péché contre Brahma. On leur donnait cependant des passions, mais elles sentaient en dedans : c'était vraiment des passions indiennes, des souffrances et des inerties. Les plus passionnés étaient seulement les plus poétiques; ils exhalaient leur amour et leur colère en belles paroles (2), puis ils s'asseyaient sur leurs talons et attendaient le dénoûment. La
{{) Bhdgnvata'Powrânaf 1. I, ch. v, mythe : c'est Sarasvatî , la déesse de la pa-
^1. 12. role, qui peraonnifie le pouToir actif de
(2) Les Indiens ont exprimé leur idée sur Brahmà. ce point comme sur tous les autres par un
antiques qui parlent irrécusablement par eux-mêmes, il faut consulter les opinions justement suspectes des Pandits et les traditions plus incertaines encore du peuple. Tous regardaient que l'origine du théâtre se perdait dans la nuit des temps avec celte unanimité que les philosophes déclarent un des caractères de la certitude. A en croire certains récits, les dieux se seraient môme amusés à voir représenter leur histoire dans le ciel (1), et, pendant son séjour sur la terre, Krichna aurait joué des drames avec les bergères (2). Dans le Râmâyanay il est déjà question de comédiens (3), et le Harîvamça mentionne positivement une représentation dramatique (4). La date la plus ancienne que les indianistes aient réussi à déterminer, est celle de Gakya Mouni, le Bouddha (S), et nous savons par le témoignage d'un de ses disciples immédiats qu'il avait appris la mi mique (6) . Un autre livre bouddhique un peu plus moderne parle aussi de spectacles (7), et, d'après un des dix préceptes d'aversion, il fallait s'abstenir des danses et des représentations théâtrales. Cette défense devait môme s'attaquer à des habitudes bien enracinées, car elles furent les plus forles : on représente encore une fois par an, dans les couvents du Tibet, la tentation d'un fidèle par le Mauvais principe (8), sa résistance triomphante (9) et sa récompensefinaleparle Bouddha (10). Les plus anciennes pièces
(i) Vikramormqi, act. n, p. 40, trad. de (7) Csoma hlirôû ^ Analysia oflhe Dulva;
Fauche : Toy. aussi VOuttara Râma tchari- dans VAsiatic researches^ t. XX, p. 50.
tra; dans le Théâtre indien, t. II, p. 85, (8) M. Schlagintweit a communiqué, le
et ci-dessus, p. 183, note 2. 6 février 1858, à la Société géographique
(2) Lassen , Gttagovinda, préf. p. vu. de Berlin les costumes qui servent à la re-
(3) Râmâyana , 1. 1, ch. xii, çl. 7 : nous présentation : c'est, à l'exception du masque, avons cité, p. 181, note 5, la traduction de le même pour tous les personnages. Le mas-
. M. Gorresio. que du Fidèle ressemble à un Lama; celui
(4) Langlois, Monuments littéraires de du Mauvais principe est rouge, et celui l'Inde, p. 166. du Démon femelle qui le seconde, a de
(5) Sa mort est fixée, d'après les recher- longs cheveux tressés comme une femme du ches de M. Lassen et de M. MûUer, à l'an Tibet.
543 ou 477 avant l'ère chrétienne : selon (9) Il est soutenu par un Ange dont le
M. Weber, ce serait seulement l'an 370. masque est couvert d'un turban.
(6] Lalitavistara y p. 150, traduction de (10) Son masque a trois yeux. H. Foucaux.
qui nous soient parvenues en mentionnent déjà d*antérieures. Dans le Mritchakatîy la plus vieille de toutes (1), il est question de courtisanes qui lisent des comédies (2), et le Directeur disait au commencement de Vikramorvaci : Celte assemblée est fatiguée de ne voir jamais autre chose que des sujets traités par les poêles des temps passés : je ferai donc jouer devant elle un drame nouveau , intitulé Vikrama et Ourvaçî , pièce dont Kâlidâsa est Tauleur (3)^. Quoiqu'il conservât un sens profondément mythique, le théâtre était devenu vers le dixième siècle de notre ère un divertissement si habituel, au moins pour les lettrés, qu*un poëme obligé par ses intentions de propagande à n'employer que des formes populaires, y prenait sans hésiter des métaphores, et comparait Vhomme^ qui voudrait à Taide du seul raisonnement comprendre TUnivers à un ignorant qui assiste pour la première fois à une représentation dramatique (4). Dans une histoire, probablement fort ancienne, figure même déjà une troupe de comédiens nomades (S) , dont le répertoire se composait de pièces mythologiques (6).
(1) Elle est attribuée au roi Çoûdraka, l'an 195 à l'an 230 après l'ère chrétienne, qui vivait probablement à la 6n du premier et H. Weber, qui le plaçait du deuxième au siècle de l'ère chrétienne ; Lassen , Indische quatrième siècle de notre ère, Mâlavikd tmd Aitertkumêktmde , t. II, p. 1157-1160. Agnimitraf p. zxxix , précise sa date quelques On l'a pendant longtemps reculé de deux lignes plus loin, p. xl, et la 6xe à la fin du cents ans , et M. Weber le croit , ainsi que troisième siècle. Quant à l'autre grand dra- Wilson, plus moderne de tout un siècle. Mais maturge , Bhavabhoûti , surnommé Srîcautha nous devons dire que cette attribution nous ou Gosier divin , on le suppose généralement semble fort suspecte. Le Ifrtlc^^'aU est peut- des premières années du huitième siècle de être la pièce la mieux écrite de tout le théâtre l'ère chrétienne (vers 710; Lassen, Indische indien, et nous doutons beaucoup que dans Alterthumskunde ^ t. II, p. 1160); mais un pays où la culture des lettres appartenait M. Holtzmann, Ueber den griechischen Urspécialement aux Brahmanes, elle ait pu être sprung desindischen TMerkreiseSf p. 26, et comiiosée par un prince que ses devoirs de M. Weber, Indische Literaturgeschichle , caste obligeaient d'approfondir l'étude des p. 188, le croient plus rapproché de Kàlilois et toutes les sciences politiques. dâsa, par des raisons morales que nous ne
(2) Dans le Théâtre indien, t. I, p. 77. pouvons trouver aussi significatives.
(3) Œuvres complètes de kâlidâsaA'li ' (4) Bhâgavata Pourâna, 1. I, ch. m, p. 4 , trad. de M. Fauche. Tous les india- çl. 38 ; 1. II, ch. ix, çl. 1 et 2 ; l. YI, ch. xv, nistes ont fait vivre pendant longtemps Kàli- çl. 6.
dâsa cinquante-six ans avant l'ère chrétienne ; (5) Àvadânas, fabl. xcvu; t. II, p. 76,
mais après avoir adopté cette opinion, les trad. de M. Julien : voyez ci-dessus, p. 189,
deux plus célèbres l'ont abandonnée. Selon note 9.
M. Lassen, Indische Alterthumskundej t. II, (6} l'n des comédiens s'habille en Rakchas y
p. 957 et 1 1 58-60, Kâlidasâ aurait vécu de ce qui était le coitume de son râle : ainsi la
• gagements positifs ne permeltaient pas ày répondre (1). L*înfidélité des maris eût, au contraire, paru bien trop insuffisante si des circonstances piquantes n'en avaient reievé la banalité : sans être un droit habituel, la polygamie elle-même ne violait pas tout à fait même Tesprit de la loi, et les femmes se résignaient trop facilement à partager leur bonheur avec une rivale (2) pour qu*on se tourmentât beaucoup de leurs petites contrariétés. Les cordes les plus sensibles de Tâme restaient donc fatalement inaccessibles à ce genre de drame; malgré les théories des savants qui ont prétendu le législater à vue de pays, l'intérêt qu'il comportait tenait beaucoup moins au sentiment qu'aux idées. C'était un intérêt rétrospectif qui tournait le dos à la scène et se donnait sans partage aux traditions historiques et aux croyances religieuses que lepoëte avait mises au fond.
Il y a cependant une pièce, le Mvitchakatî, qui diffère par des traits fortement marqués des autres, et, malgré tout son mérite, est par cela même un peu négligée dans un tableau d'ensemble (3). Mais, n'était le prologue, on la prendrait plutôt pour un roman dialogué que pour une pièce de théâtre : Tauteur avait sans doute pour thème une nouvelle adoptée "par le public avec toutes ses circonstances, et il l'a mise en scène avec une exactitude de détails et une liberté de procédés qui ne se re-
(l) Dans plusieurs tribus l'adultère est puni de mort. On va même beaucoup plus loin, sans doute en haine de l'adultère : les ftUflft et tek ¥«utes qui par fttUewie coBunet- (tnjt quelques fautes eoatoe lee mosurs sont souaûses à U «lême pu&itioo, et oeux qui les ent séduites partagott leur sort ; Dubois , McBurs et institutions de» peiuples de Vlnde^ t. I, p 28.
(a) Dass le Mritohakati, le Vikramor- Wk^i etc. Le H(^ros épouse même (rois femmes dans le MâU^ikâgnimitra. Quelques exemples s'en trouvent aussi dans les poèmes ^ques- : ainsi Pândou «L?ait deux éfKUises légitimes, et Dasaratba, le père de Râma, en avait jusqu'à trois.
(3) Nous Tarons déjà dit, p. 193, note 1 : nous ne croyons pas que le Mritchahiii soit de Çoûdraka. Ainsi qu'à M. Weber, Vatleswngen ubtt imUs^he U^ntaimirgesçlùchte, p. i^ijil aoita «enibl^^videmniwt moins anoien. Peu(t4treVattt#w 4iw«-t-4 ttvé sa comédie d'une no»yelle fert goà4ée à k cour de ce roi, ou re(F4^v«iU4 u«ei[i«Ue pièoe représentée devant Çoûdraka avec les adulations ordinaires. Un heureux hasard nous a conaeryé une preuve du peu de confiance que méritent ces attributions officielles : le prologue du JRafnâwitt en fait aussi bonneurau toi de CacbwiPivf Çnl|a^Qh^^ et 1« ^4«yo prokâça nous apprend (gm te TéwliiWU 411teur était Dhàvaka.
trouvent guère qu*â l'époque la plus brillante du théâtre anglais. Non-seulement le sujet est d'une ampleur extraordinaire et nécessite un nombre insolite de personnages, mais il réunît dans un nœud assez lâche quatre actions différentes (!) et les complique encore de plusieurs épisodes (2) . A chaque instant la scène change de place , et les mômes acteurs continuent leur conversation (3) sans plus s'inquiéter du temps qui s*est écoulé et des distances qu'il leur a fallu franchir, que ne font les personnages d'un roman du moment où Ton tourne a page. Des événements séparés par un intervalle nécessaire se suivent immédiatement (4), comme dans un récit qui n'a point à se préoccuper de l'illusion ni de la réalité des choses. Quelquefois même l'action s'arrête tout court, et Tauteur va chercher ailleurs d'autres personnages dont le concours lui est devenu indispensable (5). La concentration et la vivacité, les qualités premières du Drame, sont constamment sacriliées à la variété et àla couleur locale, les mérites secondaires de la Nouvelle, et des détails inouïs sur le théâtre indien, nous dirions intolérables, s'ils n'y avaient été tolérés une fois, sont produits sans nécessité aucune. Malgré le profond dégoût qu'inspirent les cadavres, une femme était étranglée sur la scène par un prince dont elle repoussait l'amour (6), et un Bouddhiste mêlé, on ne sait pourquoi, à l'action, exhibait sans le moindre égard pour un
(1) L'amour (Tune courtisane pour un Bsahmane pauTre et yertueux; l'assassinat de Tasanténâ par un de ses amoureux ; la fausse accusation portée contre Châroudatta, son procès et sa condamnation ; puis enfin la riTolution qui détrône pâlaka.
(2) La fuite du joueur Sam^âhaka, son arrestation si originale et sa conversion au Bouddhisme , le vol des bijoux de Yasanténâ et la conduite singulière du voleur.
(3) Mètréya parcourt successivement huit cours et un jardin, et les décrit sans changer de place ; acte rr ; dans le Théâtre indien , t. I,p. 75-81.
(4) Officiers, allez ; mandez devant la cour la mère de Yasanténâ. Un officier sort et reparaît aussitôt avec elle en disant comme s'il était arrivé chez elle : Tenez, Madame. La mère répond : Très-bien, Monsieur, trèsbien ; conduisez-moi devant la cour, et immédiatement après elle répond au juge; acte IX ; Théâtre indien, t. I, p. 147.
(5) Cela arrive une douzaine de fois dans le X* acte.
(6) A la vérité Yasanténâ est rappelée à la vie, mais les spectateurs devaient la croire morte et ressentir toute la répulsion qu'un meurtre définitif leur aurait inspirée.
public de Brahmanes sa tête tondue et ses vêtements rouges (i). Un peuple qui, par principe de religion, pleurait tous les jours sur le malheur de vivre, ne pouvait sans se démentir luimôme chercher à égayer la vie, et les Indiens avaient trop de métaphysique dans Tesprit pour ne pas se piquer d*étre logiciens même à leurs dépens. Âus^i n*eurent-ils pendant longtemps de spectacles que par exception , lorsque, dans un but politique ou par un caprice de prince oriental, quelque radja voulait témoigner de sa magnificence, et il aurait cru en donner une idée bien mesquine s'il eût fait représenter dans ses fêtes des pièces déflorées, dont ses conviés n'auraient pas eu les prémices (2). Les anciennes pièces n'étaient donc presque jamais reprises, et tombaient bientôt dans l'oubli; la célébrité des plus fameuses restait une sorte de pénombre où elles ne pouvaient acquérir une autorité véritable et devenir des modèles dont on imitât au moins la forme. Le théâtre se prêtait aux transformations les plus variées avec toute l'indifférence d'un kaléidoscope. Chacun choisissait une légende à sa convenance, souvent sans aucune autre raison qu'un rapport quelconque avec la fête ou le prince qui l'avait commandée, et ne s'inquiétait plus ensuite que des détails de sa matière. Les lois si multipliées qui avaient prétendu organiser la physiologie du Drame (3), étaient
en réalité des observations anatomiques relevées sur un ou
(1) Il y a une autre pièce, Mâlatt et Ma- que Bhâsaka, Saumilla et KaTÎpoutra pour dl/tava , où paraissent aussi des Bouddhistes, jouer la pièce d'un contemporain? p. 5, et sous un jour encore plus favorable ; mais trad. allemande de Weber. ^
eUe est bien postérieure, et appartient à une (3) On cite entre autres le Daçaroû^^
époque où la lutte du Brahmanisme contre le (Les dûbespèces de drame), de Dhanandjaya,
Protestantisme indien avait perdu beaucoup que H. Benfey a peut-être eu tort de croire
de sa violence. du onzième siècle [A llgemeine Encyclopàdie^
(2) Les troupes qui entreprirent de donner ii* section, t. XVII, p. 285), puisqu'il s'y des spectacles à leurs risques et périls, durent trouve plusieurs passages du Ratndvalil^^ au contraire préférer souvent les anciennes Sarasvatl kanthâbharanaf attribué au roi pièces qui leur épargnaient de nouvelles étu- Bhodja ; le Kâvya prakâça, de Mammatta des et des frais de mise en scène. Ainsi dans Bhatta, et le sixième livre du Sdhitya-àaf' le prologue de Mâlavikdgnimitrat un acteur pana, d% Yisvanath Kavirâja , intitulé lendit à son directeur : Pourquoi négligerions- aya^travya-kdvya-niroûpancu,
nous les ouvrages des écrivains célèbres, tels
deax sajets , et n*obligeaient personne que sous la réserve de son bon plaisir. A en croire les théories, le Drame devait réunir à un développement profond des différentes passions, de la noblesse dans les caractères, de l'intérêt dans Tinlrigue, de Télégance dans la diction (1), un dénouement en liaison directe avec le commencement (2) , et parmi ceux qui nous sont parvenus, peut-être n'en est-il pas un seul qui satisfasse à toutes ces obligations. Des règles bien autrement précises et sensibles au public étaient elles-mêmes violées avec le même laisser-aller (3). Les événements restaient d'un seul tenant comme dans la légende elle-même (4), ou se divisaient au gré du poëte^ quelquefois en quatorze actes (5), et il ne prenait pas toujours la peine de les marquer par une coupure dans l'action. Quand le moment en était venu, il jetait au travers un intermède de musique ou des exercices de jongleurs, puis les mêmes acteurs reparaissaient sur la scène» et la pièce reprenait juste au moment où elle s'était arrêtée (6). Parfois même le dialogue laissait de côté des détails indispensables de la légende, et il fallait combler les lacunes de l'action par un récit adressé directement aux spectateurs (7). La Poésie dramatique ne resta pas d'ailleurs une propriété réservée, exclusivement destinée aux plaisirs des
(1) Prologue de Mâlati et Mâdha/ca; de Hanoum An) que l'on appelle aussi Ifahifdans le Théâtre indien^ t. I, p. 274. vAtaka (La grande Pièce) : on l'attribue à
(2) Moudra Bâkchasa (L'Anneau de Ràk- Dâmodhara Misra , qui yiTait sous le règne chasa) , attribué à Tiçâkhadatta ; dans le de Bhodja.
Théâtre indien^ t. II, p. 188. (6) C'est ce qui arriTc après le vn« acte
(3) Ainsi , par exemple, il est rigoureuse- du Mritchakatî, et comme rien n'obligeait ment défendu dans les poétiques de faire de lui donner dix actes plutôt que neuf, l'audormir les personnages sur la scène et d'y teur y était certainement autorisé par de nomreprésenter les rites religieux, et ces deux breux exemples.
lois sont violées dans le Viddha sâlabfiân- (7) Dans le Mahd vhra tchwritra , par
djikâ (La Figure taillée au ciseau), de Ràdja- exemple. Ces interpolations narratives avaient
sékbara. même , comme nous le verrons bientôt, une
(4) Comme le Danandjaya vidjaya{LBi sorte de régularité ; mais elles prenaient quel- Tictoirè de Dhanandj aya, un des noms d'Ar- quefois une étendue et une fréquence incomdjouna); le Pratchcmda Pdndava (Les Fils patibles avec l'idée du Drame, notamment de Pàndou outragés) en a deux. dans le Hanoumân rtdtaka , et le Tchitra
(5) Dans le Hanoumân nâtaka ( La Pièce yadjyna.
218 LIVRE m.
denx castes aristocratiques; elle devint aussi, avec le temps, une des récréations les plus chères à la foule. Il se forma des troupes permanentes de comédiens qui vivaient de leur profession au jour le jour, en parcourant le pays (1), et, ainsi que nos histrions forains, annonçaient leur spectacle au son du tambour (2). Pauvres et, comme tous les vagabonds, menant sans doute une vie désordonnée, ils étaient dès le sixième siècle de notre ère assimilés par le mépris aux bouchers et aux balayeurs d'immondices (3). Sans parti pris, par son besoin de représentation et par sa tendance naturelle au succès, le Drame s'abaissa pour devenir plus à la portée de son nouveau public; il abjura son esprit religieux, varia plus encore ses sujets et renonça insensiblement à ses habitudes de poésie. Ce ne fut plus qu'un dialogue sans contrainte d'aucune sorte, qui s'adaptait, selon le hasard du moment, à des sujets plus simples, plus réels, plus positivement immoraux ou même entièrement métaphysiques. Nous en avons encore un, accompagné de son prologue ordinaire, quij'sous un titre bien digne de son sujet, Le Lever de la lune de la connaissance {i) y n'est rien moins qu'un traité de psychologie en six actes.
Mais au milieu de ces révolutions souvent plus apparentes que réelles, le drame aristocratique, le vrai drame indien, gardait le souvenir de son origine, et resta fidèle à l'esprit de ses
(1) ÂvadânaSf fabl. xcm; t. II, p. 76, gnées. Quand ils Tont et Tiennent dans les trad. de M. Julien. villages, ils se retirent sur le coté gauche du
(2) Cela résulte positivement d'un pas- chemin; Hiouen-thsang, Mémoires sur les s&%e du. Kathd saritsâgara{V Océan des hisr 'contrées occidentales f t. X, p. 66, trad. toires), de Somadeva Bhatta (douzième siè~ de M. Julien.
cle). Il paraîtrait même que les principaux (4) En sanscrit Pra^od/ta tchandro-daya.
acteurs avaient une manière particulière L'auteur est, selon Tancien usage , nommé
de se faire annoncer; car on reconnaît au dans le prologue : c'est l'honorable Krichna-
son du tambour que l'acteur Bhavananda misra , qui paraît avoir vécu dans le douzième
devait jouer dans la journée. siècle. Le texte a été publié par M. Brockhaus,
(3) Les bouchers, I^s pêcheurs, les oomé- Leipsig, 1835, et il y a une traduction en diens, les bourreaux et ceux qui enlèvent les anglais par Jones Taylor, Londres, 1812, ordures, sont relégués en dehors des villes, et une en allemand par IL Hirzel, Zurich, et leurs habitations sont notoirement dési- 1846.
THÉÂTRE INDIEN. 2f9
premiew ^sarw. Sorti de la danse, xm jour de fétc, îl se plaisait dans le monvement et dans. la pompe, préférait les grâces toujoars un peu vagues de la pantomime à la force des situations, et samfiait à des jouissances toutes sensuelles les plaisirs sérieux de rintellîgence. Aucun désir dMmiter réellement les choses ne gênait la liberté de ses allures : dans des représentations en pleitt jour, sur de simples estrades dépourvues de machines, avec des hommes pour actrices, Tillnsion était impossible (1), et il acceptait l'invraisemblance comme un principe et une condition de son existence. A peine est-il une pièce où, sans quitter la scène, les personnages ne se trouvent tout à coup arrivés à de grandes distances (2). Tantôt ils chassaient une gazelle à la course sur le théâtre (3) ; tantôt ils traversaient les airs sur un char roulant emporté par des chevaux (4), et le public était obligé de le voir. Quelquefois même ce facile intermédiaire était supprimé comme parfaitement inutile, et faction passait incontinent du ciel sur la terre (S). Au lieu de se déguiser, au moins pour la forme, et d'entrer dans les habits de leur personnage, sinon dans sa peau, les acteurs se drapaient dans des soieries aux conteurs éclatantes et flamboyaient de bijoux (6).
(1) Nous ne vftudrioos pas dire ^e «a trt- vaux eoureni, non Us gUwent for la plaue Testissement fût un usage cooataat; mais îl émailUe... Le ohar s'élance d'un yoI si rapide dut se produire assez souvent f}uand le Drame que ce qui tout à l'heure ne paraissait qu'un eut définitiTement rompu avec U danse. Un poinJt 4 m9, vue |»€od toui à coup une diacteor dit dans le prologue d« MékU,i «i MA- wipmwii, éaanne ; tred. de Chézy .
d/u»oa :. Notre prîjMipal acteur doi4 94vaitre {À,} Cwhar, pMisie tes ehevaiix d'une
sous le costume de Kâmandaki , vieille inen- coofse rapide (diMs Tair), vers la plage du
diante bouddhiste, en même temps qu'une de nwd-est.. . (Mimant avec ses gestes la vitesse
ses élèves, AvaiokitÂ; c'est moi qui remplis d'un char.) Devant mon char, les nuages,
ce dernier rôle ; Théâtre indiet»^ 1. 1, p. 274. réduits en poudre, s'étendent te!» qu'un che-
(2) Dans l'acte iv' de MâlcUi et Mddhava, min de poussière ; ma roue en tournant des- Makaranda dit à Màdhava : Allons nous bai- sine entre ses rayons eomme une rangée gner à l'endroit ou le Sindhou et le PÂrà se nouvelle de rayons ; Vikramotvaçî , P' 8 ; renccmtrent ; ensuite nous parcourrons la trad. de M. Fauche. Un autre exemple euville. (Ils se lèvent eA marchent quelque rieux se trouve dans l'acte vii* du ifoM «îra temps.) Voici l'endroit. . bonds heureux où tcharitra.
les deux rivières se réiKÛssentJ, Thêé/tre tn- (5) La première scène du iii* acte de
dien, t. I , p. 3 1 1 . Vikramorvaçi eaft 4«ns 1« ciel , et la seconde
(3) Au commencement de Çakowitala, Un sur la terre.
chasseur monté sur un char s'écrie : Les ehe- (6) Yasantasénà , portant sur elle or sur
Le théâtre était orné de splendides tentures, sans rapport avec la pièce, qui témoignaient jusqu'à la fin que, malgré le déplacement de Taction, on n'avait pas même l'idée d'avertir le public que la scène ne changeait point de place (1). Pour disparaître entièrement, il sufQsait de se couvrir la tête d'un voile (2), et au besoin on démentait le voile : les personnages devenus invisibles restaient visibles pour un des acteurs et s'entretenaient avec lui à haute voix, sans que les autres se permissent de rien entendre (3). Quand, pour rendre une scène plus intéressante, il fallait prévenir le Héros d'un malheur imminent, son œil tremblait involontairement (4), ou un corbeau croassait dans le voisinage : il se tenait pour parfaitement informé, et cependant ces prétendus pressentiments n'avaient aucun sens pour les spec^ tateurs (5). Afin de leur épargner l'ennui d'explications surabondantes, mais indispensables à un des personnages, un acteur au courant de la situation était censé lui apprendre à voix basse tout ce qu'il devait savoir (6). Lorsque le moment de finir un acte était arrivé, et qu'empêtré dans son sujet l'auteur ne savait
or, ressemblant au chef d'une troupe de (2) Je ne veux pas m'offrir devant ses
comédiens qui vont jouer une pièce nou- yeux pour l'instant ; mais invisible derrière
velle ; Mritchakatî , act. i ; dans le Théâtre mon voile et tournant à l'entour de lui , je
indien, t. I, p. 28. Si nous nous croyions veux écouter ce qu'il délibère secrètement
autorisé à préférer une interprétation qui ici avec le confident qui marche à ses côtés ;
nous est toute personnelle, nous dirions : Vikrcmuyrvaçt ^ P* 34, trad. de M. Fauche.
Au principal personnage d'une pièce nou- (3) ÀiaiA ddja& VOuttara Râma tcharitra ,
velle. Sîtâ, que son voile rendait invisible à tous les
(1) On lit pourtant dans le prologue de personnages , excepté à Tam'açâ , lui parlait
Mâlati et Mddhava : Il est nécessaire de aussi sans que les autres l'entendissent, et cela
représenter cette pièce avec les décorations pendant un acte entier; Théâtre indien, t. II,
convenables; Théâtre indien^ t. I, p. 274. p. 41-51.
Mais la traduction anglaise était déjà très- (4) C'était l'œil gauche pour un homme, peu fidèle, et M. Langlois a encore enchéri et l'œil droit pour une femme, sur son inexactitude : il ne s'agissait sans (5) Ângiras a dit : L'aspect des planètes , doute que des tentures ou des costumes , car les songes et les signes , les météores et les nous lisons aussi dans le prologue du Ratnâr- prodiges, tout cela n'est qu'un jeu du hasard valî , une pièce qui est cependant beaucoup et ne doit pas émouvoir le sage ; Véni «anplus moderne : Tandis que l'on dispose les /idra (La Chevelure dénouée); dans le T/iedff0 décorations, je profite du moment pour ap- indien, t. II, p. 298. prendre à l'assemblée que le sujet du drame (6) Nous citerons entre beaucoup d'autres que nous allons jouer est tiré de l'histoire une scène du Batnânaîi , dans le Théâtre célèbre du roi Vatsa; Théâtre indien^ t. II. indien , t. Il, p. 247. p. 214.
comment s'y prendre, il faisait crier dans la coulisse qu*il était midi , et tous les personnages sortaient précipitamment de la scène pour s'acquitter des devoirs religieux que leur imposait le milieu du jour (1). A l'époque la plus florissante de l'art dramatique, on employait deux procédés bien rudimentaires, qui remontent certainement à un temps où le Drame, à peine ébauché, cherchait à se débarrasser de la danse et à se constituer d'une manière indépendante. Un acteur étranger à l'action remplissait l'emploi de Moniteur ; il entrait sur le théâtre sans aucune autre raison que son bon plaisir, s'avançait jusqu'au bord (2) et annonçait dans des termes qu'il choisissait luimême, les changements de scène et les nouveaux personnages qui allaient se produire. Un autre, plus antipathique encore à la nature du Drame, intervenait aussi de son chef dans la pièce, et lui servait de complément (3) : il suppléait aux défectuosités du dialogue et racontait au public, parlant à sa personne^ les événements laissés dans l'ombre, qu'il lui importait de connaître.
La poésie indienne se distingue entre toutes par la grandeur des conceptions et l'éclat des images; mais on y chercherait en vain le sentiment de la réalité, Tintelligence de la vie et le sens de l'histoire : c'est, si nous osions nous servir de termes assez mal sonnants hors de l'école, un étrange amalgame de l'absolu et du fini, où les faits sont absorbés par les idées, et où les idées elles-mêmes s'évanouissent quand on veut les saisir. Autant par sa nature philosophante que par ses tendances au mysticisme et ses habitudes descriptives, le drame véritable lui était inter-
(1) n y en a un exemple dans Màlavikâ- Pra, le Pro des Latins, Viç, Entrer, et Ka , grUmitra, p. 30, trad. allemande de M. We- la particule suffixe indiquant un agent.
ber, et dans le Yiddha aâlabhândjika ; dans (3) En sanscrit, Yiçkambhaka , l'Inter-
le Théâtre indien, t. II , p. 319. prête, littéraleinent Celui qui entre pour ex-
(2) On l'appelait Prareçafca ^ et son nom pliquer : de Viç, Entrer, Kambh, Explisignifiait Celui qui entre en avançant : de quer, et Ka , la particule suffixe de l'action.
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dit ; elle ne pourait, sans s'abjurer elle-mtoe, suivre pas à pas de vrais personnages, marchant à un but positif dans leur indépendance et dans leur force, et l'entraînant avec eux en avant par la voie de terre. S'ils avaient méconnu à ce point les conditions de leur génie, les plus grands poëtes n'auraient produit que des avorteraents. La matière première leur manquait : l'Homme n'est pas dans l'Inde une intelligence individuelle servie par des organes, mais une particule de la divinité, associée étroitement à un corps et limitée par ses sens. On était d'ailleurs trop indifférent aux questions de temps pour chercher sérieusement à donner sur le théâtre un caractère actuel à des événements passés : on les racontait plutôt qu'on ne les représentait. Le Drame conservait l'esprit épique, et pour obvier aux malhabiletés et à l'insuffisance de la mise en scène, on l'encadrait dans une de ces traditions populaires dont les moindres détails étaient connus depuis l'enfance (1). Mais dans ce pays de la métaphysique et du rêve, les tradiiions n'étaient pas de simples histoires : le peuple s'éprenait d'idées purement religieuses et leur donnait une base quelconque dans le passé, ou transformait les événements dont il avait gardé le souvenir et en faisait des mythes. Pour la foule, le Drame n'était donc qu'un spectacle sensuel qui poussait à la peau, et les plus intelligents, ceux-là qui savaient briser l'enveloppe et saisir le fond des choses, ne voyaient dans les différents personnages que des mannequins qui s'agitaient au bout d'un fil. Coordonnés ensemble comme les mots d'une phrase pour exprimer une idée, ils n'avaient ni indépendance ni existence à part; le plus en saillie, le Héros lui-môme n'était pas quelqu'un, c'était quelque
(1) Ainsi, le Mahâ vira tcpLarHra, le H(k- tra , du Hahâbhàrata ; le Pradyotmma
noumdn nâtaka et YAnargha Râghava sont vidjaya, du Harivamça , et le Sriiàma
tirés du Bdmâyana; le Pratchanda Pân- tcharitrOf du Bhâgavata. dava, le Yéni sanhâra et VYaydH tchari-
THÉATRB INDIEN.
chose. Dans cet idéalisme forcené, les sujets le plus historiques se détachaient de la terre et n'apparaissaient plus qu'avec des formes fantastiques, comme ces vapeurs indécises à peine colorées par les clartés blanchâtres de la lune. La nature de la langue, la savante organisation de sa grammaire, sa facilité à composer des mots, à nuancer et à raffiner l'expression, se prêtaient surtout aux subtilités de la pensée et à ces descriptions kaléidoscopiques où la couleur bariole la couleur, et le substantif disparaît sous une double couche d'adjectifs et d'adverbes. Le trait pur et précis, la saillie des contours, l'expression nette et carrée des idées, le cri naïf du sentiment, la parole stridente qui frappe à la joue, la phrase brisée qui va, revient, interroge et répond, n'étaient point dans ses habitudes ni peut-être dans ses moyens. Cette langue toute littéraire se fut bientôt altérée dans la bouche des gens illettrés, et il s'en forma une autre plus vive, plus leste, allant plus droit au fait, beaucoup plus propre au Drame ; mais en dehors de la société officielle des Brahmanes, il n'y avait que des Bouddhistes dont l'intelligence se fermait systématiquement à tous les plaisirs (i), et des Parias, avilis et grossiers, qui n'appréciaient en fait de littérature que des parades obscènes suffisamment crues pour être comprises sans effort (2). Tel fut donc jusqu'à la fin le Drame indien : resplendissant de couleur, ruisselant de lumière, plus grand que nature et plus poétique que la vie. Mais sa couleur a l'éclat monotone et papillotant du ver-
(1) Le Bouddhiste diffère du sectateur de Brabma en ce qu'il ne reconnaît pas d'Esprit universel dont l'âme humaine soit sortie et où elle retourne s'absorber ; mais il s'accorde avec lui sur la négation de la personnalité, sur le détachement complet des intérêts de ce monde, et professe encore plus rigoureusement* ces deux croyances : le sentiment religieux, si puissant en Orient , yeut regagner sur la pratique tout ce qu'il a perdu du côté de la théorie.
(2) Elles igoutaient encore à l'obscénité des OuparoùpakM , farces grossières dont
nous possédons un échantillon dans le Dhoûf' iasamâgama (La Conjonction des Vauriens), publié dans VÀnthologia sanscritica , de M. Lassen : yoy. sa Préface et le Gôttingische gelehrte Anzeigen, 1839, n* lxtiii, p. 672. D'autres farces d'un genre un peu moins bas rappellent nos Monologues du moyen âge ( Vitht) , les Atellanes romaines {^Dasa roûpaka)ei ces Dialogues satiriques, si hardis, qui, pendant les gaietés et les licences du camayal, ne respectaient jadis, surtout en Italie , aucune supériorité sociale {Prcihatana),
nis ; sa lumière phosphorescente et plate n'a ni les tons chauds ni les ombres de celle gui nous vient du soleil ; sa poésie ne sait où poser les pieds et flotte dans le vague, inconsistante et disproportionnée comme un rêve. La grandeur de ses personnages manque de profondeur et de perspective ; rien de vivant ne bat sous leurs habits de pourpre et d*outremer ; lorsqu'ils se meuvent, c'est la main d'un entrepreneur de spectacle qui les pousse , et ils glissent en avant sans laisser sur le sol l'empreinte de leurs pas. Le dénoûment ne conclut rien, et la pièce finit quand on tire le rideau. Ce n'est pas encore le Drame de la poésie, c'est celui d'une lanterne magique.