‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 63 sur 107 · S YMP TOMES D'A PA [SEMENT · texte numérisé non relu

S YMP TOMES D'A PA [SEMENT

La presse, sauf quelques journaux réactionnaires quipropageaient l'alarme et exagéraient le péril des canons de Montmartre, dans le but mesquin de plaire à la clientèle et de donner des informations sensationnelles, ce furent les déplorables débuts du moderne reportage, tenait généralement un langage rassurant. Elle continuait à publier des notes nullement menaçantes.

Ainsi, on lisait dans l'Opinion Nationale :

Le quartier de la Butte iMontmartre n'a pas encore repris absolument sa physionomie accoutumée, mais tout est en bonne voie d'apaisement" On sent une certaine lassitude chez ceux qui avaient pris la direction de cet étrange mouvement, et les consignes brutalcs de ces jours derniers se relâchent.

3lO HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 187I

Même noie dans un journal non politique, d'autant plus intéressant à consulter pour se rendre compte de l'état des esprits à la veille de l'insurrection. Le Monde Illustré de cette époque, si précieux par sa documentation de dessins d'actualité et de vues de Paris, prises au jour le jour, a donné, dans son numéro portant la date du i8 mars, un dessin si5,'-né E. Morin, artiste renommé, avec ce sous-titre : « Aspect du Champ Polonais sur les buttes Montmartre, devenu, depuis l'occupation, un parc d'artillerie. » On voit un certain nombre de pièces et de caissons alig-nés, deux tentes dites marabouts, un factionnaire et trois groupes de gardes nationaux, les uns assis sur l'herbe rase de la Butte, d'autres se promenant, désœuvrés et paisibles, dans l'attente probablement de leur tour de faction. En tout huit personnag'es. Le panorama est mélancolique et le « champ Polonais » .semble abandonné. Ce n'est point là du tout l'aspect d'un camp retranché, ou d'une redoute, à la veille d'un combat.

En commentant ce dessin, le rédacteur du Monde Illustré écrit ces lignes, qui sont le plus sérieux témoignage de l'importance qu'il convenait d'attribuer à cette forteresse de Montmartre et à ces canons braqués sur Paris.

En coudoyant ces farouches du Mont-Avenlin parisien, dit le rédacteur qui signe des initiales M.V. (Maxime Vauvert, collaborateur habituel), un journaliste venu de Bordeau.'^ aurait pu voir de ses yeux ce qu'il en était de cette manilcstalion. Tout aussi clairement que nous, il aurait été convaincu de la bénignité des intentions de ces gardes nationaux, qui montaient la garde auprès deces caissons et de cesmitrailleuses, qu'ils avaient amenés là, la veille du jour où les Prussiens devaient entrer dans Paris. Il aurait vu qu'ilsavaienl l'air bien plus ennuyés que terribles, que celui qui était de laclion auprès de ces engins si redoutés ne demandait qu'une cliose : qu'on vint le relever au plus vite... (Le Monde Illustré, i5' année, n" 737. N» du 18 mars 1871. 1

L« DIX-HUIT MAKS

3ll

Ce témoigna-e sincère, et nullement apporté par esprit de parti, publié le jour même où Thiers lançait un corps d'armée à l'assaut de ce champ Polonais, que défendait une g-arnisou de huit hommes, baguenaudant, et se morlondant ù garder des canons que personne, dans leur pensée, ne son-eait à prendre de force, établit nettement que le prétendu péril des canons de Montmartre n'existait que dans l'ima-ination de l'assemblée de Bordeaux, dans les racontars alarmistes de la presse réactionnaire, — et aussi dans la pensée de derrière la tête de M. Thiers, parce que ce péril ima-inaire était indispensable à l'exécution de sou plan.

D'autres préoccupations que les canons de Montmartre se faisaient jour dans la presse. Plusieurs journaux publièrent des articles indiquant qu'une partie au moins des quartiers de Paris étaient envahis par des personnages qui ne songoalent guère à construire des barricades, et que le public était en butte aux assauts d'aigrefins embusqués à tous les coins de rues, qui s'efforçaient de soustraire autre chose que des pièces d'artillerie.

Voici l'une de ces notes, où l'on retrouverait difficilement la trace de l'appréhension d'une Révolution :

Mal'Té l'avis des maires, malgré l'énoncé des peines portées coiitre''ccux qui établisseat des jeav sur la voie publique, certaines parties de Paris continuent à présenter un spectacle indiquant suffisamment que raycrtissemenl donné est resté lettre morte pour les exploiteurs et pour leurs dupes. ,, , , .

Ou-on visite les rues retirées, les bords du canal , les boulevards extérieurs, c'est partout le même aspect. Et quand le temps est mauvais, ce sont les voûtes du chemin de ter de Vinceones et les baraques construites pour les troupes qui servent d abn aux loueurs de dés ; car c'est décidément ce jeu qui remporte, sans doute parce qu'il est plus expéditif. En très peu de temps. Urgent change de poches.

3l2 HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 187I

Si encore il s'agissait d'un simple passe-temps, entre gens qui ne savent que faire, on ne devrait en prendre nul souci ; mais, à première vue, il est facile de reconnaître qu'il y a des entrepreneurs adroits, des affidée, qui prennent dans leurs filets de pauvres diables, à qui l'appât d'un gain imaginaire fait perdre en un instant le fruit de pénibles travaux.

C'est plus que de l'immoralité, c'est du vol.

Quelques compagnies de gardes nationaux avaient commencé à faire la chasse à tout ce monde ; mais peu secondées, elles paraissent y avoir renoncé.

Nous espérons que le nouveau préfet de police s'en inquiétera davantage, et que bientôt il nous débarrassera de ce spectacle affligeant, qui est une aggravation du deuil de la cité.

Des gens qui jouent avec ardeur à la passe-anglaise, ou qui se plaignent d'être filoutés au bonneteau, ne semblent pas s'attendre à une révolution.

Une certaine agitation, il est vrai, était signalée dans le XIV« arrondissement. Elle avait son foyer au club de la Maison-Dieu. Le chef de légion Henry avait pris le commandement de ce quartier, et paraissait préparer les hommes dont il disposait à une action. Mais il s'agissait toujours d'une intervention armée, pour le cas où l'Assemblée de Bordeaux, assurément suspecte aux yeux des républicains ardents du XIVo arrondissement, tenterait quelque coup de force contre la République. A une convocation des officiers, io,rue Maison-Dieu, pour le jeudi iG mars, à l'effet de nommer des délégués, et signée : le chef de légion Henry, un chef d'escadron d'état-major de la garde nationale Lunel, commandant le 8" secteur, riposta par un ordre du jour destiné à être communiqué aux bataillons des VI« et XlVc arrondissements. Ce document portait que les officiers et gardes qui donneraient leur adhésion à un ordre quelconque du soi-disant chef de légion de l'arrondissement, nommé par les délégués d'un comité central illéga-

LE DIX-HUIT MARS

lemenl constitué, seraient immédiatement prives de leur

'° lÎ conflit entre ces deux chefs de gardes nationaux l'un nommé régulièrement, mais l'autre disposant de bata.Uons qui lui accordaient leur confiance, n'avait qu une importance secondaire. L'autorité des commandants de secteurs n'existait plus guère, et la désorganisation de a gard e nationale, telle qu'elle était constituée durant le siège, était

complète. . . . , .-. .

Le colonel Langlois.dans sa déposition déjà citée, a dit . à propos des commandants de secteurs :

Oui me dit M Rot;tr du Nord, cela peut s'arranger Le maire de MÔ^martre, M. Clemenceau, est ple^n de bonne .^lonte. Mais il V a des sens qui jettent des bâtons dans les roues. Tl y a des rep'ésen tants de lecteurs qui résistent, entre autres un nomme Duval, le connaissez-vous? - Non, je ne le connais P»-- - " J a>a t à en effet des gens qui avaient pris une certaine ■nfluence ciu provenait de ce qu'in avait supprimé les commandants de secuurs, qui étaient des' généraux et des amiraux. Le .jour ou es 'gardes -tionaux n'ont plus eu ^'^^^Pru''"''^^'^.^r Tral, on ne tint plus la garde nationale. Il ='""'^f'''''y°r;7;, ces commandants de secteurs, ils étaient au nombre de "euf. Les commandants de secteurs, qui avaient des rapports avec es chef de bataillons, étaient les hommes les P'"^/''.l!^f ^ ^^^^^Td" des ordres et d'empCcher ce qui est advenu. Je dis a M. Roger du Nord ce que je pensais de ces commandants de secteurs impro-

vises...

(Engaélepartementaire, d.'posilion du colonel Langlois, t. II, p.5.6.)

L'agitation était donc fort circonscrite, et l'antagonisme entre le commandant du 8« secteur, un commandant improvisé comme disait le colonel Langlois, et le populaire chef de légion Henry, n'avait guère qu'un caractère local

et personnel.

Ce mouvement, dans deux arrondissements de la rive

3l4 IllSTOmB DE LA COMMUNE DE 1 87

g-auche. le XIII" avec Duval et le XIV' avec Henrv, deux chefs s'efforçant de grouper, de préparer les bataillons dont ils étaient sûrs, n'était pas une préparation à la guerre civile ; ils n'agissaient pas dans l'idée ou l'espoir d'une prise d'armes, à échéance fixe. On eût procédé ainsi, s'il y avait eu complot, mot d'ordre donné, et rendez-vous pris à l'avance. Il n'en était rien. Duval et Henrj ne s'organisaient qu'éventuellement, en vue d'une prise d'armes qui ne deviendrait nécessaire que si l'Assemblée tentait, comme on le craignait, de renverser la République, ou d'introduire un prétendant, d'Aumale ou le comte de Paris. Aucun de ces deux chefs de légion, nul de leurs camarades du Comité Central n'eurent un moment la pensée que leurs bataillons seraient, quelques heures plus tard, convoqués pour le service des barricades, pour la mise en état de défense des rues et avenues de leurs quartiers.

La dernière semaine avant leDix-Huitmarsse passa donc dans le calme, sans angoisse. On ne croyait pas tout danger disparu, mais l'ensemble de la population se disait que, quand l'Assemblée serait réunie à Versailles, si les monarchistes persistaient dans leurs idées de restauration ou de confiscation de la République, il y aurait peut-être du « grabuge », mais cette Assemblée ne tenterait rien le premier jour de son installation. Comme elle ne venait siéger que le lundi ao, on avait au moins devant soi quelques jours de tranquillité certaine.

Le jeudi 16 mars était le jour delà iMi-Carôme. Un arrêté du général Vinoy avait interdit les déguisements et supprimé les cortèges, les mascarades,lesbals. L'animation fut quand même très générale, Les cafés étaient pleins. Les théâtres jouaient. Ils donnaient les pièces suivantes : Théâtre Français : « La Joie fait peur» — « Le Jeune Mari » ; — Gi/mnaxe : t Frou-Frou ». — Vaudemlle : « Les Pari-

LE DIX-HUIT MARS

siens.. -Variétés : « Le BeauDunois». -Palais-Royal :

« Le Supplice d'un homme ». - Bouffes : « Les Bavards » .

G«(7é;«La Chatte Blanche». - A m6^7«; <c Los Nuits

de la Courlille. » -Château d'Eau: « Jeanne». - Beau-

marchais : « Les Bohémiens de Paris » ; Délassements

Comiques : « Les Contes de Fées ».

Les coursdes facultés allaient reprendre, et l'on avertissait

les étudiants des dates pour l'inscription, en vue de la ses-

sion d'avril. . . , , • ,

Les ambassadeurs et ministres plénipotent.a.res s eUient ré-installés. La vie normale renaissait. « La Bourse est excellente aujourd'hui,disait un bulletin financier, la hausse est considérable, eu égard à la situation présente. Le détachement du coupon, qui a eu lieu aujourd hui, porte le véritable cours du 3 o/o à53.i5. Le marché se maintient toujours très ferme, notamment sur la rente. »

Aucune réunion politique n'étaitannoncéepourle dimanche 19 mars. Mais les journaux faisaient savoir qu une grande soirée exceptionnelle serait donnée, au bénéfice de M». Du-uéret. au Cirque National, à huit heures et demie du soir.\itolff dirigerait la partie instrumentale. Got et Saint-Germain avaient promis leur concours à la bénéficiaire, qui a dû faire, dans la soirée, de tristes refiesions sur l'idée fâcheuse qu'avait ^L Thiers de choisir la veille de sa représentation pour provoquer Pans, et donner un spectacle en plein air qui devait, pour quelque temps, faire le vide dans les théâtres.

Une seule assemblée populaire était fixée pour ce jour-là : les ouvriers tailleurs de Paris étaient convoqués pour le dimanche .9, en assemblée générale, à l'Elysée Montmartre (à cent cinquante mètres de la Butte et de la rue des Rosiers) pour « entendre le rapport du conseil d'administration, et fixer le jour où l'on pourrait toucher les divi-

3l6 HISTOIRE DS LA COMMUNE DK 187I

dendes à répartir entre tous ceux (jui avaient fait des travaux pour l'entreprise de l'habillement de la g-arde nationale ».

Cet ordre du jour, publié par tous les journaux, le matin du 18 mars, ne semblait pas révéler chez les tailleurs, en rapports quotidiens avec les chefs de la garde nationale pour l'habillement des hommes, une prévision des graves événements qui s'accompliraient dans leur voisinage, à l'heure où ils se préparaient à entendre fixer le chiffre de leurs dividendes.

Thiers, en brusquant le mouvement, en communiquant l'ordre d'attaquer la Butte dans la nuit du 17 au 18, a donc, sciemment et volontairement, donné le signal d'une insurrection que personne ne prévoyait si prochaine, qu'on ne vovait pas sortir des événements présents, et dont luimême ne pouvait deviner la gravité.

Sauf Vinoy, personne ne fut au courant des projets de Thiers. La surprise de Paris fut donc générale, le lendemain matin. Les groupes révolutionnaires, les membres futurs de la Commune, les membres du Comité central, furent aussi abasourdis que l'ensemble de la population. Rien ne pouvait faire supposer que les choses n'allaient pas s'arranger, et les gens les mieux informés, les journalistes, les hommes politiques, les orateurs et les organisateurs de réunions pendant le siège, les militants blanquistes, comme les affiliés de l'Internationale, se couchèrent le vendredi soir, sans se douter qu'ils se lèveraient, le samedi, avec Paris en insurrection (i).

(i) L'auteur avait dîné et passé la soirée du vendredi chez son ami, le poète Paul Verlaine, a, rue Cardinai-Lenioine (V« arrond.). Retournant àson domicile avenue Trudaine (IX', il rencontra Rauul Rigault, qui l'accompagna. Us traversèrent Paris en causant.

Raoul Kigault, qui avait été commissaire de police, resté en rapport avec des anciens collègues, sortait de la brasserie Glaser, où il avait

LE DIX-HUIT MARS

Le Comité Central ne fut ainsi pour rien dans les événements. 11 n'a ni préparé le Dix-Huit Mars, ni même après la tentative d'enlèvement des canons dans la mati née, pris la direction, commandé l'émeute, et agi en chef d'un parti soudainement victorieux. ,<.-,,

La conclusion de ces observations, fondée sur es fait est que, sans la volonté de M. Thiers, il a y aurait eu m le Dix-Huit-Mars, ni la Commune.

Page 1