‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 45 sur 107 · PARIS AVANT LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

PARIS AVANT LA GUERRE CIVILE

Dans les départements, la nouvelle de la fin de la guerre étrangère produisit une détente à peu près générale des esprits, malgré de louables et patriotiques protestations, isolées d'ailleurs.

La paix était attendue, et le pays eût ressenti une secousse formidable, si le vote de l'Assemblée eût trompé son attente. Les députés, en grande majorité, avaient été nommés avec ce seul mandat : faire cesser les hostilités, et renvoyer chez eux les Prussiens, le plus vite possible.

La guerre avait duré trop longtemps. Elle avait troublé trop profondément le pays. La vie sociale et familiale s etait trouvée suspendue. On voulait revivre, et s athancbir de l'angoisse, de la gône. Celte lutte avait déconcerté. Elle avait appelé à participer à la défense du pays des hommes qui croyaient n'avoir qu'à demeurer spectateurs du combat, et qui n'entendaient contribuer que d'une tai^on civile, par des services pacifiques, par des concours fanauciers, et des encouragements moraux, à une résistance. Cette guerre ne ressemblait en rien à celles qui avaient

HISTOIRE DE LA COMMUNE DE iSyC

précédé, qu'on avait supportées. Les citoyens avaient dû s'armer. Même les départements où les conting-ents n'avaient pas eu à se trouver en face de l'ennemi avaient soutïert de l'invasion, de la mobilisation. Chacun avait hâte de reprendre la vie normale; bien des intérêts étaient compromis. Il y avait des situations à retrouver, des établissements à restaurer, du travail à chercher. Une existence neuve recommençait. On n'était plus disposé à ressaisir les armes, mais l'outil; l'atelier, le comptoir, le bureau semblaient désirables, autant que la caserne, les camps, les marches, les appels apparaissaient effrayants. On était sorti d'un enfer, on ne voulait y rentrer à aucun prix.

A Paris toutefois, et dans quelques grandes villes, Lyon , Marseille, l'indignation patriotique, la surexcitation de la défaite, le g'oût de l'aventure, et même de la violence, per sistaient. Les Parisiens, encore munis de leurs armes, furieux de ne s'en être pas suffisamment servis, mécontents des chefs, inquiets sur les tendances rélrog'rades de l'Assemblée de Bordeaux, prêtaient une oreille favorable aux paroles ardentes des orateurs et des dirig-eants de croupes politiques. On parlait d'une revanche du 3i octobre, dans les réunions des délég'ués de la g'arde nationale. On répandait lebruit que les réactionnaires de l'Assemblée voulaient escamoter la république, et ramener un roi. En môme temps, Ifi malaise général, l'incertitude qui planait sur la solution à donner à la question des loyers en retard et des échéances suspendues contribuaient à agiter les esprits. La fièvre obsidionale persistait et faisait bouillir la révolte dans les artères de cette population, surmenée au moral comme au physique. La guerre civile apparaissait comme probable et imminente. Les plus résolus l'attendaient, les timorés s'y résignaient dans un fatalisme passif.

Paris avait, depuis la fin des hostilités, l'aspect d'une

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ville de garnison, lors d'un passag^e de troupes. On ne rencontrait que des soldats désarmés, les bras ballants, allant, venant, baguenaudant, las, ennuyés. Rustres dépaysés, ils promenaient dans la ville enfiévrée leur nonchalance nostalgique. Ils étaient logés chez IhabiUiut. principalement dans les quartiers du centre ; d'autres couchaient dans des baraquements élevés sur les anciens boulevards extérieurs. Us ne se trouvaient, ni en communion d'idées avec les citoyens, ni au diapason moral de l'ensemble de la population. Les jardins des Tuileries et du Luxembourg étaient encombrés de caissons, de fourgons, et sur les places, dans les rues larges, des pelotons de gardes nationaux continuaient à s'exercer, faisaient l'exercice, et apprenaient l'escrime à la baïonnette. On entendait des commandements : « En garde contre la cavalerie !... A gauche, à droite, parez !... Deux pas en avant, coup lancé !... En place, repos! » On se demandait pourquoi toute cette préparation gruerrière, puisqu'on ne devait plus se battre. Des officiers et des civils, âgés et barbus, notabilités de quartier et qui semblaient renseignés, murmuraient d'un air profond : « Qui sait ? » Et cette opinion encourageait les hommes à la manœuvre volontaire. Ces gardes, assidus à l'exercice, paraissaient aussi désireux de justifier la solde qu'ils continuaient à toucher.

Les Parisiens, peu à peu, essayaient de reprendre leurs habitudes, de renouer le fil de la vie de labeur et d'intérieur, cassé par l'état de guerre. Le siège avait eu, sur la population masculine, une influence plutôt fâcheuse. Les hommes n'avaient plus le goût du chez soi ; ils s'étaient dégagés de l'ambiance de la famille. Les plus rangés avaient pris des habitudes nomades. On sortait sans but, sans nécessité ; on se cherchait, on s'abordait, on interrogeait le premier passant, et l'on causait des événements.

Le képi, porté même par les rares citoyens qui n'étaient pas incorporés dans un bataillon, était un signe de ralliement. Il tenait lieu de cocarde. Il excusait, facilitait ces colloques entre gens qui ne se connaissaient pas. Les taciturnes devenaient bavards, et les sobres s'accoutumaient au verre matinal. L'apéritif, qui trompait la faim, semblait indispensable. Ils étaient rares ceux qui pouvaient se passer de la tournée à offrir ou à accepter. Il n'était guère question de reprendre le travail. Pour aucun commerce, sauf pour ceux touchant à l'alimentation, il n'y avait de clientèle. On ne savait quand on recommencerait à avoir des commandes, des acheteurs, et comme les boutiquiers ne pouvaient dire quand ils reverraient leurs recettes, les ouvriers étaient dans la môme ignorance pour leurs salaires. La classe moyenne, se privant, n'achetait rien, ne faisait que des dépenses de bouche. On se régalait de pain frais, de beurre, d'œufs, depuis l'armistice, et l'on dédaignait la viande de cheval, friandise de naguère. Il y avait une grande déperdition de consommateurs, ime baisse dans la circulation de l'argent. Plus de 80.000 habitants avaient profité, en hâte, de l'ouverture des portes: impatience de retrouver des êtres chers, depuis si longtemps éloignés; soif et fringale d'affections dont on avait été privé, d'amitiés et de relations suspendues, et aussi les devoirs de famille, dont on e.xagérait la rigueur, le besoin de changer d'air, de respirer loin de l'enceinte bastionnée, avec des appétits de distractions, et des désirs de matelots, enfin débarqués; ces divers mobiles avaient précipité l'exode des gens riches, ou simplement aisés. Chez quelques-uns, le départ était activé aussi par une appréhension indéfinie, par l'anxiété des jours sombres qui s'annonçaient. Les élégants oisifs, les gens d'affaires, de spéculation et de négoce, ne se sentaient plus retenus par les entreprises, 1rs bénéfices et les plaisirs. Ils

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se trouvaient comme des étrangers dans un Paris si différent de celui qu'ils aimaient, qui correspondait à leurs ^oûts, le Paris joyeux où ils avalent si bien vécu avant la g-uerre. Ils étaient inquiets autant que désorientés. Tout ce peuple armé et turbulent leur faisait peur. Ils regrettaient de ne pas avoir été au nombre des « francs-fileurs », lors des débuts du siège. Ils s'étaient bien juré de ne pas se laisser enfermer une seconde fois. Ils exécutaient leur promesse, et avec célérité. Leur départ, qui avait des airs de fuite, faisait un vide inappréciable dans la masse des habitants, mais très sensible pour la dépense, pour la richesse commune. Avec eux avaient disparu les travaux, les commandes, les achats qui faisaient vivre les commerçants, et qui auraient pu occuper les ouvriers. Une grande partie de la population pauvre subsistait avec la solde encore allouée. Mais deux nouvelles angoissantes circulaient : les loyers ajournés pendant le siège deviendraient prochainement exigibles, et les trente sous ne seraient plus accordés qu'aux gardes nationaux reconnus nécessiteux, et qui en feraient la demande par écrit. Si ces deux menaces étaient réalisées, c'était la misère pour beaucoup, la gêne pour toute la population sans travail, sans épargne ni crédit. Ces préoccupations individuelles, fort légitimes, avivaient l'inquiétude, surexcitaient l'irritation que faisaient naître les événements politiques. La composition réactionnaire de l'Assemblée de Bordeaux, la menace de l'entrée des Prussiens dans Paris, l'incertitude sur l'avenir, tous ces points terriblement noirs embrumaient les Ames. On pressentait la République en péril. 11 n'était que temps de s'unir, de se concerter pour la défendre, pour la sauver peut-être. S'il fallait se battre, on se battrait, et cela ferait toujours oublier un temps les angoisses personnelles, le chômage et l'anxiété du lendemain.

Un vent précurseur de soulèvement populaire passait sur ces foules énervées, malades de la névrose obsidionale. On ne signalait, cependant, ni meneurs dans la foule, m chefs dans les groupes déjà frémissants. Tous les hommes du k septembre étaient discrédités. Les répubhcams notoires étaient partis pour Bordeaux, comme candidats, comme élus comme journalistes et spectateurs de premier rang des événements attendus. Les révolutionnaires, principalement les jeunes hommes d'action du groupe blanquistc, se trouvaient immobilisés en prison, ou dispei-sés. L'insurrection, s'il s'en produisait une, ne pourrait être qu'acéphale et anonyme. Cette constatation faisait que beaucoup, surtout dans" la classe moyenne, la considéraient comme improbable. . ■ ■ 1- Paris à cette époque confuse, se trouvait aussi isole, aussi séparé de la province que pendant les mois de siège. Paris ignorait la province et la province ignorait Pans. Les Parisiens, ayant en6n connaissance des efforts, des décrets et des proclamations énergiques de Gambetta, supposaient les provinciaux indignés à l'idée d'une paix désastreuse, et prêts à supporter toutes les souffrances, à sacrifier leurs personnes, leurs biens, leur repos, pour disputer aux envahisseurs ce qui restait d'intact du sol national. Les provinciaux, eux, se faisaient des habitants de Paris une idée fausse et méprisante. Ils croyaient, sur le dire des journaux réactionnaires, qui leur étaient largement distribués, et à peu près les seuls qu'ils eussent, que les Parisiens n'étaient que des soldats d'émeute, qu ils n'avaient jamais voulu se battre, que tout leur courages était borné à manger du cheval, et qu'ils avaient paralyse les admirables efforts de généraux comme Trochu, d hommes d'Etat comme Jules Favre, en les insultant, en organisant des insurrections, sous les yeux bienveillants de Bismarck.

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Les plus enrajEfés départementaux criaient que les révolutionnaires avalent tenté de livrer leur ville aux Prussiens, le 3i octobre et le 23 janvier; les plus modérés insinuaient que les Parisiens n'étaient patriotes que pour les trente sous, et qu'il était temps d'en finir avec la cité org'ueilleuse, qui humiliait la province, et cherchait à la dominer, ou à la troubler. Les paysans ne voulaient plus voir les Prussiens dans leurs champs, et quand on disait que ces hôtes désagréables ne s'en iraient pas, si les Parisiens faisaient toujours les malins, que les Parisiens seuls empêchaient la paix de se conclure, les bonnes g'ens des campag-nes geig'naient : « Débarrassez-nous des Prussiens, et si Paris vous gêne, débarrassez-vous de ces Parisiens-là ! » Ils avaient tenu ce laiig'ag'e à leurs élus, au moment du vote, et Thiers, avec Bismarck, en avaient fait leur profit. La population ég'oïste des campagnes montra beaucoup moins de passion patriotique que celle des villes. Bourg-eois et ouvriers urbains furent beaucoup moins empressés à réclamer la paix, bien qu'ayant souffert, plus que les paysans, de la guerre et de l'occupation.

Ce fut au milieu de ce désarroi moral et politique que la garde nationale de Paris tout à coup se groupa, se présenta avec une cohésion et une organisation inattendues : les bataillons républicains en grand nombre se fédérèrent, et l'on peut dire que de cette Fédération date la Commune.

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