‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 54 sur 107 · CALCULS ET PROVOCATIONS · texte numérisé non relu

CALCULS ET PROVOCATIONS

L'Assemblée, et vraisemblablement aucun des person-

nages mêlés aux événements, n'eurent la perception, ni même l'intuition du plan scélérat combiné par Thiers, et qui se trouva réalisé, mais avec des complications, des obstacles et des aggravations que le petit Machiavel n'avait pas prévus.

On peut aujourd'hui reconstituer ce projet, qui dépassa certainement par les difficultés de sa réalisation, et par une résistance qui n'avait pas été envisagée, les calculs et les prévisions de son auteur. Pour étudier ce grave et curieux problème historique de la préparation par Thiers de l'insurrection qui éclata le Di.x-Huit Mars, djux principes doivent d'abord être énoncés.

1° Paris n'avait aucun intérêt à tenter une insurrection.

Il avait des armes, sans doute, mais il n'était disposé à s'en servir que dans deux cas : si l'Assemblée tentait de renverser la République ou si les Parisiens se trouvaie nt provoqués par des mesures violentes ;

2" Thiers avait intérêt à susciter une insurrection.

Il ne la voulait ni très longue, ni très redoutable, mais suffisamment sérieuse pour alarmer l'Assemblée et le pays, pour persuader aux conservateurs qu'il avait sauvé la société en péril, et qu'il était seul capable d'opérer ce sauvetage périlleux. Une émeute peu grave, mais suffisante pour motiver une répression extraordinaire, lui paraissait avan-. tageuse aussi, afin de se débarrasser des groupes et des individualités révolutionnaires. Elle lui serait utile encore pour faire reconnaître, par les républicains modérés et même par les avancés, tels que Louis Blanc, Tolain, que la République, comme ils la comprenaient, avait été en danger, et qu'il l'avait défendue et sauvée de la démagogie et de l'anarchie. Grâce à lui, le corps social se trouverait pour longtemps purgé de ses éléments nocifs. Donc Thiers était

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le sauveur, l'homme providentiel, indispensable, et comme LouUXlV disait l'Etat cest moi. toute la France devraU iire la République c'est M. Thiers! L'oi-dre le travail, la propriété, tout cel c'est l'œuvre, le bienfait de Th.ers, le Napoléon de l'Empire Républicain !

Ces deux points admis, et .1 paraît difHcile, après 1 examen impartial des faits accomplis, que ce postu at soi de- Inti, o'u même contesté, toute l'explication de la conduUe de Thiers, depuis la paix jusqu'au premier combat du ravrili87..aupontdeNeuilly,devientclaire;elle est exph-

'T::t^i que, lorsqu'il combinait l'épuration des faluts trop républicains, et la consolidation d'une u bîqu très mod/réc. dont il demeurerait le chef inconsté. Tliers n'avait pas prévu deux choses : d'abord 1 étendu du mouvement insurrectionnel qu'il provoquait, et ensuite la résistance opiniâtre et terrible de ces insurges, ;«• ! pensait écraser sur quelques barricades, éleve^ dans les faubourgs, mal défendues et rapidement enlevées.

I ne pouvait non plus supposer que sa victoire sur les républicains avancés serait s. forte, si décisive, quelle rassurait et encouragerait les monarchistes, au point que, dé ivrés de toutecrainte du côté des hommes d'action etdes rnassesarmées, ils chercheraient à renverser la République. rtTouryparv;nlr,commenceraient parle renverser.lui, son

p;Leril n'est pas le premier l^l'^i-.-^r;' .^r,?C Lulement provoquer un léger orage, ait déchaîné la tempêt U sera'it exagéré de prétendre que Th.ers avait cornfa né t prévu, dès Bordeaux, sa rentrée dans Pans fumant s^r :n'monceau de cadavres, après un -mbat acharné de deux mois. Il n'eût pas risqué son coup de force s .1 av^t été certain qu'il dût être suivi d'une révolution terribk II n'envisagei pas un instant l'hypothèse périlleuse de

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tout Paris en armes, niarchaot sur Versailles, et l'occupant, ce qui serait arrivé, si, le 20 mars, le Comité Central avait eu l'intelligeace de la situation, et aussi s'il avait possédé l'énerg-ie révolutionnaire. Tliiers voulait seulement désarmer la garde nationale, lui enlever ses canons, ses fusils et aussi son organisation, son rôle de force armée indépendante. Au point de vue gouvernemental, pour le rétablissement de la tranquillité publique, pour le recouvrement du crédit indispensable à la libération, si désirable, du territoire, il n'avait pas entièrement tort, mais est-il e.xcusable d'avoir écarté cauteleusement toute possibilité de transaction et d'apaisement? N'esi-il pas coupable d'avoir combiné tous les éléments d'un incendie, pour avoir la gloire de l'éteindre ? Il s'est débarrassé, grâce aux flammes par lui allumées, de tout ce qu'il jugeait nuisible à son pouvoir, de tout ce qui faisait obstacle à la république constitutionnelle, l'orléanisme sans un prince d'Orléans, la seule forme gouvernementale qu'il comprît, dont il poursuivait, avec ténacité, l'établissement. L'Histoire doit répondre qu'il fut criminel, en provoquant, par tous les moyens à .sa disposition, une insurrection, pour la réprimer ensuite. Les souvenirs de i848 le guidaient : il avait déjà proposé vainement, au 24 février, de sortir de Paris avec l'armée, pour y rentrer victorieux, et il savait que Cavaignac, en juin, avait laissé grandir l'émeute pour motiver une répression impitoyable.

Ce serait une opinion fausse, et un jugement téméraire, que de croire qu'il voulut seulement asseoir sa domination et perpétuer son pouvoir. L'ambition personnelle fut secondaire dans la conception de son plan. Thlers pensa et agit comme les sectaires fameu.\. lient alors l'âme d'un Torquemada et la doctrine d'un Mnrat. C'était pour le bien des Parisiens qu'il pointait sur eu.x les canons. Il croyait sau-

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ver la société, servirson pays, et mettre la République bourg-eoise et modérée, son idéal, sa relig-ion, hors des atteintes des hérésiarques du socialisme, des schismatiques de la monarchie. Les g^rands inquisiteurs et les grands terroristes brûlaient et guillotinaient ainsi pour le salut des âmes, pour le salut public. Thiers bombarda, fusilla et déporta les républicains pour le salut de la République. Son plan fut conçu dans le secret de son cabinet, avec l'implacable sérénité d'undespote, et exécuté aveclacruauté inexorable d'un fanatique. Il se donna la mission d'un exterminateur. Les circonstances servirent ses desseins. Les événements toutefois dépassèrent ses calculs.

Trois données principales composaient le problème qu'il voulait résoudre: i° le désarmement ; 2° la répression; 3» l'organisation de la République modérée, libérée de la double crainte des monarchistes et des socialistes. Pour le résoudre il concevait trois opérations : i» une provocation ; 2° un refus de toute conciliation ; 3» l'intervention brutale de la police et de l'armée. Ensuite il serait maître de la situation, et l'Assemblée Nationale voterait tout ce qu'il lui demanderait. Il en serait diflféremment si la population parisienne demeurait calme sous les provocations, et se laissait désarmer, menacer, museler, sans résistance. Alors il ne pourrait longtemps se camper en sauveur. On oublierait probablement .ses services assez rapidement. Il n'aurait pas le prestige du Saint-Georges ayant terrassé l'hydre de l'anarchie. Il laisserait dans les faubourgs de dangereux ferments de haine et de révolte. On lui rendrait le gouvernement diflicile, sinon impossible. Les parlementaires de la gauche, craignant les attaques des révolutionnaires, deviendraient d'autant plus audacieux en paroles, en ordres du jour do réunions publiques, en manifestes imprimés, qu'ils auraient été timides dans l'action. Ils accentueraient leurs

revendications et leurs prog^rammcs, pour conserver leur popularité. Les monarchistes, de leur côté, ne croyant plus au danger h gauche, s'orienteraient entièrement à droite, et avec l'appui du parti clérical, s'efforceraient de lui créer des obstacles, l'empêcheraient d'organiser la république constitutionnelle et bourgeoise qu'il rêvait, qu'il estimait être la seule possible. Une insurrection dont il aurait raison lui était indispensable pour garder l'équilibre, pour tenir le gouvernail entre Cbarybde monarchique et Scylla révolutionnaire. Il fallait encore que Paris fît une tentative insurrectionnelle assez sérieuse, que la province désapprouverait qu'elle ne comprendrait pas, qui l'irriterait aussi, et l'effraierait dans les circonstances présentes. Autrement il ne pouvait répoudre de l'avenir, et la Révolution, qu'il avait une occasion favorable et exceptionnelle de désarmer pour longtemps, gagnerait du terrain, soulèverait les départements. Ce seraient les ruraux, comme un insolent avait qualifié les représentants des départements, qui s'insurgeraient et on en viendrait moins facilement à bout. Donc il fallait' pi-ovoquer les Parisiens, et le plus tôt possible.Il convenait d'avoir pour cela les députés sous la main, d'être sur place et de s'affranchir de l'inconvénient des allées et venues entre Paris et Bordeaux. Il y aurait eu trop grande difficulté à manœuvrer avec un gouvernement scindé en deux, obligé d'être à Bordeaux pour diriger l'assemblée, et à Paris pour conduire les affaires.

M Thiers, dans sa déposition à l'Enquête, a révélé cette phase préliminaire de son plan. On remarquera qu'il parle d'une lutte terrible menaçante,alors que rien dansl'altitude de la population, ni dans les déclarations du Comité Central n'en pouvait signaler la préparation, ou même le désir.

Aussitôt après la signature de la paix, je vis que nous aurions

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una lutte terrible à soutenir, contre les gens de toute sorte accumulés dans Paris.

Pendant qu'à Bordeaux nous nous occupions de faire voter le traité, le ministre de la Guerre, général le Flô, reçut l'ordre d'acheminer les troupes sur la capitale. On m'écrivait tous les jours : il n'est pas possible, à la distance où vous êtes, de livrer bataille à une foule furieuse. L'Assemblée à Bordeau.x est trop loin, il faut la rapprocher de Paris. Je n'eus jamais l'idée de faire rentrer immédiatement l'Assemblée dans Paris. A ceux qui étaient d'avis de la ramener sur-le-champ, et ils étaient nombreu.\, je répondais: « Nonl tant que Paris sera dans cet état, je ne proposerai pas à l'Assemblée d'y revenir, parce que je prévois des événements redoutables. Seulement je lui donnerai le conseil de s'en rapprocher autant que possible. >> Plus les symptômes d'une inévitable journée se révélaient à moi, par les correspondances que je recevais, plus j'étais convaincu qu'il fallait se transporter au milieu même des événements.

[Enquête parlementaire sur le tS mars, éd. citée, p. lai.)

Prédire une insurrection , quand on est chef d'Etat, c'est la suggérer. En se montrant alarmiste, M. Thiers ne se contentait pas de prévoir un soulèvement parisien, il précisait le caractère de la lutte, il l'annonçait comme devant être inévitable et furieuse. Mais il faut remarquer qu'il parlait ainsi après les événements, au mois d'août 71, et qu'il révélait seulement alors ses craintes, ses intentions,ses espérances, du mois de mars. Lorsqu'il se conteatait de demander à l'Assemblée de revenir auprès de Paris, non pas dans un but stratégique, mais uniquement pour la lionne et prompte expédition des affaires, il s'efforçait de cacher le spectre de la guerre civile, il .se bornait à indiquer qu'il saurait maintenir l'ordre, avec l'aide de l'armée et des bons citoyens .

Devant la résistance, l'Europe s'est étonnée, l'Europe a admiré et tous les amis de la France ont relevé la tête. Je ne saurais

èlre ingrat pour cette grande population qui relève la France .ux veux du monde entier {applaud.). Il n'est pas vra, de d. e uè "Paris ait toujours été la cause des révolutions :.l en a cte 'eîhéltre plutôt. Je ne saurais être ingrat envers Pans, a q.u do s touf ; Paris a fait des taules, il les paye d'un pnx très cher une grande émotion s'est emparée de la popu afon de Pars, à la suite de l'évacuation desPruss.ens. Ehb.en ! ce mouvement, qui n'avait rien de coupable à lor.gme, pmsqu .1 eta t dH^f outre les Prussiens, a dégénéré en une attUude coupable eUactieuse mais nous espérons pouvoir ramener les hommes égirés et1;iter la guerre civile... (Assemblée Nationale. Séance du 10 mars 1871.)

Onvoitladifférencedcsdeux lanj^açes: à Bordeaux.avant le Dix-Huit Mars, M. Thiers fait l'éloge de Pans, et ditqu il espère « éviter la guerre civile «. Six mois après, devant la commission d'enquête, 11 déclare qu'il cousidéraU,dès cette époque la guerre civile comme « inévitable ,>.0n doit voir dans ce correctif rétrospectif à son optimisme d'antan, un commencement d'aveu de son détestable plan.

Il avoue, en août, qu'il était certain en mars que la guerre civile devait éclater procliainement. C'est reconnaître qu'il la préparait dès cette époque. Pourquoi n'a-t-ilpas dit à l'Assemblée que l'insurrection allait éclater, si telle était alors sa croyance? Parce que l'Assemblée sera.t restée à Bordeaux,et qu'il avait besoin d'être avec elle à Versailles. C'était le point de départ de sa straté-.e.

L'Assemblée, au n mars, ayant accédé au dcsir du chel du pouvoir exécutif et décidé de siéger à Versa.lles,c' est-adire à une heure de Paris, M. Thiers se trouvait en mesure de poursuivre et de hâter la réalisation de son plan. Deux mesures de provocation directe étalent déjà prises qui devaient en marquer le début, et précipiter les événements.

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