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LES DÉLÉGUÉS DES MAIRES A L HOTEL-DE-VILLE

Les maires et les députés de Paris, non sans hésitation, au milieu de la réunion qu'ils tinrent dans la journée à la mairie du III", avaient décidé d'envoyer au Comité Central des délég'ués qui entendraient ses propositions.

L'assemblée délégua à celte conférence, pour les maires et adjoints: MM. Bonvalet, Mottu, Murât, Jaclard, Léo Meillet; pour les députés, MM. Clemenceau, Millière, Lockroy, Cournet et Tolain. La délég-ation se rendit à l'Hôtel-de- Ville à huit heures du soir, et la parole fut aussitôt donnée à Clemenceau.

Le jeune député, qui représentait plus particulièrement Montmartre, puisqu'il en était le maire, commença par blâmer la résistance au sujet des canons, origine du conflit et cause matérielle du Dix-Huit mars. Selon lui, ces canons appartenaient à l'Etat. Ils devaient donc être restitués aux ar-senaux. Les Parisiens auraient dû rendre les canons pour conserver leurs fusils, sauveg-ardedelaRépublique. Il déplora la fusillade de la rue des Rosiers, qui avait suscité un mouvement de réprobation unanime. Il regretta que sespropres démarches pour sauver les généraux n'aient pu l'éussir.

Jusque-là, l'orateur avait été écouté dans un silence lourd de défiance. Personne, dans le Comité Central, ne blâ-

LK COMITE CENTUAL

mait Clemenceau au sujet des regrets qu'il témoignait pour l'exécution des ^^énéraux, où ses membres n'avaient eu aucune part, mais on jugeait maladroit de revenir sur l'alfaire des canons. Clemenceau, tempérament de contradicteur, ne pouvait, surtout à cette époque, et dans un tel milieu, parler longtemps sans provoquer les résistances et les protestations de la majorité de son auditoire. Il n'allait pas tarder à susciter les murmures. Il lança cette proposition comme un défi :

Quelles que puissent être nos espérances et nos revendications, nous ne pouvons nous insurijer contre la France. Le gouvernement a eu tort de décliainer les colères de Paris, mais Paris doit reconnaître l'Assemblée nationale. Le Comité Cenlral n'a qu'une chose à faire : se retirer, et céder l'Ilôtel-de-Nille et le pouvoir au.\ maires et au.x députés, qui seuls peuvent demander et oblenir de l'Assemblée nationale la reconnaissance des droits de Paris.

Des protestations, des réfutations avaient haché la fin de son discours. On lui criait : « Mais c'est le gouvernement qui a attaqué ! La garde nationale n'a fait que répondre à une agression ! Le Comité Central ne s'est pas emparé du pouvoir. Il l'a recueilli vacant. C'est le peuple qui a poussé le Comité à l'Hôtel-de- Ville ! »

Ces objections étaient sérieuses et ces interruptions se trouvaicntjustifiées par les critiques de Clemenceau. Varlin lui demanda brusquement : « Vous nous dites que vous ferez reconnaître par l'Assemblée les droits de Paris, en êtesvous sûr? êtes-vous autorisé? » Clemenceau fut interloqué par celte demande nette et qui semblait exiger une réponse claire. Elle ne pouvait être que négative. Ni lui, ni personne de la délégation des maires, n'avait qualité pour engager l'Assemblée et surtout M. Thiers. 11 se borna à esquiver la question, en interrogeant lui-même :

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— « Que réclamez- vous de l'Assemblée? »

— « Qu'elle s'en aille! » répondit durement Eudes. Cette réponse était dépourvue de circonlocutions, mais

elle exprimait le véritable sentiment de Paris ; elle contenait la solution du conflit ; elle précisait le but que devaient poursuivre les vainqueurs du i8 mars.

Un membre du Comité Central Ht observer que le mandat de l'Assemblée était terminé, que Paris ne prétendait pas dicter des lois à la France, mais qu'il avait assez souffert des siennes, et ne voulait plus subir les plébiscites ruraux. Il exprima le vœu de la fédération des communes de France.

Minière intervint alors, et sa parole coupante, son g-este sec, avec son maintien raide et sa physionomie glacée, impressionnèrent l'auditoire, dont cependant il froissa les sentiments et déconcerta les projets. Il mit en g-arde les républicains de Paris contre de nouvelles journées de juin, où la province serait lancée contre Paris. Alors ce serait le recul complet. L'heure de la révolution sociale n'avait pas sonné encore. Il ne fallait pas la rendre à jamais impossible à entendre, pour avoir voulu donner trop tôt le signal. Le progrès ne marche qu'avec lenteur. L'insurrection, aujourd'hui victorieuse, pouvait être vaincue demain. Il était sage de tirer profit de ce qu'on avait fait, en montrant la force de la garde nationale, en obligeant le gouvernement à battre en retraite devant elle. Une concession doit en amener une autre. Il était habile de se contenter de ce qu'on pouvait avoir tout de suite, plus tard on obtiendrait davantage. Il termina en conjurant le Comité Central de laisser l'Hcitel-de-Ville et le pouvoir provisoire à la réunion des députés et des maires.

Un membre du Comité Central, Boursier, se leva et réfuta la proposition de Millière de céder la place. « Les dé-

LE COMITÉ CENTHAL

pûtes et les maires, dit-il avec hardiesse, à Paris sont impopulaires, à Versailles ils n'auront aucune influence. S'ils veulent marcher avec nous, nous les accueillerons avec satisfaction, s'ils nous refusent leur concours, nous nous passerons d'eux. Les élections auront lieu, avec ou sans eux. S'ils tentaient de s'opposer à notre volonté, nous saurons les mettre dans l'impossibilité de nous suivre. »

Et comme la majorité de la réunion approuvait ces énergiques déclarations, en présence des délégués consternés, Boursier ajouta cette aflirmation :

On a parlé de la révolution sociale, notre mandat ne comporte ni la lëdc'ration, ni la déclaration de Paris ville libre, ni l'établissement de la révolution sociale. C'est le peuple qui décidera ce qu'il veut faire. Nous n'avons, nous, qu'à le réunir, pour qu'il nomme ses mandataires à l'IIotel-de-Ville. Notre mission se borne à faire les élections communales!

Clemenceau veut alors préciser. Nerveux, avec un geste autoritaire, il demande brusquement :

— Voyons, que voulez-vous ? Bornez-vous vos prétentions à obtenir de l'Assemblée un conseil municipal? Varlin lui répond, nettement :

Oui, nous voulons un conseil municipal élu, mais nos revendications ne se bornent pas là, et tous ceux qui sont ici le savent bien ! Nous voulons les franchises communales pour Paris, la suppression de la prélecture de police, le droit pour la garde nationale de nommer tous les officiers, y compris le commandant en chef, la remise entière des loyers échus au-dessous de .500 francs, une remise proportionnelle pour les autres, une loi équitable sur les échéances, enfin nous demandons que l'Assemblée se retire à vingt lieues de Paris. Voilà ce que Paris veut, ce que nous réclamons en son nom. Vous faites- vous fort de transmettre à l'Assemblée de Versailles ces justes revendications, et d'obtenr immédiatement satisfaction?

Clemenceau garda le silence. Benoît-Malon essaya une dernière tentative de conciliation :

UISÏOlRi; DE LA COMMUNE

Je partage, dit-il, les aspirations de Paris, et je veux aussi tout ce que vient de formuler Varlin, mais l'Assemblée ne voudra rien accorder. Vo«dra-t-elle même entendre ceux qui lui présenteront cet ultimatum, tant que le Comité Central gardera l'Hôtclde-Ville? Si Paris remettait son sort entre les mains de ses représentants légaux actuels, les maires et les députés, on aurait chance d'obtenir une satisfaction partielle. Je ne crois pas que nous puissions lui faire éloigner l'armée, mais elle céderait probablement sur le conseil municipal élu, sur l'élection des chefs de la garde nalionale,sur les échéances et les loyers. Réfléchissez, il est temps encore de trouver une solution pacifique et acceptable.

Un membre de la délégation fit observer que l'heure s'avançait, et qu'on devait être inquiet en ne voyant pas revenir les délégués. Le Comité décida alors d'envoyer à son tour des délégués à la mairie pour continuer les pourparlers. Varlin, Edouard Moreau, Jourde et Arnold furent nommés pour faire partie de cette délégation. Ils se rendirent aussitôt à la mairie du II«. Il était dix heures et demie du soir.

VARLIN

Parmi les orateurs qui intervinrent dans cette poignante délibération, Varlin prit une place importante. Ce fut lui qui, en réponse à la question de Clemenceau, formula les points sur lesquels le Comité Central, pour céder l'Hôlelde-Ville et le gouvernement de fait, exigeait une réponse précise de Versailles.

Louis-Eugène Varlin avait 3i ans au moment de la Commune. Il était né àClaye (Seine-et-Marne), le 5 octobre 1889, de cultivateurs aisés. 11 vint en apprentissage à Paris, chez un oncle, M. Duru, relieur, rue- du Pont-de- Lodi. Il devint ouvrier habile dans sa profession, recherché par les meilleures maisons. Intelligent, actif, ayant

LE COMITE CENTRAI.

le zèle (lu propag-andiste et la foi de l'apôtre, il avait refait son instruction, touten allant à l'atelier. Il personnifiait l'ouvrier parisien supérieur. Plus instruit que la moyenne des travailleurs, républicain, libre-penseur et socialiste, il poursuivait un idéal d'émancipation et de pro-rès pour ses camarades moins éclairés, enchaînés par le salariat, écrasés par les charges de l'existence. Tout jeune, imprég-né des théories d'association et d'appui mutuel des écoles socialistes de 48, il rêva de grouper, d'organiser les salariés pour la lutte contre l'exploitation patronale et contre les lois restrictives paralysant les efforts de la classe ouvrière. Aussi dès l'envoi à l'exposition de Londres de la délégation ouvrière, qui devait fonder l'Internationale, il se voua tout entier à l'association et à l'organisation des travailleurs. Il fut l'un des premiers membres de la section française. Il prit une part active aux grandes grèves qui marquèrent les dernières années de l'empire, notamment à celle du Creuset. Il participa aux divers congrès ; il fut chargé d'installer, comme secrétaire correspondant de la fédération, après le congrès de Bàle, la chambre fédérale des corporations ouvrières, place de la Corderie-du-Temple. Il y fit montre d'un esprit d'organisation remarquable et d'une initiative toujours en éveil. Les statuts de celte fédération ouvrière furent adoptés le 18 mars 1869. Le local de la Corderie-du-Temple devint comme le siège d'un parlement ouvrier : « Saluez ! disait lyriquement Jules Vallès, c'est la Révolution qui est assise sur ces bancs, debout contre ces murs, accoudée à cette tribune, la Révolution en habits d'ouvriers! C'est ici que l'association inlernationate des travailleurs tient ses séances et que la Fédération donne ses rendez- vous ! »

La Fédération de la garde nationale fut inspirée et organisée par plusieurs membres de la fédération ouvrière. Le >

Comité Central émanait donc indirectement de la Corderiedu-Temple, et Varlin peut être considéré comme l'un de ses promoteurs.

Il avait ainsi foute qualité pour parler comme il le fit, à la réunion de l'Hôtel-dc-Ville, et l'ultimatum qu'il présenta, en réponse à la question de Clemenceau, pouvait être considéré comme le résumé des i-evcndications combinées de la fédération de la garde nationale et de la fédération des ouvriers. Là, seulement, se révèle et intervient l'Internationale dans la Révolution du i8 mars.

Poursuivi dans le dernier procès de l'Internationale, Varlin s'était réfugié en Angleterre. Il fut condamné par con. tumace à un an de pri.son. Il revint après le 4 septembre, et reprit ses fonctions de secrétaire à la Corderie. Membre du Comité Central, il fut élu membre de la Commune pour le VI« arrondi.ssement par 3.70a voix. Il fit partie de la commission des finances, puis il passa au.x subsistances et à l'intendance. Il vola contre la nomination du Comité de salut public et fit partie de la minorité modérée de la Commune. Arrêté, après la défaite de la Commune, dans la rue des Martyrs, il fut entraîné, au milieu des huées de la populace, accablé de coups, et sanglant, à moitié assommé, hissé au sommet de la Butte, où il fut sommairement fusillé, rue des Rosiers, à peu près à l'endroit où étaient tombés les généraux Lecomte et Clément Thomas. Cette montée de Calvaire, et le supplice qui en fut le dénouement, parodie expiatoire, sont parmi les actes les plus odieux de la répression.

BENOIT MA LOIY

Benoît INIalon, autant que Varlin, représentait, au Comité (^entrai, l'Internationale. Ce fut l'une des plus remarquables personnalités du parti socialiste. Né à Précieux (Loire)

aux environs de Saint-Etienne, en plein pays noir, en 1841, fils de pauvres paysans, il fut élevé dans ces milieux sombres, où les rudes lois du salaire, retlervescence gréviste en permanence, et les excitations de l'exemple et de la propagande disposent aux luttes de classe. Benoît Malon avait un frère aîné, instituteur, qui lui donna le premiers élcmenlsdu savoir. Depuis, avec une grande énergie, se disant que savoir c'est pouvoir, il s'eftorça d acquérir le plus de connaissances qu'il lui fut possible d emmagasiner. 11 se promettait, dès la jeunesse, d'exercer un jour son influence d'ouvrier plus instruit sur ses compagnons de labeur et de misère. Il résolut de s'élever, par l'étude, au-dessus du niveau moyen de la classe lahoneuse, afin de contribuer à hausser ce niveau, et pour faciliter à ses camarades l'émancipation matérielle et intellectuelle. L'étude était facile alors à tout jeune bourgeois. Les livres, les maîtres, le collège, avec les autres avantages sociaux, lui appartenaient dès le berceau, comme les privilèges à l'ancienne aristocratie. Mais le savoir était un luxe pour un petit pavsan du Forez. Les fils du peuple n'avaient pas encore à leur disposition les écoles nombreuses, les cours supérieurs, les bourses, tous les bienfaits de la République. U fallait conquérir l'instruction, même élémentaire, à force de patience et d'assidue bonne volonté.Il fallait vivre en môme temps. Pour réaliser son vœu et résoudre le double problème, Malon se fit garçon de courses, homme de peine, enfin il apprit le métier de teinturier, qu'il exerça dans les usines de Puteaux, près Paris. Dans ce milieu d'ouvriers, généralement intelligents et ardents, qui se préoccupaient des questions politiques et sociales, c'était la circonscription de Jules Simon, Malon se fit bientôt connatlre. H fut au nombre des premiers adhérents de l'Internationale. Il fut délégué, par la section des Travailleurs

IIISTOIIIE DK LA CO.MMUiNE

Unis de la banlieue, au Congrès de Bâle. Il organisa des sériions, fit de nombreux vojag-es dans les milieux de grèves et dans les régions ouvrières, notamment dans le Nord, à Tourcoing. Il se montra, avec Yarlin, l'un des agents les plus actifs, lors des grèves du Creusot et de Fourchambault. Il envoya des correspondances intéressantes sur la grève à la Marseillaise, de Rochefort. Déjà l'ouvrier teinturier se révélait infatigable vulgarisateur des idées sociales. Il fut compris dans les poursuites contre l'Internationale. Arrête, il fut condamné à un an d'emprisonnement. Le 4 septembre le mit en liberté. Il fut élu adjoint au maire du XVIIo arrondissement puis député à l'Assemblée nationale, et enfin envoyé à la Commune par 4.199 voix. Il fit partie de la minorité et vota contre le Comité de salut public. Il n'eut qu'un rôle assez secondaire à l'Hôtel-de-Ville.

C'était un théoricien et un penseur, plutôt qu'un homme d'action. Sa physionomie sévère et irrégulière, son aspect lourd, son mutisme presque continu, lui donnaient peu d'autorité sur les foules. Mais il possédait une influence incontestable comme philosophe du socialisme, comme propagandiste des idées d'émancipation ouvrière. Après la chute de la Commune, il se réfugia en Suisse et en Italie. Il revint en France à l'amnistie, publia la Revue socialiste et de nombreux ouvrages de doctrine sociale, comme le Nouveau Parti et La Troisième défaite du Prolétariat Français. Il est mort en 1898. Il avait épousé une femme de lettres, M"» Ghampseix, connue, sous le nom d'André Léo, par de nombreux ouvrages de propagande féministe et par des romans sociaux, dont le Siècle a publié les principaux.

Benoît Malon était un homme doux, ayant l'allure conciliante, la sérénité apparente que donne la pratique de la

philosophie, mais il avait un vif fanatisme intérieur, et en lui bi-alait la flamme dune passion exclusivement ouvrière. Les préjugés de classe sont aussi implacables chez les ouvriers que parmi les sectaires religieux pour la prédominence de leur caste. Benoît Malon était de ceux qui veulent, non pas seulement défendre la classe ouvrière et améliorer son sort, mais qui prétendent, en la séparant des autres classes, établir la subordination de cellesci. La suprématie absolue dans l'Etat de la classe des travailleurs, la préoccupation de ses seuls intérêts, et la conquête des privilèg-es de l'ouvrier, qui furent le rêve du pacifique Malon, le rangent parmi les utopistes de la philosophie et les idéologues du socialisme, étroit et tyrannique.

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