‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 72 sur 107 · LES RÉUNIONS PUBLIQUES · texte numérisé non relu

LES RÉUNIONS PUBLIQUES

Une loi nouvelle, excellente en son principe, dangereuse par son application, la loi de i8C8 sur les réunions, avait brusquement animé les salles où Ion pouvait se rassembler, et du même coup avait peuplé la maison de Sainte-Pélagie- Cette loi n'était, en réalité, qu'un piège, mais c'est l'empire qui y fut pris.

Cette loi donnait la liberté de réunion et la retirait. L'art. le-- était ainsi conçu : « Lesréunions publiques peuvent avoir lieu sans autorisation préalable, sous les conditions prescrites par les articles suivants. Toutefois les réunions publiques ayant pourobjet de traiter de matières politiques

OU religieuses continuent à être soumises à celte autorisation. »

C'était la formule de Fig-aro, mise en texte lésfislatif : il était permis de parler de tout, sauf de ceci, de cela, et l'énumération prohibitive équivalait à l'interdiction complète de parler. Il est évident que si l'on permettait aux gens de se réunir pour discuter, pour entendre des discours, c'était bien pour qu'ils pussent traiter les brûlantes questions politiques et sociales, qui les intéressaient par-dessus tout. Rouvrir les clubs, et défendre d'y parler de politique, c'était aussi absurde et aussi perfide que la tentation de la légende adamique. Si le Tout-puissant n'avait pas voulu quEve croquât la pomme, il n'avait qu'à ne pas la laisser entrer dans le jardin où il y avait des pommiers. Le fruit défendu fait venir l'eau à la bouche, les paroles aussi. Il était plus que probable que les orateurs populaires, à qui le bon dieu des Tuileries ouvrait les salles publiques, jusque-là cadenassées, en leur permettant, une fois rassemblés et entraînés par la présence d'auditeurs passionnés, de toucher à tous les sujets, excepté à la politique et à la religion, s'empresseraient de toucher à ces deux matières interdites. Il autorisait la réunion et interdisait ce qui devait déterminer les hommes à se réunir. II était facile de prévoir que les orateurs ne résisteraient pas à la tentation, et qu'abordant les sujets défendus ils tomberaient sous le coup de la loi : ils deviendraient inévitablement des délinquants. Cette loi n'était donc qu'une embilche. Elle était ainsi dolosive et mensongère. Si, en effet, l'article i»"', sous les conditions sus-indiquées, permettait de se réunir sans autorisation, l'article i3 et dernier donnait le droit au préfet d'ajourner, au ministre de l'Intérieur d'interdire toute réunion. C'était la négation même de la réunion. Le droit était nié après avoir été affirmé, la possibilité de se

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réunir retirée aussitôt après avoir été accordée, puisque la loi ôtait, à la fin de son texte, ce qu'elle concédait au commencement. C'était la restriction mentale des jésuites,transformée en précepte écrit, mise en action. « Je te permets de parler librement, mais avec cette réserve que tu ne parleras que de ce qui te sera permis, et que je pourrai te clore la bouche quand tela me conviendra. »

Malçré ces périls et ses imperfections, la loi de 1868 eut deux résultats, que n'avait pas prévus l'empire : le piège, il est vrai, fonctionna dans le sens que les policiers désiraient. Des personnalités remuantes se produisirent, des « blanquisles V,, de ceux que l'on classait, dans les archives de la sûreté g-énérale, parmi les hommes dangereux, se dénoncèrent à la tribune populaire. Ils furent momentanément mis hors d'état, croyait-on, de combattre le régime impérial. C'était là une illusion que les événements n'allaient pas tarder à dissiper. La loi physique de la compression et de la dilatation des corps se manifesta. Les préoccupations politiques et sociales, comprimées depuis décembre i85i, subirent une expansion soudaine. Des orateurs nouveaux surgirent. Des jeunes hommes ignorés prirent la parole avec une verve insoupçonnée. Des préceptes, des programmes, des tendances, dont la fermentation latente, sans la loi déliant les langues, fût demeurée enclose dans des écrits inédits, dans des journaux sans lecteurs, dans des parloltes sans public, et dans le secret des consciences, éclatèrent au grand jour. Ces pétarades, pouvant faire pressentir de formidables explosions prochaines, éveillèrent. Elles firent sursauter les populations endormies. Elles mirent debout des énergies engourdies depuis dix-huit ans. Ce fut un grand réveil. L'empire, pour sa propre perdition, avait sonné lui-même la diane de la Révolution. Ainsi, double conséquence de la loidc i868,lerégimeimpé-

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rial donnait la parole à ses ad versaires,avec l'inlenlion perfide de mieux les surprendre et les abattre, mais en même temps il façonnait des orateurs, il créait des auditoires. Selon l'apologue du fabuliste en «cuidantengeiguer autrui, il s'engeig-nait lui-même «.Tout concourait donc à lafoisàerouper et à armer les adversaires de l'empire, tout préparait la résistance et stimulait l'opinion. Sur les murs des Tuileries dorées une main invisible semblait tracer la fatidique devise tlambojant aux voûtes du palais de Balthazar. Les jours de l'empire napoléonien étaient comptés, et l'arrivée terrible des soldats de Sennachérib était proche. L'empereur allait lui-même les appeler, et, se prenant au trébuchet de Bismarck, provoquer follement l'ennemi extérieur. Le régime était miné à l'intérieur; le Prussien vainqueur ne ferait que donner la poussée finale.

La chute sans violences, sans cris, sans coups de feu, sans une goutte de sang,de cet empire solide d'apparence, serait inexplicable sans le travail de sape auquel il avait été soumis, depuis la fondation à Londres de l'Association internationale, depuis la loi des coalitions favorisant les grèves, et la loi des réunions, permettant aux réquisitoires contre le régime dese produire, accoutumant le pays à les entendre, et peu à peu à les approuver. Sans la défaite, sans l'Allemand victorieux, l'empire eut peut-être prolongé de quelques années sou agonie, mais c'était un moribond dont la succession était déjà ouverte, avant la brutalité du coup mortel porté par l'étranger.

La loi sur les réunions était à peine promulguée que des séances publiques s'ouvrirent partout. A la Redoute, rue Jean-Jacques Rousseau, siège des loges maçonniques du rite écossais ancien et accepté, au Pré-aux-Clercs rue du Bac, dans diverses salles de bals populaires, à Montparnasse rue de la Gaité, salle Lévis aux Batignolles, à la

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Reine-Blanche à Montmartre, des discussions furent organisées et suivies assidûment. L'un des présidents de ces réunions des plus en vue fut un hongrois naturalisé, Horn, qui, depuis, disparut. Il avait présidé la première réunion au Wau.x-Hall. Deu.x ou trois orateurs pnncipaux furent rapidement mis en vedette, par leur facilité d'clocution, plutôt que par la hardiesse de leurs attaques. On s'en tenait, en apparence, aux matières dites économiques, pour déférer aux exigences de la loi, mais bien vite les orateurs détournaient la discussion, et Ion abordait du consentement de l'auditoire, les questions sociales et surtout politiqucs.Un commissaire de police assistait aux séances, sur l'estrade, muni de son écharpe.Il prenait des noies, intervenait d'abord, pour protester et comme pour rappeler à l'ordre. Ensuite il prononçait la dissolution de l'assemblée. Très souvent des bagarres succédaient a cette clôture administrative, et la discussion reprenait après le départ en musique du représentant du gouvernement. Les orateurs et les membres du bureau, qui avaient conlmué à tenir séance, après que la réunion avait été dissoule,etaient traduits à bref délai devant les tribunaux.

L'orateur le plus écouté, le plus applaudi, éUit alors Briosne. Il était doué d'un organe sonore, parfaitement timbré, et s'exprimait avec des gestes sobres, et dans une phraséologie un peu creuse, mais claire et persuasive. 11 traitait généralement de la <. liquidation sociale. A côte de lui on écouUit volontiers: Le français, compUble ayant des statistiques et des chiffres à citer à l'appui de ses revendications et de ses critiques.Abel Peyiouton. avocat nerveux, qui avait surtout de révolutionnaire le masque irrité et le Lie coupant, le maigre Charles Longuet, l'un de-s chefs du Llit groupe de jeunes proudhonlens se réunissant à a brasserie Serpente, Caulet de Tayac, grand, pâle, blond.

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l'air disting'ué, ayant un peu l'allure d'un diplomate, discoureur méthodique, faisant la critique des institutions philanthropiques, des groupes d'assistance, des œuvres charitables visant la classe ouvrière ; il considérait ces org-anisations comme impuissantes et démoralisatrices ; Ducasse, un bizarre personnage, roux, sec, raide, étudiant en théologie protestante; on prétendait même qu'il avait été pasteur quelque part, en Suisse. Ducasse sermonnait la classe ouvrière, s'efforçant de lui inculquer les principes du socialisme, et quand il avait suffisamment catéchisé son auditoire tout disposé à être converti, il changeait de ton, quittait la phraséologie chantante et pleurarde dont il usait pour développer son sermon sur les mystères de l'évolution sociale, alors il grondait, il tonnait, il se dressait vis-à-vis de la classe capitaliste évoquée, que vaguement, dans l'espace, d'un doigt vengeur, il semblait montrer visible à l'assistance frémissante de colère et d'envie. 11 apparaissait alors dans l'attitude révoltée d'un nabi farouche d'Israël, prophétisant la destruction des temples oppresseurs et des palais orgueilleux. Quand ce singulier prédicant abordait la tribune, il avait coutume de tirer avec lenteur, dedessous la pèlerine de son mac-farlane.une vaste serviette noire bourrée de papiers, et quand il la déployait avec la solennité d'un officiant ouvrant l'Evangile, les fidèles recueillis devant lui considéraient avec respect et espoir ce portefeuille imposant dont les vastes poches paraissaient contenir la solution de tous les problèmes sociau.x, le secret de la félicité des générations futures.

Les ph^'sionomies de ces éducateurs de l'opinion, préparateurs de la Commune, sont demeurées en partie effacées. Beaucoup ont disparu sans laisser de traces. Plusieurs au contraire, parmi ces précurseurs, ont joué un rôle dans les événements qui précédèrent et suivirent le i8 mars, et

nous les retrouverons, mêlés à l'acllon et victimes de la répression, mais leurs commencements sont demeures enveloppés de brumes et d'oubli. 11 n'existe ffuère de documents, de volumes, de mémoires sur ces dernières années de l'empire. La catastrophe belliqueuse où l'empire sombra, où la France faillit périr, les péripéties de la lutte entre Versailles et Paris, les hommes et les circonstances des deux siè-es ont accaparé l'attention, et les historiens, comme les mémorialistes et les anecdotiers, ont sfénéralement négligé de renseigner sur les origines du grand mauvem.ent rôvolutionoalre de 1862 à 1870; ils sont restes à peu près muets sur les débuts des hommes, voués à une impressionnante notoriété, ou destinés à passer comme des ombres sur un mur, qui, dans les trois dernières années impériales, préparèrent et rendirent possible ravènement de la forme républicaine au 4 septembre, et le sursaut vigoureux au 18 mars du prolétariat enchaîné.

Ce grand mouvement de propagande, cette éducation socialiste, cette préparation à la Révolution, qui se manifestaient par les réunions publiques, en dehors de la gauche et des opposants parlementaires, même contre eux, n'étaient pas l'œuvre de l'Internationale. Les orateurs des salles populaires n'appartenaient pas en majorité à l'association. Parmi ces militants de la première heure, il convient de citer : Germain Casse, l'un des délégués au congrès des étudiants, dontquelques-uns seulement faisaient partie de l'Internationale. D'une ardeur plus que méridionale, il était originaire de la Guadeloupe ; Casse avait une grande action au quartier latin. Avec sa face léonine, sa carrure d'athl6te,sa gesticulation étourdissante et ses allures rudes, on le vit à la tête de toutes les manifestations qui se produisirent à partir de l'affaire Baudin. Germain Casse était né ù la Pointc-à-Pitre en 1837, qu'il représenta, en 1873, à

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l'Assemblée Nationale. Il fut ensuite député de Paris (i4 arrondissement) plusieurs fois réélu. 11 siég'eait à l'extrême gauche. Il est mort trésorier pajeur-g-énéral, il y a une douzaine d'années. Il ne fit pas partie de la Commune, se tint à l'écart, plutôt hostile.

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