BA TAILLE DE BUZENVAL
Le plan adopté fut celui que le général Carrey de Bellemare avait déjà proposé, et qui avait été écarté. Il consistait à enlever le plateau de Garches et celui du Butard, et à marcher de là sur Versailles. La distance du Mont-Valérien à Garches était d'environ quatre kilomètres, et cinq kilomètres resteraient à franchir pour atteindre Versailles. Le pays était accidenté : au delà des communes de Suresnes. Rueil, Saint-Gloud, très boisé ; au-devant du Mont-Valérien, très découvert, montueux et planté en vignes principalement. La ferme de la Pouilleuse et le château de Buzenval occupaient le centre de ce champ de bataille, qui s'étendait de Montretout à la Jonchère, en passant par Buzcnval. L'armée était divisée en trois corps : le général Vinoyà IMontretout, le général Carrev de Bellcmare à Buzenval, le général Ducrot à la Jonchère, avaient le commandement en chef. Les forces furent inégalement réparties. Il y eut, en tout, près de 100.000 hommes engagés. Mais le général Ducrot, favorisé par Trochu, son ami, eut le plus grand nombi-e de troupes de ligne. 3o bataillons sur 33. Ce général et ses régiments, considérés comme étant les meilleurs, ceux de l'armée régulière, ne donnèrent que fort secondairement. L'arméedu centre, et celle de droite, comptaient en majeure partie des mobilisés et des gardes nationaux. Ces dernières troupes n'avaient été formées en divisions que la veille, ou sur le terrain. Elles se trouvaient ainsi dépourvues de cohésion et sans lien tactique. La
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région était difficile et mal choisie. Mais les ouvrages, dont les Prussiens avaient garniles abords du plateaudc Garches, une fois emportés, pouvaient offrir un point de résistance excellent. Le moral des gardes nationaux était aussi bon qu'on pouvait le .souhaiter. Il n'y avait ni forfanterie, ni hésitations dans les bataillons démarche.
Le gouvernement avait lancé, la veille, une proclamation assez ridicule, où Jules Favre et Jules Simon, parodiant Rouget de Tlsle, s'écriaient emphatiquement : « L'ennemi tue nos femmes et nos enfants, aux armes ! »I1 est une autre proclamation, qui n'a pas été publiée, d'un ton moins pompeux, mais d'un caractère plus tragique, c'est celle qui, laissée à l'inspiration des chefs de corps, fut adressée aux soldats, comme ordre du jour. Cet appel, qui peut-être ne fut communiqué qu'aux régiments de ligne, contenait cette promesse significative et décourageante : « Allez au combat avec courage ; c'est pour la dernière fois, nous vous le promettons, que vous aurez à combattre ! » Cette réflexion venait aussitôt à l'esprit, que c'était bien inutile de risquer des existences, puisque l'intention était déjà arrêtée de renoncer à la lutte.
La bataille de Buzenval, malmenée, où les règles élémentaires de l'art militaire furent négligées ou violées, où l'inertie des généraux fut égale à leur incapacité, apparaît une affaire incohérente.
L'attaque des positions prussiennes de seconde ligne fut trop tardive. Le temps était brumeux le matin, humide l'après-midi. L'artillerie, embourbée, sans attelages suffisants, ne put prendre une part sérieuse au combat. Le corps d'armée du centre, celui du général Carrey de Bellemare, qui a d'ailleurs le plus souffert, fit seul une marche en avant utile. La colonne de gauche était sous les ordres de Vinoy , l'un des hommes du Deux-Décembre,général capa-
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ble, que sa belle retraite de Mézières, après Sedan, avait mis en lumière, et qu'on appréciait comme ayant ramené sous Paris son corps d'armée, le i3«, fournissant ainsi à la Défense les seules troupes rég-ulières à mettre en ligne. Mais au igjanvier, ce général découragé, dépourvu de confiance, comme Trochu, n'ayant plus ni initiative, ni audace, garda ses troupes à peu près immobilisées. Quant aux forces considérables dont disposait le général Ducrot, c'est à peine si elles figurèrent. Ces troupes, conduites à contrecoeur par leur général, bàbleur sinistre, qui avait juré, à l'époque de Champigny, de ne rentrer que mort ou victorieux, et qui était revenu tranquillement, en excellente santé, mais battu, s'égarèrent dans la presqu'île de Genuevilliers, « comme si l'on eût fait la guerre dans les pampas de l'Amérique », a dit un témoin oculaire. Pendant les longs mois d'inaction qui avaient précédé, les officiers d'état-major avaient eu pourtantroccasion,etletemps,de reconnaître le terrain entre Asnières et Rueil. Vinoy, invoquant l'excuse de la boue, a dit qu'il ne put parvenir à hisser des pièces de canon sur les crêtes. L'artillerie prussienne y parvint, malgré l'état des pentes, qui était boueux aussi pour elle. Nos canons ne servirent guère qu'à mitrailler le 3» bataillon de zouaves et le ii« régiment delà garde nationale de la brigade Fournès, pris pour une colonne prussienne, sur la côte de Montretout.
La brigade Valentin attaqua courageusement, mais vainement, le mur de Longboyau, dans le parc du prince de Craon. Sans artillerie, ce fut un assaut meurtrier et inutile. Un feu terrible fut dirigé par les Prussiens, abrités derrière le mur crénelé.
Malgré des avantages remportés sur certains points, les Prussiens reprirent l'offensive, l'après-midi, et, au crépuscule, Trochu ayant donné le signal de la retraite, la déban-
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dade commença. Ce fut le lamentable piétinement d'une cohue en désordre dans la boue et dans la nuit. La bataille était perdue, avec toute espérance. Trochu remonta à cheval pour regag-ner Paris. 11 était calme et satisfait. La saignée avait été faite, comme il avait été décidé; elle paraissait avoir été suffisante, et la capitulation devenait acceptable, même parles plus enrag-és patriotes.
Cette journée néfaste, qui aurait pu être le début d'une série de combats heureux, car le succès décuple la force des armées, se termina en déroute. De l'avis d'écrivains militaires autorisés, on aurait pu conserver les crêtes, s'y concentrer,et,de là, descendre sur Versailles, qui n'était pas fortifié, et que l'ennemi se disposait à évacuer. Ce quartier général impérial, tombant en notre pouvoir, l'investissement était rompu, et les Prussiens, pour la première fois, reculaient. Us étaient déjà épuisés, presque à boutde forces, de plus inquiets pour le retour, redoutant d'être coupés et cernés. L'occasion fut manquée, pour la dernière fois. Elle avait été évitée plutôt que cherchée. Ce n'était pas trahison absolue de la part de Trochu, c'éUit inertie et lâchaçe, faute de confiance. Persuadés qu'il était impossible de livrer une bataille sérieuse avec des gardes nationaux, et ne comptant plus sur les régiments de ligne, insuffisants et lassés, les généraux allèrent au combat comme à une corvée dont il fallait se débarrasser. Jouant à contrecœur une partie qu'ils estimaient, non pas seulement perdue d'avance, mais injouable, ils ne se donnèrent pas la peine de tenir les cartes.
Cependant, sans infatuation patriotique, sans forfanterie, sans exagérer le mérite des troupes engagées, il ressort de l'examen des dispositions prises et de la façon dont elles furent exécutées principalement dans les heures de la matinée, qu'il eût fallu très peu de chose pour remporter un
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avantage sérieux, susceptible de devenir défiuitif.On devait conserver les crêtes, s'j' fortifier, comme l'ont fait ensuite les Prussiens les réoccupant, et de là, menacer Versailles, peut-être même forcer l'empereur d'Allemagne à se replier en hâte sur ses positions du Sud. Il n'en a pas été ainsi. Nous renvoyons le lecteur, pour la démonstration de l'inertie, de l'incapacité, du manque d'énergie, d'à propos et de tout ce qui fait la valeur militaire, des généraux Trochu. Vinoy et Ducrot, aux très nombreux ouvrages publiés sur la guerre franco-allemande, et notamment au livre très documenté de M. Duquet : Paris, — le Bombardement et Buzenval.
Nous sommes persuadé, — dit cet auteur compétent, s'appuyant sur des témoignages contemporains, et notamment sur les rapports du général Carrey deBellemare, — et nous ne cessons de le maintenir, qu'une attaque d'infanterie, se produisant au petit jour, aurait trouvé les murs de la Bergerie et de Longboyau aussi dégarnis de défenseurs que Salal-Cloud, Montretout et Buzenval, et qu'il aurait été possible de les occuper et de se porter ensuite rapidement sur le haras Lupin queBellemare,la gauche de Ducrot et la droite de Vinoy auraient tourné par la Celle-Saint-Cloud et Vaucresson, pendant que la droite de Ducrot et la gauche de Vinoy auraient vigoureusement attaqué la Jonchère et le Parc de Sainl-Cloud. 11 fautdonc attribuer au retard del'aile droite l'échec que nous avons subi.
Alfred Duquet, le Bombardement et Bacenval p. 287 Fasquelle, ëdil. Paris, 1898).