‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 27 sur 107 · LES NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

LES NÉGOCIATIONS

Une seule circonstance atténuante à la décharge de ces hommes, qui ne furent pas un seul jour à la hauteur de la mission qu'ils avaient acceptée, qu'ils s'étaient donnée à eux-mèmls, pour être plus exact: ils étaient nantis de dep ches vraiment décourageantes, venues des depar^men^^^ communiquées intentionnellement par Bismarck. Le gener" Sianzy et l'armée de la Loire avaient été battus et rejetés au delà de Laval. Le général Faidherbe était repousse dans le Nord ; seul Bourbaki avait encore une position tenable, dans l'Est, mais il ét^it évident que pendant long emps on ne pourrait e.spérer un retour oflensif de ces armées en

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déroute, affaiblies, démoralisées, et que l'espoir de les joindre, la fameuse trouée, devenaient de plus en plus chimériques. Une sortie, comme celle du 19 janvier, eût-elle un résultat tout différent, eilt-on gag'né une seconde bataille de Buzenval, serait-on parvenu à franchir les défenses, redoutes, tranchées, abattis de bois, derrière lesquels les Prussiens s'étaient retranchés autour de Paris, qu'on se serait trouvé dans la nécessité de livrer bataille en rase campagne, c'est-à-dire avec toutes les chances d'être écrasé, sans aucun espoir d'être secouru, ni de pouvoir se replier sous les forts. Pour Paris, la résistance semblait donc avoir atteint son terme.

GambeKa cependant espérait toujours, et ne parlait pas de cesser la guerre. Il s'efforçait, au contraire, de reconstituer l'armée de la Loire ; il appelait, préparait de nouveaux renforts pour le g-énéral Chanzy. Cette indomiitable énergie, dont Gambetta faisait montre en ce moment critique, donnait de l'ombrage et de l'inquiétude à ses collègues de Paris. Ils essayèrent de le décourager et de prémunir l'opinion contre la persistance qu'il montrait à vouloir, malgré tout, malgré eux surtout, continuer la lutte qu'ils avaient de cœur, et même de fait, abandonnée. Ils firent paraître, dans ce but, la perfide et tendancieuse note suivante, que les journaux amis s'empressèrent de reproduire :

Les personnes qui ont été ces derniers jours en rapport avec rétat-major prussien (quelles personnes '? l'espion officiel Washburne, ministre des Etats-Unis, ou les officiers parlementaires, charges de négocier la suspension d'armes de deux heures pour enlever les morts et relever les blessés, le lendemain de Buzenval '?) affirment que les derniers événements militaires auraient porté, en province, les esprits les plus décidés à la résistance à comprendre la nécessité d'un armistice. M. Gambetta et les membres ilu gouvernement délégués à Bordeaux auraient, dit-on, eux-mêmes ouvert des négociations à cet eflet.

LE DIX-HUIT MARS

C'était un mensonge de plus, mais la P^-^-^j; f J cielle de celui-là n est pas établie, pas plus que le bruit du sùtide de Gambetta, que l'on faisait courir, dans un but

'^ti ta-::; le général Vinoy et le général Trochu, ce dernier cooime président le conseil du gouvernement car il n'était démissionnaire que comme gouverneui de Pan reçurent les cbefs de corps de l'armée de Pans, et leur firent part de la nécessité de la capitulation. Ces ofhciers n avant aucune observation à faire : c'était chose décidée, e d:;à Jules Favre s'apprêtait à se rendre à Versailles pour

"■te'lendemala .G, leJournai officiel parut avec cette déclaration du gouvernement :

prolonger 1. iU'ax de Pan.. ^, ,,3

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nous permet plus "i'.^'^^Y/ roavernement avait le devoir absolu Dans celte situation, .'<= Goa^ernement^ ^^^^ ^^

de négocier. Les -gocialions ont lieu en ce «o ^^^ ^ .^.^^^ n.onde comprendra que nous «e P0« °'- ^ pourvoir les publier sans de graves «<=°"^'=°'«°'^- fî^f .-" fdès iuiourd'hui, que le demain. Nous pouvons -P-f.^;;/;^;^» ^auvcg^ la réu-

prlncipe de la souveraineté °f;,°;^'^,f;ifj,„;,ti-ce a pour but la Llou i>nmédiate d'une -'''"-''^''Z^M I armistice,

;rrr.f.a:"rï.^x;i.--.^iï"rr;.rï;i;raX'.r ™;:-r: ae%.. ..^

sera emmené hors du territoire.

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Le bombardement, malgré les préparatifs de l'armistice, se poursuivait très vif. Le môme numéro de l'Officiel qui annoa(;ait les négociations enregistrait le rapport du g-éaéral de Valdan, remplaçant Schmitz, dans lequel il était dit que : « sur les fronts de l'est un combat violent d'artillerie avait eu lieu toute la matinée, et que les défe'nses du Nord, depuis le Drancy jusqu'au fort de la Briche, étaient l'objet d'un bombardement très actif. On ne sig'nalait qu'un tué et 18 blessés.. » C'était encore trop, et ces ultimes sacrifices étaient aussi inutiles que cruels.

JULF.S FAVRE A VERSAILLES

Le canon tonnait au nord et au sud jusqu'à minuit, dans la nuit du 25 au 26, quand, à minuit et quart, le silence fut général et brusque, des deux côtés. Plusieurs fiacres franchirent la porte d'Auteuil. Ils emmenaient M. Jules Favre et son secrétaire, le général de Valdan, chef d'état-major général, et un officier de service, le général Vinoy et son aide decamp, ISI. Washburne, ministre des Etats-Unis, et un attaché, le général de Beaufort d'Hautpoui, le capitaine d'état-major comte d'Hérisson, officiers d'ordonnance, plus deux secrétaires, et un domestique portant la valise de Jules Favre. La Seine fut traversée en barque, au pont de Sèvres, au passage ordinaire des parlementaires. Des officiers allemands avec une voiture à quatre chevaux attendaient. Jules Favre y prit place. Il fut conduit immédiatement à Versailles, et introduit dans un salon. Il entra seul, en redingote noire, l'air triste mais digne. Sa lèvre ironique et dédaigneuse s'accentuait dans un pli d* souffrance. Trois personnes l'attendaient. C'étaient le roi de Prusse, qui venait d'être salué empereur d'Allemagne, de Moltke et Bismarck. Guillaume se leva et vint au-devant du repré-

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sentint de la France qui s'inclina. L'empereur lui adressa aussitdt ta parole :

« Avant tout, monsieur, permettez-moi de vous pi-ésent l'expression de mon admiration pour la défense héroïque de Paris et pour la vaillance de son armée. Dans le dernier romhat surtout vos troupes improvisées ont étonné les nôtres, par leur entrain et leur solidité. »

Jules Favre rerut ce compliment par une nouvelle inclinaison, plus profonde, et relevant sa tôle expressive, la visag-e attristé, la voix grave et lente, tenant les bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude digne qui lui était familière à la barre, il répondit :

— Sire, ces troupes improvisées étaient pour la plupart formées d'époux, de pères de famille, de jeunes gens et d'hommes déjà vieux, qui combattaient pour leurs fovers, pour leurs familles. Beaucoup sont tombés. Que de veuves et d'orphelins I...

Jules Favre s'arrêta. Il avait déjàcomprisque cet apitoiement peu adroit sur les deuils que la guerre amène allait fournir un argument aux impitoyables vainqueurs.

Le plus haineux de nos ennemis, le danois de Moltke, prit aussi la parole :

— L'Allemagne, monsieur, compte vingt fois plus dé veuves et d'orphelins que la France, dit-il d'un ton sec. L'Allemagne a plus soutt'ert que la Fi-ance de cette guerre ti'rrible. C'est une bien amère constiitalion pour vous, sans doulu, mais vous nous avez fait bien du mal. Nous avons du reste tous fait notre devoir. La France ne sort pas humiliée de cette lutte. L'Europe proclame déjà que la famioe seule a fait tomber les armes des mains des défenseurs de Paris.

Jules Favre salua et ne répondit rien. Un silence s'établit. Bismarck alors s'avançii, heureux de l'occasion d'ap-

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pujer, et pour ainsi dire de lég'itimer, l'énorniité des prétentions qu'il allait émettre, et les dures conditions qu'il se préparait à faire connaître. Il reprit, comme à l'appui de ce qu'avait dit de Moltke :

— Oui, l'Allemag-ne a bien soufTerl, autant sinon plus que la France. Elle a supporté des sacrifices sans nombre. Toute sa population valide a dû prendre les armes devant la résistance énergique de son ennemie. Notre victoire a été bien chèrement acquise... Aussi, reprit-il, après avoir pris un temps, comme on dit au théâtre, lorsque le comédien doit lancer une réplique àetfet et d'importance décisive, la nation allemande exige que la France répare, autant qu'il sera en son pouvoir, tout le mal qu'elle lui a causé, en lui déclarant, sans motifs, une guerre dont on devait prévoir toutes les calamités...

L'impudent chancelier, le provocateur de cette guerre, dont il avait machiné le piège et qu'il rendit inévitable par une dépêché fabriquée, ayant ainsi préparé ses voies, indiqué ses exigences e.xorbitantes, aborda les premiers termes de l'armistice en vue.

La discussion fut longue, et Jules Favre dut revenir à Paris conférer avec ses collègues, pour retourner ensuite à Versailles achever la délibération, et conclure les termes de l'armistice.

Quand les conditions débattues avec opiniâtreté, de part et d'autre, furent enfin arrêtées, Bismarck tendit la main à Jules Favre, et lui dit :

— « Je suis heureux, monsieur, de rendre hommage à votre caractère. Vous avez, au milieu des revers qui frappaient votre patrie, toujours eu des paroles patriotiques, des espérances et des illusions bien légitimes. Je ne forme plus qu'un souhait, c'est que l'Allemagne et la France, oubliant le passé, se réconcilient pour toujours, car de l'union

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de ces deux peuples dépendent la tranquillité et la prospérité de la France. »

Jules Favre aurait pu répondre que cette réconciliation désirable dépendait de son hôte. Si, en efl'et, Bismarck se fût contenté d'exiger des milliards pour indemniser l'Allemagne de ses pertes indiscutables, la réconciliation, et l'union dans l'avenir étaient possibles. Mais l'amputation de la chair française, le dépeçage de notre France pantelante et à terre rendirent toute pensée d'un oubli impossible, pendant quarante ans. Cette impossibilité doit durer tant que l'Alsace-Lorraine ne nous sera pas rendue, pacifiquement ou autrement. Ce n'est pas la vanité blessée, ce n'est pas l'humiliation d'avoir été battus, qui perpétuent cet antagonisme irréductible ; la France, comme toutes les nations, n'a pas toujours eu la victoire de son côté ; mais c'est l'annexion par la force d'une partie de son territoire qui rend inacceptable, pour les générations du moins qui se souviennent et ne veulent pas oublier, toute entente plus ou moins cordiale avec les Allemands. Nous avons pardonné aux AnglaisAzincourt et Waterloo, et nousavonseu raison, mais si l'Angleterre eût conservé, malgré les populations, le seul port de Calais, croit-on que le roi Edouard ou son successeur auraient jamais pu venir, en amis, à Paris ?

Jules Favre ne répondit que par un geste évasif aux avances de Bismarck, et déclina, avec courtoisie, l'invitation à dîner que lui adressait le chancelier. Il revint diner à l'hôtel des Réservoirs, où l'attendaient les personnages qui l'avaient escorté dans sa mission.

Au moment où il quittait Versailles pour rentrer à Paris, les officiers commandant les avant-postes se sontavancés vers sa voiture, ht casquette à la main. L'un d'eux, au nom de ses camarades, lui adressa le compliment suivant :

— Monsieur le Ministre, veuillez bien exprimer à vos I 10

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concitoyens de Paris l'admiration que nous éprouvons pour leur belle résistance. L'armée allemande comptait bien entrer dans la capitale pendant le mois de septembre, et nous voilà au mois de février. Depuis cinq mois, nous attendons

à vos portes ! • , ,• ■ i

— Vous attendriez encore, messieurs, si la tamme ne les

avaitpas ouvertes !...

On se salua et la voiture partit.

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