‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 43 sur 126 · LA SÉANCE DES ÉC HARPES · texte numérisé non relu

LA SÉANCE DES ÉC HARPES

Après ce vote qui prouvait bien les intentions belliqueuses de l'Assemblée, et qui démentait tous les bruits de conciliation, M. Béreng'er, voué par la suite à une lég-endaire notoriété d'iiomme pudibond, et qui se montrait alors seulement violent réactionnaire, sous le prétexte « qu'il importait que les représentants du peuple s'associent aux efforts tentés par les g-ardes nationaux fidèles à l'ordre contre le parti des factieux », proposa (c qu'uneCommlssion de Quinze membres se rendît dans Paris, pour tenter ce qui importait à rapaisemeot ou à la répression de l'émeute. »

Le gouvernement, par la bouche de Jules Favre, s'associa à la proposition. Elle était inspirée des événements de 48, où l'on vit des députés délégués, marcher, porteurs de leurs insig-nes, à l'assaut des barricades avec les troupes. Un surenchérisseur demanda que cette commission fût de trente membres au lieu de quinze. « Pourquoi pas toute l'assemblée! », cria un loustic. Les deux propositions furent renvoyées à l'examen des bureaux.

La séance allait se terminer quand M. Arnaud de l'Ariège (i) demanda la parole. Alors eut lieu la courte mais mémorable séance des « écharpes ».

Arnaud de l'Ariège, député et maire, fit connaître que

(i) Frédéric Arnaud (de l'Ariège), avocat, député puis sénateur, né à Saint-Girons (Arièsfe) le 8 avril 1810. Représentant à la Constituante, et à la Législative. Conseiller d'état au 4 septembre, nommé maire du 7» arrondissement de Paris aux élections du 5 novembre 1870, élu au 8 février député de la Seine. 11 obtint gSlJ voix aux élections de la Commune et ne fut pas élu, mais il ne s'étail pas porté. Elu sénateur de l'Ariège en 1876. Mort à Versailles le 3o Mai 1878. 11 était d'une opinion républicaine particulière : démocrate catholique.

LE COMiré CENTRAL |g3

les municipalités de Paris s'étaient transportées à Versailles pour coopérer avec l'Assemblée sur les mesures à prendre. Sans doute ils savaient que nul ne pouvait être admis dans l'enceinte s'il n'était représentant, mais ils demandaient à être entendus pour éclairer les membres de l'Assemblée sur la situation. Il ajouta qu'il y avait des maires qui étaient députés, ceux-là pourraient faire la communication.

Voulez- vous les entendre? dit M. Arnaud de rArièiïe, avec candeur. Il n'y a point là d'idées de désordre. Si les communications qu'ils vont vous faire sont prises en considération, nous croyons que l'ordre sera immédiatement rétabli dans Paris. Il faut s'unir de cœur avec Paris, lui dire que nous ne formons qu'une Ame nationale et républicaine (des rumeurs accueillirent celte formule). Nous sommes venus tous à Versailles, reprit l'orateur un instant interloqué, nous donnant la main. Il faut concilier la déférence due aux municipalités de Paris et les habitudes parlementaires. Je laisse au Président le moyen de tout concilier. Il y a un moyen bien simple : qu'on assigne une tribune au.\ municipalités.

Des cris, des protestations, des outraores accueillirent cette motion. Le président dit alors qu'il était facile de concilier les droits de l'Assemblée et la déférence due aux municipalités. Les maires qui sont en même temps députés feront leur communication. Les autres maires pourront prendre place dans la tribune du président, mise à leur disposition .

C'était raisonnable et poli. Aucun incident n'était à craindre dans ces conditions. Mais le questeur Baze, avec un peu trop de zèle, sans attendre l'avis du président, avait fait ouvrir une loge aux membres des municipalités. Tout à coup ces maires parisiens apparurent dans cette tribune. Ils portaient tous l'écharpe tricolore. Des voix à g-aucbe saluèrent leurentréed'applaudissements. Les maires debout n i3

et s'inclinant vers les députés, poussèrent un vigoureux cri de ■ Vive la République 1 Stupeur, puis fureur.

Les droitiers affolés, croyant voir l'Assemblée envahie, évoquent les souvenirs des scènes de la Convention, Germinal et Prairial, dans leur mémoire apeurée. Ces maires iuffés subversifs, avec leurs écharpes scandaleuses, leur semblent l'avant-garde des défilés à la barre et des sections en armes qui envahirent le sanctuaire législatif. La droite répondit au cri de : vive la République! que les députés de la gauche avaient répété, par des menaces, des huées, des imprécations. Les ruraux se levèrent, indignés, beaucoup montrant le poing. D'autres coururent au vestiaire, rapportèrent leurs chapeaux et se couvrirent. Bientôt les chapeaux circulèrent de rang en rang; on en passait aux députés encore nu tête.

Langlois cria vainement: « Chapeau bas. Messieurs! Vous insultez des élus du suffrage universel! » Le tumulte continua de plus belle. Le président s'efforçait d'obtenir e silence. U ne put l'imposer. Devant cette attitude de la droite, il leva la séance, après que le questeur se fut ecné avec indignation, craignant qu'on ne lui reprochât 1 ouverture de la tribune : « Je demande à dire un mot sur ce qui se passe ici, je désavoue hautement cette maniiestation; ie ne l'ai pas autori.sée... » Sa voix se perdit dans le bruit, et déjà les députés de la droite, se disputant et se bousculant vers les issues, sortaient dans un brouhaha hurleur. Il était six heures et un quart, et il devait y avoir séance à neuf heures.

Page 1