‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 113 sur 126 · LA PROCLAMATION DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA PROCLAMATION DE LA COMMUNE

Ce fut une fête d'une simplicité éblouissante, une fête

eue le Peuple donnait au Peuple, une inoubliable communion, sans désordres, sans notes discordantes, sans faux apparat, toute pleine de joie vraie et de démonstrations sincères On a comparé ce rassemblement des Parisiens aux classes mêlées, aux rangs confondus, car il y eut des réactionnaires, attirés par la curiosité, et retenus par 1 émotion, dans la foule accourue sur l'antique place de Grève, a la mémorable fête de la Fédération de 90 au Champ-de-Mars. Il y eut pareil échauQement des âmes, et semblable flamboiement des yeux fixés sur l'avenir. Ceux qui ont assisté à cette magnifique parade en ont gardé l'impession chaleureuse. On pouvait appliquer à cette fête de la Fcd.ration communale la phrase de iMichelet sur son aînée : « 0 flamme qu'étais-tu, si ta cendre est encore brûlante I ,>

Il n'y avait pas eu de convocation générale, pas d'appel à la population. Les bataillons seulement avaient été convoqués. Ce devait être une revue et ce fut une apothéose. La cérémonie prit un caractère guerrier qui convenait à la situation véritable; elle devait rappeler au peuple, tout enfiévré d'illusion et grisé par la victoire qu'il croyait tenir, que c'était surtout à une veillée des armes qu'il était con-

vie.

Le spectacle de la foule frémissante, aux rangs serres, avec le décor majestueux de l'Hôt^l-de-Ville pavoisé, imposait sinon l'admiration, tout au moins le respect, même aux adversaires. Le portail de face de l'édifice municipal, où se trouvait le haut-relief d'Henri IV. était masqué par des faisceaux de drapeaux rouges. Un buste, la République, également entouré de trophées rouges dominait. Au-dessus se trouvait l'estrade d'honneur. Des fauteuils de velours rouée à bois dorés, avaientété disposés pour les membres du Comité Central et de la Commune. .\u centre, se trouvait le siège que devait occuper Assi, faisant en celte circons-

tance fonction de président : « le trône du citoyen Assi », a dit le Paris-Journal. Quatre escaliers, deux communiquant avec l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville, les deux autres donnant accès sur la place, desservaient cette tribune. Des mitrailleuses étaient alig-nées devant l'estrade, l'isolant. En avant, formant un rideau flottant, les drapeaux et les fanions s'élevaient déployés. Sur le quai avaient été disposées les batteries, chargées à blanc, devant tirer en l'honneur de la proclamation de la Commune. La place était noire de monde. Un espace vide avait été réservé pour la manœuvre du défilé. Les bataillons, massés avec ordre, attendaient, avenue Victoria et sur les quais, le signal pour se mettre en marche. Les nuages passaient rapides dans le ciel très bleu, et le soleil illuminait les édifices, les visages, faisait scintiller les armes et miroiter les piques dorées des drapeaux.

A quatre heures, le général Brunel, placé au pied de l'estrade, leva son sabre : aussitôt clairons et tambours rangés au centre de la place sonnent et battent aux champs, tandis que les pièces d'artillerie commencent leurs salves. De l'Hôtel-de- Ville sortent proceàsionnellement les membres du Comité Central en uniforme, avec l'écharpe rouge en sautoir, suivis des membres de la Commune, dont plusieurs sont en vêtements civils, sans insignes. On les acclame. Le grondement formidable de la foule, les cris de « Vive la République ! Vive la Commune ! » sortant de trente mille poitrines couvrent la voix de basse des canons. Les baïonnettes oscillent, luisantes, au-dessus des têtes ; des képis sont hissés au bout des fusils ; les femmes agitent des mouchoirs ; aux fenêtres se déroulent banderoUes et bannières, et les drapeaux majestueusement s'inclinent, comme les emblèmes religieux, au moment de l'Elévation, dans une cathédrale.

Assi,au centre de l'estrade, debout, étend la main. 11 va parler. L'ordre est donné aux clairons et tambours de faire silence; les pièces de 7 du quai deviennent muettes, mais la rumeur de la foule est inapaisée. Un confus rouronneraent d'océan par un beau temps. On ne perçoit, de la place, que de vag-ues éclats du discours d'Assi. On suppose qu'il dit des choses excellentes, et on l'applaudit de confiance, avant même qu'il ait achevé sa péroraison. On distingue seulement son dernierelTort, pour dominer la houle humaine au tumulte sourd et continu, se terminant par le cri de : « Vive la Commune ! » qu'on entend seul. Mille voix répètent : Vive la Commune!

Un maigre personnage, portant l'uniforme de chef de bataillon, avec l'écharpe du Comité Central, s'est avancé sur l'estrade, au premier rang-. Il tient un papier à la main. Ce renseignement court dans la foule : C'est Ranvier ! Des voix crient : a Bravo, Ranvier I » On voit l'orateur remuer les lèvres, suivre des mots qu'il lit sur son papier. Les bien renseignés colportent cet avis : « C'est le nom des élus qu'il proclame ! » On applaudit avec vigueur. Ranvier fait un salut, met son papier dans sa poche, et s'efface derrière Assi, qui s'est de nouveau levé. Un court silence, au milieu duquel la forte voix à l'accent méridional d'Assi parvient à faire entendre cette déclaration : « Au nom du peuple, la Commune de Paris est proclamée ! >>

Aussitôt, parmi le fracas des applaudissements, la Marseillaise éclate, rugie par vingt musiques des bataillons, soutenue à l'unis.son par vingt mille voix chantant à plein gosier de tous côtés, sur la place, avenue Victoria, sur les quais. Le canon tonne et les drapeaux flottent au vent.

Le général Brunel cependant s'est porté avec son étatmajor au bout de l'estrade. U étend son sabre et le défilé des bataillons commence. 11 s'effectue avec le plus grand

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ordre, par compag'Dies ; les drapeaux, placés au centre de la place, rejoignent leurs bataillons à mesure que leur tour arrive de défiler. Les musiques jouent des marches et des airs variés du répertoire d'Olïenbach, d'Adolphe Adam et d'Auber. On applaudit, et plus vigoureusement, les refrains populaires d'actualité, comme le Sire de Fich-Ton- Kan d'Antoniu Louis, le Rhin Allemand, La Femme à Barbe, Les pompiers de Nanierre et Fallait pas qu'il y aille! de Doyen et Joseph Kelm. Toute la soirée, la gaieté et l'animation furent intenses, et dans certains quartiei-s de la périphérie, il y eut concert par les musiques militaires et retraite aux flambeaux.

Les écrivains réactionnaires n'osèrent contester l'impression énorme que laissa après elle cette fête martiale et populaire,!;! première, et la dernière aussi, que vit le Paris de 1871. Tout au plus quelques railleries sur les bottes, les écharpes.les membres du Comité Central et sur le «Trône» du citoyen Assi égayèrent les lecteurs des feuilles de l'opposition. Un des journalistes les moins favorables à la révolution, le lyrique Catulle Mendès, l'auteur du pamphlet, bien écrit mais fort venimeux, intitulé Les y3 Journées de la Commune, ne put s'empêcher de constater la grandeur de cette exceptionnelle et magnifique journée :

Se défende qui voudra, écrivait-il en revenant de la place de l'Hôtel-de-Ville, de subir l'irrésistible émotion qu'impose l'enthousiasme des foules 1 Je ne suis pas un homme politique, je suis un passant qui voit, écoute et éprouve.

J'étais sur la place de l'Hôlel-de- Ville, à l'heure où on proclamait les noms des membres de la Commune, et j'écris ces ligrnes tout ému encore. Combien d'hommes étaient là? Cent mille peutêtre. D'où venus ? De tous les points de la cité. Les rues voisines regorgeaient d'hommes armés, et les baïonnnettes aiguës, étincelant au soleil, faisaient ressembler la place à un champ d'éclairs.

LE COMITÉ CENTAAI. ifi^

Au milieu de la face Je l'Hôtel-Uo-VilIe s'élève une estrade que domine un buste de In IVipublique, coiÉFée du bonnet pbryiçien.

Un à un les bataillons s'étaient rançés sur la place, en bon ordre, musique en têle. Les musiques jouaient la Marseillaise, reprise en chœur par cinquante mille voix résolues. Le tonnerre vocal secouait toutes les âmes,et la grande chan8oa,démo;lée pai' nos défaites, avait retrouvé un instant son antique énergie.

Tout à coup le canon. La chanson redouble formidable, une immense houle d'étendards, de baïonnettes et de képis, va, vient, ondule, se resserre devant l'estrade. Le canon tonne toujours, mais on ne l'entend que dans les intervalles du chant. Puis toufi les bruits se fondent dans une acclamation, unique voix universelle de l'innombrable multitude, et tous ces hommes n'ont qu'un cœur comme ils n'ont qu'une voix.

(Catulle -Mendès, Les y3 joarnées de la Commune. Paris, 1871. Lachaud, éditeur.)

Ce jour-là, l'âme de Paris chantait dans les canons. C'était un chant de fôte. Les mêmes canons, mais non plus chargés àblanc, n'allaient pas tarder àentonner leur chaut de mort et de désastres.

A Versailles, cependant, pensif et satisfait, suivant de l'œil et delà pensée, sur une carte des environs de Paris, des lio-nes stratéijiques, M.Thiers song'eait : « Les canons parisiens ont fini leurs salves, les nôtres vont commencer ! » Et les yeux vifs du vieillard impitoyable péùllaient malicieusement sous les lunettes, à l'idée org-ueilleuse du beau feu d'artifice que Versailles allait bientôt tirer.

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