‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 31 sur 126 · PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT

Le premier soin de M. Thiers fut d'annoncer son arrivée à Versailles aux autorités de tous les déparlements. Il le fil par cette circulaire, dalée du 19 mars:

,46 HISTOmE DE LA COMMUNE

Le gouv-ernement tout entier est réuni à Versailles; l'Assemblce s'y réunit également.

L'armée, au nombre de 40.000 hommes, s'y est concentrée en bon ordre, sous le commandement du général Viaoy. Toutes les autorités, tous les chefs de l'armée y sont arrivés.

Les autorités civiles et militaires n'e.xécuteront d'autres ordres que ceux du irouvernement légal résidant à Versailles, sous peine d'être considérées en état de forfaiture.

Les membres de l'Assemblée nationale sont invités à accélérer leur retour, pour être tous présents à la séance du 20 mars.^ La présente dépêche sera livrée à la connaissance du public,

A. Thiers.

Le ministre de l'Intérieur télégraphia aux préfets et souspréfets :

La situation de Paris n'est pas aggravée. L'insurrection est désavouée par tout le monde. Elle est déshonorée par des actes de violence individuelle. Général Chanzy et plusieurs officiers sont retenus prisonniers.

Les maires protestent unanimement et se refusent à procéder aux élections. L'Assemblée est unanime pour flétrir ces désordres et leurs auteurs. Des officiers et des gardes nationaux sont venus à Versailles demander la nomination de l'amiral Saisset et promettent une action prochaine énergique. La séance de l'Assemblée a été excellente. Tous les partis sont d accord pour condamner le mouvement.

Un ordre fut envoyé aux préfets et commissaires de surveillance dans les g-ares, concernant les militaires revenant d'Allemagne :

Donnez l'ordre à tous les militaires, soldats ou officiers venant isolément ou en troupe, de s'arrêter aux stations de Versadles, Etampes, Corbeil, Melun,Nogent-sur-Seine,Meaux,Soissons, Pontoise, Chantilly et Poissy. Donnez le même ordre aux marins ainsi qu'aux fonctionnaires publics.

Une circulaire fut adressée aux fonctionnaires des postes,

LE COMITB CENTRAL

prescrivant l'interceptiou des correspondances, ainsi conçue :

Par ordre du gouvernement, aucun [objet de correspondance originaire de Paris ne doil èlrc acheminé ou distribué.

Tous les objets de cette origine qui parviendraient dans votre service en dépêches closes de Paris ou autrement, devront être invariablemeol expédiés sur VersaUIes.

C'était un blocus à l'intérieur. En vertu de cet ordre, Paris se trouvait isolé, encore une fois séparé de la province et du restant du monde. Cette extraordinaire mesure qui sup|)rimait les correspondances entre Paris et les dé[iartements, qui transformait Versailles en un immense cabinet noir, était prise au moment où les maires et députes parlaient d'un accord, où M. Thiers semblait n'avoir que la conciliation pour but, lorsqu'il délég'uait aux municipalités l'administration provisoire de la ville de Paris, ce qui emportait évidemment le mandat et les pouvoirs pour convoquer les électeurs parisiens. Il n'est pas possible, en lisant ces ordres et ces dépêches, de croire que IM. Thiers ait voulu un seul instant l'apaisement. Il est nécessaire de répéter cette constatation, car plusieurs historiens ontcruet répété que les maires, obéissant aux instructions de M. Thiers , ont tout fait pour réaliser cet accord. Los maires n'ont pas tous été complices, mais ils ont tous été dupes de la feinte disposition conciliante de M. Thiers. Celui-ci, pendant les pourparlers, rassemblait ses troupes et isolait Paris. Ils eussent trompé son attente et contrarié sa tactique s'ils eussent obtenu ce qu'ils semblaient avoir mission de demander.

Le directeur des postes et télégraphes, Lucien Combatz, ancien employé au télégraphe et commandant de la 6« légion, crut devoir répondre à l'ordre d'intercepter les cor-

respoïKlances.par une note d'un ton emphatique, où il était question de la présence du « roi » à Versailles.

Tous les services, disait 'ce factum assez ridicule, toutes les communications avec la province sont interrompues. On veut nous tromper. Les employés sont à Versailles avec le ro.. Nous signalons au peuple de Paris ce procédé criminel. C es une nouvelle pièce à charge dans ce grand procès entre peuples et rois. En attendant, et pour consacrer tout entières à 1 œuvre du moment les forces qui nous restent, nous suspendons, a partir d aujourd'hui, le service de la télégraphie privée dans Pans.

Ainsi, pour dédommager les Parisiens de la privation des lettres et télégrammes, venus des départements, on leur supprimait la correspondance télégraphique interurbaine! C'était absurde et inexplicable.

Ce directeur trop exubérant fut bientôt révoqué, et le service de la télégraphie privée fut rétabli dans Paris, mais sous le contrôle évident du cabinet noir de Versailles pour toutes les dépêches hors Paris. , rc • i

Il y eut dès le 20 mars installation d'un journal ofhciel à Versailles. Son premier numéro contenait une circulaire aux préfets prescrivant de saisir le journal officiel du 20 mars, daté de Paris, et une note disant ;

Hier 19 mars, ont été envahis h Paris, les bureaux du Journal Of'/iciel, dont le personnel s'était transporté, avec les archives à Versailles, auprès du gouvernement et de l'Assemblée nationale Les envahisseurs se sont emparés des presses, du matériel et même des articles officiels et non ofiiciels composes et restés dans l'atelier. C'est ainsi qu'ils ont pu donner à la pub 1cation de leurs actes une apparence régulière, et tromper le public de Paris par un faux journal du gouvernement de la France.

Il parut donc, ce jour-là, deux Officiels, l'un à Paris, l'autre à Versailles. Les deux parties officielles étaient dif-

LE COMITÉ CKNTnAL '49

férentes et furieusement divergentes, mais dans la précipitation de la composition du second officiel, on laissa passer dans les deux éditions le même article : « Variétés ». Il était, il est vrai, sur un sujet étranger à la politique. L'article était le même, mais la sig-nature varia. Sur un officiel l'article était signé Mouton, sur l'autre Mérinos. On sait que Mérinos était le pseudonyme, transparent suffisamment, de M. Eugène Mouton. A Versailles, on inséra l'article sous le nom véritable de l'auteur; le secrétaire parisien le signa du pseudonyme porté sur la copie, et voilà comment la galerie s'égaya de cette dualité et de la publication jumelle.

Dans le môme numéro, le gouvernement publia une longue note où il passait en revue les événements accomplis et les exposait à son point de vue, C'était comme une réponse aux articles analogues, mais dans un sens différent, insérés dans le journal officiel de Paris, reproduits plus haut :

Le gouvernenipnt n'a pas voulu engager une action sanglante, alors qu'il était provoqué par la résistance inattendue du Comité Central de la garde nationale. Cette résistance, habilement organisée, diriaji^e p.ir des conspirateurs audacieux autant que perfides, s'est traduile par l'invasion d'un flot de gardes nationaux sans armes et de population se jetant sur les soldais, rompant leurs rangs cl leur arrachant leurs armes. Entraînés par ces coupables excitations, beaucoup de militaires ont oublié leur devoir. Vainement aussi la garde nationale avait-elle été convoquée; pendant toute la journée, elle n'a paru sur le terrain qu'en nombre insignifiant.

C'est dans ces conjonctures graves que, ne voulant pas livrer une bataille saniflanle dans les rues de Paris, alors surtout qu'il semblait n'être pas assez fortement soutenu par la garde nationale, le gouvernement a pris le parti de se retirer à Versailles près l'Assemblée Nationale, la seule représentation légale du pays.

l50 IIISTOinE DE LA COMMUNE

En qaiUant Paris, M. le ministre de l'Inlérieur a, sur la ilemanJc des maires, délégué à la commission qui serait nommée par eux le pouvoir d'administrer provisoirement la ville. Les maires se sont réunis plusieurs fois sans pouvoir arriver à une entente commune.

Pendant ce temps, le Comité insurrectionnel s'installait à l'Hôtel- !e-Ville et faisait paraître deux proclamations, l'une pour annoncer sa prise de possession du pouvoir, l'autre pour convoquer les électeurs de Paris, dans le but de nommer une assemblée communale.

Pendant que ces faits s'accomplissaient, le siège du Comité de la rue des Rosiers, à Montmartre, était le théâtre du criminel attentat commis sur la personne du général Lecomte, et du général Clément Thomas, lâchement assassinés par une bande de sicaires. Le général Chanzy,qui arrivait de Bordeaux, était arrêté à la gare d'Orléans, ainsi que M. Turquet, représentant de l'Aisne.

Les ministères étaient successivement occupés ; les gares des chemins de fer envahies par des hommes armés, se livrant sur les voyageurs à des perquisitions arbitraires, mettant en état d'arrestation ceux qui leur paraissaient suspects, désarmant les soldats isolés, ou en corps, qui voulaient entrer à Paris.

En même temps, plusieurs quartiers se cou\Taient de barricades armées de pièces de canon, et partout les citoyens étaient exposés à toutes les exigences d'une inquisition militaire dont il est impossible de deviner le but.

Ce honteux état d'anarchie commence cependant à émouvoir les bons citoyens, qui s'aperçoivent trop tard de la faute qu'ils ont commise en ne prêtant pas de suite leur concours actif au gouvernement nommé par l'Assemblée. Oui peut, en efl'et, sans frémir, accepter les conséquences de cette déplorable sédition, s'abattant sur la ville comme une tempête soudaine irrésistible, inexplicable '? Les Prussiens sont à nos portes, nous avons traité avec eux. .Mais si le gouvernement qui a signé les conventions préliminaires est renversé, tout est rompu. L'état de guerre recommence, et Paris est fatalement voué à l'occupation.

Ainsi sont frappés de stérilité les longs et douloureux efforts à la suite desquels le gouvernement est parvenu à éviter ce malheur irréparable; mais ce n'est pas tout. Avec cette lamentable émeute, il n'y a plus ni crédit ni travail. La France ne pouvant pas satis-

LE COMITE CENTUAL '->•

laire à ses entassements est livrée à l'ennemi.qui lui imposera sa dure servitude. Voilà les fruits amers de la folie criminelle de quelques-uns, de l'abandon di-plorable des autres.

Il est temps encore de revenir à la raison et de reprendre courage. Le gouvernement et l'Assemblée ne désespi-rent pas. Us font appel au p.nys, ils s'appuient sur lui, décidés à le suivre résolument et à lutter sans faiblesse contre la sédition. Des mesures énergiques vont être prises ; que les départements les secondent,en se groupant autour de l'autorité qui émane de leurs libres sulTrages. Ils ont pour eux le droit, le patriotisme, la décision : ils sauveront la France des horribles malheurs qui l'accablent.

Déjà, comme nous l'avons dit, la garde nationale de Paris se reconstitue pour avoir raison de la surprise qui lui a été faite. L'amiral Saisset, acclamé sur les boulevards, a été nommé pour la commander. Le gouvernement est prêt à le seconder. Grâce à leur accord, les factieux qui ont porté à la République une si grave alteinle seront forcés de rentrer dans l'ombre ; mais ce ne sera pas sans laisser derrière eux, avec les ruines qu'ils ont faites, avec le sang généreux versé par leurs assassins, la preuve certaine de leur affiliation avec les plus détestables agents de l'empire et les intrigues ennemies. Le jour de la justice est prochain. 11 dépend de la fermeté de tous les bons citoyens qu'elle soit exemplaire.

Toutes ces publications avaient pour but de tromper la province et de faire croire que M. Thiers disposait déjà, à Versailles, d'une force et d'une org^anisation, qu'il ne posséda que plus tard. Un écrivain anonyme, des plus hostiles à Paris et à l'insurrection, Sempronius (Octave Mogera et Joseph Décembre), a dû constater cette manœuvre de M. Thiers.

Le gouvernement de l'Assemblée nationale, disent les deux collaborateurs, instruit des excitations des clubs pour pousser les fédérés à une marche sur Versailles, lançait des proclamations et des dépèches affirnianl qu'il était solidement établi à Versailles. Il n'en était rien ; mais celle tactique réussit et ret.irda l'eHort qui allait s'opérer de ce côté. En réalité, nous pouvons assurer que le général Vinoy, chargé du salut et de la garde de r.-Vssem-

blce, loin de posséder les 40.000 hommes mentionnés par M. Tliicrs, n'en avait pas plus de 12.000 et qu'il eût suffi d'un coup de main pour tout enlever.

{Sempronius, Histoire de la Commune de Paris. Décembre-Alonnicr, «d., Paris, 1871.)

Nous avons déjà, à plusietirs reprises, signalé la faute et la coupable inertie du Comité Central, dans les premiers jours de sa victoire parisienne. Il était intéressant de donner le témoignag-e d'un des adversaires les plus violents de la Commune, le mystérieux Sempronius, à l'appui de ce reproche. La fourberie de M. Thiers, abusant les maires et les Parisiens de bonne volonté, n'en éclate que plus intense et plus odieuse.

VOfficiel VersaiUais du 20 mars publia, en sus des notes indiquées plus haut, un mouvement préfectoral important. Etaient nommés préfets: du Nord, M. Ség-uier; de la Loire, M. de Lespée; de la Seine-Inférieure, M. Lizot ; de la Saônn-et-Loire, M. Charles Ferr^'; de l'Aube, M. de Tracy ; de la Vienne, M. Léon Lavedan; du Lot, M. Ernest Pougnv; d'Indre-et-Loire, M. Albert Decrais ; de la Côte d'Or, M. de Brancion ; des Alpes Maritimes, M. Salvetat; d'Eureet-Loir, M, Albert Leguay; de la Creuse, M. Hendlé; de l'Eure, M. Sers; de la Mayenne, M. de Bassoneourt ; du Calvados, M. Ferrau ; du Cher, M. de Flavigny ; de la Haute-Garonne, M. de Keratry; de la Loire-Inférieure, M. Ernest Pascal.

Enfin un arrêté fut inséré nommant l'amiral Saisset commandant supérieur des g-ardes nationales de la Seine.

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