‹ Histoire de la comédieChapitre 98 sur 116 · CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE. Vy · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE. Vy

fin, elle appartint tout entière à la Poésie, elle conserva sa forme primitive et son ancien esprit, son Chœur lyrique et son caractère religieux. C'était encore pour Eschyle une- grave légende où, en manifestant Timpuissance des héros les plus renommés à lutter contre le Sort, elle faisait comprendre aux spectateurs la misère de Thomme et leur apprenait par la terreur à plier le genou devant les dieux. Sophocle se préoccupa davantage du sentiment poétique : il voulait surtout représenter la dignité de la nature humaine, et lors même qu'elle en est écrasée, montrer sa supériorité morale sur la destinée. La religion qu'il prêchait n'avait plus la même austérité ni les mêmes épouvantements : c'était la religion du beau, celle qui développe et qui charme; mais il soulevait le voile de l'autre vie, ' et réparait par sa justice suprême les souffrances imméritées de celle-ci ; il enseignait par des exemples augustes à mépriser les plaisirs éphémères, et pour élever son public comptait en poëte sur la Poésie, sur l'amour des âmes bien nées pour le beau et sur la puissance électrique des grands sentiments. Cette contemplation spéculative de l'intelligence parut à Euripide trop inerte et trop incertaine ; il mit son théâtre de plain-pied avec la rue (1), et ne s'adressa plus à la pensée, mais à l'émotion, à une pitié sentimentale qui poussait à la peau (2). Il crâi<gnait même de ne pas toucher suffisamment par des douleurs morales vaillamment supportées, et représentait de préférence des passipns égoïstes et mauvaises qui portaient le trouble dans les familles et le désordre dans l'histoire, ou des souffrances physiques qui s'étalaient aux yeux et prenaient brutalement sur les nerfs. Il renonçait pour ses plus hauts personnages à la dignité extérieure de la poésie et du rang, ge plaisait à draper

(1) Yoy. sur cet abaissement de la Tra- (2) Arifitûphane lui fait dire dans /ei Gr«gédie, Ranae, y. 949 et 1397-1400. nouilles^r. 959 ;

les rois dans des haillons, à crever les yeux de ses Héros ou à leur casser quelque membre (1). Le Chœur ne fut plus une personnification des spectateurs, passée de la salle sur le théâtre; il devint un personnage à plusieurs têtes qui circulait réellement dans le drame et avait une manière à lui de comprendre les choses, mais au fond il ne parlak que pour le compte de Tauteur : c'était de la rhétorique incrustée çà et là dans la pièce. La poésie elle-même fut découronnée, et n'aspira plus à réiévation lyrique ni à la majesté de la sculpture ; elle gémissait, raisonnait, déclamait, visait à Téloquence comme au dernier terme de la pensée (2) . Au lieu de se résigner religieusement à leur sort, les grandes victimes de l'histoire argumentaient contre la volonté des dieux et leur reprochaient d'abuser odieusement de leur pouvoir: quelquefois même le blasphème ne leur sullisait pas, elles les niaient comme une superstition de bonnes femmes, et invoquaient des puissances plus rationnelles (3) et plus visibles (4). La source des inspirations profondes, la foi, manquait à cette tragédie d'après nature (5) ; elle ne croyait qu'aux libertés de l'Art : les traditions les plus historiques et les plus saintes, celles qui se rattachaient à la religion de la Patrie et

(1) Télèphe^ Philoctète et Bellérophon , montré les hommes tels qu'ils sont ( EvfiKi^T,^ trois de ses Protagonistes, boitaient : aussi ^toioicWi; Poeticaj ch. xxv, par. 6], etLon- Aristophane l'appelle-t-il XwXoirotw, Faiseur gin, ch. xv, par. 2, lui reprochait d'avoir inde boiteux; Ranae y v. 846. Voy. Ibidem, troduit dans la Tragédie l'amour et la folie. V. 1063; Pax ^ v. 147, et AchamenseSy Les Anciens savaient que la Poésie n'esl pas V. 411-441. Dicéopolis lui emprunte dans une chambre obscure qui reproduit platement cette dernière pièce des guenilles trouées, un des objets réels; elle doit peindre avec vérité bâton de mendiant, une lanterne à moitié des choses qui n'existent pas.

brûlée, un petit gobelet ébréché, une vieille (3) Il invoquait l'air, l'agilité de la Un-

marmite dont les fentes soient bouchées avec gue , le bon sens pratique ; Thesmophoria-

une éponge, et le poëte dépouillé s'écrie, zutae^ v. 14; Hanae, v. 892-900.

\. 464 : (4) Une femme dit même dans les Fem-

Aussi Eschyle l'appelait-il , dans les Gre- ^^ f f^^ *' ^*^'^' xp«T««i«i« «oio».

nouilles , V. 842 : Faiseur de mendiants et ^''« *^V< «v«ri«u.v ou, elv« Otoûç.

Ravaudeur de loques. (3) OùxiT* âv6p6ico'jç xaxoÎK

(2) Nous ne jugeons pas ici Euripide, nous ^-lytiv ilxaiov, t\ ta xo» Ota» xaxà expliquons l'animosité d'Aristophane; mais lAinoûatO*. â^>.à Toy< Îi5oiff*ovt«ç t«Iiquand la politique fut sortie de la question Ion, v. 449. littéraire , Aristote le blâmait encore d'avoir

Page 1