‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 38 sur 126 · UNE PROCLAMATION DE L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

UNE PROCLAMATION DE L'ASSEMBLÉE

La seconde séance eut son début marqué par une singulière motion d'un droitier, M.Gaslonde. Il demanda, comme la chose la plus simple et la plus légitime, « le rappel des conseils généraux de l'empire révoqués parla délégation du gouvernement de Bordeaux». Celte proposition était audacieuse et malencontreuse. M. Emmanuel Arago cria à la droite : «Vous croyez rétablir l'ordre avec cela! « La droite l'emporta quand môme et vota l'urgence.

M. de Lasleyrie eut ensuite la parole, pour donner lecture du rapport de la commission chargée de s'entendre avec le "•ouverncmcnt pour les mesures à prendre « dans les circonstances actuelles «.Ce rapport se terminait par une proclamation de l'Assemblée nationale au Peuple et à l'Armée, destinée à être affichée et publiée. En voici le texte :

Citoyens et Soldats, Le plus grand atlcnt.il qui se puisse commeltre chez un peuple nui veut être lil)rc, une révolte ouverte contre la souveraineté nationale, ajoute en ce moment comme un nouveau désastre à tous les maux de la pairie. Des criminels, des insensés, au lendemain de nos revers, ([uand l'étranger s'éloignait à peine de nos champs

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ravagés, n'ont pas craint de porter dans ce Paris, qu'ils prétendent honorer et défendre, plus que le désordre et la ruine, le déshonneur. Us l'ont taché d'un sang qui soulève contre eux la conscience humaine, en même temps qu'il leur interdit de prononcer ce noble mot de république, qui n'a de sens qu'avec l'inviolabilité et le respect du droit et de la liberté.

Déjà, nous le savons, la France entière repousse avec indis;nation celte odieuse entreprise. Ne craignez pas de nous ces faiblesses morales qui aggraveraient le mal en pactisant avec les coupables. Nous vous conserverons intact le dépôt que vous nous avez commis pour sauver, organiser, constituer le pays ; ce grand et tutélaire privilège de la souveraineté nationale, nous le tenons de vos libres suffrages, les plus libres qui furent jamais ; nous sommes vos représentants et vos seuls mandataires; c'est par nous, c'est en votre nom que la moindre parcelle de notre sol doit être o-ouvernée; à plus forte raison, cette héroïque cité, le cœur de notre France, qui n'est pas fait pour se laisser longtemps surprendre par une minorité factieuse.

Citoyens et soldats.

Il s'agit du premier de vos droits, c'est à vous de le maintenir. Pour laire appel à vos courages, pour réclamer de vous une énergique assistance, vos représentants sont unanimes.

Tous à l'envi, sans dissidence, nous vous adjurons de vous serrer étroitement autour de cette Assemblée, votre image, votre espoir, votre unique salut.

Vive la France ! »

Celle proclamalion élail en somme un réquisitoire coulre Paris et un souhait d'une ce énergique assistance », c'est-àdire de répression. L'Assemblée s'adressait aux soldats, ce qui était un appel à la guerre civile direct. Les bataillons delà garde nationale, formés par les quatre cinquièmes de la population parisienne, étaient qualifiés de minorité factieuse. Le gouvernement et l'Assemblée se défendaient contre le soupçon de « faiblesses qui aggraveraient le mal en pactisant avec les coupables ». Donc pas de transaction. Enfin on j déclarait, au mépris du bon sens et de la vérité,

que l'Assemblée avait reçu mandai de « coiisliluer ».

On comprend 1res Lien que les monarchistes de toutes nuances qui composaient l'Assemblée aient approuve une telle déclaration, mais comment ceux qui se recommand aient de la république ont-ils eu le courage, ou plutôt la lâcheté, de la voter? Cette négation audacieuse de tout ce qui semi)lait être le minimum des revendications légitimes du parti républicain d'alors, fut cependant adoptée ùTunan imité, ainsi que le président eut soin de le faire constater.

Un incident suivit cette lecture, qu'il est intéressant de signaler parce qu'il montre, une fois de plus, la mentalité de la majorité.

On procédait au vote pour l'adoption de cette proclamation, quand M. Millière demanda la parole :

Je désire, dit-il, avoir la parole dans un esprit de concorde et dans un but de conciliation, je ne voudrais pas qu'on jetât de l'huile bouillante sur le feu. . .

Un bruit intense couvrit ces mots, empêcha d'entendre la suite, et Millière, devant ce parti pris, renonça à la parole.

La voix de M. Peyrat (i) s'éleva alors. Il réclama une addition au texte; la proclamation se terminait ainsi : Vive la France I II demanda qu'on ajoutât : Vive la République ! On hua l'honorable préopinanl. Les droitiers s'agitèrent, se levèrent, poussèrent des cris inarticulés, montrèrent le poing à l'auteur de la proposition. Le vicomte

(i) Alphonse Peyrat, publicistc, né le 21 juin 181 a h Toulouse mort sénateur de la Seine, il v a quelques années. C'est lui qui, d.ins l'Avenir Xaliunal, sous l'Empire, ouvrit, de concert avec Dclescluze dans le Réveil, la souscription Baudin, qui devait susciter le procès retentissant où Gambetla se révéla. 11 avait été élu, «u 8 février, par la Seine et avait volé contre la paix. Président du groupe « L'L'nion Hcpubhcainc », il fut élu sénateur par la Seine aux élections du 3o janvier

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de Lorgeril, grotesque énerg'umène, se précipita vers la tribune en criant : « A bas les roiig-es! » Un pseudo-républicain, Bethmont, dit hypocritement : « On ne peut modifier une œuvre adoptée dans son ensemble. » Un formaliste dit : « L'épreuve est commencée, et l'on ne parle pas pendant un scrutin ! » Un droitier ajouta ; « Vous ne pouvez pas engag-er les électeurs ! » Un voisin appuya : « Il faut attendre que la France se soit prononcée ! » Enfin un de ces forcenés lança celte apostrophe : « Pas de Commune ! » Il voulait ainsi, dans une intention qui n'était certes pas conciliatrice, donner au cri de : vive la République! la signification de: vive la Commune! Il exprimait dans sa haine une idée juste, car la Commune, c'était bien la République. Mais ce n'était ni le lieu ni l'heure pour formuler celte équivalence, qui n'était d'ailleurs ni dans la pensée du droitier, ni dans celle de M. Peyrat, pas plus, que dans l'esprit de l'Assemblée. C'était donc une pure provocation au désordre, un appel à l'antag'onisme des partis et un défi porté à Paris.

Au milieu du tumulte qu'avait soulevé la motion de Peyrat, M. Thiers voulut prendre la parole. Des rumeurs l'accueillirent à son tour. Le président Grévy, surpris, sonna et dit sèchement : Le président du Conseil demande la , parole 1 On lui cria insolemment de la droite : « Sur quoi? »

M. Thiers voulait peut-être s'expliquer sur l'insertion du nom de la République dans la proclamation, mais en présence de la fureur que ce seul mot soulevait, il esquiva la difficulté, et donna une leçon de modération à cette assemblée exaspérée. Voici ce démonstratif incident, d'après l'Officiel (de Versailles) :

Apparemment, dit M. Thiers, quand sur l'observation du pré-

sidonl Grévy : « Le président du conseil a toujours le droit de parler » le calme se fut un peu rétabli, vous devez supposer que s. ie demande la parole, c'est que je crois que ce quej ai a vous d.re ■'ncrite d'èlre entendu. Je n'accepterais pas le pouvoir sans cela. La proclamation est acceptée, on ne doit pas la mod.her même par une addition ipii serait très légitime. Bruit a droite.)

Je dis non pas qui est léçilime, mais qui pourrait être très léKilimc.' Je vous prie, messieurs, de songer à la gravite de la situation; on ne peut la dominer que par le calme et le respect de toutes les opinions. Si nous sommes unis, nous serons la trancc entière contre le parti du brigandage. „ ■. j

Il ne laut pas que l'Assemblée se laisse dominer par 1 esprit de parti Je connais la situation, et si je vous arrête je sais pour- Loi La France croit à nous, mais il ne faut pas qu une partie de TAsscmbléo ne puisse pas parler. Vous diminuez le résultat du vote en refusant la parole aux opinions dissidentes. (Rumeurs., A droite : On ne l'a pas refusée. ...

M Tn.Eus. - On ne l'a pas refusée, tant mieux; maintenant, laiss^z-la moi. Sachez que je vous rends un plus grand service nue vous ne pensez. Il faut savoir tenir compte du sentiment d autrui. Moi, qui n'ai d'autre force que celle que vous m avez donnée, qui vous ai réunis ici, je vous ai entoures d une armée fidc e et en lieu sur, de façon à ce que la France soit derrière vous. Je ne partage en rien les opinions de M. MiUière,-.! le sait vous le savez, - et néanmoins je crois que vous devez lui accorder la parole. (Aux voix ! Murmures violents à droite.) ., . ,

^ Je vous prie de m'écouler. Comment, vous refusez d entendre quelqu'un ici, et vous ne savez pas ce qu'il veut vous dire (Ou.l Interruptions.) Soyez sûrs que dans le pays vous «ajoutez pas à votre autorité eu interrompant le chef du pouvoir executif. fBravos à gauche.) . , .

Je ne recherche les applaudissements de personne je voudrais votre approbation, messieurs (à la droite). Sachez-le ; s. vous voul.z me remercier, je ne demande pas mieux. (Non ! non!) Ecoulez-donc M. MiUière. J'espère qu'il sera digne par ses paroles de la liberté que vous lui laissez. . •„ „„ M. t.. PaÉsiDENT. -Je descendrai du fauteud le jour ou je ne pourrais pas maintenir la parole d'un orateur. M. Mi l.ere na pas eu la paroi.-, parce qu'il l'a demandée entre deux épreuve . Ffn'y a rien en discussion. Je ne consentirai à lui donner la

parole que sur un fait précis et conformément au règlement. Il peut maintenant répondre à un membre du gouvernement.

M. Grévv usait d'un artifice parlementaire en donnant la parole à M. Millière, non pas pour exprimer .sa pensée sur la proclamation qui venait d'être lue, mais pour répondre à un ministre, ce qui est de droit dans toutes les assemblées. M. Millière remercia M. Thiers des efforts qu'il avait faits pour obtenir qu'on lui donnât la parole. Il dit qu'il avait eu soin de se faire inscrire au secrétariat, pour discuter les conclusions de la proclamation. II voulait faire appel à la concorde. Il n'ajouterait qu'un mot, puisque le vote était acquis. Il y avait à ses yeu.v, dans cette proclamation, des expressions malheureuses, qu'il aurait voulu voir disparaître. De nouvelles rumeurs l'interrompirent. M. Vacherot vint déclarer qu'il était satisfoit de la proclamation, et qu il croyait que le moment n'était pas venu de rompre le faisceau de forces que l'Assemblée avait dans la main. Pour ce maire-député, un jour viendrait donc, quand on n'aurait plus peur de Paris, où il conviendrait de rompre ce faisceau et de diviser l'Assemblée. Louis Blanc crut devoir rappeler le mot de M. Thiers : « La république est le g"ouvernement qui nous divise le moins. » On n'écouta guère Louis Blanc et la citation parut hors de propos.

L'incident fut alors déclaré clos, et M. de Lasteyrie,inferrog'é sur les mesures que la commission comptait prendre de concert avec le gouvernement, répondit que la commission, dont M. Vitet était le président, se réunirait tous les jours, et transmettrait au chef du pouvoir exécutif les sentiments de l'Assemblée. M. Thiers impatienté, n'aimant guère à entendre discuter son autorité, ni surtout n'entendant pas qu'elle fût partagée, s'écria : « Nommez donc un Comité de Salut Public! »

LE COMIli CENTRAL •?'

Le débat allait s'étendre et prendre une acuité imprévue. M. Clemenceau demanda la parole et commença par se séparer absolument de la cause parisienne. 11 déclara qu'il ne reconnaissait pas d'autre autorité que celle de l'Assemblée et qu'il ne demandait que le rétablissement de son autorité dans Paris. On pouvait obtenir ce résultat par la force ou par la paix. 11 crojait à la possibilité d'une solution pacifique. Pour cela, il fallait faire des élections. « Ecoutez-moi, dit-il en terminant, il n'y a qu'un moyende sauver l'ordre.c'esl de faire les élections municipales à Paris, mais hîitons-nous ! » M. Lançlois approuva, avec cette restriction : « Je désire que l'Assemblée déclare que les élections auront lieu à bref délai, ce qui rendra illégales les élections de demain. Mettez, ajoula-t-il, dès aujourd'hui Paris dans le droit commun pour les élections municipales. » Un membre prolesta : « On ne peut mettre une ville en insurrection dans le droit commun! » Un ordre du jour motivé fut alors déposé, portant : « L'Assemblée Nationale décrète : la ville de Paris rentrera dans le droit commua quanta son administration municipale.» Cette notion amena M. Thiers à la tribune.

Il commença par une menace : « Voulez- vous dire, deman da-t-il, à la population deParis,qu'ellesera traitée comme le reste de la France? Oui, mais la France ne veut pas subir le joug de Paris, sachez-le ! » La droite applaudit frénétiquement, et Thiers poursuivit une équivoque démonstration. Il rappela que, sous le régime impérial, Paris n'éuit pas représenté. 11 était administré par une commission nommée par le préfet de la Seine. C'était exact, mais c'était précisément parce que Paris, sous l'Empire, était opprimé, soumis à un régime arbitraire, qu'il entendait être administré normalement, sous la république. M. Thiers dit que Paris ne pouvait être gouverné comme une ville de S.ooo

HISTOIHE DE L* COMMUNE

âmes, et qu'il lui fallait un rég'ime spécial. Le droit commun, pour lui, devait être expliqué et soumis à des modifications.Il fallait le temps pour faire cette loi particulière , et il réclamait le délai nécessaire.

M. Clemenceau revint à la charg-e. Il reconnut qu'on ne devait pas faire une loi précipitée, mais il demanda si l'on ne pouvait pas procéder, dans un bref délai, aux élections municipales et faire la loi ensuite.

« Si je parle ainsi, dit-il avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle, c'est que je ne veux pas livrer mon pays à la guerre civile. Peut-être avez-vous peur d'avoir l'air de pactiser avec l'émeute. Mais si ce gouvernement de l'Hôtel-de- Ville est obéi, il y aura demain des élections à Paris. Si vous ne votez pas celle loi, à bref délai, nous allons à l'abîme, sachez-le 1 »

L'amiral Saisset intervint, tout heureux de pouvoir parler comme commandant des gardes nationales. 11 annonça qu'il avait demandé des bataillons « pour s'emparer de l'Elysée et du ministère de l'Intérieur ». Mais ces bataillons n'avaient pas voulu venir. Il n'avait pu réunir que 3oo hommes. « Ce n'est pas avec cela, dit-il naïvement, qu'on vient à bout d'une situation aussi terrible. » Et il ajouta ce conseil :

« Je suis prêt à aller combattre les insurgés, mais l'insurrection est capable de tout. Je parle en homme qui sait les choses. Ecoutez-moi, donnez toute facilité à Paris de faire des élections municipales, et que ces élections aient lieu après-demain ! »

Des rumeurs accueillirent cette proposition. Un maire député, Tolain (i), crut devoir se mêler au débat, pour déclarer qu'il voulait l'ordre dans les cœurs et dans la rue.

(i) Henri Louis Tolain, ouvrier ciseleur, déuuté puis sénateur, né à Paris le 18 juin 1828. Délégué ouvrier en i8b2 à 1 exposition de Lon-

Il ajoutait : « Je ne discute pas si, à tort ou à raison, l'insuireclion... i> quand des murmures s'élevèrent. Il se hâta Je s'écrier : « Si j'avais cru l'insurrection juste, je serais à l'Hôtel-de-Ville. » Il conclut en disant : « Accordez-nous d'apporter à Paris la certitude que, dans quelques jours, il pourra faire des élections municipales. »

M. Thiers revint alors à la tribune pour dire qu'il ne pouvait en vin-t-quatre heures obtenir un projet de loi aussi grave. Puis il entra dans des explications de sa conduite au dix-huit mars, se plaignant des gardes nationaux, que le général d'Aurelle avait demandés, et qui ne s'étaient pas présentés. Ceci était inexact en partie, car M. Thiers avait combiné son projet d'enlèvement des canons, sans se préoccuper des gardes nationaux supposés favorables. Le général d'Aurelle de Paladines n'a songé à réclamer le concours de bataillons, et n'a fait battre le rappel que dans l'après-midi du 18, quand les régiments étaient en déroute et rappelés vers la rive gauche. Ces bataillons, voyant l'armée retirée, restèrent chez eux, avec prudence, avec raison.

M. Thiers s'efl'orça de tirer argument de cette abstention de la garde nationale :

Paris ne voulant pas se sauver, nous avons résolu de penser à la France et à vous. .

C'est à cause de cette résolution que nous avons sauve 1 armée, que nous vous avons trouvé un lieu de réunion, protège par une armée fidèle et la France entière (bravos). , , ^

Nous savons que Paris a sauvé l'honneur de la France, mais nous ne devons pas sacrifier notre droit. . r, •

Paris ne nous a pas aidés à le délivrer des insurges. Pans nous a donné le druit de préférer la France à lui. El pourtant

drcs. Un dos fondateurs de l'Association Internalion.ilc des Travailleurs i u par la suite à l'Assemblée nationale le 8 février '«T >■ Aux élections de l/i Commune, il n'obtint .,ue =83 vo.x, .1 ne s'etaU pas présente. 11 fut élu aux élections sénatoriales de 187O par la Seine.

nous viendrons au secours de Paris quand nous le pourrons. (Murmures à gauche.)

Non, je vous mets au défi de faire un projet de loi que ces gens-là acceptent I Quand l'assassinat n'a pas ouvert les yeux à Paris, le projet de loi ne les lui ouvrira pas.

M. Tliiers termina en promettant de faire la loi, qui serait peut-être peu conforme aux idées de l'Assemblée, mais il la ferait sans espoir. Une fallait pas se payer d'illusions, la loi faite, il défiait qu'on pût la mettre à exécution. « Nous ue voulons pas attaquer Paris, ajouta-t-il, qu'il nous ouvre les bras, nous lui ouvrirons les nôtres. Paris a des droits, nous ne lui refuserons pas de les reconnaître. »

A ce lang'ag'e conciliant, où l'on aurait pu voir des avances faites aux Pari.siens, M. Thiers donnait ce complément énigmatique : « Ce n'est pas par la raison qu'on désarmera ces hommes, mais par l'attitude ferme et calme de cette Assemblée et l'attitude de la France entière. A un moment ils se trouveront isolés, et alors nous voulons que Paris se sauve lui-même. » Cela signifiait -il qu'il comptait sur la guerre à l'intérieur de Paris, sur un .soulèvement de la moitié de la ville, sur la résistance que devait org-aniser l'amiral Saisset au Grand-Hôtel et à la Bourse? Cela ne put jamais être la pensée vraie de M. Thiers. C'était pur verbiage, des paroles en l'air, propres à calmer les impatiences coercitives de l'Assemblée et à prolong'er l'incertitude des Parisiens. M. Clemenceau voulut préciser, et répliqua :

« Le chef du pouvoir exécutif vous dit : « Vous ne satisferez point ces hommes avec votre loi, mais je ne tiens pas à les satisfaire. Je veux donner un soutien aux hommes d'ordre qui se trouvent dans Paris. Ils sont en majorité. Sans cela vous serez obhg-é d'employer la force. »

Ce fut alors que Jules Favre prononça son éloquent mais abominable réquisitoire contre Paris. C'est le discours fa-

LB COMITÉ CKNTRAL lyS

meux de « l'amende honorable ». Jamais le célèbre avocat ne justifia mieux son renom d'homme fielleux, à la parole empoisonnée, l'orateur vipérin dont Dupin disait, un jour qu'il refusait, ses amis le sollicitant, démontera la tribune : « Au lieu du verre d'eau, qu'on mette une jatte de lait, il viendra tout de suite! »

La parole puissante do Jules Favre soutint et dépassa même la pensée de Thiers. Cette harangue haineuse fut l'ulliniatum de la réaction peureuse etfuribondo, une véritable déclaration de g'uerre civile.

D/SCOi'/iS FAMEUX DE JULES FAVftE

Jules Favre commença par rappeler ce que venait de dire le président du conseil : « Que Paris fasse un sig'ne, nous serons avec lui ! >) Il confirma cette avance, en disant, ce qui était manifestement faux : « Nous n'avons jamais cessé d'être avec lui ! » Il fit suivre cette allégation conciliante, mais mensongère, de ce correctif qui était la véritable exl)ression des intentions gouvernementales : « Mais c'est par des actes énergiques qu'il faut combattre le mal. » Il cit i des protestations contre l'insurrection, publiées par des journaux, puis abordant la proposition en discussion, déclara ;

Oui, Paris doit avoir sa représeotation. Nous avons proposé de couccrl avec le minisire de 1 Intérieur un projet de loi en ce sens. S'il ne s'aiçissail que de rendre à Paris la liberté des élections, la majorité de celte assemblée rendrait à Paris des droits louirteuips discutés. Mais ces questions ne sont pas celles qu'on discute à Paris.

Je rougirais si j'étais dans la nécessité de vous répéter les insultes cl les outraçes que ces ennemis du bien public répandent sur l'auiorilé l.igiliuie issue du sulîraiçe universel, mettant audessus d'elle je ne sais quel idéal saui^Ianl et rapace !

Aucun homme sérieux ne peut se le dissimuler, ce sont la des déclarations vaines et trompeuses. Ce qu'on a voulu, ce qu'on a réalisé c'est un essai de doctrine funeste, qui malheureusement a eu d'illustres sectateurs, de honne foi peut-être, mais ne comprenant pas la portée de l'opinion dans laquelle ils s égaraient, opinion qui, en philosophie, peut s'appeler lindivulualisme, et (,ui, en matière politique, s'appelle, pour se servir d'un nom que j'ai entendu employer ici, la République placée au-dessus du suftrae;-e universel. .

Avec cela on peut faire croire à Paris qu û peut avoir son individualité propre, vivre de son autonomie, et il est triste, après tant de siècles, de se trouver en face d'une sédition qui rappelle la fable des Membres et de l'Eslomac. Comment Paris, qui afficherait aujourd'hui la sinoulière prétention de vivre seul et de se séparer de ce qu'il appelle la province, les ruraux, comme on le dit, comment Paris pourrait-il soutenir un instant cette erreur politique sociale, après ce siège qu'il a supporté avec tant d'héroïsme? Comment n'a-t-il pu comprendre que la séparation d'avec la province, c'était pour lui la mort? Une commune libre c'est la servitude directe...

Après ces considérations philosophiques, Jules Favre précisa son attaque et traça ce sombre tableau de la situation:

Comment se fait-il que nous puissions hésiter, et qu'il ne s'impose pas à notre conscience, l'obligation sérieuse, absolue, d'entrer dans une voie d'éners^ie pour avoir enfin raison d'un pareil opprobre infligé à la civilisation?

On nous disait que l'entreprise, qui a si fatalement réussi, en désunissant la France, lui ferait courir le risque de la guerre civile? Mais je demande à ceux qui font cette objection comment ils appellent l'état actuel deParis?Est-ce que ce n'est paslaguerre civile ouverte, audacieuse, accompagnée du meurtre lâche et du pillage dans l'ombre? Est-ce que nous ne savons pas que les réquisitions commencent, que les propriétés privées vont être violées et que nous allons voir, je ne dirai pas de chute en chute, •mais de progrès en progrès, dans celte perversité savamment calculée, la société toute entière sapée par la base, s'effondrer, faute

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d'avoir clé défendue par ceux ([ui auraieat dû prendre les armes pour elle.

Le gouvernement, auquel on fait un reproche, a passé trentesix heures à attendre ceux qui devaient se grouper autour de lui ; il n'a abandonné Paris qu'atio de conserver l'armée et de ne pas ajouter un malheur de plus à tous ceux qui nous accablaient. Mais, que l'émeute le sache bien, si l'Assemblée est à Versailles, et je l'ai dit pour ma part, c'est, avec l'esprit de retour, pour combatire l'émeute et la combattre résolument.

Messieurs, je vous demande pardon de vous confier cette mortelle inquiétude qui s'est emparée de toutes vos âmes, j'en suis sûr, mais que j'ai le droit d'éprouver plus que vous. Si vous étiez seulement en l'ace de la guerre civile, et voyez à quels excès de misère nous sommes tout d'un coup descendus, je dis seulement en face de la guerre civile, nous pourrions temporiser, espérer dans le bons sens et le patriotisme de la France, car ces ruraux, comme on les appelle, et ces urbains, comme je les appelle ici, — Lyon, Marseille, Toulouse, — vous ont désavoués, repoussés avec horreur — je parle de ceux qui siègent à l'Hôtel-de-Ville et non pas de ceux qui essayent de les apaiser, à Dieu ne plaise que je les confonde ! mais ceux qui ont usurpé le pouvoir et qui ne veulent s'en servir que pour la violence et l'assassinat et le vol, je dis : ceux-IA ils ont été repoussés de la France entière et toutes les dépèches que nous recevons nous attestent un mouvement unanime ;\ cet égard !

Nous pourrions donc attendre : mais attendre, lorsque les populations soutirent, attendre, lorsque le tiers de nos départements sont encore occupés, lorsijuc le ministre qui a l'honneur de vous parler a usé ses jours et ses nuits à débattre les questions de détail entre l'ennemi et ceux qu'il accable! car telle est l'œuvre dans laipielle est venu m'interrompre le comité de l'IIôlel-de- Ville en nous faisant cependant à l'honorable M. Thiers et à moi, celle proposition, que je dirais grolesque, si le mot n'était pas déplacé à celte tribune, de la faculté de continuer nos négociations avec la Prusse.

Ceci vous prouve, messieurs, quel est le respect de ces hommes pour la vérité et pour le pays. Quant à moi, je sais qu'ils ne se trompent pas, et je pourrais mettre sous vos yeux des articles de leurs journaux d.nns lesquels ils envisagent précisément l'éventualité qu'ils provoquent.

UISTOmE DE LA COJIMUNE

Or cette éventualité, vous la devinez sans peine, et je pourrais messieurs, saus maoquer à la discrétion qui m'est imposée, vous dire que les indices commencent, qu'on nous interroge avec anxiété et qu'il s'agit pour nous de savoir si, en temporisant vis-à-vis de l'émeute, vous voulez donner à l'étranger le droit de la réprimer.

M. l'Amiral Saisset. — Voilà! Choisissez!

M le Ministre.— Ce serait pour vous, messieurs, la dernière des hontes; nous n'en serons pas responsables devant Dieu ; la responsabilité en pèserait exclusivement sur ces mauvais citoyens qui en face des dangers et des misères de la patrie, n'ont pas compris que leur premier devoir était l'obéissance au suffrage universel ; qu'en dehors de ce principe, il ne peut y avoir que confusion et anarchie, et qui, voulant faire prévaloir leurs détestables desseins, n'ont pas craint d'appeler sur ce sol de Pans, qui en avait été au moins en grande partie affranchi, les pas de l'étranger. ,

Eh bien, messieurs, en face d'une pareille éventualité, comprenez-vous quelle peut être l'émotion de la ville de Pans, les inquiéludes de l'Europe? Que sommes-nous, en effet, et comment pouvons-nous donner celte caution de notre solvabilité, quand nous ne savons pas même vivre en paix, et quand nous voyons un orasce des bas-fonds de la société, monter jusqu'à la majesté populaire, représentée par cette Assemblée, et essayer de la renverser .' C'est leur dessein 1

M. l'Amiral Saisset. — Oui, ils me l'ont dit.

M. le Ministre. — Chaque jour, ils déclarent qu'ils veulent marcher contre vous. . .

Marcher contre vous! C'est une entreprise qui n'est point ici a discuter; mais c'est leur dessein que j'expose, et si quelques-uns d'entre vous tombaient entre leurs mains, le sort des malheureuses victimes de leur férocité serait le vôtre. Car ne vous imaginez pas, messieurs, qu'ils désavouent de semblables crimes. Ils les justifient !

11 est bon de mettre sous vos yeux les circonstances atténuantes plaidées par le journal officiel de ce gouvernement qu. n a plus le droit de s'appeler la République : il la deshonore! Il la souille de sang, il fait apparaître auprès d'elle le cortège de tous les crimes. Il ne peut être composé que de gens indignes ne me-

rilant aucune espèce de pilié, car ils n'en ont pas pour la civilisation et pour la France !

M. Jules Favre revint alors sur l'exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte, et s'éleva contre la note du Journal o/'Jicielde Paris, qualifiant de « regrettables » ces événements. Il retraça longuement les épisodes de la tragédie de la rue des Rosiers, avec un talent d'avocat de cour d'assises, et fit l'éloge des deux victimes, puis il s'écria :

Je crois, messieurs, que, comme membre du gouvernement, j'aurais manqué à tous mes devoirs, si je n'avais pas porté à la connaissance de lAssemblée et de la France entière ces lignes odieuses qui sont tout un pnijfrnmme de crimes, nous annonçant à quels ennemis nous avons affaire.

Nous avons épuisé les temporisations, et si un reproche peut nous être l'ail, — on en peut adresser beaucoup, je le reconnais, à ceu.\ qui, pendant de lonys mois d'angoisses, ont été chargés de la mission de gouverner Paris, — ce reproche serait celui d'une excessive mollesse.

Ouanl à moi, messieurs, permcllez-moi de ne pas descendre de celle tribune sans épancher mon cœur, en en laissant échapper l'une des nombreuses douleurs qui l'oppressent.

Je n'ai pas à vous raconter, à cette heure, par quelles épreuves j'ai passé à ce moment suprême, où Paris n'ayant devant lui que quelques jours de vivres, j'ai pris sur moi, avec l'avis des membres du fçouverncment, de chercher à sauver en partie ce qui le constituait et surtout ce qui constituait la France!

Alors, messieurs, j'ai CMnibatlu, trois jours durant, l'exigence du vainqueur, et Dieu sait avec quelle insistance, il voulait entrer dans Paris et désarmer la garde nationale !

J'ai cru t|u'il était de mon devoir de lui éviter cette humiliation ; j'ai pensé qu'après avoir montré l'esprit héroïque dont elle avait fait preuve pendant le siège, la garde nationale comprendrait qu'elle avait un second devoir à remplir, c'était de se servir des armes ijuc je lui conservais, pour assurer l'exécution des lois et le maintien de la paix publii|ue.

Je me suis trompé. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, pour me servir d'une expression consacrée, et lorsque j'ai

jgj^ HISTOIRE DE LA. COMMUNE

entendu dire,- je ne voulais pas le croire, - le soir du 18 mars, que les malheureux généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été assassinés par des gardes nationaux, oh ! ma conscience s est sentie bourrelée, et je me suis demandé si je n'avais pas trop présumé de ceux en faveur de qui j'avais obtenu une semblable stipulation.

Eh bien! je les adjure, — car il n'est jamais trop tard pour revenir au bien, — qu'ils le sachent, la responsabilité qui pesé sur eux est immense; il dépend aujourd'hui de la garde nationale de Paris de consommer son deshonneur ou de se racheter.

Il sera maintenant établi qu'on a voulu la sauver de l'ennemi, qu'on y est parvenu, qu'on lui a conservé les fusils dirigés pendant cinq mois contre les Prussiens, et que, par un égarement criminel, qui, je l'espère n'a été qu'un moment de sanglante folie, s'emparant, au milieu d'une population si diverse, de cette tourbe impure qui contient tant d'éléments détestables...

M. Langlois. — Oh! c'est affreux! c'est atroce de dire cela!

m! l'amiral Saisset. — Oui! oui! fout ce qu'on vous dit là, elle l'a toléré 1 . . .

M LE Ministre. - Mais qu'elle se rachète ! qu'elle comprenne que le salut de la patrie, -.je ne parle pas de sa dignité, de son honneur, — que le salut de la patrie est entre ses mains; que, quoi qu'il arrive, la souveraineté du peuple aura le dessus; et la France ne tombera pas en dissolution ; et elle n'est pas réduite, par une défaillance, qu'on lui a mal à propos prêtée, à courber le front sous le niveau sanglant, qui est dans la mam d'une minorité factieuse.

Mais ce que je désire du fond démon cœur, c'est que la garde nationale de Paris revienne enfin au sentiment de sa situation, qu'elle comprenne le grand mot : Noblesse oblige ! et qu'après avoir conquis devant l'ennemi, devant la France entière, les plus beaux titres à l'admiration publique, il ne faut pas qu'en un jour d'oubli elle aille compromettre ses plus beaux privilèges. 11 ne lui en reste plus qu'un à conquérir, c'est d'entendre votre voix et de faire )ustice enfin des misérables qui oppriment la capitale. (Bravos et applaudissements prolongés et répétés.)

La moralité de cette harang'ue furieuse, rappelant les invectives et les menaces lancées contre Paris, à la tribune

LE COIIUE CENTRAL

de la Convention, par les Guadet et les Isnard, fut fournie par l'amiral Saisset, grisé, emballé :

— Eh bien! appelons la province aux armes et marchons sur Paris! Il faut qu'on en finisse!

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