VERSAILLES ET SES ENVIRONS
Versailles s'était peuplé aux dépens de Paris. Depuis ^ le 18 mars une partie de la population riche et aisée s'y était réfugiée, et la ville de Louis XIV avait, du jour au lendemain, vu ses rues calmes et ses avenues désertes transformées en voies animées.
On voyait dans le parc les toilettes brillantes des Parisiennes, lorsque le soleil du printemps réchauffait la terre, que les arbres verdissaient rapidement, que les fleurs pareilles à une neige parfumée entr'ouvraient leurs pétales et répandaient les odeurs les plus douces. Â chaque instant les oreilles se tendaient, les hommes discutaient, faisaient sur le gazon ou sur le sable des plans de bataille et expliquaient les mouvements des troupes. Les femmes, relevant leurs longs vêtements de leurs petites mains gantées, écoutaient les conversations plus ou moins niaises qui avaient lieu à leurs côtés, ou comptaient les coups de canon que répercutait Técho.
CHAPITRK XI. Vx
La rue des Réservoirs était le rendez-vous des politiques; on attrapait les députés au passage et on employait tous les moyens possibles pour en obtenir une carte afin d'assister à la prochaine séance.
Si l'on arrivait de Paris, pour peu qu'on fût connu, chacun entourait le nouveau venu, le pressait de questions et voulait savoir ce qui se passait dans la ville livrée aux caprices d'une armée d'aventuriers accourus de tous les côtés. Si on était tant soit peu répandu dans le monde des journaux, vos impressions étaient immédiatement imprimées. Si on était journaliste, alors le succès était complet. Le journal faisait à la hâte une nouvelle édition. Un titre en lettres grasses se détachait dans le texte, c'était : Nouvelles de Paris.
Ces trois mots avaient un attrait étonnant, et chacun s'arrachait l'heureux journal.
Puis on regardait défiler les troupes, on admirait les canons et les mitrailleuses rangés sur la place d'Armes. Souvent une nouvelle se répandait avec une rapidité électrique : des prisonniers arrivaient.
Alors, poussée par la curiosité, la foule se précipitait sur la route, se rangeait sur les bas côtés, et les causeries allaient leur train. Aussitôt que brillaient ati loin les lances, les sabres nus ou les baïonnettes, sortaient de toutes les poitrines les cris de : Vive l'armée I vive la France! et les fédérés, marchant deux par deux, baissaient la tête en traversant tout ce monde. Quelques pleureurs se sont indignés à propos des épithètes qu'on adressait à ces malheureux. Certes, personne ne
doit insulter un ennemi vaincu et prisonnier. Mais, dans ce cas, les vainqueurs n'avaient-ils pas le droit de protester? Pouvaient-ils regarder, Tœil sec et le cœur calme, ces individus qui avaient peut-être pillé leurs maisons, assassiné leurs parents ou forcé leurs fils de s'enrôler sous le drapeau rouge.
Ce qu'il y avait d'admirable, c'était le calme et la dignité des sergents de ville et des gendarmes. Beaucoup de ces malheureux avaient laissé à Paris femmes et enfants. Ils savaient que ces pauvres êtres étaient en prison et gardés comme otages, que quelques-uns môme étaient fusillés. Et cependant ils escortaient sans broncher ces assassins. Jamais on ne vit leur main faire un geste menaçant, jamais on n'entendit de leur bouche sortir un mot de colère. Ils se battaient bravement, sachant bien, pourtant, que chaque coup de fusil qu'ils tiraient, chaque pas qu'ils faisaient en avant, chaque barricade qu'ils enlevaient pouvait faire signer à Rigault l'ordre d'exécuter leurs familles.
L'attitude des prisonniers, il faut le dire, ne les rendait pas intéressants. Ils n'avaient pas la démarche du soldat qui a été pris en défendant sa patrie. Ils baissaient la tête et n'osaient regarder en face la double haie humaine qu'ils traversaient. Quelquefois, quand un officier fédéré paraissait, galonné sur toutes les coutures, on criait : « A bas les galons! », il arrachait ses broderies et jetait son képi dans la poussière. Un officier, commandant à de vrais soldats, combattant pour une noble cause, n'aurait jamais accompli un pa-