‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 117 sur 126 · LES PREMIÈRES MOTIONS · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES MOTIONS

Quand le vénérable doyen eut déclaré la séance ouverte, il v eut un instant de confusion. Plusieurs membres s'approchèrentdu bureau, donnant leurs noms aux secrétaires, indiquant les propositions qu'ils entendaient faire inscrire pour la discussion, d'autres demandaient la parole directement au président, d'autres enfin la prenaient. Il n'y eut, malgré la présence des deux secrétaires, aucun procès-verbal de rédigé, à peine quelques notes informes prises au courant de la plume.

Cette première séance fut tumultueuse et eut plutôt l'apparence d'une réunion électorale. Les motions diverses s'entrecroisèrent, se suivirent sans ordre, sans délibération

sérieuse.

Les nouveaux élus s'étaient casés à peu près au hasard. Un petit nombre d'entre eux se connaissaient déjà personnellement. Arthur Arnould a déclaré qu'il n'était en relations qu'avec deux ou trois de ses collèg-ues : Jules Vallès, Vermorel, Lefrançais. Il en était de môme des autres élus. (In se reg-ardait avec une curiosité où il entrait quelque défiance. La présidence du doyen d'âg-e avait é\À acceptée sans discussion. Inslinclivemeul ou suivait l'usasre parlementaire. Au milieu du brouhaha qui suivit la prise de possession du fauteuil, des voix réclamèrent la nomination d'un président d'honneur, et le nom de Blanqui fut lancé. Raoul Rigault l'appuya. La proposition fut interrompue

par une autre : « Il faut déclarer que la garde nationale et le Comité Central ont bien mérité de Paris et de la République! » demanda Lefrançais. Cette motion fut adoptée sans discussion, et en même temps on décida qu'une proclamation serait adressée au peuple parisien et à la g-arde nationale , annonçant l'installation du Conseil communal. Les citoyens Lefrançais, Jules Vallès et Ranc furent désignés pour la rédiger. On demanda que le Comité Central eût un ou deux de ses membres adjoints à la commission. Quelqu'un fit alors observer que les délégués de ce comité attendaient dans l'une des salles de l'Hôtel-de-Ville qu'on leur fit connaître quand ils devraient remettre leurs pouvoirs officiellement. Le citoyen Lefrançais fut chargé de se rendre auprès de ces délégués et de fixer avec eux l'heure de cette solennité, pour la séance du lendemain.

Une autre motion assez inattendue se produisit : elle visait la publicité des séances. Paschal Grousset avait préparé un projet, portant que les séances seraient secrètes. Il disait : « La Commune doit être un conseil des Dix. » Arthur Arnould combattit la proposition. Selon lui : « des séances secrètes, un conseil des Dix lançant des décrets élaborés dans le mystère, loin de la place publique, en dehors de tout concours de l'opinion, c'était la négation de l'idée communaliste. C'était manquer à la véritable tradition révolutionnaire. La Convention avait toujours délibéré sous les yeux du peuple, et les montagnards allaient tous dans les clubs soumettre au peuple, ou discuter avec lui, les motions qu'ils proposaient ensuite au vole de l'assemblée souveraine. »

Le Conseil des Dix, les montagnards, l'exemple des clubs jacobins, c'était aller chercher des précédents bien lointains, et les circonstances étaient différentes. Une assemblée d'origine aussi populaire que celle du 26 mars pouvait dif-

ficilcment siéger à huis clos et prendre la procédure d'un tyranniquc pouvoir vénitien d'autrefois. Mais on était en révolution, des décisions pouvaient être prises d'un jour à l'autre, qui, sous peine de voir leur exécution compromise, devaient être tenues secrètes. « Nous sommes en conseil de guerre, disait Paschal Grousset, nous n'avons pas à faire connaître nos résolutions à nos ennemis! » Sa proposition pour le secret des séances fut adoptée, mais par la suite elle ne fut pas maintenue.

Les projets les moins urgents vinrent se produire dans cetteséance désordonnée. Loiseau-Pinson, futur démissionnaire, crut devoir proposer l'abolition de la peine de mort. Cette sentimentale mesure fut suivie de la demande de suppression de la conscription. Un membre demanda l'envoi de délégués par toute la France, adn de propager l'idée de la Commune et de faire reconnaître son pouvoir sur tout le territoire.

Alors s'éleva la proposition de vérifier, sur-le-champ, les pouvoirs dos élus du 26 mars, car tant que la validation de ses membres n'aurait pas été faite, l'assemblée ne pourrait se dire régulièrement constituée. On demanda que toutes les élections fussent déclarées validées, môme celles où le 8* des suffrai^es n'aurait pas été obtenu, car la loi qu'on pourrait invoquer pour s'opposer à la validation était une loi de 1849, et l'on n'avait pas à se soumettre à des lois antérieures en cette matière. Les élections furent donc validées. La proposition fut ensuite faite de demander l'invalidation des députés de Paris nommés membres de la Commune. Il y avait incompatibilité entre les deux mandats, soutinrent plusieurs membres. Le nom de Tirard, député, élu membre de la Commune, fut prononcé. Un membre réclama aussitôt l'arrestation de M. Tirard qui avait cberché à amener un conûit entre les gardes nationaux. Le président

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Beslay dit qu'on avait autre chose à faire que de s'occuper de questions de personnes.

Mais M. Tirard, qui n'attendait qu'un prétexte pour donner itruyamment sa démission, se leva aussitôt et prit la parole ;

Je commençai par dire à ces messieurs, a-t-il déclaré dans l'Enquête, qu'ils avaient trompé les électeurs ; que d'après leurs affiches et les publications faites dans leur journal officiel, ils n'avaient fait autre chose que d'appeler les électeurs à élire un conseil municipal; que jamais ils n'avaient déclaré que ce conseil aurait des attributions politiques; qu'ils avaient toujours déclaré que leurs pouvoirs seraient circonscrits à Paris ; qu'ils usurpaient donc un mandat ; et que, quant à moi, bien persuadé que je n'avais rien qu'un mandat exclusivement municipal, je ne pouvais faire partie de leur assemblée. Je fus interpellé très vivement. Enfin on me posa cette question : Etes-vous pour Paris ou pour Versailles? Je répondis : « Je suis investi d'un mandat parfaitement régulier à Versailles; celui-là je ne l'abandonne pas. Quant au mandat dont les électeurs m'ont investi ici, d'abord c'est un mandat très irrégulier dans la forme, ensuite vous le faussez de telle façon que je ne puis l'accepter.» J'allais me retirer, quand Paschal Grousset se leva et me reprocha d'avoii- dit à l'assemblée de Versailles que, lorsqu'on entrait à !'Hôtel-de- Ville, on n'était pas toujours sûr d'en sortir. Enfin on me laissa tranquille. Lorsque l'émotion fut un peu calmée, je me levai et je partis...

(Enquête Parlementaire. Déposition de M. Tirard, t. IT, p. 343.)

Ce récit reproduit assez exactement les faits. Il faut reconnaître que l'organisateur principal de la résistance des maires dans Paris eut,en cette circonstance, une crânerie qui fit défaut à ses complices de la capitulation. Ils se contentèrent d'envoyer leurs démissions par la poste, ce qui était moins périlleux. M. Tirard brava ses adversaires en face, et bien que son arrestation fût demandée, débita avec hardiesse sa protestation. On le laissa se retirer paisible-

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ment, sans donner suite à la proposition d'Assi de le mettre en prison. On eut sans cloute raison; le dédain était la plus (ligne réponse à ses provocatrices invectives, et puis on voulut prouver qu'il n'était question d'assassiner personne à l'Hôtel-de-Ville. Il est vrai que l'exemple donné encouragea plusieurs des collègues de M. Tirard à se retirer successivement, ce qui était à la fois servir M.Thiers, contestant la légalité de ce conseil, élu pourtant avec son autorisation, et desservir et affaiblii- moralement lasscmblée parisienne, eu lui enlevant les membres de son opposition modérée, mais républicaine, et comme telle rassurante pour une partie de la population, surtout pour la province.

Après le départ du démissionnaire Tirard, le député Cournet fit connaître qu'il donnait sa démission de membre de l'assemblée de Versailles, pour rester membre de la Commune. On applaudit. Delescluze, partisan de l'incompatibilité, déclara se retirer également de l'assemblée de Versailles, mais en même temps il offrit sa démission de membre de la Commune.

« Je suis vieux, fatigué, dit-il, malade même, il ne me reste que peu de mois à vivre. Ne pouvant rendre ici que peu de services, je préfère me retirer aussi. Je me contenterai de servir de ma plume la cause de la République. »

On insista ensuite pour le faire revenir sur sa décision. Il consentit et demeura à son poste, où il devait trouver bientôt la mort glorieuse que l'on sait.

Cette première séance ne fut terminée qu'à minuit, et l'on fixa la prochaine réunion, véritable séance d'installation, au lendemain, pour recevoir les délégués du Comité Centml remettant leurs pouvoirs, entendre le discours du doyen d'ûge et constituer le bureau définitif et l*s diverses commissions.

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