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CHAPITRE IV. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE

respectant la foi des autres; il aflSrmait Timpossibilité radicale de la science. Ainsi que les vendeurs de sophistique en gros, il n'attendait pas la pratique dans une école fermée au public, il détaillait son enseignement, se mettait en embuscade dans les rues et raccrochait des auditeurs. Au lieu de leur exposer loyalement ses raisons et ses doutes, il les embarrassait de questions captieuses et d'affirmations ironiques, les poussait de subtilités en subtilités, les acculait, comme aurait pu le faire Méphistophélès, dans quelque contradiction bien palpable et leur brouillait rintelligence (i). Cette manie d'enseignement forcé eût sans doute à la longue irrité un peuple d'une vanité si ombrageuse, et la conduite de Socrate était trop imprudente pour ne pas soulever par tout de violentes colères. Non-seulement il blessait incessamment par ses discours tous les croyants à la religion de la Patrie (2) ; mais, quoique né à Athènes et d'une vieille souche athénienne (3), il affectait une indifférence complète pour les affaires publiques et le mépris de ses devoirs de citoyen (4). Puis on riait de le voir enseigner le beau avec une barbe hérissée, des gestes disgracieux, sans tunique et sans chaussures (5). Oa ne pardonnait pas à un professeur si acharné

(1) Plutarque, QuaestioMi platoniccu , qae&t. 1, cb. i^ par. 6 (Opéra moraliay p. 12%3, éd. Didot) ; Platon, Àpologia^ ch. x et xxi; Operay t. I, p. 19 et 26, éd. Didot: voy. Rost, Socratis *AiwnvTni<»vw|fcaT« pueria non iemere commendanda.

(2) Piutarque reconnaît qu'il parlait beaucoup trop librement ; NiciaSy cb. xxin, par. 4; Vitoêy p. 643, éd. Didot. Aristopbane n'en mettait pas moins une Téritable perfidie dans ses attaques : non-seulement il l'appelle le Mélien(y. 830 : ^oy. aussi ci-après, p. 400 , n. 5, son assimilation à Prodicua, le condamné pour atbéisme) , et l'bostilité de Diaf^oras, de Mélos , contre la religion était bien connue; mais il lui prête des idées sur le Tourbillon (t. 375 et 380), qu'à en croire Platon {PMionyi. I, p. 280, trad. Cousin), il aurait trouTées ridicules. On a besoin de se rappeler <|ue le Soorate des Muéet ne

voulait pas être celui de l'histoire, et que les idées qu'Aristophane lui a prêtées étaient fort répandues parmi les libres penseurs du temps. C'était entre autres celles d'Erapédocle et d'Épicure : voy. Lucrèce, De rerwn Nattway 1. iT, V. 96-98.

(3) Les Sophistes les plus célèbres étaient étrangers, et ne devaient personnellement rien à Athènes : Protagoras était né à Abdère; Gorgias, à Léontini; Polns, à Agrigente ; Hippias , à Élis ; Prodicus, à Céos ; Thrasimaque, à Ghalcédon, et Dionysidore, à Chio.

(4) Platon, Àpologiay par. zxx, p. 25 : il lui a même fait dire dans le Gorgias : eux

(5) 'Avuicd^x6( it Mil d^lTQvy itanSUIf • Xénophon, Memorabiliay 1. I, cb. vi, par. 2; Opera^ p. 541, éd. Didot.

de bel esprit la familiarité de son langage et ses comparaisons triviales (1). Ce prétendu instituteur du genre humain, qui ne pouvait morigéner sa femme (2), semblait fort comique aux plus hypocondres.Son front bas et protubérant, son nez écrasé, ses larges narine^ et son menton massif donnaient à son visage Tair d'une caricature (3). Il parlait naïvement ou très7impademment d'un génie familier, fort empressé à le servir, et Ton racontait sur son compte de plaisantes et Irës-mécbantes histoires (4). Enfin, malgré d'excellentes intentions et une moralité relativement très-élevée, il méritait vraiment les préférences de la satire (5) : les ridicules de sa personne rendaient encore ses doctrines plus ridicules, et Aristophane fit preuve de sa pénétration habituelle en le choisissant pour principal personnage de ses Nuées (6). Strepsiade, un paysan ruiné et grossier, voudrait bien s'approvisionner aux pensoirs en répu-

(1) Platon, Apologia, ch. t; Opéra, t. î, crate velerum Comicorum ; dans son Quaei' p. 14, éd. Didot. tiones Aristophaneae ^ p. 99-297) : nous ne

(2) Xénophon, Symposion, ch. ii,par. 10; parlons pas de l'anecdote rapportée par Éiieu Opéra, p. 659, éd. Didot. et par Plutarque, qui le fait assister à la pre^

(3) Il ressemblait, selon Xénophon , à un mièrc représentation et montrer aux spectavieui Satyre; Symposion, ch. iv, par. 19; teurs l'original en regard du portrait, parce Opéra, p. 665, éd. Didot. qu'elle ne nous semble avoir aucun caractère

(4) Yoy. entre autres Plutarque, De Ge- de vraisemblance, e» quoique probablement nio Socratia , ch. x; 0}>era moralia , retouchée à plusieurs reprises (voy. v. 549 et p. 701, éd. Didot. v. 590-594), la seconde édition ne paraît pas

(5) Les Nuées lui disent, v. 360-363 : De avoir été représentée (voy. Sco\.,, ad v. 552 ; tous ceux qui s'occupent des choses célestes, Hermann, Nubes, préf., p. 22 et suivantes, tu es avec Prodicus celui que nous accueil- et Béer, Ueber die Zahl der Schauspieler Ions le plus volontiers : lui, pour sa science bei Aristophanes , p. 125 et suivantes; et sa pénétration ; toi , pour ta démarche cependant l'opinion contraire a été soutenue arrogante, tes yeux errants, ton courage à par Fritzsche, Quaestiories Arisiophaneae j marcher pieds nus, et l'air de gravité qu'avec p. 1 1 1 et suiv., et Siivem, Ueber Aristopha' notre protection tu te composes: voy. Dio- rhesWolken, p. 85); mais elle était fort gène deLaërte, 1. n, ch. 5, 19 et 45. Platon connue, et il est difficile de ne pas croire lui-même convient qu'il avait des affectations que Platon y ait fait allusion dans son Apoqui ressemblaient à du charlatanisme; La- îogia SocraiiSf ch. n et m, p. 14 et 15, éd. ches, p. 246 D, E, F, et p. 250 A, B. Aussi Didot. Tout ce que l'on peut dire, c'est que fut-il personnellement et nominativement at- nous ne connaissons bien que le Socrate du taqué par les meilleurs Comiques de son Phédon, un Socrate posthume, arrangé par temps : Eupolis, Amipsias, et probablement ses admirateurs au point de vue de la posté- Cratinus. Voy. Hanke , Commeritariorvm de rite. Quoi qu'en aient pensé des autorités Aristophanis vita, P. cdxuv. imposantes, Bôttiger,Reisig et Ranke, malgré

(6) On a prétendu sans raison suffisante la liaison de Socrate avec Euripide ( on que Socrate ne figurait pas dans la première croyait même qu'il n'était pas étranger à ses édition des Nuées (voy. Fritzsche, De So- tragédies : voy.. Diogène de Laërte, 1. ii.

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