‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 35 sur 126 · JULES GRÉVY · texte numérisé non relu

JULES GRÉVY

Jules Grévy, par sa seule présence au fauteuil, rassurait le paysrepubiicain.il avait une réputation bien établie d'adversaire de toute restauration monarcbisle. Sa modération était connue, et les réactionnaires de leur côté n'éprouvaient, avec raison, aucun effroi en le voyant à la tête de l'Assemblée. Ils étaient certains qu'avec lui la gauche avancée serait contenue, et à l'occasion combattue. Jamais il ne s'était compromis avec la Montagne durant leslég-islalures de de i848-Zi9- Il avait été l'adversaire de la candidature de Louis-Napoléon, mais c'était par un sentiment de défiance envers les Bonaparte, plutôt que par ardeur républicaine. Son amendement fameux, base de sa fortune politique, supprimant la fonction de président de la République, qui, par une ironie de la destinée, devait lui échoir un jour, l'avait placé au premier rang des hommes d'état avisés et prévoyants.

Né à Mont-sous-Vaudrey (Jura), le i5 août i8i3, avocat estimé, orateur froid mais logique et souvent persuasif, il avait acquis, dans les diverses assemblées dont il avait fait partie, une indiscutable influence. Sa finesse paysanne, ses allures pleines de gravité, son aspect de grand bourgeois, calme et prudent, se tenant toujours à distance des partis violents et hostile aux mesures extrêmes, lui avaient valu, dans les milieux parlementaires, une autorité dont le renom s'était répandu dans le pays. Il n'avait pas fait partie delà

Défense nationale, et cela l'exemptait des blâmes et Jes récriminations que ce f^-ouvernement avait pu inspirer. Solennel, prétentieux, avec une familiarité voulue et une bonhomie afl'ectée,il ne plaisait à personne, mais était accepté par tous. Il ne suscita jamais l'enthousiasme ni même l'attection, mais il inspirait une considération à peu près unanime, etimposait à ses adversaires, jusqu'à sa lamentable mésaventure familiale, un visible respect.

On vantait ses vertus domestiques. Il passait pour le plus intègre des hommes, bien que comme avocat, par la suite, on le vit défendre des financiers véreux, et palper des honoraires exorbitants comme conseiller de spéculateurs et d'entreprises peu recommandables. Son rôle de défenseur et protecteur du banquier Dreyfus, dans l'atTaire des g-uauos du Pérou, parut louche. Il montrait en toute occasion une économie qui confinait à l'avarice, et son goût pour l'argent frôlait la cupidité. Bon buveur, grand chasseur, joueur de billard émérite, évitant le luxe, de mœurs irréprochables, il plaisait aux classes rustiques, et la bourgeoisie provinciale retrouvait en lui les qualités privées qu'elle prise fort. Son austérité notoire en imposait à l'aristocratie. Il montra sans doute une trop grande tendresse pour sa fille, et à cause d'elle trop d'indulgence pour son gendre Wilson. Il fut la viclime de ce prodigue aux malversations trop évidentes, qui l'entraîna dans sa chute. Il dut se démettre de cette présidence de la République pour laquelle il semblait fait.

Il avait, en 1878, dignement, mais maladroitement donné sa démission de président de l'As-semblée, à la suite d'une protestation saugrenue des droitiers contre un passage mal interprété d'un discours de M. Le Royer, où il était question de « bagage parlementaire ». Il fut remplacé par M. Buffet, et cette première chute précéda et amena celle de M. Thiers.

Au moment où l'Assemblée prenait séance à Versailles, le 20 mars, on avait oublié, à g-auche, qu'au 4 septembre le républicain Grévy avait essayé de maintenir le corps lég-islatif impérial; à droite, on était certain qu'il ne pactiserait ni avec Paris révolté, ni avec les députés suspects de l'extrême g'auche.Ilnedevaitpasdémenlirlesespérancesque la réaction mettait dans son «impartialité ».

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