CHAPITRE XXII
Aux portes on était féroce, aussi pour les franchir se déguisait-on de toutes les manières. Les costumes de déménageurs, de garçons marchand de vin et même de vidangeurs servaient à dissimuler des bijoutiers, des commis de nouveautés, des horlogers, des hommes de lettres. Mais à la fin on devina la ruse et il fut ordonné de ne laisser sortir que les hommes âgés ou munis de laisser-passer.
Dans les chemins de fer, on tâchait quelques jours à l'avance de se mettre bien avec un employé, graisseur ou chef de bureau, peu importait le grade, Tamourpropre était mis de côté. Alors par des détours qui lui étaient familiers, il faisait entrer dans les salles d'attente et on ne payait qu'en arrivant à destination. L'administration était la complice tacite des actes de son personnel.
La Seine, en amont et en aval de Paris, servit aux évasions. On montait dans une barque louée à l'heure, puis, s'armant d'une ligne, il fallait, avec la plus grande lenteur, descendre ou remonter le courant, s'arrêter chaque minute, fixer J'eau comme si un brochet mordait à l'hameçon, car on devait prendre garde d'éveiller les soupçons des sentinelles, et une fois au delà de l'enceinte fortifiée, le batelier déposait sur la berge le pêcheur improvisé, qui se gardait bien de reprendre le chemin qu'il venait de parcourir. Ce moyen fut bon huit jours, puis, la ruse une fois éventée, les factionnaires reçurent l'ordre de tirer sur les pêcheurs à la ligne — vrais ou faux — qui tenteraient de sortir.
Un autre système consistait à choisir un endroit isolé des fortifications, attacher avec un fort clou une corde longue et solide au sol, puis se laisser glisser dans le fossé. Si le clou sortait de terre, si la corde se brisait, on pouvait se tuer ou se blesser grièvement ; aussi cette opération exigeait-elle beaucoup de sang-froid.
La sortie au convoi mérite également une mention : deux cimetières — l'un au nord, près de Clichy, l'autre au sud, à côté de Villejuif — servent à l'inhumation des Parisiens; jamais on ne vit autant de monde suivre les convois ; jamais les marchands de couronnes ne vendirent autant de leurs articles funéraires ; ce moyen fut encore éventé, et les femmes seules purent sortir de Paris.
Il y eut encore ceux qui s'enrôlaient dans les rangs fédérés et désertaient aussitôt. Un poëte trouva un moyen assez bizarre : il prit une voiture à l'heure, choisit un vieux cocher, qu'il paya grassement, s'introduisit dans sa houppelande, mit sur sa tête un chapeau graisseux, s'installa sur le siège et prit les guides. Quant au cocher, assis dans sa propre voiture, couvert des habits de son client et fumant un excellent londrès, il se laissa conduire jusqu'à Saint-Denis. Ce poëte rentra courageusement dans Paris derrière l'armée et fit un livre où il dit sans rire qu'il n'avait point quitté son domicile et que, jusqu'au dernier moment, il avait lutté contre la Commune [et fait trembler ses agents les plus redoutables.
Ces mensonges firent rire ceux qui connaissaient