‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 116 sur 126 · CHARLES DES LA Y · texte numérisé non relu

CHARLES DES LA Y

Ce fut donc à un fils de la bourgeoisie, Charles Beslay, qu'échut l'honneur de présider, comme, doyen d'âg-e, la première séance de la Commune. Charles Beslay avait déjà siégé dans les assemblées parlementaires ; il était ing-énieur et ancien chef d'industrie. Un vieux et ardent républicain aussi, socialiste proudhonien.

Il était né à Dinan (Côtes-du-Nord), le 4 juillet 1796. 11 avait donc tout près de 76 ans lorsqu'il fut élu membre de la Commune. Son père avait été député sous l'empire, sous la restauration, sous Louis-Philippe. Charles Beslay avait fait de bonnes études et, devenu ingénieur, il lut attaché aux travau.K du canal de Nantes à Brest. En i83o, .1 dirigeait les travaux du canal à Pontivy, et empêcha une collision entre les ouvriers. Signalé par son intervention conciliante, les électeurs de Pontivy l'envoyèrent à la Chambre. Il sié-ea à gauche. 11 était aussi conseiller général du Morbihan. Non réélu à Pontivy, il vint à Paris, et établit une usine de construction de machines à vapeur dans le quartier Popincourt. H essaya d'y mettre en pratique ses exce lentes théories sur l'association du capital et du travail. Bientôt la révolution de i84H amenait ses amis au pouvoir, et il espéra voir appliquer ses idées socialistes II accepta donc les fonctions de commissaire général de la République dans le Morbihan, le département dont il avait été le député. 11 donna sa démission pour se présenter aux élections pour l'assemblée constituante. Il fut élu le premier de la liste du Morbihan par gS.ooo suflrages. A 1 assemblée, il vota avec la gauche, et comme tant d autres républicains abusés, il soutint Cavaignac, le prédécesseur en massacres de Mac-Mahon. On est surpris en voyant un socialiste aussi convaincu, un républicain aussi terme que Beslay, prendre parti contre les travailleurs réduits au chômage et exaspérés par la faillite républicaine, les trois mois de misère consentis s'étant écoulés inutilement. 11 ne parut pas deviner le péril napoléonien, et n'eut qu un rôle effacé à la Chambre. U ne fut pas réélu à la Législative.

Sous l'empire, il dut renoncer à la politique militante, mais il s'occupa de propagande économique et sociale, et eatrepril de fonder une banque d'escompte et d échange

d'après les théories de Proudhon, dont il était l'ami et le disciple. 11 continua en même temps à dirig-er son usine de construction, d'après les principes mutuellistes qu'il préconisait. Cet essai de participation ouvrière ne donna que des résultais nég-atifs. Il ne put continuer les atlaires, et dut déposer son bilan, le 3i janvier i85i. Il obtint son concordat, mais sa fortune, qui était assez considérable, fut fortement endommagée. Il fut, sous l'empire, en relations suivies avec les fondateurs de l'internationale et les principaux organisateurs des réunions publiques. Il traita, dans plusieurs de ces réunions, des questions économiques et sociales, avec compétence et modération.

Beslav n'était pas communiste. Il a dit avec énerg-ie :

Je voudrais en quelque sorte doubler mes forces pour crier par dessus les toits que le communisme est irréalisable comme ora-anisalion sociale. Depuis quatre mille ans que rhumanité s'étudie à tenter des conceptions sociales, il n'est pas un peuple qui nous ait encore présenté un système de communisme généralement et régulièrement appliqué. De nos jours, les essais aussi infructueux que chimériques que nous avons tu essayer, n'ont fait que démontrer, par des arguments sans réplique, l'impossibilité pratique que je constate dans l'histoire et la vie des sociétés. Le communisme n'est réalisable que dans le système des communautés religieuses ; là il ne présente que l'abrutissement et la servitude, complète, absolue, do l'inJiviJu au profit de la communauté. Le communisme n'est possible et réalisable qu'au moyen d'une réglementation générale, complète, absolue de tous les actes de l'homme, et par conséquent au moyen d'une destruction pleine et entière du principe de liberté, et l'histoire des revendications de la démocratie est précisément l'histoire des revendications de cette liberté.

(Ch. Bcslay. La Vérité sur la Commune. Neuchàtel, 1878. Librairie Jules Sanson, p. laS.)

Il avait été liquidateur d'un journal d'opposition violente

LE CO.MITt CENTRAL

^ous l'empire, le Courrier Français, dirigé par Vermorel, et comme tel s'était trouvé dépositaire de fonds provenant d'une souscription dite de la Liberté Indioidaelle, oMyevte pour payer les amendes des journalistes condamnés. L auteur d'une biographie des hommes de la Commune, M. Delion allègue que le liquidateur eut « différents débats avec le gérant du journal, qui ne semblent pas contribuer a donner une haute idée de la délicatesse de M. Beslay : a -,00 fr. recueillis par le Courrier Français M totalement disparus, furent le sujet delà contestation. L'aflaire alla iusques devant le procureur impérial qui l'étouffa ».

Celte calomnie,inspirée par la passion réactionnaire, ne tient pas debout. Le caractère et la probité incontestable de Charles Beslay eussent suffi à la réfuter. Rien que l'assertion qu'une plainte, pouvant porter atteinte à l'honorabilité d'un adversaire de l'empire comme le liquidateur du Courrier Français, avait bénévolement été jetée au panier par le procureur impérial, suffirait à démontrer l'absurdité de l'allégation. .

M Beslay, avec vivacité, répondit à son calomniateur et le confondit Le passage de sa réponse est intéressant à signaler surtout parce qu'il contient un éloge d'un honorable et vailiantrépublicain,qui fut injustement soupçonne aussi, Vermorel, à qui les députés de la gauche, sous l'empire, ne pardonnaient pas ses atUiques souvent vives, mais inspirées par un violent amour de la démocratie.

Comme liquidateur du journal, écrivit Beslay, en |818 fl°rs réfuiîic en Suisse, ù Ncucb;Uel, je dois dire que aftaire pro.enîait de .^randes .lifficullcs, vu le passif assez considorable de la liaùdliou. C'est dans le roulement de celle affaire que j a. pu ^Ïp Ser lou.e la valeur morale de Vermorel, qui -'«vaU -- Xé lon^nemps. comme à beaucoup de membres du parti démocralique: de v ves préventions. Quand je prcseaUi à Vermorel,

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à la fois gérant et rédacteur en chef, le bilan actif et passif, il n'hésita pas à vendre tous ses biens pour désintéresser tous les créanciers. C'est donc avec Vermorel que j'eus à régler tous les comptes, au sujet desquels il ne s'est élevé aucune contestation. Vermorel a été, plus tard, comme moi membre de la Commune, et il a payé de sa vie son dévouement à la cause du peuple. Je suis heureux de pouvoir attester sur sa tombe que c'était uu esprit élevé, un socialiste convaincu, un caractère ferme et d'une probité irréprochable.

M. Besla}', après cet hommage rendu à celui avec qui on l'accusait d'avoir eu, pour sa gestion, des rapports diffîcultueux, établit les versements qu'il fit, entre les mains des avoués et des débiteurs condamnés (Perrachon, procès de l'Internalionale ; M™<î V^e Haury, procès contre le commissaire de police Crépy, etc.), avec l'approbation du comité de surveillance. Les fonds de la souscription furent donc employés justement et le solde fut remis, contre quitus, au trésorier des associations ouvrières. Constant Martin.

Il ne reste donc rien des inventions diffamatoires du biographe réactionnaire.

Charles Beslay, au moment de l'invasion, s'engagea bravement au 23^ de ligne et se rendit à Metz. Ce conscrit de 75 ans ne put, malgré son désir de participer à la défense du pays, résister aux fatigues de cette terrible campagne et on l'obligea à déposer les armes.

Il revint à Paris et fit dès lors partie des commissions d'armement et de vigilance du Vie arrondissement. Il participa aux divers manifestes patriotiques, qui furent alors discutés dans les clubs et affichés dans Paris. Aux élections du 26 mars, il fut nommé membre de la Commune dans le Vie arrondissement(Luxeinbourg), par 8.714 suffrages. Ce fut à lui, par le bénéfice de l'âge, qu'échut la présidence de la séance d'installation. 11 prononça en cette qualité un discours important dont on trouvera plus loin le texte.

LE COUlTé CENTHAI. 4^ I

Il fut nommd membre de la commissions des finances, puis délégué à la Banque de France. Son rôle, en cette fonction, fut de la plus haute importance. Nous l'examinerons en détail, dans le chapitre du prochain volume consacré siux Finances delà Commune. 11 a été critiqué attaqué, pour sa conduite modérée et prévoyante, vis-à-vis de la Banque de France et de son g^ouverneur, le marquis de Plœuc. C'est l'une des questions les plus controversées que celle du respect de la Banque par la Commune. Comme nous l'avons déjà indiqué, ellea été, elle est encore discutée ; elle sera traitée avec les développements et les arguments qu'elle comporte.

Comme Beslay s'était opposé énergiquement à l'envahissementdela Banque, dont la sécurité fut, grâce à ses efforts, assurée seulement par les employés de l'administration, organisés en un bataillon spécial, et comme il avait maintenu à son poste et protégé le marquis de Plœuc, sousgouverneur, celui-ci, après l'entrée des troupes, s'entremit pour lui faire obtenir un laissez-passer. Il réussit, en l'accompagnant jusqu'à Neuchâtel, à lui faire franchir sans danger la frontière.

Charles Beslay, absorbé par sa délégation à la Banque de France, a peu participé aux délibérations de la Commune. 11 fit partie de la minorité et vota contre le Comité de salut public. 11 avait protesté contre la démolition de la maison de M. Thiers, et, dans son discours d'installation de la Commune, avait offert sa démission, qu'on lui fit retirer. C'était un républicain de l'école de 48, mais un sincère partisan des réformes sociales. Il avait refusé dignement de faire partie du bureau de l'Association internationale des travailleurs. Il a expliqué en ces termes son refus :

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Je puis revendiquer l'honneur d'avoir été le premier bourgeois inscrit sur les listes de l'Iulernationale, à Paris, et quand le pramier comité fut constitué, les ou\Tiers qui en faisaient partie me comprirent parmi les membres de bureau. Je dus refuser, en leur faisant remarquer que, dans l'intérêt de la cause, il importait au plus haut deçré de ne pas laisser usurper la place des travailleurs par des bourgeois. La place que l'on m'avait réservée était une fissure, qui aurait plus tard laissé passer les ambitieux, qui ne sont en réalité que les mouches du coche dans la lutte poursuivie pour l'affranchissement du travail. Mais le refus motivé de ma part ne m'empêcha pas de m'occuper activement des questions ouvrières, et je puis dire que j'ai contribué, dans la mesure de tous mes moyens, à la création et à la marche des associatious ouvrières de Paris.

Charles Beslay fut un citoyen utile à son pays, un patriote ardent, un socialiste modéré, et par conséquent plus apte que les violents et les utopistes à faire comprendre et souhaiter la République démocratique et sociale. Une des plus remarquables fig'ures de 187 1.

Cet excellent homme eut un fils aux idées bien différentes des siennes : François Beslay, né à Paris en i835, avocat et journaliste, fut un réactionnaire militant et un clérical ardent et venimeux. Il fonda, en 1868, un journal catholique, le Français, (\\i\,soms le siège, passait pour inspiré par Trochu,et qui fut, pendant la réaction qui suivit la défaite de la Commune, le journal des conspirateurs de la monarchie, l'organe de M. de Broglie. Comme au moment du 16 mai, ce champion de l'ordre moral réclamait furieusement des poursuites contre les républicains et ne laissait pas passer un jour sans outrag-er et calomnier le gouvernement de la Commune, dont son père avait fait partie, on lui avait donné, dans les polémiques, le surnom de Beslay bon fils, pour le distinguer de son père et du reste des hommes.

L'honorable Charles Beslay est morten exil, avant l'amnis-

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tie,àNeuchâtel, en Suiss», le 3o mars 1878. 11 avait 83 ans. Il a laissé deux ouvrajjes intéressanU : Mes Souvenirs {i83o-i8jo) et la Vérité sur la Commune, publics tous deux à Neuchâtel, l'un en 1878,1e dernier, l'année de sa mort.

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