‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 43 sur 107 · PROTESTATIONS PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

PROTESTATIONS PATRIOTIQUES

Après quelques paroles de M. Bamberger achevant son

LE OIX-BUIT HAHS

discours, interrompu par l'incident et le vote de la motion Allain-Tarçé, Victor Hut^o monte à la tribune.

Le g-rand poète prononce un cloquent discours, aux phrases sonores, aux antithèses vibrantes. Il proteste contre la conquête :

L'Alsace, ia Lorraine resteront françaises, quoi qu'il advienne, et quant à la France, elle n'abandonnera rien de son droit el de son devoir, qui esl de garder l'Alsace et la Lorraine.

Dans l'abondante phraséolog'ie de ce morceau oratoire, il y a de la philosophie, de la critique, de la prophétie, et aussi de l'utopie humanitaire avec de la chimère fraternitaire.

Uu très baau passade à citer :

Une paix honteuse esl une paix terrible. Que sortira-t-îl de là ? La haine, non contre les peuples, mais contre les rois qui récolteront ce qu'ils auront semé. Les rois endiguent la conscience universelle. Ge que la France perdra, la Révolution le stagnera ! Bientôt l'heure viendra. Dés demain la France n'aura plus qu'une pensée, se reconstituer, reprendre ses forces, ramasser son énerçie, nourrir de saintes colères, élever sa génération, ses petits deviendront grands, former une armée qui sera un peuple tout entier, travailler sans relâche, étudier les procédés et la science de nos ennemis, redevenir la grande France, la Franc e de 1792, la France de l'idée avec l'épée...

Et puis un (jour elle se dressera irrésistible. Elle ressaisira la Lorraine et l'Alsace ! . . .

Jusque-là c'était admirable, et juste. La voix du grand poète était la voix même de la Patrie. 11 dictait au pay s le Décalojjue du patriotisme.

Mais, emporté par son impétuosité, par sa verve débordante, dans une sorte de délire lyrique, Victor Hugo ajouta :

IlISTOmE DE I.A COMMUNE DE 1S7I

Elle ressaisira la Lorraine et l'Alsace, le Rhin, Mayence, Cologne...

Ce programme, qui était celui de la Révolution et de Napoléon, la restitution à la France de ses frontières naturelles, et la reprise des limites de l'ancienne Gaule, parut trop vaste et peut-être trop dangereux à lAssemblée. Elle

protesta.

Victor Bugo s'aperçut de la désapprobation dont sa hardie vision des revanches de l'avenir était l'objet. 11 s'arrêta, et fit une sorte de rétractation déguisée,sous la forme pompeuse d'une aspiration vers la pacification universelle.

Après avoir noblement riposté aux interrupteurs ; « De quel droit une Assemblée française proteste-t-elle contrôle patriotisme? » il continua, condescendant aux injonclions de ceux qui lui criaient: nous protestons contre l'esprit de

conquête :

« Laissez-moi finir vous allez me comprendre... » Il conclut lamentablement :

Oui, la France ressaissira la Lorraine et l'Alsace. Est-ce tout? Non I Non ! Elle ressaisira Trêves, Mayence, Coblentz, Cologne, toute la rive gauche du Rhin. Elle criera : c'est mon tour ! Allcmao-ne me voilà ! Sommes-nous ennemies? Non, je suis ta sœur ''Les peuples ne feront plus qu'un seul peuple, une seule République unie par la fraternité. Soyons les Etals-Lms d Europe ! Et que la France dise à l'Allemagne : « Nous sommes amies : je n'oublierai pas que tu m'as débarrassée de mon empereur, mais je viexis te débarrasser du tien 1 »

Cette rodomontade finale produisit peu d'effet. Victor Hugo, qui écrivait à l'avance ses discours, aurait bien dil émonder cette fin, et raturer tout le passade après les mots : « La France ressaisira l'Alsace et la Lorraine. «

LB DIX-UUIT MARS

Le grand poète a d'ailleurs été jusqu'ici mauvais prophète, car la France n'a pas encore recouvré l'Alsace-Lorraine, et l'Allemagne a gardé son empereur.

Les protestations se succédèrent à la tribune. M. Vacherot dit qu'il votera la paix, qui peut seule sauver la France, quoiqu'il pense qu'on ne dispose pas d'une province comme d'une propriété privée, et quoiqu'il proteste contre le droit de conquête. Déclaration platonique, verbiage électoral, mise en garde contre les réclamations futures.

Louis Blanc fait appel à l'Europe :

Dans la dureté exceptionnelle que nous impose un ennemi barbare, il serait rfic;ne de celte Assemblée d'en référer à l'Europe entière, aux petites comme aux prandes puissances, qui sont le plus intéressées à ce que la terre ne soit pas livrée au droit du plus fort.

Mais l'Europe avait été sourde aux plaintes de la France meurtrie. Elle avait conservé, du régime napoléonien, une crainte de cette nation révolutionnaire et batailleuse, que ses désastres récents avaient sans doute diminuée, mais non entièrement supprimée. On n'était pas rassuré complètement par Sedan, Metz et Paris.

L'Europe murmurait : « Comme cette France agonisante est encore vivace et forte ! » Et tous craignaient la résurrection. L'Europe nous accordait trop grand crédit, et, au moins pour longlemp.'s.elle se trompait, puisque la France ne s'est pas encore relevée des suites de la chirurgie brutale de Francfort.

Louis Blanc fit un tableau saisissant de l'avidité conquérante de la Prusse, qui devrait alarmer l'Fliirope :

Qu'attend on de la Prusse, dit-il, qui a commencé par le vol de

la Silésie et le partage de la Pologne? La Russie ne vo.tdonc pas l'aigle impérial allemand qui étend ses ailes sur la Baltique t L'Autriche a-t-elle oublié Sadowa? L'Italie ne comprend-elle pas que la Prusse convoite déjà Trieste? Le sort du Danemark n at -il pas averti la Hollande ? Et l'Angleterre ne s«.l-elle pas ce qu'elle peut attendre du pangermanisme levant enfin le masque, et mettant l'épée à la main? Y a-t-il si longtemps .|ue 1 équilibre européen était invoqué comme une nécessite, afm de mettre le territoire belge à l'abri de toute atteinte? Comment 1 Europe ne s' alarmerait-elle pas d'un César germanique, aujourd hui, après s'être alarmée et coalisée, dans le passé, contre un César français?

Ces considérations, malgré leur pessimisme, étaient de nature à impressionner l'Assemblée, mais la résolution de faire la paix, sans discuter les conséquences de cette soumission à la loi du plus fort, était arrêtée dans tous les esprits. Ces honorables protestations n'avaient qu'une portée pour ainsi dire historique. Elles permettent aux générations actuelles de constater que la paix n'a pas été consentie à l'unanimité des voix, ni sans réserves.

Parmi les orateurs qui crurent utile de motiver leur vote ou leur abstention, défilèrent ensuite àJa tribune :

M. Buffet déclarant s'abstenir ; M. Jean Brunet disant, au milieu de nombreuses exclamations furieuses, qu'il n'y avait qu'un seul moyen de sauver la France, c'était de continuer la guerre; M. Millière proposant d'employer à combattre l'envahisseur les milliards qu'on allait lui verser pour obtenir la paix ; M.Emmanuel Arago protestant contre l'intention attribuée aux adversaires du traité de rechercher la popularité. On pouvait .i'autant mieux croire M Arago, que, sauf à Paris, et dans quelques villes, et aussi en Alsace et en Lorraine, c'était la paix qui était populaire. Arago pensait aux électeurs futurs.

Enfin M. Keller, au nom de la depulation d'Alsace, vint apporter une éloquente et douloureuse protestation. C'était

LE DlX-HflT MARS

le dernier râle d'agonie de l'Alsace française, au seuil du tombeau.

Voici comment s'exprima le patriote alsacien, prononçant l'oraison funèbre de son pays natal :

Messieurs, à l'heure solenDcUe où nous sommes, vous n'allcQdez pas de moi un discours : je ne serais pas capable de le faire. Celui qui devait parler à ma place, — car vous n'avez pas encore entendu un seul député de r.\lsace, — le maire de Strasbourg, le doyen de notre députatioo, :i l'heure où je vous parle, se meurt de douleur et de chagrin ; son agonie est le plus éloquent des discours.

Eh ! bien, dans cette circonstance spéciale qui nous est faite, j'entends dire de tous côtés : Vous, députés de l'Alsace, vous pouvez voter contre le traité, mais nous, nous le voterons.

C'est vTa\, nous avons quelque chose de spécial: notre honneur, à nous, nous reste entier ; pour rester Français nous avons fait tous les sacrifices, et nous sommes prêts à les faire encore ; nous voulons être Français, et nous resterons Fran';ais, et il n'y a pas de puissance au monde, il n'y a pas de signature, ni de l'Assemblée, ni de la Prusse, qui puisse nous empêcher de rester Français... Eh bien, messieurs, comme Français, je viens réclamer ici ma part de l'honneur français, et quant à moi, ce traité est une atteinte à l'honneur français... et ce n'est pas seulement comme Alsacien, c'est comme Français que j'en souffre, pour mon pays; quand on nous a annoncé ce traité, on nous a dit que la paix était nécessaire, mais qu'elle ne serait acceptée que si elle était honorable. Est-elle honorable, messieurs ? Est-il honnête de céder des populations qui veulent rester françaises, et qui, quand même, resteront françaises? Ah! je comprends, messieurs, qu'on livre des pierres, des forteresses, des vaisseaux ; mais que diriezvous, si, sur des vaisseaux qui ne sont que du bols et du fer, vous livriez des équipages, et si vous forciez nos matelots à devenir matelots prussiens, et à faire la guerre à la France "?

Eh! bien, c'est \à ce que fait votre traité, vous livrez à l'empire d'AlleniBgne des populations entières, dont les enfants seront obligés dé servir les desseins ambitieux, despotiques, de l'empire d'Allemagne, obligés du moins par le texte du traité, car je vous le dis d'avance, il y en a beaucoup qui, au péril de leur vie, échapperont à la servitude que vous leur aurez édictée.

2lO HISTOmE DE LA COMMUNE DE IO7I

Eh ! bien, à mes yeux, c'est là la plus criante, la plus cruelle des injustices, et se faire, dans n'importe quelle mesure, le complice d'une injustice, la ratifier, pour moi, c'est un déshonneur. Sur une question d'honneur, la discussion n'est pas possible : à quelque parti qu'on appartienne, au parti républicain, au parti monarchique, on ne peut comprendre l'honneur de deux manières. Des orateurs ont tâché de sortir de cet embarras, en venant protester, à l'avance, contre le traité qu'ils signeraient et qu'ils voteraient.

Ce traité, qu'on me propose de ratifier, est une injustice, et, enmèrae temps, c'est un mensonge. On vous dit qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclareque l'Alsace restera l'ranraise. Au fond du cœur, vous-même vous le pensez.

Oui, vous pensez que l'Alsace est française ; vous voulez la reconquérir le plus tôt possible, vous voulez qu'elle redevienne française, et je défie qui que ce soit de dire le contraire.

Et cependant, dans votre traité, vous venez de dire que vous cédez à perpétuité la propriété et la souveraineté de l'Alsace. Eh ! bien, ce traité est un mensonge, et un mensonge, c'est un déshonneur.

Ah ! je sais, on me parlera de la menace de la guerre, et des dangers qui pourraient surgir.

D'abord, en fait de déshonneur et d'injustice, à mes yeux, aucuns prétextes ne sont suffisants pour les excuser ; mais j'avoue que, quant à moi, je suis convaincu que si la France avait été plus fermement résolue à l'avance à ne pas sacrifier son territoire, si la Prusse, qui désire aussi la paix, avait été certaine de trouver sur ce point des barrières infranchissables, elle nous aurait fait d'autres conditions.

Je n'ai pas, à l'heure qu'il est, la prétention de changer les dispositions trop arrêtées dans un grand nombre d'esprits. Seulement j'ai tenu, avant de quitter cette enceinte, à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un traité qui, à mes yeux, est une injustice, un mensonge et un déshonneur, et si l'Assemblée devait le ratifier, d'avance j'en appelle à Dieu, veno-eur des justes causes, j'en appelle à la postérité qui nous juo-era les uns et les autres, j'en appelle à tous les peuples, qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail, j'en appelle enfin à l'épée de tous les gens de cœur, qui, le plus tôt possible, déchireront ce détestable traité !

LE DIX-HUIT MAI\S

Ces admirables paroles n'étaient pas que de l'éloquence. Elles ne prouvaient pas seulement une fois de plus que les grandes pensées viennent du cœur. 11 se rencontrait autre chose, dans ce mâle lanerage, que l'explosion indignée et douloureuse d'un patriotisme réduit au désespoir. Il y avait dans la protestation de M. Keller une politique, une indication précise de la conduite qu'on aurait dû tenir, une prévision de l'avenir.

M. Keller a d'abord constaté l'équivoque de la situation. On cédait à l'Allemagne l'Alsace et une partie de la Lorraine, en toute propriété et souveraineté, et cela à perpétuité. Cependant, beaucoup de ceux qui siQ:naient, contraints, et se soumettant à la plus Impérieuse des nécessités, cette cession perpétuelle, cet abandon définitif, protestaient tout bas. et se disaient que rien n'est éternel, que l'Alsace pourrait, devrait redevenir française.

Il y avait là comme un parjure, avant la foi donnée. Le traité, vicié, dans son principe, par la violence allemande, était également vicié, dans son essence, par le patriotisme français, rétractant secrètement la perpétuité de l'eng-age-

ment. . ,

Ensuite M. Keller a déclaré qu'il était persuade que si la France avait été plus fermement résolue à ne pas sacrifier son territoire, l'ennemi se fût montré moins exigeant. Si la Prusse, qui voulait la paix, qui était épuisée et hors d'haleine, et qui avait besoin, autant que la France, de déposer les armes, avait été certaine qu'on ne transigerait pas sur la cession du territoire, qu'on lutterait sans trêve ni merci, jusqu'à la mort, on aurait eu d'autres conditions. L'Allemagne se serait tenue pour satisfaite avec de l'argent, et peut-ftre avec une cession coloniale.

On sait aujourd'hui que M. Keller avait raison, au moins en partie. Si la Prusse eût difficilement laissé échapper

ai8 HisTomE de la commune de 1871

l'Alsace, proie qu'elle tenait, et qu'elle estimait sienne, ayant toujours protesté contre le traité de Wesphalie, ayant formulé, à plusieurs reprises, le regret qu'en 181 5 le traité de Vienne ne lui eût pas resiituc ce territoire qu'elle pro" clamait allemand, elle eût pi-obablement cédé pour la Lorraine. Mais il fallait insister, montrer les dents, en se déclarant prêt à mordre. II fallait s'affirmer disposé à recommemcer la bataille, plutôt que de renoncer à Metz et à son territoire, point sur lequel d'ailleurs l'entourag-e de l'Empereur conseillait de transiger.

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