CHAPITRE IV. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
tranche du jouvenceau, raconte comme les Gandins d'Athènes des histoires ésopiques, fredonne des contes à rire, puis mêlant ridiculement ses souvenirs de vieillard et ses aspirations de jeune homme, reproduit d'une jambe mal assurée de vieilles danses passées de mode depuis îhespis.
Dans l'ancienne Grèce la Patrie se composait habituellement d'une ville et de sa banlieue : c'était une parcelle de terrain, bornée d'un côté par une motte de terre, et de l'autre, par un filet d'eau qui disparaissait pendant les chaleurs del'été. Érigées de la veille en États séparés, ces petites villes, comprimées sous la main d'un maître ou s' épuisant en agitations fiévreuses, étaient à peine entrées dans cette vie personnelle d'où sortent avec le temps des traditions et des aspirations communes. Leurs habitants, souvent d'origine différente, étaient tiraillés en sens divers par des dissensions intestines, sans cesse renaissantes ; ils n'avaient pas encore ces affinités de famille qui suppléent à l'homogénéité de la race, et la lente action d'un môme courant d'idées ne leur avait point donné cette empreinte morale qui fait l'unité des peuples et les individualise. C'était au fond la religion, bien plus que les institutions politiques, qui constituait la Patrie : des traditions de sacristie racontaient que certains dieux avaient pour elle des prédilections toutes particulières, et à défaut de titres dans l'histoire et la réalité des choses, le peuple lui en croyait ingénument dans l'Olympe. Mais les dieux du paganisme n'étaient pour la plupart qu'une créalion toute fortuite de la pensée : issus d'une racine philologique ou d'une conception poétique, ils n'existaient réellement et ne s'affirmaient que par des légendes ridicules et les miracles journaliers que l'ignorance leur avait attribués, et au temps d'Aristophane les esprits actifs étaient devenus fort incrédules à ces manifestations. Ils s'éveillaient aux premières curiosités de la science; étudiaient, non plus en dévots, mais en obser-
valeurs les phénomènes naturels ; cherchaient à constater les forces impersonnelles qui les produisaient, à s'explicjuer leur action, leur enchaînement et leur indépendance, et niaient provisoirement les miracles (i). Pendant ma jeunesse, disait Socrate, il est incroyable quel désir j*avais de connaître cette science qu on appelle la Physique. Je trouvais quelque chose de sublime à savoir les causes de chaque chose (2). Aristophane pouvait donc sans trop calomnier ses croyances lui faire gouverner le monde par des causes naturelles (3), et de Tinutilité de Jupiter pour le cours des astres et les caprices apparents des météores, conclure en son nom qu'il n'était qu'une vaine hypothèse (4). C'était là sans doute une accusation bien grave , même dans une comédie bouffonne ; mais la religion grecque n'était pas seulement une dépendance de l'État qu'il devait protéger comme un de ses accessoires les plus précieux; elle était à la fois son principe et sa force, sanctionnait ses volontés et lui créait un droit à l'obéissance. Par dévotion ou par patriotisme les bons citoyens voulaient donc maintenir les anciennes croyances et se sentaient pleins de colère contre les amateurs d'impiétés, qui, non contents de blasphémer pour leur compte, tenaient boutique d'athéisme (5). L'intolérance en matière religieuse n'était pas
(1) Voy. Anaxagorae Fragmenta, p. 37 (3) Nubes, v. 380, 424, etc.
et 48 , éd. de Schaubach ; Mounier , Dispu- (^ ) n^^^^ z,., . ^ ^^ ^^^,^ . q^^. i^ zwç • tatio litterariade Diagora Melio,eiBergkf /Vuft«« y 367
Commentationum de reliqwis Comoediae '
atticaeantiquaeh.ifTp. 1 7 1 . Prodicus avait Ce n'est pas une méchante et absurde ca-
mème composa un livre contre la pluralité lomnie , puisque saint Justin le louait de ne
des dieux, Iltpl Oiûv ( \oy. Geel , Historia pas avoir cru aux dieuj^de la Patrie {Cohor-
critica Sophislarum qui Socratis aetate /atio ad Grra<?co«, p. 48), et que saint Au -
Athenis (loruerunt, p. 79 ) , et Critias , un gustin en faisait un martyr de l'unité de
disciple de Socrate, les déclarait une fie- Dieu; De Civitate Det, 1. vni, ch. 3. Les
tion des législateurs ; dans Sextus Empiricus, païens eux-mêmes , ceux qui l'admiraient
p. 403, éd. deBekker. davantage, reconnaissent positivement son
(2) Phédon; dans fes Œuvres complètes hostilité à la religion d'Athènes : voy. entre de Platon, t. I, p. 273, trad. de M. Cousin, autres Platon, £u(/iyp/iron et Phèdre, ch. ni Selon Plutarque , Nicias^ ch. xxm , il aurait et iv.
conservé toute sa vie ce goût pour les sciences (b) Aussi la pièce finit-elle par ces deux
physiques , et- ce serait même la cause pre- vers où Strepsiade exprime évidemment la mière de sa condamnation. pensée du poète :