CHAPITRE IV. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
ressés dans les résultais, les contemporains, regardaient celle . incurie du but moral et cette indifférence au fond des choses comme un commencement de dépravation et d'athéisme. Ils croyaient que l'habitude de discuter contre sa pensée et de révoquer ses convictions en doute, introduisait le scepticisme dans les consciences (1), Tinsubordination dans les esprits et l'irrésolution dans les caractères, qu'elle détournait des luttes fortifiantes de la paleslre, dégoûtait des embarras, souvent si pénibles, de Taction, et en rendait incapable, désapprenait le respect des lois et l'amour de la Patrie. Ce mal s'attaquait de préférence aux plus jeunes et aux plus actifs ; il empoisonnait l'avenir dans sa fleur et ne laissait pas même l'espérance de jours meilleurs. Le Peuple eût-il dans un jour de colère chassé tous ces vendeurs d'immoralité polilique (2), le désordre ne • serait pas sorti avec eux de TElat; il était désormais dans les intelligences qu'ils avaient perverties, et dans les opinions dissolvantes qu'autorisaient leur exemple et leur renommée. C'était dans leur personne qu'il fallaii. combattre leurs idées : de purs raisonnements eussent été bien peu appréciés de la foule, et leurs doctrines étaient si personnelles et si flottantes qu'on ne pouvait les discréditer définitivement qu'en mettant au grand jour le danger de leur métier et le ridicule de leurs habitudes. En leur qualité d'enfants perdus du parti conservateur, les poêles comiques entrèrent donc résolument en campagne ; ils les poursuivirent de leurs plaisanteries les plus acres
mit dem Leben ward ubernommen von den Sophisten; Gerlach, Sokraies und die Sophisten; dans son Historische Studien, p. 53. M. Welcker a même entrepris dans le t. I du Rheinischea Muséum une défense complète de leur esprit, et n'a pas craint d'intituler son plaidoyer : Prodikos von KeoSj Vorgànger des Sokrates.
(1) Le développement de la morale personnelle et du sentiment du droit était même, selon Thucydide, là cause première de la
corruption de son temps; Historiaf 1. m, ch. 83 et 84.
(2) On frappa inutilement les plus dangereux à plusieurs reprises : voy. Diodore de Sicile, 1. xui, ch. 6 ; Suidas, s. v. Ilpo Jixo<; Cicéron, DeNaturadeorumfl. i, ch. 23 ; Jacobs, Additamenta Animadversionum in Athenaeum^ p. 336, et Hoffmann, DeLege contra philosophas, imprimis Theophrastwn , auctore Sophocle, Amphiclidae filiOj Athenis lata.
et les livrèrent honnis et flagellés à la déconsidération publique (1). Socrate ne pouvait légitimement être confondu avec eux (2). La discussion était pour les Sophistes le fond même de l'enseignement; ils voulaient entraîner les intelligences comme des chevaux de course, et se préoccupaient surtout dans leurs exercices d'apprendre à bien faire le gtand écart. Ils n'admettaient que des vérités de circonstance, qu'on pouvait au besoin prendre à rebrousse-poil et nier le lendemain : ils posaient pour l'éloquence, même quand ils n'avaient rien à dire, et n'acceptaient pour juges de leurs opinions que leurs propres sentiments. Socrate, au contraire, avait la foi, et ses croyances, très-réfléchies et très-fermement arrêtées, ne s'accrochaient point dans le vide à un sentiment mobile et souvent intéressé : elles avaient une base que ne sauraient ébranler les caprices ni déplacer les intérêts, une base immuable et éternelle, la conscience de THumanité. Mais des ressemblances bien compromettantes devaient frapper la foule et lui donner le change (3). Socrate ne croyait, commrf les Sophistes, qu'à sa logique personnelle et ne reconnaissait point de vérités officielles; comme eux, il décfaraitsa pensée inviolable et raisonnait publiquement contre les dogmes établis; comme eux enfin, il déclinait l'autorité morale de l'État, défaisait dans son for intérieur le juste et l'injuste officiel et les refaisait à sa manière (4). Plus dangereux en cela que les Sophistes ordinaires, il ne se contentait pas de douter pour son compte, en
(1) Aristophane fait dire à Socrate dans les Nuéet,y. 296 :
[outot.
Voy. Schol. Vespae^ v. 157; Aves, v. 299, Nubes, ▼. 96 et 331 ; Cobet, Observationes criticae in Platonem comicum, p. 187, et Heindorf, ad Platonis Theaeteiwriy p. 358.
(2) Voy. le mémoire de Schleiermacher,
Ceber den M^erth des Sokrates als Pfùlosophen, p. 62, 64, et Gerlach, Sokrcttes und die Sophisten, passim.
(3) Plus de cinquante ans après sa mort^ Eschine disait encore dans son discours Contra Timarchum , p. 74, s^xpà-nj» |Uv xiv <roçi(rr<v : voy. Hermann, Gesckichte vmd System der Platonischen Philosophie , p. 320, notes 270-272.
(4) Platon, Âpoto^ia Socratis, ch. mn.