CHAPITRE XXVI. 22Ï
Chaque journal supprimé reparaissait immédiates ment sous un nom nouveau, et les décrets de la Com?mune étaient inutiles et ridicules, étant éludés avec la plus grande facilité. Voulant que ses ordres fussent exécutés, le délégué à la police déclara que des jourjuiax: nouveaux ne paraîtraient plus; il rendait les* imprimeurs responsables de toute publication faite sans, autorisation préalable. Un seul écrivain demanda cette autorisation qui ne lui fut pas refusée. C'était M. Odyase- Barrot qui fonda le Fédéraliste. Ce journal ne vécut que trois jours. Il se montra un des adversaires les plius^ fougueux du gouvernement de Versailles,
Comme moyen de succès, M. Barrot parla des cadavres trouvés dans les églises, à la Trinité et à Saint-Augustin; mais cette ficelle était complètement usée. Il coBOr mença aussi unahistoire de Flourens; mais ce fou qui, pendant des années, en Crète ou à Paris, avait toujours eu r habileté de se sauver en laissant prendre ceux qui s'étaient compromis à cause de lui, était déjà oublié. M. Odysse-Barrot ne tira aucun profit de ses dénonciations contre les prêtres et de ses réclames-Flourena.
M. Jules Vallès dénonça dans le Cri du Peuple M. de Rolland, directeur du Messager de Paris. Aussitôt un mandat d'amener fut lancé, mais M. de Rolland put s'échapper; M. Edouard Hervé, son gendre, raconta les faits dans le Journal de Paris, malgré le danger qu'il y avait d'accuser un membre de la Commune.
M. Rochefort continuait d'insulter le gouvernement de Versailles, et le Mot d'ordre faisait une concurrence
active au Père Duchêne sur le chapitre des dénonciations et des personnalités blessantes. M. de Gallifet surtout était l'objet des grossiers sarcasmes de M. Rochefort qui l'attaquait non pas comme soldat ou comme homme politique, mais l'outrageait dans son honneur de mari, annonçant que dans les perquisitions ordonnées par la Commune dans l'hôtel du général, on avait trouvé un coffret contenant des lettres de M«»« de Gallifet qui la compromettaient beaucoup. Ce fait fut reconnu faux par M. Rochefort, qui vit qu'il était allé trop loin dans son système de calomnie à outrance.
M"® de Gallifet, qui avait montré pendant le siège tant de courage à soigner les blessés, leur donnant des soins comme une sœur hospitalière, dormant dans un fauteuil souvent plusieurs nuits de suite pour être toujours à portée de ses malades, était respectée et admirée de ceux qui l'avaient vue à l'œuvre. Seul, le rédacteur en chef du Mot d'ordre, emporté par une haine que rien ne motivait , osa tenter de ternir la réputation d'une femme qui ne lui avait rien fait et qu'il ne connaissait même pas.
M. Rochefort attaquait également la rédaction du Gaulois qui était à Versailles. Le correspondant parisien de ce journal avait le don de l'agacer, et il s'en fallut peu que, grâce aux avertissements réitérés du Mot d'ordre, la police ne mît la main sur ce correspondant anonyme.
Quoique paraissant toujours plein de confiance, Rochefort préparait sa fuite. Il devinait que la fin de la
TETAPITRE XXVT. 225
crise approchait, et ne voulait point se trouver mêlé à ses amis de la Commune. En conséquence il écrivit à une amie, qui habitait Bruxelles , de lui préparer un logement. La lettre fut interceptée ; le Gaulois en eut communication et la publia. Rochefort le prit de trèshaut, insulta la rédaction du Gaulois, prétendant que la lettre qu'il avait imprimée était complètement fausse. Il avouait en effet avoir écrit à sa sœur, à Arcachon, pour lui dire de ramener ses enfants à Paris, où ils seraient plus en sûreté que près de Bordeaux, car jamais les Versaillais ne franchiraient Tenceinte fortiflée. En même temps il accusait les autorités de la Gironde d'avoir, en arrêtant une lettre, volé un mandat sur la poste qui y était renfermé.
Tant d'audace trouvait encore des admirateurs ; on ne croyait pas que le mensonge pût prendre de pareilles proportions Une lettre adressée par Rochefort, le lendemain de cette sortie furieuse contre le Gaulois, au journal la Politique, disait qu'en face de la situation faite à la presse par la Commune il croyait de son devoir de suspendre la publication du Mot (Tordre. Croyant avoir dépisté les agents de Versailles, il quitta furtivement Paris, accompagné de son secrétaire Mourot. Les deux fuyards furent arrêtés à Meaux ; ils étaient sur le point de monter en chemin de fer. M. Rochefort voyageait sous le nom de Sainte-Luce. La nouvelle de sa fuite et de son arrestation fut bientôt connue à Paris. Le journal la Vérité, courtisant toujours la Commune, parce qu'il ignorait que le moment de sa chute
fût si proche, voulut lui adresser une légère flatterie et contesta timidement la légalité de l'arrestation de M. Rochefort. Le gouvernement de Versailles, selon M. Portalis, avait eu tort de l'empêcher de continuer sa route, puisqu'il ne faisait point partie du conseil qui siégeait à l'Hôtel de ville.
Le directeur de la Vérité oubliait volontairement que Paris dépendait du gouvernement de Versailles, et que si ses amis, voleurs, souteneurs de filles, assassins et incendiaires s'en étaient momentanément emparés, ce fait n'empêchait pas la loi d'exister et n'enlevait point au gouvernement le droit de la faire appliquer.