LES PROCÈS DE L INTERNATIONALE
Ce premier procès ne parvint ni à émouvoir ni à effrayer la bourgeoisie. Elle assista d'ailleurs avec une suffisante indifférence aux diverses poursuites intentées aux membres de l'Internationale. La plupart des accusés étaient pour elle des inconnus, et l'on considérait leurs théories comme chimériques,leur but comme invraisemblable, leur inûuence politique comme nulle.
Le ministère public contribua à entretenir cette apathie bourgeoise. Nul ne semblait pressentir l'importance du mouvement, nul ne devinait dans ces ouvriers obscurs, déférés à la justice comme de hardis mais infimes ennemis de l'ordre social, les futurs dirigeants d'un formidable mouvement. On était alors tout à la joie. La fête impériale battait son plein. On se trouvait à la veille de la grande kermesse internationale du Champ de Mars, et l'Exposition Universelle accaparait l'attention, dérivait les énergies, masquait tous les points noirs, extérieurs et intérieurs, que
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quelques clairvoyants sifî^nalaient à l'horizon. On remuait, on récoltait de l'argent. Quand on g-ag-nc de l'argent, c'est l'opiaion commune de la classe moyenne et de la classe ouvrière aussi, tout semble parfait, le ciel est clair, la route est belle et tout paraît marcher à souhait. L'optimisme s'insinue dans l'organisme social, la confiance dans la solidité du régime, la foi dans la force des gouvernants, avec le dédain pour les mécontents et les pessimistes. La sécurité, une certaine indulgence béate, et le mépris pour les sourds grondements extérieurs et intérieurs du volcan européen dominaient dans les esprits, qui se qualifiaient de raisonnables et de pondérés. La France cuvait alors un lourd bien-être. Elle n'entendait pas que sa digestion fût troublée. Elle disait volontiers, comme le tyran antique qui fui assassiné après souper: à demain les afl^ires sérieuses! Et puis étaient-elles vraiment sérieuses, ces affaires de l'Internationale, dont les journaux, considérés déjà comme « à court de copie », selon le cliché stupide, grossissaient assurément l'importance. On voulait taquiner le pays tranquille, eu lui faisant peur, comme aux enfants que l'on menace de croquemitaines imaginaires. C'était tout bonnement ridicule 1 Los avocats impériaux, à la barre de leurs tribunaux, n'étaient même pas parvenus à établir une vraie culpabilité contre ces internationaux désignés comme si dangereux. Aussi, malgré toute la bonne volonté des juges, n'avaient-ils pu obtenir qu'une condamnation dérisoire. Cent francs d'amende, pour frapper des révolutionnaires qu'on déclarait dangereux , c'était une plaisanterie. On en concluait que le parquet, n'ayant rien à laire, à court de réquisitions, sans doute, comme les journaux étaient dénués de nouvelles, avait voulu s'amuser et paraître un vigilant gardien de l'ordre public. En poursuivant de pauvres diables, sans consistance, sans moyens d'action, et
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dont les efforts pour s'associer ne faisaient que mettre en plus vive lumière leur isolement et leur impuissance, la magistrature avait démontré la solidité de l'édifice impérial et le peu d'importance de ceux qui prétendaient l'ébranler !
Dans leur défense, les accusés de l'Internationale s'étaient présentés, non comme des factieux prêts à s'armer, mais comme des citoyens un peu plus remuants que d'autres, voulant profiter des lois libérales de l'empire, pour discuter, à leur façon, et en se groupant, leurs intérêts professionnels. Celui qui avait porté la parole au nom de tous, l'accusé Tolain, ouvrier ciseleur, individualité alors sans notoriété, avait répliqué au ministère public, avec modération, et non sans apparence de raison :
Le réquisitoire que vous venez d'entendre est la preuve la plus £;rande du dan^jer que courent les travailleurs, quand ils cherchent à étudier les questions qui embrassent leurs plus chers intérêts, quand ils veulent s'éclairer niutuellemenl, et s'eB'orcent de reconnaître les voies dans lesquels ils marchent en aveugles. Quoi qu'ils fassent, de quelque précaution qu'ils s'entourent, quelles que soient leur prudence et leur bonne foi, ils sont toujours menacés, poursuivis et tombent sous l'application de la loi.
Comme l'avocat impérial protestait , l'orateur ayant parlé d'arbitraire, Tolain ajouta :
Le mot d'arbitraire vous blesse? Eh ! bien, pourtant, que nous est-il arrivé ? Un jour, un fonctionnaire s'est levé avec l'esprit morose, un incident a rappelé à sa mémoire l'association internationale, et, ce jour-là, il voyait tout en noir, d'innocents que nous étions la veille, nous sommes devenus coupables sans le savoir; alors, au milieu de la nuit, on a envahi le domicile de ceux qu'on supposait être les chefs, comme si nous conduisions nos adhérents, tandis qu'au contraire tous nos efforts tendent à
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iiis inspirer de leur esprit, et à exécuter leurs décisions, on a : Hit fouillé, saisi ce qui pouvait être suspecté; on n'a rien trouvé .|iil put servir à une accusation quelconque. On ne trouve sur le compte de l'Internationale que ce qui été jeté aux quatre vents de la publicité. Avouez donc qu"en ce moment on nous lait un procès de tendance, non pour les délits que nous avons ronimis, mais pour ceux qu'on croit que nous pouvons comineltre...
Malgré la justesse de ces observations, et la mesure avec laquelle elles étaient présentées, le tribunal condamna. Pouvait-il faire autrement? L'acquittement eût semble la condamnation du gouvernement qui avait ordonné les poursuites. La pénalité fut lég-ère : cent francs d'amende. On ne vit dans cette condamnation qu'une satisfaction morale donnée au parquet, qu'il était impo.ssible de désavouer. Elle passa à peu près inaperçue. On avait autre chose en tête. ( >ii n'avait pas le temps de s'effrayer. Le spectre rouge, ■était un épouvantall à moineaux bien démodé.
Celui qui l'avait inventé, c'était un farceur célèbre, IVimieu, mort, oublié. Il était puéril de faire survivre l'invention, un mot. Et puis, ces ouvriers phraseurs, entendus à la correctionnelle, étaient fort insignifiants, sans auditoire. On n'avait qu'à les laisser pérorer dans leurs groujios sans importance. Ces moustiques ne méritaient même [las un froncement de sourcils de la part du lion impérial, qu'il.'» picotaient follement, disaient les sages, les habiles.
Ces révolutionnaires pour rire ne semblaient pas même lies trouble-fête. La magistrature impériale agissait sagement en les laissant librement circuler, avec une amende à payer, pour le principe, pensait la bourgeoisie.
En prison, ils se seraient aigris et concertés. Peut-être même, n'aurait-on pas faitattention à eux dans la rue. Ils n'avaient pas gêné le défilé des rois, qui, gaiement, s'avan-
çaient, comme dans la Belle-Hélène, vers l'étourdissante foire de l'exposition; ils ne sauraient davantage entraver par leur présence, dans leurs parcours, la ronde folâtre. Elle reprenait, plus endiablée, sous le bâton d'orchestre du jojeux allemand Offenbach, cette joyeuse ronde de l'or, de l'amour, des plaisirs et de l'insouciance, que devait seulement interrompre, bientôt, l'avant-garde des ulilans et le peuple entrantaux Tuileries, comme le flot dans les maisons quand la digue est rompue.
La condamnation à cent francs d'amende n'avait ni abattu les énergies ni épui.sé les ressources des internationaux. Le groupe français continua ses réunions, et nomma un nouveau bureau.
Comme le précédent, celui-ci fut poursuivi et condamné. Celte fois, la magistrature eut la main plus lourde. Elle ajouta aux cent francs d'amende, l'emprisonnement. Les citoyens Varlin, Malon, Humbert, Granjon, Bourdon, Charbonneau, Combault, Langevin, Moilin furent condamnés chacun à trois mois. L'association internationale fut déclarée dissoute, pour la seconde fois.
La grande majorité du public demeura indifférente, et comme étrangère, à ce duel qui s'entamait entre la magistrature et les ouvriers militants. Les députés de l'opposition dédaignaient cea résistances qu'ils ne dirigeaient point, et les journaux qui combattaient l'empire, avec prudence et réserves, le Siècle, l'Opinion Nationale, le Courrier da Dimanche, se coatentkreni d'enregistrer les condamnations, faisant le silence sur les doctrines et sur les personnalités de ces auxiliaires irrég'uliers, estimés plutôt compromettants.
Le champ de combat n'allait pas tarder à s'agrandir. De nouveaux lutteurs descendaient dans l'arène, et grâce à une presse nouvelle, spirituelle et agressive, à qui Roche-
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fort et sa Lanterne donnaient l'éclat, de constitutionnelle et dynastique, l'opposition allait devenir rc-publicaine et révolutionnaire. Le public, alors, serait bien forcé d'entendre ce concert d'hostilités s'élevant contre l'empire des rangs d'une minorité active et hardie.
Un congrès d'étudiants et de jeunes cens, écrivant et pérorant d'ordinaire au quartier latin, s'était tenu à Bruxelles. Germain Casse, Reqnard, Jaclard, Raoul Rigault j avaient pris la parole. C'était une juvénile avant-çarde, dont la plupart des militants devaient, par la suite, se retrouver à la tribune, dans les journau.x et dans tous les mouvements qui précédèrent et accompa^èrent la chute de l'empire. Les étudiants qui avaient participé au congrès de Bruxelles furent exclus de l'Université, et perdirent le bénéfice de leurs inscriptions. Ils semblaient se soucier fort peu de passer les examens auxquels ils se préparaient va-uement, en faisant de la propagande républicaine et socialiste, dans les brasseries et les groupes du quartier des écoles.