LÉO MEILLET
Léo Meillet était un jeune méridional, plein d'énergie, très brun, trapu, la mine sévère, l'allure grave, toujours vêtu de noir, ancien principal clerc d'avoué à Paris. Né à Marmande (Lot-et-Garonne), en i846, il était venu faire son droit à Paris, et s'était fait connaître dans les clubs, pendant le siège. Ses harangues, pleines de patriotisme, n'avaient rien de la redondance gasconne. C'était au contraire l'un des orateurs populaires les plus précis, exprimant toujours ce qu'il voulait dire, et rien que ce qu'il fallait dire. Il tenait, de sa pratique desafinires contentieuses. une netteté de langage et une fermeté de décision qui le firent apprécier dans l'exercice de ses fonctions administratives. II était très e.stimé comme adjoint au maire du XlIIe arrondissement.
11 avait été l'un des premiers propagateurs de la Libre-
l.E DIX-HUIT MARS
Pensée II eut.comme tel, une altercation au sujet du convoi •l'un ami.que la famille voulait conduire à régflise, malgré la volonté formelle du défunt et les désirs de la veuve. H empêcha, avec quelques amis, le cercueil d'être porte dans la chapelle Bréa. Le prêtre, qui attendait sous le portail, voulut insister. Il y eut des protestations, des cris de: vive la République! un commencementde bagarre.Lecorps fut mené d'autorité directement au cimetière. Mais on était sous l'empire, et une telle attitude n'était pas laite pour plaire au pouvoir. Le curé se plaignit. On poursuivit Léo Meillet, en police corectlonnelle, pour cns séditieux et trouble apportée l'exercice du culte. Il fut condamné à six mois de prison.
Léo Meillet conserva un mauvais souvenir de cette chapelle Bréa, aussi fit-il, plus tard, la motion à la Commune de la dcmolir.comme il proposa également la démolition de la chapelle dite expiatoire, consacrée à Louis XVI. yuand M Turquet, par la suite, lui demanda ce qui l'avait poussé h faire ces deux propositions,qui lui valurent une condamnation à mort de la part des conseils de guerre, .1 lui repondit : « Je trouve que ceux qui ont assassiné le généra Bréa ont eu très grand tort, mais je trouve aussi qu il n'est pas bon que, dans un pap comme le nôtre, on élève des monuments, comme la chapelle Bréa, comme la chapelle de Louis XVI aussi, qui entretiennent un perpétuel souvenir des crimes et des dissensions civiles du passe. » La Commune avait cependant d'autre besogne plus urgente et plus utile que la démolition de monuments qui n'avaient plus guère qu'une signification décorative.
Il avait été l'un des signataires de V Affiche Rouge^eridant le siège, où les membres du gouvernement de la Défense étaient violemment attaqués, et fut compris dans les poursuites dirigées pour ce fait contre Tndon, Pnuly,
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Oudet, Pillot, Uemayet Reg-ère. Le XIII° airondissement l'envoya siég'er à la Commune par 6.664 voix. 11 fit partie de la commission des relations extérieures (affaires étrangères), fut membre du Comité de .salut public et nommé gfouverneur de Bicêtre. Il fut sauvé, lors de la répression, par Edmond Turquet se souvenant de son intervention puissante au i8 mars. M. Turquet a reconnu loyalement et courageusement, à Versailles, qu'il avait aidé Léo Meillel à gagner l'étranger.
Il m'a sauvé la vie, dit-il énerariquemsat, ainsi qu'au général Chanzy et au général Langourian. J'avais cru comme tout le monde qu'il était fusillé. Un jour, à la Chambre, je reçois un mot qui me fait bondir. C'était Léo Meillet qui n'était pas mort, et qui me demandait l'hospitalité. Que faire ? Cet homme m'avait sauvé. Je pars ptar Paris, et une heure après, à 6 heures 55 minutes, un homme sonne chez moi ; c'était lui. .J'envoyai une dépêche télégraphique à Mme Turquet, en lui disant de revenir avec sa femme de chambre. Ma femme revint ne sachant ce que cela voulait dire. Pendant quatorze jours, elle et sa femme de chambre ont donné la nourriture à ce malheureux. Le quatorzième jour,un de mes amis m'apporta un passeport très régulier. Je lui dis : « Voilà un passeport. » Il me répondit : « Il faut que vous m'accompagniez à la gare, parce que si j'y étais arrêté, on m'écharperait peut-être, vous me servirez de caution. » Je le meuai à la gare du Nord, nous sommes arrivés vingt minutes trop tùt. Il a été magnifique de sang-froid, et la police a été très maladroite, car il y avait là des agents qui me connaissaient, et qui ne l'ont pas reconnu. Il est arrivé à la frontière belge. Là, son passeport n'était pas visé, il ne put passer. Il revint à Saint-Quentiu, où il y a un consul belge, on lui donna un visa régulier et il repartit, il fut arrêté encore à..., mais enfin on le laissa passer.
Il avait à Paris une maîtresse, dont il avait fait son capitaine d'état-major ; la police le savait et cette femme lui a témoigné un dévouement sans bornes. Trois fois de suite elle s'était fait prendre, et trois fois on l'avait relâchée, parce que la police, sachant que IMeilIel n'était pas fusillé, espérait le prendre chez elle. Meillet, arrivé à Bruxelles, lui écrivit une lettre, et c'est ainsi qu'on sut ce qui s'était passé.
IX DIX-nUIT MARS
Edmond Turquct faillit être intpùété pour avo.r fa. échapper un communard. « Si j'ai commis un del.t, d.t->I dio-nement, et si la justice veut m'en demander compte, je suis à sa disposition. » Le président de la comm.ss.on répondit : « Ce délit existe, mais on ne vous en demandera probablement pas compte, puisque Léo Meillet vous avait Luvc la vie. » La gratitude de M.Turquet et 1 '";--"'-; généreuse, autant que périlleuse, de Léo Me.llct sont des actes trop honorables, trop rares aussi, dans cette terrible é,M>que, pour qu'on ne les mentionne pas en louant leurs
'"Lr^MeiUet se réfugia en Ecosse. Il fonda à Glascow un cours qui fut très suivi, et devint maître de conférences à l'école supérieure d'Edimbourg. Revenu en France, ea ,8q6, il se présenta aux élections dans le Lot-et-Garonne. Il fut nommé et siégea au groupe socialiste 1 ne fut pas réélu en .900. Nommé directeur de l'asile d al.enes de Cadillac, près Bordeaux, il y est mort en 1907. H avait 61 ans.
CHANZ Y ET EDMOND TURQUET PHISONSIERS
Ce fut Duvalqui fit garder prisonnier le général Chanzy, malferré Léo MeiUet. Celui-ci déclara qu'il était seul ma.tre à la mairie, et comme Duval réclamait le prisonnier « au nom des lois de laguerre!.,, disait-il pompeusement, ladjoint lui répliqua : « Vous ne représentez que l insurrection, moi je suis nommé par les électeurs, inyes . d un mandat régulier. Vous n'arrêterez pas le général Chanzy, et la preuve c'est que je vais l'emmener chez mo. !»
M Turquel a raconté en ces termes pittoresques les pé-
ripéties de son arrestation et de celle du général Chanzy :
En efl'el, il nous emmena, malgré la présence de Duval, le
revolver au poin!ï,dans son apparleraent del'avenue d'Italie. Nous restâmes là, jusqu'à une heure et demie du malin. C'est alors que se place un fait qu'il est bon que la commission connaisse, et que je n'ai pas dit à la tribune.
Nous étions dans le salon, très modeste, de Meillet, nous y étions arrivés escortés par des bons bataillons du XIII« arrondissement, — du moins ce que M. Meillet appelait l'un des bons bataillons.
Quand nous arrivâmes, une quinzaine d'ofticicrs du bataillon vinrent se grouper autour de lui.
Quelques-uns d'entre eux, les plus exaltés, faisaient des reproches au général sur son attitude à l'armée de la Loire, prétendant qu'il n'avait pas fait tout ce qu'il aurait dû faire. Les choses s'envenimaient. Un certain nombre de simples gardes étaient entrés dans la première pièce, et je sentais très bien que nous étions dans une situation des plus graves.
Dans le désir de sauver la vie du général, que je croyais très menacée, parce qu'on entendait sous la fenêtre du bruit qui allait en augmentant sans cesse, je dis aux gardes nationaux : « Mais que voulez-vous au général ? Votre ami Gambelta, l'honmie qui représente votre opinion, a dit au général que c'était le premier homme de guerre, qui se fût révélé dans cette campagne; ne soyez pas plus sévères que le député de Paris, que M. Gambelta que vous aimez et que vous estimez. » Alors ces hommes s'emportèrent, ils dirent : « Nous ne voulons pas de Gambelta! il ne représente pas nos opinions 1 » Je ne commente pas le fait ; pourquoi ces hommes se sont-ils exprimés ainsi? J'avais failli commettre une imprudence en plaçant Chanzy sous le patronage de Gambelta. A vous de chercher et de voir s'il n'y a pas là un indice curieux ?
Le temps s'était passé; à un moment donné, la chambre fut envahie. C'est alors qu'on voulut nous entraîner dans la rue, pour nous fusiller. AL Léo Meillet tira son revolver de sa poche et essaya de lutter. Il prétendit qu'il avait donné sa parole au général Chanzy de lui ofl'rir asile, et de le sauvegarder jusqu'au dernier moment. Chanzy, comprenant qu'il allait se passer de,s srènes de violence, et que nous serions certainement écharpés, releva M. i\Ieillet delà parole qu'il lui avait donnée, et le supplia de nous laisser partir avec les gardes nationaux, de nous laisser emmener à la prison la plus voisine. Nous descendîmes. Chanzy fut
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bousculé dans l'escalier, reçut quelques coups de poi^.=;s et am sur le boulevard. On voulut nous entraîner pour nou, lu,.ller le ong dt chapelle Bréa. Alors MeiUet interv.nt <le "--dil^ . Messieurs, ne nous conduisons pas en assassins! » Ceci e ir scurieux, c'ians la bouche dun '---.'!-■, ^'^-^^Jj:,--, «nrès demandait ù la Commune la démolition de la chapelle B^éa •- rcct hommes ne sont pas condamnés, quand ils seron fuKés vous les fusillerez, si bon vous semble. « U put ams. nous S'ner ù quel,,ues centaines de mètres plus loin, et nous jeter dans la prison du 9' secteur.
Une fois arrivés dans la cellule, quand d s'agit de porter nos noms sur les re,ns,res d'écrou, une scène des plus v.olen es eu enco e ieu entre Léo Meillet et quelques officiers d'un au re bataillon qui venait d'arriver. 11 y eut des coups de sabre echan- '•s A un moment donné, nous vîmes entrer des hommes avec âe baïonnettes, on amenait des individus qu. se.aient battus a c Le denols Tout à coup, je vis Léo Meillet arrachant sa ciature d'adjoint, et la jetant à la figure d'un olfic.er en lu. d! aot « Puisqu'il en est ainsi, puisque vous voulez fusiller c^ hommes, Juisque vous voulez vous conduire comme des lS>e Tous me'fusillerez avec eux ! » Puis il s'ass.t,el cet homme d une nature énergique et violente, fondit en larmes. Il ela t environ deuxheures du matin. Les choses se calmèrent cependant, et on nous introduisit dans la cellule.
(Enquête Parlementaire. Déposition de M. Turquel, t. II, p. 484.)
Deux faits intéressants sont surtout à relever dans cette déposition anecdotique et colorée : M. Edmond Turquet a reconnu qu'il avait été traité avec ég^ard, ainsi que le général, par les gardes nationaux :
J'ai causé, a-t-il ajouté, avec quelques of^oi^rsc^uié^eni là et qui reirrettaient tous l'arrestation du gênerai. Pendant es quelques jV,urs que nous souimes restés dans cette P';'-"- « P'"« Lndrepectlui a toujours été témoigne Un petit de.ad . .1 Ç avait un water-closet dans une seconde pièce ; pour y arriver, U fallait passer devant les hommes de faction, et chaque fois que le général Chanzy et le général Langour.an passaient, on ^Z préintait les armes. On restait à la porte respectueusement.
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et lorsqu'ils sortaient du water-closet pour rentrer daus la grande pièce, on leur présentait encore les armes...
Il a ensuite signalé ce que nous avons déjà mentionné à propos des violences au Château-Rouge, et des scènes trag-iquesde la rue de.s Rosiers, ayant pour auteurs une populace haineuse et furieu.se, et non les fédérés :
Les violences contre nous n'ont jamais été exercées que par la foule. Lorsque le général Chanzy a été transféré à la Sauté avec le général de Langourian, c'est encore la garde nationale qui l'a protégé, quand une foule sans nom, composée de matelots, de soldats d'ini'anterie de marine, de toute espèce de gens, l'insultait. En somme, ce qui m'a surtout frappé au milieu de tous ces incidents, c'est d'abord le respect de la garde milionale pour Chanzy, et ensuite cette lutte entre la municipalité légale, dont Léo Meillet était alors le représentant, et le Comité Central.
Le général Chanzy, transféré à la Santé, fut, quelques jours plus tard, mis en liberté par ordre du Comité Central, toujours malgré Duval. Raoul Rig-ault avait parlé d'échanger le général contre Blanqui, détenu en province. Ce furent Babick et le général Cremer,qui,le 25 mars, donnèrent et portèrent l'ordre d'ouvrir immédiatement au général les portes de la Santé. Ils lui demandèrent seulement l'engagement d'honneur de no point accepter un commandement contre Paris. Le général Chanzy qui, selon toutes probabilités, eût été nommé général en chef de l'armée de Versailles, tint loyalement sa parole. Edmond Turquet n'avait pas été admi.s à suivre le général à la Santé. Léo Meillet le fit évader en lui fournissant un déguisement. Il l'accompagna même jusqu'à Versailles, non .sans risquer, notamment en traversant Levallois-Perret, d'être découverts et arrêtés de compagnie.
LB DIX-HUIT MARS
LE COMITÉ CENTRAL A L'tJOTEL-DE-VILLE
Le colonel Lanfjlois ayant reçu communication de la part des ministres, par l'intermédiaire de M. Labiche, secrétaire, du décret (non signé) qui le nommait commandant en chef de la garde nationale,et ayant accepté,plusieurs desmaires,réunisà la mairie du 1I« arrondissement,avaient conseillé au nouveau général de se rendre aussitôt à l'étatmajor de la place Vendôme, et de s'y installer, mais MM. Lorkroy, Cournet et Paschal Grousset, au contraire, l'engagèrent d'abord à se rendre à l'Hùtel-de-Ville. Il en prendrait possession et ferait reconnaître son autorité par les gardes nationaux qui avaient dû s'y établir, après le départ des troupes de Jules Ferry.
Je vais au martyre! murmura le fougueux colonel,
qui paraissait pourtant plus calme qu'à l'ordinaire, plus soucieux aussi.
Pendant la soirée, le Comité Central s'était réuni rue Basfroi, dans le faubourg Saint- Antoine, où les canons de la place des Vosges avaient été transportés. Duval, avec des bataillons du XIII» et du V« arrondissement, avait occupé la préfecture do police, qui était déjà évacuée.
Vers neuf heures du soir, un bataillon de gardes nationaux de Montmartre, commandé par Bergerel et .\rnold, s'était emparé de l'hôtel de l'Elat-major de la garde nationale, place Vendôme. Il était défendu par des gardes du 1" bataillon, mais ces gardes ne firent aucune résistance et se retirèrent en bon ordre. L'Etat-major,la place, comme on disait, et le ministère de la Justice éUienl au pouvoir de l'insurrection.
Toutes ces opérations s'accomplis.saient sans ordres, et sans plan aucun, selon les initiatives et les circonstances, au petit bonheur. Le Comité Central ne figurait, ni n'inter-
niSTOlUE DE LA COMMUNE DE I 87 1
venait nulle part, en tant que pouvoir ort^anisé, ajant un siège, et devant donner une direction. Les membres, répandus dans les quartiers qui les avaient nommés, n'exerçaient qu'une action locale et limitée. L'insurrection avait ses bras partout, sa tête nulle part. C'était comme un poulpe monstrueux, qui étendait sur toute la ville ses tentacules, mais dont le centre vivant et devant donner l'impulsion, la direction, n'apparaissait point. Le fameux Comité, ce jour-là, n'avait de Central que le nom. C'était un corps désarticulé. Ce ne fut que vers onze heures, alors qu'une partie des insurgés, voyant la ville fort tranquille, avait été paisiblement se mettre au lit, que quelques membres du Comité eurent l'idée de se joindre, de cesser l'éparpillement de forces et d'action qui avait caractérisé cette journée unique dans l'histoire des Révolutions, et de relier les faisceaux épars, de se rassembler en un point central. Ce centre de rassemblement était tout indiqué : c'était l'Hôtel-de- Ville (i). Quelques individualités mandatées, suivies de divers officiers et de gardes nationaux isolés, appartenant à différents bataillons, s'y rendirent, un peu au hasard, ne sachant pas si des troupes n'y avaient pas été
(i) L'auteur, dans la matinée, avait rencontre un ami (Ferdinand Révillon, par la suite directeur des douanes sous la Commune), à l'an^-le de la rue de Douai et du boulevard extérieur. Il assistait à la retraîte des compagnies du 88= de marche, se dirigeant au hasard, avec des gardes nationaux mclang-és dans leurs rangs débandés.» C'est la Révolution qui passe I » lui dit Ferdinand Révillon, qui ajouta aussitôt : « Il faudrait à présent, tout de suite, un gouvernement à l'Hùtel-de- Ville. » Ce citoyen, très favorable au mouvement, avait un sens juste de la situation. Les chefs de la garde nationale n'eurent pas la même clairvoyance, puisqu'il n'y eut d'apparence de pouvoir à l'Héitel-de-Ville que vers minuit. Ce premier retard, cette incroyable indécision, furent les causes initiales de la défaite de l'insurrection, de l'impuissance inévitable de la Commune.
La Révolution traînait, balbutiait, se localisait, permettait à Thiers d'exécuter son plan : elle se trouvait d'avance vaincue, comme les événements l'ont démontré.
LE DlX-Hi:iT MAllS
laissées, se demandant si l'on n'allait pas rencontrer une résistance.
L'Hôtel-de-Ville était ouvert. Il est certain que si Jules Ferry eût connu plus tôt les projets doTliiers,et l'approbation que devait leur donner dans la soirée le Conseil des ministres, réuni chez M. Calmon, il eût convoqué les maires et les députés, établi ainsi un pouvoir issu de l'élection, et constitué une sorte de gouvernement provisoire. Ce Comité de gouvernement, appuyé par les maires, prenant sur lui de résister aux ordres d'e-xécution, gardant les troupes dont il disposait dans Paris, eût tenu tête à l'insurrection, empoché peut-être le Comité Central de prendre le lendemain le commandement. Ce gouvernement improvisé pouvait faire accepter par la garde nationale les propositions transactionnelles des maires, c'est-à-dire les élections municipales prochaines et la nomination de Langlois comme commandant en chef. Le Comité Central eût probablement traité volontiers avec cette autorité, ayant pour elle le prestige de l'élection régulière et la possession de faitde l'Hôtel-dc-Ville. La guerre civile pouvait donc encore être évitée dans la soirée du i8 mars. Les ordres d'évacuation donnés par Thiers et l'absence de toute autorité à l'Hôtel-de-Ville empêchèrent tout arrangement, et laissèrent Paris à la merci de ce Comité Central, qu'on n'avait vu nulle part, au moins comme corps constitué, comme pouvoir organisé, durant la journée et la soirée du Dix-Huit mars.
Une vingtaine d'officiers et de membres du Comité Central s'étaient donc rendus, assez timidement, à l'Hôtel-de- Ville. Ils avaient pénétré lentement dans le palais vide et silencieux. Ils s'étaient réunis dans la salle des conférences. Des sentinelles avaient été placées au dehors, avec la consigne de ne laisser pénétrer que les officiers supérieurs
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delà garde nationale et les membres du Comité Central. L'hésitation dominait cette réunion improvisée. On ne tenait pas une séance. On causait, on s'interrojo;-eait, on recueillait des renseignements, confus et contradictoires. On paraissait craindre toujours un retour offensif des troupes, une surprise. On ne savait que décider. Beaucoup éprouvaient de l'embarras, presque de l'effroi, à ramasser le pouvoir qui était à terre, à prendre la place qui était vacante. Un des membres du Comité Central, Edouard Moreau, remplit, sans élection, sans objection non plus, les fonctions de président. Il proposa de rester à l'Hôtel-de- Ville. On ne pouvait abandonner ce poste, qu'on occupait sans résistance, sans qu'on pût prévoir une attaque, ou même une opposition. On ne le g-arderait que le temps nécessaire pour procéder à des élections municipales. Un cri unanime de : vive la Commune ! sortit alors de vingt poi trines, et ce fut ainsi que le pouvoir nouveau fut installé, sans éclat, sans violence, sans apparat, sans discussion, comme un fait qu'on constate, comme le jour levant succède à la nuit qui s'efface.
Ainsi fut pour la première fois acclamée la Commune de Paris, sous les voûtes vénérables de l'antique berceau des libertés municipales.
A ce moment, un mouvement se produisit dans l'édifice, et au milieu d'un brouhaha confus, dans la pièce précédant la salle, se discernaient des vivats, des cris de : « Vive Langlois! » Un personnag'e apparut, suivi de trois ou quatre citoyens, les députés Lockroy, Cournet, le journaliste Paschal Grousset. Le nouveau venu, gêné par le silence qui s'était établi à son entrée, froissé sans doute de ne pas se voir accueilli avec élan, de paraître un inconnu et comme un intrus dans cette réunion d'insurgés, se nomma sèchement :
LE DIX-BUIT MARS
— Général Laog-lois, commandant supérieur de la garde nationale !
— Qui vous a nommé ? demanda Edouard Moreau.
— L'Assemblée Nationale.
Un sourd grognement s'éleva dans l'assistance. Un des membres, Assi, dit alors :
— Reconnaissez-vous le Comité Central ?
— Je suis nommé par le gouvernemeat.je ne vous reconnais pas ! répondit avec plus de franchise véhémente que d'à-propos le nouveau général, redevenu l'impétueu-x Langlois qu'on connaissait. Et il se mit à gesticuler, devant les membres du Comité Central, impassibles.
Dites-nous ce que vous pensez du Comité Central?
reprit Edouard Moreau.
— Je n'en pense rien, répondit Langlois avec sa fougue ordinaire. 11 ajouta aussitôt, avec volubilité : Je n'ai pas demandé à être général. Ce sont les maires et les députés de Paris qui m'ont désigné dans une pensée de conciliation, pour éviter l'efifusion du sang...
Puis, comme grisé par ses propres paroles, s'emballant selon son tempérament, il s'écria, avec une mimique qui semblait vouloir accélérer encore sa parole vive et devancer l'expression de sa pensée :
— En admettant même qu'il se produise des événements heureu.x pour vous, le plus que vous pouvez espérer, c'est le succès ici, à Paris. La question est purement parisienne. Si vous ne reconnaissez pas le gouvernement de l'Assemblée, vous avez donc la prétention d'être un gouvcrnemeat national? Alors c'est la guerre civile que vous faites en France. Vous ne pouvez pas avoir cette prétention, ou vous êtes des fous !
Sans entrer dans une discussion, l'un des membres,
lllSTOinE DE LA COMMUNE DK 187I
Assl OU Edouard Moreau, dit posément au lempôtueux général :
— La Fédération de la Garde Nationale entend nommer elle-même son chef. Nous voulons faire des élections municipales et avoir des garanties contre les royalistes de l'Assemblée. Si vous êtes avec nous, soumettez-vous à l'élection populaire. Donnez votre démission, et nous vous nommerons !
Lockroy intervint alors, et dit que l'Assemblée ne reconnaîtrait pas un commandant en chef de la garde nationale nommé par un Comité, en dehors d'elle, par un comité d'insurrection. Celte déclaration n'était pas pour apaiser les esprits, ni concilier les choses. Langlois, déplus en plus échauffé, reprenant son caractère de « soupe au lait », comme on disait familièrement, quand on le voyait s'exalter, monter, écumer, s'écria brusquement;
— Eh bien !... non!... je veux bien être nommé par le gouvernement, mais pas par vous!... d'ailleurs j'en ai déjà assez. C'est Méline qui m'a proposé, qui m'a forcé à accepter... je vais leur f... ma démission!... au revoir!...
Et le général d'une heure sortit en coup de vent, chavirant la porte, bousculant les amis qui voulaient le retenir, et montrant le poing, devant lui, à des adversaires invisibles. L'évasion d'un dénient.
Langlois se rendit, comme onl'a vu, àla réunion des maires au II'' arrondissement pour annoncer sa démission; ensuite il courut à l'Officiel, où il trouva X. Feyrnct, rédacteur du Temps, k qui il recommanda de surveiller la mise en pages du journal pour que sa nomination ne parût pas, puis il rentra se coucher chez lui, rue Mansard.Il était sept heures du matin.
Après le départ de Langlois, les membres du Comité présents, désireux de pourvoir au plus pressé, ratifièrent
LE DIX-BUIT MARS
la nomination, comme commandant de la garde naUonale. d'un intrigant, qui n'était alors qu'un alcoohque. et qui devint bien vite un traître, le lieutenant de va.sseau LulUer, qui se trouvait là. On décida de convoquer, 1-- le -de- Lin, tous les membres du Gom.té, à 1 Hôtel-de-ViUe
L'aube cependant se levait radieuse. Les brumes de la veille étaient dissipées. L'air lourd était devenu plus léger. Le tempsavaitcesséd'être orageux. Des rayons cla.rse roses doraient les hauts toits ardoisés du palais municipal, illuminé comme pour une fôte. Et le Peuple, avec le Comité Central, sous un dais de soleil, faisait son entrée triomphale à l'Hùtel-de-Ville.
du 1" volume de V Histoire de la Commune.