‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 30 sur 107 · I.K DIX-IIUIT MARS · texte numérisé non relu

I.K DIX-IIUIT MARS

Cette rêverie ne soutient pas l'examen. L'armée de l'Est pouvait encore résister, mais ne devait pas être supposée triomphante, étant isolée, cernée par toutes les forces allemandes. Mais comment pourrait-on justifier cet incroyable silence gardé vis-à-vis de la Délectation de Bordeaux et l'ignorance, où se trouvèrent ainsi les chefs de l'armée de l'Est, de la clause spéciale les concernant, continuant exceptionnellement pour leurs soldats la guerre partout ailleurs suspendue, finie? On ne trouve d'autre explication que l'état mental du signataire de la convention et de la dépêche.

Le méfait inconscient de Jules Favre fut apprécié ainsi par Challemel-Lacour, indigné en apprenant, à Lyon, l'exception :

Ainsi c'est arrêté ! L'armistice n'est pas applicable aux départements du Doubs, du Jura cl de la Côte-d'Or. Gelu. qui a consenti une pareille condition, quel que soit son nom, est un misérable.

Gambetta, de son côté, télégraphiait de Bordeaux, i" février, à Jules Favre :

L'aiournement inexplicable , auquel votre télégramme ne fait aucune allusion, pas ,.lus qu'aux etVets produits par 1 arm.slice, en ce qui touche Belfo.t et les départeracnls de la Cole-d Or, du Doubs et du Jura, donne lieu aux plus graves comphcations.

Dans l'Est, les généraux prussiens poursuivent les opérations sans tenir compte de l'armistice, alors que le ministre de la Guerre, crovanl pleinement aux termes de votre imperalive depêche, a ordonné à tous les chefs de corps français d exécuter l'armislice et d'arrêter les mouvements, ce qui a ete exécute religieusemenl pendant 48 heures. .

Faites immédiatement appliquer l'armistice a la région de lEsl et réalisez, comme c'est votre devoir, l'entente ultérieure, dont parle la convention du 28 janvier.

Entre temps, nous autorisons les généraux français a conclure directement une suspension d'armes provisoire.

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Le g'énéral Clinciiant de son côté a déclaré :

Pendant la soirée du 29, la journée du 30, et la matinée du 31, la croyance formelle où j'étais de la réalité de l'armistice avait suspendu notre mouvement. Sans cette croyance j'aurais certainement pu accélérer la retraite de mon infauterio de manière à la rendre à peu près assurée.

L'effetdenoa-armislice fut déplorable sur l'esprit del'arméede l'Est. Il faut de l'indulgence pour une armée abandonnée. Les contemporains purent juger sévèrement l'abattement de ces braves, qui s'étaient battus un contre dis. Leur indiscipline ne fut qu'occasionnelle. Ils avaient vaillamment supporte les périls, les fatigues, les souffrances d'une campagne désespérée. On leur annonce que les armes vont être déposées de part et d'autre, que les préliminaires de la paix définitive sont engagés. On envisage les bienfaits de la paix, les joies du retour au foyer. L'héroïsme est une fièvre. Quand on la coupe, une stupeur et une nonchalance se produisent. Imaginez une troupe harassée, se croyant enfin à l'étape, courageusement atteinte. Les sacs sont débouclés, on s'étire les membres, et chacun se dispose à goûter le repos gagné. Tout à coup on annonce qu'il y a erreur, que l'heure du boire et du dormir est reculée, qu'il faut se mettre on route encore, pour longtemps peut-être. Le clairon sonne, on court aux faisceaux, et l'on donne un coup de pied dans la marmite, qui commençait à dégager une odeur alléchante. En avant!... Il n'y a pas d'armistice, et l'on ne sait quand il y en aura!... En même temps, on apprend que les camarades, de l'autre côté de tel fossé, de telle vallée, de telle frontière idéale, ont, eux, acquis le droit de se reposer et de se refaire des lassitudes subies. Vous surprendra-t-il que ces hommes, auxquels on demande un efl'ort inattendu et le recommeucemcnt de souffrances déjà

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loinuines, presque oubliées, grognent et poussent 1 irnlarolusqu'au refus de continuer à se traîner sur la route TeZell Evidemment le devoir, la discipline, 1 honneur rendent le contraire, mais les hommes ne sont pa. des ahslraclions, et le sentiment mnc do ce qm est juste les domine- il peut transformer en rebelles les plus fadeles. Or. : pnvLtion des privilèges de Tarm^stice se.b ai aux malheureux traînards de Clinchant une injustice, une punition imméritée, d'où une dépression générale ' L'hésitation et le mécontentement des soldats de 1 Est sacrifiés, livrés sans défense à un ennemi audacieux et sans ries fut d-ailleurs de courte durée, et bientôt ces Talheteux abandonnés se comportèrent en braves, et ces résignés furent les héros de l'heure suprême

Cerné par des forces supérieures, le général Clm bant, qui de plus était privé de vivres, et ne disposait que d homr s épuisés, démoralisés, se croyant victimes d un passe- Troit envovlle lieutenant-colonel Chevalsau commandant detrmée;uisse, Hans Herzog. pour traiter la question du passage de son armée sur le territoire helvétique ^ Cenc ^rave décision était dictée au général par la volonté de n pas se rendre aux Allemands. Il convient de noter qie a mauvaise foi germanique s'étaU man.festce da^ toute cette caUistropbe. Avertis que l'armistice ne s appUanVa pas a l'nrmL de l'Est. Manteuffel et ses officiers s'é en braés de profiter de l'erreur où ilsvoyaient tombés es g néraux fran ais, qui suspendaient le feu et arrêtaient la m «che de leurs troupes. La plus élémentaire loyauté, Le nombreux échanges de messages parlementaires Turent lieu, faisait «n devoir au général allemand de rectifier 1' ru de Jules Favre,et de prévenir les Français, cesl"t le feu. que les hostilités, pour les ^^^^^^^^ sence dans le Jura, n'éuieut pas interrompues. Autant que

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la bonne foi, l'humanité aurait dû dicter à Î^Ianteuffel l'offre d'une suspension d'armes spéciale et locale, pour permettre d'attendre des explications et de recevoir des ordres précis de Versailles et de Bordeaux. Manteuffel, au contraire, abusa de l'erreur et de la force qu'il avait en mains.

Ce fut le ler février que l'armée de l'Est prit la route de Suisse, la neig-e sous les pieds, le froid au ventre et le désespoir dans le cœur.

Le général Clinchant annonça la retraite par une proclamation éloquente et douloureuse.

Après avoir énoncé l'espoir qu'il avait eu de se frayer un passag-e, jusqu'à Lyon, par les montagnes du Jura, il ajoutait :

Uue fatale erreur nous a fait une situation, dont je ne veux pas vous laisser ignorer la gravité. Tandis que notre croyance en l'armistice, qui nous avait été notifié et confirmé à plusieurs reprises par notre gouvernement, nous commandait l'immobilité, les colonnes ennemies continuaient leur marche, s'emparaient des défilés déjà en nos mains, etcoupaient ainsi notre ligne de retraite.

Il est trop tard aujourd'hui pour accomplir l'œuvre interrompue. Nous sommes entoures par des forces supérieures, mais je ne veux livrer a la Prusse, ni un homme ni un canon. Nous irons demander à la neutralité suisse l'abri de son pavillon. Mais je compte, dans celte retraite vers la frontière, sur un suprême effort de votre part : défendons pied à pied les derniers échelons de nos montagnes, protégeons les défilés de notre artillerie, et ne nous retirons sur un sol hospitalier qu'après avoir sauvé notre matériel, nos munitions, nos canons.

Soldats, je compte sur votre énergie et sur votre ténacité. Il faut que la patrie sache bien que nous avons tous fait notre devoir jusqu'au bout, et que nous ne déposons les armes que devant la fatalité.

Cet admirable ordre du jour, daté de Ponlarlier,3i janvier, fut suivi du suprême effort que le général avait invoqué.

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