PARIS CROIT QUE TOUT VA S'ARRANGER
La délente était visible, et malgré les excitations de la presse réactionnaire, l'avis à peu près unanime était que les choses s'arrangeraient. On supposait que les canons finiraient par ne plus être gardés du tout, et que les autorités en pourraient, au premier jour, reprendre possession, sans ostentation, comme se fait la relève d'un poste, et que les quelques hommes se trouvant là, en faction, s'écarteraient pacifiquement. La garde et la surveillance des canons devenaient en effet une véritable corvée. Les mêmes bataillons faisaient le service, et commençaient à trouver fastidieuse la faction inutilesurla Butte. Les journaux constataient ce laisser-aller, précurseur d'un abandon définitif.
M. Deg-ouve-Denuncques, adjoint au X« arrondissement, a déclaré devant la Commission d'enquête :
Je suis allé à Montmartre, quand j'ai examiné les canons j'ai causé avec les factionnaires qui les gardaient. C'étaient des hommes qui demandaient qu'on les débarrassât de ces canons qui les obligeaient à monter la garde à Montmartre.
[Enqaéte parlementaire sur le 18 mars, déposition de M. DeE^ouve-Denuncqucs, t. Il, p.4oo.)
La même appréciation fut fournie par un personnage dont l'opinion méritait d'être prise en considération, le général d'Aurelle de Paladines.Pour lui, le service des gardes autour des pièces d'artillerie les fatiguait, les ennuyait.
Le g'énéral a ajouté :
M. Clemenceau vint me trouver, et me dit que celle situation était trùs pénible pour les hommes de son quartier ; qu'ils étaient disposés à rendre les pièces d'artillerie qu'ils avaient ; ([u'il suffisait qu'on s'engageât à les placer dans un endroit où elles seraient gardées partie par la garde nationale, partie par l'armée...
LB DIX-HUIT MAH3
Je ne voyais pas d'inconvénient à cela. Je crois que M. Clemenceau parlait avec sincérité, car, pour témoigner de son bon vouloir, il m'écrivit une lonçue lettre...
M Clemenceau me disait que je pouvais compter sur son devouement à l'ordre; que, mal-ré ce qu'on disait de lui, il y était attaché ; qu'il comprenait très bien qu'une révolution ne pouvait conduire le pays qu'à d'autres malheurs que ceux dont on voulait sortir, que par conséquent il était disposé à faire tous ses efforts pour que son arrondissement rendît les armes.
[Enquête parlementaire, déposition du général d'Aurelle de Paladines, l. II, p. 434)
Un espion, nommé Ossude, qui fit fonctions de prévôt dans le Vll-i arrondissement, lors delà prise de Paris, répondant à une question du président de la Commission d'enquête au sujet des canons, a émis cette opinion, bonne à retenir, malgré l'indignité de la bouche et la grossièreté du ton :
Il y avait deux moyens : ou laisser faire, et un jour où ils (les gardesl auraient été s;ris, on les aurait enlevés (les canons). Ils en avaient assez, ils en avaient plein le dos, ou bien on pouvait attaquer, mais pas avec le 88= .
(Id., dép. Ossude, t. II, p. 47'-)
La Gazette des Tribunaux du 17 mars donnait l'aspect suivant de la ville le jour de lami-carême (16 mars) :
La journée d'hier a été fort calme. Dans le centre de Paris, on n'a guère eu à remarquer que les manifestations de la Bastille, et notamment une députation de cinquante à soixante marins, qui, avant leur départ.sont venus, en chantant des refrains patriotiques, déposer une couronne au pied de la colonne de Juillet.
A Belleville et à la Villette, tout est fort tranquille. Montmartre seul continue à se fortifier et à se retrancher, sans toutefois qu'il en résulte des scènes de désordre.
Dans une réunion tenue au.x Gobelins (i.S« arrondisse-
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ment), il avait été annoncé par un membre du Comité Central que ce Comité, dans un but de conciliation, reconnaîtrait le général d'Aurelle de Paladines comme commandant supérieur de la g-arde nationale, mais à la condition que ce général se soumettrait à l'élection. Les statuts de la Fédération exigeaient en effet que tous les chefs de la garde nationale, tous les gradés sans exception, dussent leur grade à l'élection. C'était un principe très démocratique, contestable il est vrai, et qui, au point de vue purement militaire, est inadmissible, mais, puisque la guerre étrangère était terminée, et que la garde nationale ne devait plus avoir qu'un rôle sédentaire, qu'elle recevrait seulement pour mission d'assurer l'ordre intérieur et de veiller à la défense de la République contre les tentatives des partis, quels qu'ils fussent, comme à l'époque de Lafayette le système de l'élection pouvait lui être appliqué, au moins d'une façon transitoire, et le général en chef pouvait s'y soumettre sans humiliation. C'eût été d'ailleurs une simple formalité, la nomination étant décidée d'accord, et cette sanction n'avait que le caractère d'une ratification plébiscitaire. Pour établir l'apaisement, le gouvernement aurait pu, lui, sans faiblesse, accepter cette investiture populaire. Mais Thiers, loin de vouloir l'apaisement, ne cherchait que le conflit, l'occasion de livrer bataille, et c'est là une preuve surabondante de ses intentions.