partie de la banlieue parisienne, mais ou les fus.ls étau^nt
au cran d'arrêt, et où il n'était plus question de combattre,
niais de payer d'un côté et d'empocher de 1 autre? En
admetunt que les Allemands eussent pu tirer un avantage
del'insurrectionparisienne, ce qui était impossible, à moins
de déchirer les conventions de paix et de recommencer la
guerre (et peut-être eût-ce été la plus souhaitable des
LB DIX-HUIT MARS
solutions du conflit), est-ce que le fait de substituer, le 4 septembre, au g-ouverncment impérial, qui était plutôt rassurant pour la Prusse et l'Europe, un pouvoir nouveau, populaire, ayant une renommée et une légende, celles des Républicains de l'An II, inquiétantes pour les dynasties, n'apparaît pas, à distance, plus susceptible d'alarmer et de provoquer à nouveau l'Allemagne, que l'acte simple et logique de remplacer, le i8 mars, M. Thiers en fuite avec ses ministres ? La situation vis-à-vis du g-ouvernement allemand ne changeait pas du 17 au 18 mars. Le nouveau pouvoir provisoire se recommandait, comme le cabinet en déroute, de la République. C'était donc le même gouvernement de fait. Il déclarait reconnaître et respecter les conventions passées avec l'Allemagne, ratifiées par le vote de l'Assemblée de Rordeaux, le i" mars 1 871. Il n'y avait rien de changé pour les rapports avec le gouvernement allemand, qu'un ministre remplacé. Le 5 septembre apparaît donc comme un acte plus périlleux et plus grave, accompli en face de l'ennemi en armes, que le 18 mars se produisant aussi sous les yeux de ce même ennemi, mais dés^irmé, ayant renoncé aux hostilités, désireux seulement de voir maintenues et exécutées les conditions de la paix. Au point de vue de la légalité momentanée, les deux insurrections sont pareilles : elles sont également des rébellions justifiables, des voies de fait légitimes.
La partialité de ceux qui ont écrit sur ces événements est donc évidente. Les écrivains, de tous les partis, ne sont pas d'accord pour amnistier le 4 septembre du fait de révolution intérieure en face de l'ennemi, à l'heure d'une invasion en marche, en pleine action de guerre, mais ils
sont unanimes pour flétrir la Commune ayant institué un gouvernement nouveau à la place d'un pouvoir disparu, démissionnaire par la fuite, comme celui de Louis-Philippe au 24 février i848,bien que celte transmission de pouvoirs par la force des choses ait eu lieu, non pas en face, mais à côté de larmée allemande, une armée qui ne combattait plus, montant seulement la g-arde pour veiller sur son butin, en attendant qu'on l'eût payée et renvoyée, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, quel que fût le régime établi, la Commune, autant que le gouvernement de M. Thiers, devant tenir les engagements pris au nom de la France.
Deux poids et deux mesures, voilà ce dont on se sert dans la balance de la critique, pour peser deux faits à peu près identiques, l'un toutefois, le premier en date,plus discutable, plus inquiétant, à raison de l'état de guerre.
Pour le respect du suffrage universel et de la légalité, les hommes du 4 septembre se montrèrent même beaucoup plus indépendants que ceux du 18 mars. Jules Favre, Trochu, et les autres maîtres de Paris et de la France, ne parurent nullement disposés à faire légaliser, par le sufl'rage universel,leur dictature.Us s'étaient improvisés eux-mêmes membres du gouvernement, comme c'est d'ailleurs rationnel et forcé, lorsqu'il s'agit d'une prise inopinée du pouvoir. Leurs prédécesseurs de 48 avaient procédé ainsi. Mais les probes et timorés républicains du 24 février, comme les sincères et honnêtes révolutionnaires du 18 mars, ne se considérèrent qu'investis conditionnellement. Impatients de constituer un gouvernement légal, issu du suffrage populaire, ils consultèrent, à bref délai, les électeurs.
Le gouvernement de la Défense nationale manifesta
LE DIX-nilIT MARS
moins d'empressement à faire régulariser ses pouvoirs. Il s'était nommé lui-même, d'une façon assez exceptionnelle, se recrutant parmi les seuls représentants du département de la Seino au Corps législatif, alors dispersé, auxquels on adjoignit deux personnalités, dont l'une fut un choix déplorable. Pourquoi cette sélection entre beaucoup de cilovens.alors notoires comme patriotes, et cette adjonction de Trochu et de Dorian ? Cette désignation arbitraire n'était pas imposée par, les circonstances. On pouvait faire intervenir le suffrage universel, c'est à-dire la volonté nationale, malgré Toccupation de deux ou trois départements de l'Est. On edt réservé leur représenUlion. Est-ce qu'une chambre incomplète ne peut pas statuer régulièrement '? A chaque législature, actuellement, on vote des lois importantes, on constitue et l'on défait des ministères, bien que, par décès, démissions, maladies, élection au Sénat ou envoi en fonctions, la Chambre soit loin d'être au complet.
On fera cett« objection que les temps de guerre ne sont pas des périodes électorales. Mais la situation commandait. On a bien ouvert une exposition, en i855, pendant qu'on se battait en Crimée, on pouvait ouvrir des sections de vote au son du canon. D'ailleurs, le canon ne tonnait pas partout. Au lo septembre, il était matériellement possible de convoquer les électeurs de 80 départements, au moins. La pression des terribles circonstances ne devait ni fausser le vote, ni altérer sa signification. Bien au contraire, on eût connu alors la vraie pensée de la France, la claire volonté du peuple. On aurait su si le pays voulait la paix ou s'il se résignait à une guerre défensive à outrance. Tous les movens de résistance, dans ce dernier cas, fussent deve-
nus lég-aux. Les Allemands n'auraient pu arbitrairement considérer comme des bandits hors des lois de la guerre les patriotes armés pour la défense du sol. Les francstireurs, les partisans, les citoyens 'empoignant le fusil ou la fourche, fussent devenus des belligérants, des réguliers' selon le protocole guerrier. Un voteénergique delà France consultée déclarant la continuation de la guerre atroce et sans merci, comme en Espagne en 1809, eût fait réfléchir les diplomates européens. Une médiation, que l'Allemagne n'aurait pu refuser que difficilement, se serait certainement produite. Pour écarter toute tentative de paix, qui alors eût été moins onéreuse, eût laissé le territoire intact, avec l'espoir d'une revanche possible et prochaine, la Prusse ambitieuse, déjà grisée par la victoire, prétendait qu'elle n'avait pas en face d'elle un gouvernement légal, avec qui l'on pouvait traiter en toute sécurité et dignité. 11 faut se souvenir que la déchéance de Napoléon 111 et de sa dynastie n'a été prononcée que le i^' mars, à Bordeaux, et que,pour les diplomates formalistes, l'ex-empereur, bien que prisonnier, était toujours le souverain des Français. Il avait conservé à leurs yeux,tant qu'il n'était pas légalement déposé, toute capacité pour signer les traités. 11 y avait de nombreux précédents. Tant que, par un vote d'une assemblée régulièrement élue, à défaut d'une déclaration plébiscitaire, il n'était pas déclaré déchu. Napoléon III pouvait engager la nation qui l'avait élu, et dont un plébiscite, remontant à cinq mois à peine, l'avait confirmé dans tous ses pouvoirs. En ne réunissant pas une assemblée pour faire consacrer le nouveau gouvernement, les hommes de la défense fournissaient à l'Allemagne un prétexte à chicanes diplomatiques,
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dont elle a usé avec empressement. La peur de ne pas conserver le pouvoir, et peul-êlre aussi l'espoir secret de traiter eux-mêmes sans le concours d'une assemblée, et d'obtenir la paix, qui paraissait alors désirable, possible, et pouvait être honorable, fit repousser l'idée delà convocation des électeurs. Les détenteurs du pouvoir voulaient garder pour eux l'avantage et la gloire d'avoir pacifié et hbérc le territoire. Ils n'ont recueilli que la douloureuse responsabilité des capitulations.
Un des arguments avec lesquels on a essayé de défendre cette illégalité, et de justifier ce silence arbitraire, en vue de conserver la dictature, est celui-ci : la présence d une grande portion du corps électoral sous les drapeaux aurait diminué le nombre des électeurs et donné une fausse base à la représentation nationale. C'est une assertion inexacte. Au k septembre, il n'y avait pas encore de mobilisés, m de gardes nationales organisées, par conséquent, sauf les hommes de la classe libérée rappelés, les électeurs étaient encore chez eux, et auraient pu voter avant d'aller rejoindre les bataillons en marche. Le service obligatoire n'existait pas, et, à Sedan, comme aux armées du Nord et de l'Est, il n'y avait alors que des hommes faisant partie de corps permanents, des soldats professionnels, des remplaçants, par conséquent n'exerçant pas les droits électoraux.
Au contraire, la constitution du gouvernement de la Commune fut prompte, presque immédiate, et, en fait, elle apparaît aussi formaliste, aussi régulière que celle des membres des assemblées municipales qui suivirent. Le choix des électeurs fut libre et le vote fut reconnu sincère.
■2Ù HlSTOinE DE LA COMMUNE DE iS/I
Ceci est démontré par la preuve qu'un grand nombre d'élus, qui, d'ailleurs, refusèrent le mandat, ne l'avaient pas sollicité. Ils avaient été élus sans affiches, sans réunions, sans promesses, sans visites, sans arguent. Fait plutôt rare dan» les périodes électorales ordinaires, prouvant la spontanéité et la vérité de l'élection.
On a contesté la validité, la légitimité d'une assemblée nommée en période insurrectionnelle. C'est un déni de justice historique. Qu'on lui ait contesté le droit de sortir de sa compétence d'assemblée municipale, cela c'est possible, bien que ce soit refuser aux hommes du i8 mars le droit de se former en gouvernement provisoire, comme, au 24 février 48 et au 4 septembre 70, l'avaient fait les insurg'és d'alors.
Les électeurs parisiens avaient-ils désigné des personnalités terrifiantes, et dont le nom seul pouvait sembler une provocation au désordre, au pillag'e, au meurtre ? Parmi les élus qui acceptèrent, et qui siégèrent, il y avait sans doute des notoriétés révolutionnaires, des citoyens au passé énergique, comme Charles Delescluze, àla réputation farouche un peu usurpée, comme Félix Pjat, mais ces hommes avaient déjà été membres des assemblées bourgeoises. Parmi les nouveaux venus, on trouvait des journalistes comme Jules Vallès, Arthur Arnould, Vermorel, et des futurs parlementaires comme Paschal Grousset, Amoureux, Léo Meillet, 'Vaillant. Tous ces républicains socialistes, dontplusieurs siégèrentau Palais-Bourbon, n'étaient pas de bien terribles épouvantails. Parmi ceux qui ne crurent pas devoir accepter ou garder un mandat, qu'ils estimaient irrégulier, ou, plus probablement, périlleux et
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incertain, on vit fig-urer un ancien préfet de police, Adam, le bâtonnier de l'ordre des avocats, Desmarets, de futurs conseillers municipaux, sénateurs et députes, comme Ranc, Ernest Lefèvre, J. de Bouteiller, Brelay, Ulysse Parent, des maires et adjoints d'arrondissements au 4 septembre, tels que Marmottan, Ferry, Nast, .^lurat, enfin deux personnages destinés à devenir chefs de gouvernement, Tirard et Méline. Voilà donc des hommes qu'on jucreait à priori si anti-sociaux, animés de principes tellement subversifs, qu'ils devaient être mis hors le droit des gens, hors du parlementarisme, hors de l'organisme politique. Pouvait-on, par le seul fait de leur élection, les considérer comme des monstres, comme des êtres exclus du consortium représentatif et gouvernemental ? Ces futurs honorables et ministrables rendaient-ils la Commune inacceptable, intolérable ? Le nom, le passé, les opinions de la plupart de ceux qui acceptèrent le mandat n'étaient pas plus compromettants et n'avaient pas une sigailicalion révolutionnaire plus accentuée alors que les noms, le passé et les opinions des Jules Ferry, des Jules Simon et des Glais-Bizoin de la Défense nationale. Malheureusement, les principaux de ces élus bourgeois, ceux qui eussent inspiré la plus grande confiance, et rassuré les plus timorés, malgré la spontanéité de leur désignation, à cause d'elle peut-être, se retirèrent. Ils eurent peur d'être compromis. Avoir été choisis par des électeurs insurgés, c'était un cas dangereux. Elus sans brigue, sans postulation, ils devenaient plus suspects ; c'était une circonstance aggravante. On reconnaîtrait là toute la violence de leurs opinions, on aurait ainsi la preuve de leur sympathie acquise à l'insurrection. Ces bons bour-
geois radicaux, élevés à l'école de l'opposition des Cinq, tremblèrent. Ils se hâtèrent de se mettre, à Versailles, sous la protection des gendarmes. Leur refus ne saurait s'expliquer par l'adoption d'actes qu'ils désapprouvaient, et dont ils ne voulaient pas assumer la responsabilité, puisque la plupart ne furent pas des démissionnaires en séance, mais des non-acceptants, avant môme que l'assemblée communale se fût réunie, avant qu'elle eût pris une décision quelconque. D'avance ils la répudiaient, sur son nom, sur son aspect. Quand ces poltrons désertèrent la cause de Paris et des libertés communales de toute la France, qu'on leur confiait à défendre, la Commune n'avait rendu aucun décret, et ils ne pouvaient se plaindre d'être une minorité opprimée, réduite à l'impuissance.
La défection de ces hommes notoires, estimés, importants, ayant clientèle républicaine, susceptibles d'être écoutés à Versailles, suivis à Paris, et qui pouvaient amener une transaction, grâce à l'influence dont ils disposaient, fut néfaste autant que coupable.
Assurément nul ne peut être contraint d'exercer des fonctions électives malgré soi, mais il est, dans l'existence des nations, au milieu de mêlées confuses et redoutables, des instants où l'homme doit oser prendre parti, où il faut agir, et où il ne saurait se dérober au devoir. C'est une fuite dans le combat que la démission dans un pareil moment. La loi pénale ne prévoit, ni ne punit, les crimes d'inertie, les méfaits d'abstention. Ceux qui les commettentsciemment et volontairement en sont-ils moins coupables ?
Un passant qui pouvant secourir un malheureux, assadli ou en danger, s'en va tranquillement, à l'écart, et laisse
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efforcer ou périr l'infortuné, est un méchant homme, un lâche égoïste, mais il n'est pas légalement coupable; il ne commet pas une faute tombant sous le coup d'une pénalité. Sa mauvaise action relève seulement de la conscience publique, à défaut de sa conscience à lui. Les personnag-es considérables, refusant de prendre le pouvoir qui leur était spontanément déféré dans ces heures douloureuses, ont assumé, devant la postérité impartiale, la double responsabilité du sang français versé des deux côtés, ils doivent être tenus, en outre, comme moralement complices des désordres et des excès qui furent imputés à la Commune, par la suite, parce que, s'ils eussent accepté de faire partie de cette assemblée, ils auraient pu les prévenir ou les empêcher. Ils ont pu dire, pour atténuer leur défection, que, s'ils fussent restés à l'Hôtel-de-Ville, n'ayant pas la majorité, ils auraient encouru la réprobation due à une solidarité qu'ils repoussaient, mais dans laquelle on les eût englobés. Cette excuse n'a que l'apparence de la vérité. D'abord il est faux de dire que les 'élus modérés, les personnages politiques connus, déjà classés, à la tête des groupes de l'opinion, appréciés et acclamés durant le siège, qui s'étaient acquis une influence locale, dont les noms seuls étaient une garantie d'ordre, de régularité, de pacification et de transaction possible, se fussent trouvés en minorité au sein du Conseil communal. Beaucoup de ceux qui avaient été élus avec eux, ou qui les remplacèrent après leur démission, n'étaient guère plus terribles. Quelques-uns le sont devenus, par crainte, par imitation, par emballement ou par faiblesse. Les hésitants eussent certainement fait corps, dans les scrutins graves, avec les
3o B1ST0II\E Dï LA COMMUNE DE 187I
forces modératrices de l'assemblée communale. En admettant même que ces « modérés » eussent la miDorité, la majorité se fût composée de peu de voix. En supposant maintenue la composition originaire de la Commune, la minorité modérée eût constitué une force de résistance aux mesures extrêmes, dont ses adversaires auraient dû tenir compte. Bien vite, elle aurait eu de son côté la population et cette majorité eût dominé l'autre ; bientôt de nouvelles élections eussent été exigées par les citoyens. La raison l'eût emporté, et l'apaisement se fût fait.
Avec des hommes comme Méline et Tirard, pour ne citer que ces deux républicains de gouveruemcnt, devenus présidents du conseil par la suite, s'ils fussent demeurés à la tête de l'assemblée parisienne, une transaction se serait imposée à l'assemblée versaillaise. La province l'eût réclamée, et Thiers n'eût pas osé résister. La province avait d'abord accepté le principe de la révolution du i8 mars. Trompés ensuite par M. Thiers, les délégués des départements ont accordé leur approbation tacite à la répression combinée par le chef dupouvoir exécutif. Les départements ont été surtout éloignés de toute approbation du mouvement parisien, d'abord par un sentiment de séculaire jalousie envers la capitale, ensuite parce que Paris avait été sans contact avec le reste de la France durant six longs mois, et enfin à raison des personnalités restant à la tête du gouvernement parisien, qu'ils ignoraient ou redoutaient. Les principales notoriétés politiques, qui, au contraire, leureussent inspiré confiance etdonné garantie, avaient disparu, comme d'ailleurs les députés parisiens les plus marquants. Ceux-ci, pour la plupart, sous divers prétextes, s'étaientéloignés. Les
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républicains des départements se trouvèrent déconcertés, privés d'orientation, dépourvus de guides. M. Thiers n'a pu poursuivre son œuvre de lutte et de répression que parce qu'il n'avait plus en face de lui que des individualités dont le mandat était contesté, dont les intentions étaient suspectées, dont l'autorité était nulle et le preslig-e absent.
C'est donc à la désertion de ces élus de Paris que doit être attribuée, pour une grande part, l'avortement du mouvement du i8 mars, l'ajournement indéfini des espérances et des rêves du prolétariat. La chute de la Commune, à la lueur sinistre des incendies, au bruit des détonations brutales, dans un lac de sang, parmi le fracas frénétique de la haine, les exploits de la cruauté, les clameurs de la vengeance, les fureurs du désespoir, a pu avoir pour auteurs, directement responsables, les Parisiens insurgés, mais une grosse part de complicité et de responsabilité dans la défaite, et dans le carnage qui en fut la suite, doit être imputée aux Tirard, aux Méline, aux Ranc, et autres déserteurs du devoir et du péril. Ils n'ont pas, sans doute, participé aux exécutions des otages, au massacre en masse de la population parisienne, mais leur prudente retraite les a rendus possibles; elle a donné, à l'extermination des meilleurs républicains, l'estampille de la légalité républicaine. Ils ont prétendu que, pendant ces deux mois, Paris avait été livré à des incapables ou à des furieux : eux, les sages et les capables, ils n'avaient qu'à rester à Paris, et à gouverner, puisqu'on leur offrait le gouvernement. Ils se sauvèrent à Versailles plutôt que de l'accepter.
Ces douloureux et dramatiques événements, leur origine, leur genèse, les acteurs et le décor de la tragédie parisienne de 71 ; la répercussion dans les principales grandes villes des commotions dont la capitale était le foyer ; le travail des esprits surexcités; les semences de révoltes et d'organisations socialistes jetées dans les sillons du champ populaire ; le curieux spectacle d'une énorme cité isolée, livrée à elle-même et donnant comme une reproduction en raccourci de la France de la Révolution enfermée dans le cercle furieux de l'Europe coalisée; les combats fratricides sous les remparts ; les luttes et les divisions dans l'assemblée communale ; la vie singulière de Paris à cette époque exceptionnelle; la résistance finale désespérée ; les trahisons et les héroïsmes ; les excès des vaincus affolés ; les atrocités commises froidement et avec discipline par les vainqueurs ; l'impitoyable vindicte des prévôtés et des conseils de guerre, suivie des transportations et des exils, — feront l'objet de ces pages, écrites sans parti pris d'apologie ou d'anathème.
L'auteur fut témoin oculaire des faits qu'il expose. 11 remplit, à cette époque redoutable, un rôle modeste. Il doit déclarer qu'il fut parmi les vaincus.
Deux brèves indications auto-biographiques sont ici nécessaires. Elles ont pour objet d'expliquer que, malgré sa participation aux événements el sa qualité de fonctionnaire de la Commune, l'auteur ne peut être soupçonné, à priori, de partialité ou de ressentiments. Très jeune alors, exempt
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du service militaire par son numéro à la conscription, de plus fils de veuve dispensé de l'appel dans la mobile, il s'en^ajjea volontairement au 69» de ligne, au début de la guerre. Il fit, dans ce rég^iment, puis dans le 10" de marche, devenu le i io« de ligne, après la retraite du général Vinoy (i3« corps), toute la campagne sous Paris, et prit part aux combats de Chevilly, Bagneux, l'Hay, Buzenval. Il fut licencié dans les premiers jours de mars et rentra dans la vie civile, avec les autres engagés pour la durée de la guerre. Il ne voulut pas quitter Paris pour Versailles, au moment du 18 mars. Il partageait toutes les idées patriotiques exaspérées de ceux qu'on appelait les « guerre à outrance », et il admettait, en partie, les revendications socialistes des promoteurs de la résistance parisienne. Il ne voulut pas non plus, n'étant pas inscrit sur les contrôles de la garde nationale, reprendre les armes, s'exposer à rencontrer, de l'autre côté du champ de bataille, les camarades du régiment qu'il venait de quitter. Mais il avait déjà un passé politique. Il avait combattu l'empire dans les réunions publiques ; il s'était signalé comme orateur populaire aux élections législatives de 1869 et dans la discussion du plébiscite. Il avait porté la parole contre les partisans du « Oui » dans diverses circonstances notamment à la salle Lcvis, aux Batignolles, en avril 1870. Il appartenait à la presse de l'opposition, et comptait parmi ceux qui, l'empire étant debout, appelaient, préparaient la République. Il avait attaqué les hommes du régime bonapartiste, notamment le baron Haussmann, alors préfet de la Seine. Il avait été, pour ce fait, condamné à la prison. 11 subit sa peine à Sainte-Pélagie, au pavillon fameux de
la presse, le « pavillon des Princes », remplaçant dans sa cellule, dite « la Petite SiLtrie », un futur ministre, Edouard Lockroy. Dans cette geôle au renom célèbre, la Bastille, d'ailleurs très supportable, du g-ouvernement impérial, il se lia avec divers hommes appelés h jouer un rôle dans les événements, tout proches, du Siège et de la Commune. Il était personnellement connu de Delescluze, de Félix Pjat, de Jules Vallès, et camarade de la plupart des jeunes gens ayant participé aux premières réunions publiques, aux discussions de la salle du Pré-aux-Clercs, de la Redoute, de la salle Molière, durant les dernières années du rég-ime impérial.
Après le i8 mars, on lui proposa une fonction civile, d'ailleurs modestement rétribuée (3oo francs mensuels). C'était la dclég-ation au Conseil d'Etat, devenue vacante par suite du départ du premier titulaire, Abel Peyrouton, avocat et orateur populaire. Celui-ci avait été envoyé en mission auprès des républicains de Lyon, ville où son père, Démosthène Peyrouton, était honorablement connu comme membre du barreau et comme républicain .
Le candidat était d'ailleurs avocat à la Cour d'appel, ayant prêté le serment légal, inscrit à la conférence de l'Ordre, et venait d'être proposé, comme auditeur au Conseil d'Etat, au ministre Dufaure,par deux amis politiques: Pascal Duprat, nommé ambassadeur à Athènes, et Jules Ferrv. qui remplaça Pascal Duprat en Grèce, ce dernier, él u député des Landes, ayant préféré siéger h l'Assemblée. En outre, il avait fait des éludes juridiques assez complètes et avait collaboré, avec Edouard Laferrière, futur président du Conseil d'Etat, el Maurice Joly, au journal le Pa-
LK DIX-HUIT MAI\S
lais, et à diverses consultations publiées, notamment sur 1 es Attroupements et sur le droit de réunion, sujets en discussion dans la Presse et dans les groupes politiques.
Si la jeunesse et l'inexpérience du jeune avocat, promu délégué de la Commune de Paris au Conseil d'Etat et à la Cour des Comptes, peuvent aujourd'hui faire sourire, si on peut railler, comme on n'a pas d'ailleurs manqué l'occasion de le faire dans les journaux opposés, cet avancement, sans doute rapide, de l'auditorat proposé au fauteuil de la présidence attribué, on doit se reporter à l'époque et tenir compte des circonstances. Le personnel, sinon capable, du moins justifiant des titres universitaires, n'était pas facile à recruter pour les grands services administratifs. Comme les ïirard et les Méline, tous les jeunes bourg;-eois se récusaient et les candidats possédant les titresjuridiques étaient rares. La jeunesse n'était pas un cas éliminatoire. On avait l'esprit larg-e, et une indulg'ence presque forcée pour l'fig-e des fonctionnaires. On se souvenait de la Révolution Française, et les noms g'Iorieux des juvéniles conventionnels et des généraux de vingt-quatre ans protég-eaient les jeunes délégués de la Commune. On savait, d'ailleurs, et les titulaires ne l'ignoraient pas, que ces places étaient, non des sinécures, mais des postes de combat, et qu'un cabinet de délégué dans la cité deviendrait aussi périlleux qu'un gabion au fort de Vanves.
La modestie de l'auteur, et la vérité lui font d'ailleurs faire cette déclaration, que sa délégation au palais du quai d'Orsay, depuis en ruines, puis démoli, et sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui la gare d'Orléans, ne fut marquée par aucune action importante. Ceci s'e.xplique.
S'il y avait, pendant les combats de la Commune, un délégué au Conseil d'Etat, sur le siège abandonné par le président ;(le fauteuil, ég-alement usurpé au A septembre, avait été occupé, sous l'Empire, par M. Vuilry), il n'existait pas de conseillers.
Il n'y avait pas de séances à tenir, ni de rapporteurs à nommer. On avait d'autres préoccupations alors. Son prédécesseur immédiat, nommé aussi durant la -bataille, n'avait eu guère plus de besogne. Pendant le siège des Prussiens, comme durant celui des Versaillais, le Conseil d'Etat chômait, et l'on ne sollicitait pas d'avis de cette haute juridiction. Les fonctions de délégué de la Commune se bornaient à une surveillance justifiée par l'état de siège. Le délégué devait garder les archives et documents importants, renfermés dans le palais. Cette surveillance fut scrupuleusement exercée jusqu'au samedi 20 mai, au soir. Le bâtiment était intact et les archives en sûreté, durant toute la journée du dimanche ai. Le délé- "■ué, ce jour-là, ne se rendit pas à son cabinet, car le palais était fermé, selon l'usage, les jours fériés. Il n'avait pas voulu occuper de logement dans l'édifice. Il n'y parut pas non plus le lundi matin aa, par cette raison que les troupes de Versailles, depuis la veille au soir, étaient entrées dans Paris, et que déjà l'on fusillait du côté du quai d'Orsay. II jugea ses fonctions désormais sans objet, et considéra sa mission d'ordre purement administratif comme terminée, par force majeure.
Il ne participa donc aucuucmenl aux événements dont le palais du Conseil d'Etat fut le théâtre, au cours de la semaine sanglante.
LE DIX-HUIT MABS
Arrêté, par la suite, il fut l'objet d'une instruction judiciaire. Malgré toute la bonne volonté des officiers instiucteurs près des conseils de guerre, malgré l'éhontée et misérable dénonciation d'un faux témoin, le nommé Félix L..., depuis restaurateur-limonadier à la gare Saint-Lazare, qui avait été concierge du palais sous la Commune,— cet homme prétendit que le délégué était venu le mardi 28 mai, au palais, commander les incendiaires ; malgré ce témoignage dicté à cet ex-concierge par la méchanceté, par la peur d'être compromis, et avec l'espoir d'être renvoyé absous, car ce délateur inventif se trouvait également détenu, on ne put convaincre l'ex-délégué de la moindre participation à l'incendie. Le capitaine d'Hamelincourt, rapporteur pris le A» conseil de guerre, séant à Versailles, dut rendre en sa faveur une ordonnance de non-lieu, et faire signer au général Appert, grand-prévot, un acte de dessaisissement de la juridiction militaire.
Toutefois, comme il était difficile de relâcher un prévenu avant été mêlé à la Commune, de plus, suspect comme républicain de la première heure, mal noté en sa qualité de journaliste condamné sous l'empire, et pour ces divers motifs peu sympathique aux autorités dirigeant la répression, le délcgué, après un internement assez long dans les galeries de l'Orangerie et une courte détention à la prison de Saint-Pierre, à Versailles, fut transféré à Paris, écroué à la maison d'arrêt, pour être statué ce qu'il appartiendrait par la juridiction civile.
Rien que le fait, à cette époque de représailles furieuses et de châtiments disproportionnés, d'avoir été soustrait à la rude et impitoyable juridiction militaire et déféré aux
tribunaux civils ordinaires, procédant avec les g^aranties du code et les droits réservés à la défense, suffirait à établir le peu de g^ravité de la culpabilité, si culpabilité il y eut, de l'auteur de cet ouvrage, à raison de ses fonctions provisoires dedélégué au Conseil d'Etat. La poursuite dont il fut l'objet, le libellé du jugement qui intervint, et la très légère condamnation qui fut prononcée acbèvent la démonstration.
Le délégué comparut, le 28 août 1871, devant la 7"= chambre du Tribunal de la Seine, jugeant correctionnellement.
L'inculpation était celle d'usurpation d'une fonction publique, délit prévu et puni par l'art. a58du Gode pénal, ainsi conçu :
« Quiconquesc sera immiscédansles fonctions publiques, civiles ou militaiies, ouaura fait lesactes d'une de ces fonctions, sera puni d'un emprisonnement de deux à cinq ans, sans préjudice de la peine de faux, si l'acte porte le caractère de ce crime. »
Le fait aggravant de « faux », c'est-à-dire le caractère d'actes ayant un caractère officiel, fut écarté. De même, l'augmentation de la pénalité, prévue par l'art. 239, pour le port d'un costume ou d'uniforme, en cas d'usurpation de fonctions, ne put être requise, le délégué, dans ses fonctions « usurpées », n'ayant jamais porté que la redingote noire et le chapeau haut-de- forme, le costume ordinaire des fonctionnaires civils, sous tous les régimes, en dehors des cérémonies et des interventions officielles.
La défense du prévenu fut présentée, avec son grand talent oratoire, et avec unesolennité particulière, par M* Des-
LE DIX-UUIT MARS
mareU, alors bâtonnier de l'ordre des avocats, maire du a* arrondissement et député de la Seine.
Lëminent bâtonnier, en se présentant à la barre, déclara d'abord qu'il venait réclamer, comme avocat, au nom de l'Ordre tout entier, un jeune confrère, dont le parram au barreau avaitété l'illustre M« Grémieux, membre du consed de l'ordre, député, ancien membre du gouvernement provisoire de i848, et membre du gouvernement de la Défense nationale, lequel s'associait au bâtonnier pour demander l'abandon de la poursuite.
M. Pascal Duprat, député des Landes, ex-ambassadeur de France en Grèce, déposa comme témoin et fit l'éloge du prévenu, dont il rappela les services démocratiques sous l'empire, et la belle conduite sous les drapeaux pendant la guerre. Il déclara que, s'il se fût rendu à Atbènes, comme ambassadeur, il l'eût emmené ea qualité de secrétaire.
Le tribunal, sous la pression des circonstances, et étant donnée l'exaspération des esprits, ne pouvait acquitter purement et simplement, mais il usa si largement du bénéfice des circonstances atténuantes qu'il prononça cette peine minime et, pour le moment, extraordinaire : un mois d'emprisonnement.
C'était un véritable acquittement, c'était aussi la proclamation, officielle et judiciaire, que la conduite et l'altitude du délégué au Conseil d'Etat, sous la Commune, n'avaient rien eu de répréliensible, de blâmable, même pour des adversaires politiques victorieux, et que la condamnation équivalait à une de ces pénalités que subissent les moiadres délinquants, pour des contraventions et des infractions
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de police. Le délit analogue n'avait-il pas été commis par son prédécesseur au 4 septembre, usurpant la fonction du personnage qui avait tenu son emploi du gouvernement impérial? Ce prédécesseur n'avait été l'objet d'aucune poursuite. Et puis, un fonctionnaire quelconque n'est-il pas, de bonne foi, justementfondéàs'estimer régulièrement investi, quand il est nommé à un emploi administratif par le chef hiérarchique en place? L'usurpation résulterait donc de ce fait que le pouvoir qui a fait la nomination serait tombé? Tous les fonctionnaires nommés après i83o, après i848, après i85i aussi, auraient alors dû être condamnés comme des usurpateurs par les gouvernements qui ont suivi? Un fonctionnaire désigné, après une révolution, peut-il, avant d'accepter sa nomination, examiner les chances de solidité et de durée du nouveau pouvoir? Il serait innocent, si ce pouvoir durait dix-neuf ans comme l'empire, coupable s'il n'avait qu'une courte existence comme les Cent Jours et la Commune? Cette jurisprudence serait absurde et injuste. Le tribunal de la Seine l'a, dans l'espèce, à peu près écartée. La condamnation légère a été une concession aux passions du moment.
On me pardonnera de me mettre ainsi en scène et de donner ces détails rétrospectifs de biographie. Ils ont ici leur importance.
Si j'ai rappelé ces faits personnels, au seuil de cet ouvrage sur la Commune,c'est uniquement pour indiquer au public combien je fus à même de voir, de comprendre, d'appré-
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cier les hommes et les faits dont j'ai entrepris dVcnre l'Histoire, et aussi pour prouver que, n'ayant eu qu'une participation indirecte et secondaire aux événements, en môme temps que n'ayant pas été une victime bien éprouvée par la répression, je suis pareillement susceptible d'observer l'impartialité entre les deux camps. Il m'est permis,en écrivant ces pages véridiques, de garder l'impersonnalité qui doit être la première qualité de ce juge suprême qu'on nomme l'historien. En présence des erreurs, des fautes, des excès, des crimes et des fureurs de deux partis, dans la mémorable et émouvante lutte du printemps de 1871, il m'est possible, surtout alors que quarante ans se sont déjà écoulés, depuis les événements, et que la plupart des acteurs du drame, vainqueurs et vaincus, sont apaisés, sinon réconciliés, dans la tombe, de peindre avec sang-froid et d'un pinceau précis, d'après nature, ayant eu les modèles sous les yeux, ce grandiose et sinistre panorama.
Malgré un certain nombre de livres intéressants, consciencieux, et documentés supérieurement sur des points spéciaux, incomplets pour l'ensemble, et en tenant compte des renseignements exacts et de la part de vérité que peuvent renfermer les mémoires et libelles des écrivains réactionnaires, comme les récits, souvenirs et apologies des survivants ou des défenseurs de la Commune, on peut affirmer quel'histoirc de cette émouvante époque n'a été,jusqu'à ce jour, que préparée.
Tous les ouvrages que nous possédons sur ce temps ne sont que des fragments d'histoire, mt^me l'excellent livre de Lissagaray et l'ouvrage deDa Costa.La Commune, par ses détracteurs comme par ses partisans, est considérée
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isolément. Les uns l'ont étudiée comme une sorte de champig-non monstrueux, poussé sur le fumier d'une cité en fermentation, vég-étation anormale et crjptog-amique, sans racines, sans sol ensemencé. D'autres l'ont considérée comme une vig-oureuse fleur de liberté, surgie soudainement dans le sillon arrosé du sang de 1870, et qu'une rafale brusque a courbée et arrachée. La Commune n'a pas ce caractère anormal et extra-naturel. Un mouvement populaire tel que le soulèvement du 18 mars 1871 ne saurait être considéré comme un accident, comme une floraison phénoménale et d'une éclosion spontanée.
La Commune eut ses précédents, ses préparations, et c'est en fouillant le passé qu'on peut retrouver ses racines. Violente dans son principe, hésitante et relativement modérée dans ses actions, ayant laissé un souvenir d'horreur dû à des excès fortuits, maudite pour des faits impulsifs commis par des foules ou des individus demeurés anonymes, car le conseil communal n'a ordonné aucune des résolutions terribles, sug-gérées par le désespoir, aux heures suprêmes de la défaite, la Commune a été, jusqu'ici, l'objet d'une indignation factice et conventionnelle.
Il est évident que les partisans des anciens régimes, les trembleurs de la bourgeoisie et du haut commerce, les cléricaux, les écrivains mondains, les gens de luxe et de plaisirs, indifl'érents à tout ce qui est hors de leur cercle étroit, ne sauraient avoir pour la Commune que des sentiments peu bienveillants. Mais la grande masse du pays doit en posséder d'autres. JMal instruite des événements, la démocratie en général a sur cette époque des opinions toutes faites, injustes ou erronées; elle admet des appréciations
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légendaires, elle partage des animadversions et propage des mépris, répétés et transmis à la façon des perroquets, rarement motivés par la connaissance des faits. Il est, certes, permis d'attaquer, de condamner la Commune. Mais il faut savoir pourquoi. Tout homme a le droit de juger le passé. Les ancêtres sont justiciables des descendants.Geux-ci ont le pouvoir, et le devoir aussi, de les traîner à la barre de l'opinion, et de les condamner ou de les absoudre, mais l'arrêt doit être motivé.
Un homme d'Etat a dit, avec une grande énergie, qu il fallait accepter la Révolution française en bloc. C'est une opinion louable et pratique, bien que tout à fait contraire à l'esprit d'examen, à la critique, à la philosophie de l'Histoire. La principale objection à l'admiration en bloc, c'est qu'elle comporte et provoque la haine en bloc, antinomie qui peut, dans les deux cas, être injuste, excessive ou déraisonnable. Mais encore faut-il connaître les parties de ce bloc, encore doit-on se rendre compte des faits et des conséquences, qui peuvent entraîner le plateau de la balance, et l'emporter dans le sens du blâme ou de l'approbation.
Actuellement, contrairement à ce qui s'est produit pour les hommes et pour les événements de 89 et gS, la Commune est l'objet d'une suspicion, et souvent d'une exécration, en bloc. C'est une injustice. Elle neprovient pas toujours du parti pris, de la mauvaise foi, de l'atavisme, des préjugés de castes, de l'inQuence des milieux, de passions héréditaires ou fortuitement acquises, ni d'intérêts de parti. L'ignorance en est le plus généralement la cause. On lance l'analhème contre toute une époque, parce qu'on ne la connaît pas bien. C'est un phénomène ordinaire. Ou est
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toujours peu instruit des faits contemporains, et l'histoire des ans les plus proches de votre naissance est celle que l'on connaît le moins. Cela s'est passé de tout temps. La raison de cette ig'norance des jours qui ont précédé ceux où l'on a l'âge d'homme tient à l'impossibilité d'enseigner dans les écoles, avec impartialité, avec vérité surtout, l'histoire contemporaine, et à la difficulté de lire des livres sincères et exacts sur une époque, trop voisine, trop chaude. Il faut permettre au temps de refroidir suffisamment les faits pour qu'on puisse les toucher, les examiner de près, sans cuisson. L'immense majorité de la jeunesse actuelle ne connaît l'histoire de la Commune que par des polémiques de journaux, des fragments, des épisodes plus ou moins dramatiques, des discours d'inaugurations, des nécrologies, des allusions, des propos et des racontars, le plus souvent fantaisistes, exagérés ou suspects. La légende réactionnaire domine tous ces documents, oraux ou imprimés, n'ayant que la valeur éphémère de commérages anecdotiques, ou de diatribes de parti. Les livres inspirés par un sentiment d'apologie et de glorification ont également contribué à entretenir l'ignorance et à fausser la connaissance. Les uns les lisent avec un esprit de suspicion, de haine parfois, les autres avec colère et rancune ; bien peu étudient celte époque et son histoire pour le seul plaisir de savoir et de se faire une opinion raisonnée.
La Commune est pourtant entrée dans la période historique. La vindicte de ses ennemis doit être satisfaite et la rancune de ses partisans doit être affaiblie. La prescription quarantenaire doit aussi lui ôtre acquise aux yeux de ceux qui la jugèrent criminelle. Elle appartient désormais
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à la philosophie et à la critique, et non plus à la haine et à la passion. Elle apparaît comme la plus récente, et, par cela même, la plus intéressante manifestation de cet esprit de révolte, de ce sentimentde l'indépendance, qu'on retrouve à travers les âges, dans tous les soulèvements ayant le caractère d'évolutions sociales, plutôt que celui de séditions militaires, de conspirations de palais ou de rivalités de prétendants. Elle se révèle à part et en dehors des guerres civiles et des insurrections ayant pour origine et pour but uniquement, soit la mise à mort d'un tyran odieux, soit un changement dynastique ou le triomphe d'un parti politique! Son caractère social, sa portée novatrice, son rôle d'annonciatrice des temps nouveaux, son originalité de révolution populaire, tentée par tout le peuple et pour tout le peuple, se dégagent lentement des brumes du présent et des préjugés du passé.
La présente Histoire de la Commune est détachée d'un grand travail.ayant pour titre: Réooltes et Guerres civiles.
Dans ce dernier ouvrage, aujourd'hui terminé, et qui paraîtra ultérieurement, on retrouvera la Hliation historique de la Commune de 1871. 11 n'y sera fait mention que très sommairement des discordes antiques, et les combats comme ceux de la Vendée et de la Chouannerie pour le rétal.lissomcnt de la royauté ne rentreront pas dans le cadre. Tandis que la guerre sociale de Spartacus, l'avènement du Christianisme, les Bagaudes, la Jacquerie, en France, la guerre des Paysans en Allemagne, la révolte des Commu-
neros en Espagne, la Commune de Paris sous Etienne Marcel, et, en ga, la Conspiration de Babeuf, les émeutes de Paris et de Lyon sous Louis-Philippe, l'insurrection de juin 1848, y seront étudiés de près, ainsi que les modernes ag-itations des nationalistes Hindous, des Babystes de Perse et des Boxers de Chine.
Tous ces troubles populaires ser attachent, comme par la transmission héréditaire et universelle d'une même mentalité et d'un instinct pareil, à la Révolution plébéienne et sociale du i8 mars 1871.
Paris, mars 191 1.