CHAPITRE PREMIER
Sans doute l'Assemblée de Versailles ne représentait pas dans sa majorité l'opinion républicaine, mais dans tous les cas un grand pas avait été fait : elle avait admis le principe républicain. Quelques mois de calme, et l'idée passait à l'état de fait accompli. Les départements, voyant la confiance renaître, le travail sous toutes ses formes prendre un nouvel essor, se seraient ralliés au gouvernement qui leur eût donné la sécurité morale et matérielle.
Malheureusement ceux qui s'intitulent les purs songeaient à tout autre chose. Un fait, insignifiant par luimême, devaity habilement exploité, amener la crise terrible qui aboutit à la guerre civile.
Le parc d'artillerie de la garde nationale était installé à la place de Wagram. Sous le prétexte que les Prussiens pouvaient enlever les canons, de nombreux gardes nationaux s'attelèrent eux-mêmes aux pièces et les conduisirent partie sur la place des Vosges, partie à Montmartre. Tous les jours, les habitants étonnés voyaient des batteries circuler dans les rues, entourées d'hommes en uniforme chantant la Marseillaise ou le Chant du Départ,
Cet enlèvement de rartillerle s'accomplissait sous le couvert du patriotisme. Pourtant on pouvait trouver ce sentiment patriotique un peu exagéré, puisqu'il était convenu dans les préliminaires de paix que la garde nationale garderait ses armes : fusils et canons. Ensuite la plupart de ces pièces provenaient de dons particuliers et de souscriptions faites par les ba^taillons. Les plus
riches compagnies avaient naturellement fourni les sommes les plus importantes, et les individus qui conduisaient l'artillerie à Montmartre appartenaient à des bataillons pauvres et n'ayant par conséquent rien donné, ou du moins fort peu de chose. Ceci est un fait que nous constatons, et non un reproche que nous faisons. Dieu nous garde de tourner en ridicule la pauvreté I Mais enfin, dès que la garde nationale manifestait la prétention de rentrer en possession de son artillerie, il était naturel que tous les bataillons fussent convoqués et que chacun pût donner son avis.
Les Prussiens avaient définiiivement quitté Paris, et le transport des canons continuait. Les femmes ellesmêmes se mettaient de la partie, les enfants suivaient, et les pièces étaient hissées à tour de bras, sur les flancs et jusqu'au sommet de la butte Montmartre. Quelques accidents assez graves arrivèrent pendant ces escalades : des pièces échappées des mains de ceux qui les traînaient enfoncèrent des devantures, blessèrent des femmes; un enfant fut coupé en deux par la roue d'une mitrailleuse qui lui passa sur le corps. Les Parisiens allaient par curiosité voir cet immense arsenal ; les journalistes rendaient compte du nombre de pièces qui arrivaient, personne ne s'inquiétait de cet acharnement dans l'accomplissement d'un travail pénible et qui n'était pas rétribué. On ne songeait point que derrière ces ouvriers se tenaient cachés des meneurs auxquels on obéissait aveuglément. Ce ne fut que plus tard qu'on appi it l'existence d'un comité de la