LA PAIX OU LA GUERRE
Les premières séances de l'Assemblée furent consacrées à la vérification des pouvoirs et à la nomination des commissaires, qui, au nombre de i5, devaient assister aux négociations avec l'Allemagne et faire un rapport sur les préliminaires de paix. Les commissKires furent tous pris parmi les réactionnaires et les pacificateurs à tout prix.
M. Jules Grévj avait été nommé président de l'Assemblée. M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, avait désigné ses ministres. Ce furent Jules Favre aux Affaires Etrangères, Dufaure à la Justice, Ernest Picard à l'Intérieur, Jules Simon à l'Instruction Publique, de Larcy aux Travaux Publics, Lambrecht au Commerce. Le Flô restait ministre à la Guerre, l'amiral Pothuau à la Marine. Le ministère des Finances était réservé. Il fut attribué par la suite à M. Poujer-Qucrtier.
L'Assemblée suspendit ses séances pendant les négociations. Les commissaires et M. Thiers partirent pour Paris.
Les séances ne présentèrent qu'un intérêt relatif. Tout était en suspens, jusqu'à la délibération sur les prélimi-
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naires de paix. La vérification des pouvoirs, l'élection du chef du pouvoir exécutif, la constitution du cabinet, et la nomination des commissaires pour l'examen des conditions de la paix, c'était le lever de rideau inévitable. Le drame allait se dérouler avec le débat publicsur« les préliminaires de paix ». On remarqua ce terme employé par tous, députés, journalistes, diplomates, et qui passait dans le langag-e courant du pays. On semblait, en l'employant, ne pas envisag-er d'autre issue aux nég-ociations que la paix. L'éventualité de la continuation de la guerre, du refus de la paix onéreuse et humiliante, ne semblait pas même admissible. La démission de Gambetta, provoquée par les agissements de Jules Simon, par la désapprobation du gouvernement de Paris, prouvait visiblement qu'on était prêt à subir sans résister, autrement qu'avec des phrases mélodramatiques et des larmes théâtrales, les dures volontés de Bismarck.
La reprise des hostilités était une hypothèse aussitôt écartée qu'elle se présentait à l'esprit. Les conditions de la paix, consistant principalement dans la cession de l'Alsace" Lorraine, apparaissaient à tous comme dépassant les pires prévisions, mais que faire ? A ceux qui s'indignaient, on demandait s'ils avaient un moyen de soustraire la France au démembrement exigé. Pouvait-on imaginer la continuation de la guerre ? A Paris, mais non pas à Bordeaux, Oû trouvait peut-être des gens pour supposer cette folie ! Sauf quelques patriotes convaincus et irréductibles, qui passaient pour des dons Quichottes, l'épilhète la plus injurieuse qui Boit, sauf aussi quelques aigrefins de la députatiou, qui redoutant un vote pacifique, plus tard reproché, ayant d'ailleurs la certitude que le traité consacrant le démembrement serait voté, et exécuté, sans leur signature, comptaient bien que leurs collègues n'auraient pas leur prévoyante
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abstention, tous, à l'assemblée, reconnaissaient, d'un coeur navré mais soulagé, qu'il n'y avait nulle possibilité de ne pas passer par le cbemin de bonté et de douleur, que d'un doigt impérieux leur indiquait Bismarck. Il fallait accepter la paix sans phrases, telle qu'elle était décidée par Tbiers, Jules Favre et l'AUemag-ne.
Beaucoup de députés venus à Bordeaux, avec l'intention bien arrêtée, conforme d'ailleurs aux volontés plus ou moins francbement exprimées de leurs électeurs, de voter tout ce que le gouvernement proposerait, pourvu que ce fût la cessation définitive de la guerre, faisaient mine de douter, d'hésiter. Ils n'osaient pas avouer que leur opinion était faite, et que rien ne saurait les en faire changer. Ils discutaient dans les couloirs do l'assemblée, dans les parlottes, dans les cafés, comme si le doute sur le résultat final était possible. Ils semblaient d'accord avec les gens se disant bien informés, qui colportaient, en prenant des airs mystérieux, des bruits fantaisistes. Ceux-là assuraient, en baissant la voix, comme s'ils communiquaient un véritable secret d'Etat dont ils posséderaient le tuyau, que la paix ne serait pas votée. A l'appui de cette assertion, qu'ils n'émettaient que pour souder l'opinion ambiante, tàter leurs voisins, provoquer la contradiction, et amener le démenti qu'ils espéraient, ces nouvellistes à double face prétendaient que les députés monarcliistcs refuseraient le vote. Ces hobereaux formaient dans l'Assemblée un parti important. Ils étaient irritésdu refusde l'Assemblée d'admettre le duc d'Aumaleetle prince deJoinville, élus dans l'Oise, dans la Manche et dans la Haute-Marne. Ils pouvaient former une majorité contre le gouvernement, en mêlant leurs bulletins avec ceux des députés républicains avancés et des députés de l'Est, qui voteraient contre la paix, ne voulant pas ratifier la cession de l'Alsace et des territoires lorrains.
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Les partisans de la continuation de la guerre étaient en réalité peu nombreux, mais plus bruyants et presque provocateurs. Presque tous les députes avancés élus par Paris étaient avec eux. Ils reprochaient aux amis de la paix leur facilité à accepter la défaite, leur résig-natlon trop prompte et leur soumission, peu digne, aux ordres du vainqueur ; quelques-uns, ceux qu'on nommait les vieilles barbes de Quarante-Huit, évoquaient avec une emphase trop cabotine les souvenirs de l'antiquité.
« Les Romains. disaient-ils, ne consentaient à traiter que lorsque l'ennemi avait quitté leur territoire ! » Mais où étaient les sénateurs de Rome? Pas à Bordeaux, assurément.
Ces orateurs de l'irrédentisme français affirmaient que la France avait encore des hommes, des ressources, de l'énerg-ie. Ils soutenaient, et non sans apparence de raison, qu'on aurait pu se montrer moins disposé à traiter, faire montre de résistance, et déclarer, non pas qu'on était prêt à tout accepter, mais à tout refuser. On eût certainement sauvé Metz en tenant le poing fermé. On tendait trop bénévolement la main ouverte à Bismarck, qui s'empressait de répondre à cette manifestation amicale en redoublant ses prétentions, en se montrant -sourd à toutes les argumentations de Thiers, indifférent à toutes les jérémiades de Favre.