‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 62 sur 126 · LES ORGIES DU COMITÉ · texte numérisé non relu

LES ORGIES DU COMITÉ

Crémer a donc émis une opinion sans valeur quand il a affirmé que, si le Comité Central avait conservé le pouvoir, la victoire versaillaise eût été plus rapide, plus certaine. Quant aux sottes et odieuses imputations à l'adresse des membres du Comité Central, ce sont des allégations g-ratuites, dignes d'être prises au sérieux par un Maxime du Camp. Elles ne furent ni justifiées ni même tenues pour exactes, en dehors des chroniqueurs apeurés et réactionnaires.

Le comte Daru, le président de la commission d'Enquête, si hostile fût-il à l'égard de tout ce qui se rapportait à l'insurrection vaincue, crut même devoir souligner l'e.xagération évidente des appréciations de Crémer.

— Les membres de ce gouvernement, demanda-t-il.

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n'étaiciit-ils vraiment qu'une bande de gens ivresse réunissant, ou ne se réunissaat pas, dans une salle de l'Hôtel-de- Ville ?

Et Crémer répondit, avec son aplomb insolent, comme un menteur qui renchérit sur ses hûbieries:

Je crois qu'ils étaient là pour bien boire, et bien

manger, et jouer à l'autorité, mais ces gens-là ne pouvaient pas avoir d'influence. Ils tombaient sous le rire au bout de quelque temps...

Crémer aurait pu ajouter qu'ils tombaient aussi, et héroïquement, sous les balles. Tous ceux qui ont vu l'Hôtel de Ville, durant ces journées de fièvre, ont pu constater que, s'il y rég-nait du désordre et delà confusion, il s'y trouvait aussi l'activité d'une ruche batailleuse, avec l'animation d'un camp. C'était surtout l'aspect d'une barricadeà la veille du combat que présentait l'Hôtel-de-Ville, et non celui d'uQ cabaret. On n'y buvait que parce qu'on avait chaud et soif, on y mangfeail à l'heure où c'était nécessaire. On consommait des denrées vulgaires, des victuailles de rencontre, charcuterie et fromage, et l'on n'avait pas le temps, ni l'occasion, d'y faire ces prétendues orgies dont a parlé Crémer. Il y avait là, entassés, allant, venant, attendant les ordres, montant la garde, venant prendre les consignes, des gardes nationaux éloignés de leur domicile, hors de chez eux de grand matin ou ayant passé la nuit en faction, en patrouilles, aux postes. Il fallait bien qu'ils prissent des aliments. La solde ne permettait pas les festins à ces prolétaires devenus soldats, en eussent-ils eu le goût et le désir. Crémer savait mieux que personne, en ce qui concernait les chefs, combien il leur eût été difficile, même s'ils avaient été lesbambocheurs qu'il indique, de faire ripaille dans un pareil moment, et sous l'œil envieux, et devenu méprisant, de leurs hommes, pauvres et mal nourris.

Croit-on que, parmi ces insurg-és, dont la plupart étaient des convaincus et des patriotes exaltés, il s'en fût trouvé beaucoup disposés à suivre des chefs en fête ? Il n'eût même pas été prudent, de la part des membres du Comité Central, de festoyer dans le palais municipal, à plus forte raison de s'y montrer ivres jour et nuit, comme l'a raconté Crémer ,

Les simples gardes eussent immédiatement protestéet cas. se de leur grade ces mandataires inconvenants et indig-nes. Le peuple de Paris en temps de révolution s'est toujours montré impitoyable pour les voleurs et pour les ivrognes. Les membres du Comité Central se savaient surveillés par ceux qui, les ayant élus, pouvaient leur ôter, avec leurs galons, la possibilité défaire des bombances insultantes pour la misère et l'anxiété de la population. Qu'il y ait eu, dans les compagnies, des gardes ayant bu un coup de trop, c'est probable et même certain. L'inaction durant le siège, la privation d'aliments et le désir de soutenir leurs forces et leurs nerfs avec le vin, qui n"a jamais fait défaut, avaient développé des penchants à l'alcoolisme, malheureusement trop fréquents, mais ce n'étaient là que des tares accidentelles et des désordres restreints. Il est absurde de conclure du particulier au général, comme le voyageur anglais ayant remarqué une servante rousse. Il y a des individus qui boivent dans toutes les armées. Les soldats, et aussi les officiers, à Versailles, ne furent pas tous des modèles de sobriété. Mais de là à étendre à tous les excès de quelques-uns, comme n'ont pas manqué dele faire, à la suite de Crémer, les narrateurs de la réaction, il y a loin. Les proclamations, les arrêtés des membres du Comité Central, dune lucidité parfaite, et souvent, comme on a pu le voir d'après les extraits cités, d'une éloquence admirable, pouvaient-ils être l'œuvre de gens plongés dans la plus basse débauche, de pochards

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abrutis faisant du lieu de leurs délibérations une crapuleuse taverne ? Et leurs subordonnés, ces gardes nationaux, sans cesse debout, aux maigres repas et prenant à peine quelques heures de sommeil, qui devaient soutenir un second siège plus meurtrier que le premier, ces pères de famille dont la présence sous les armes était pour ainsi dire permanente, en faire un ramassis de soulards pouvant à peine se tenir sur leursjambes, n'est-ce pas abuser du droit que prennent les vainqueurs, d'insulter après coup ceux qui sont vaincus ou morts ? (Comment cette poignée d'ilotes, que prétendait avoir vus Crémer, a-t-elle pu arrêter, deux mois devant les murs et huit jours dans Paris, après une lutte évoquant celle de Saragosse, une armée formidable, exercée et disciplinée ? Comment a-t-il fallu six semaines de siège et d'assauts quotidiens, sans parler de la trahison , pour se rendre maître d'une place défendue par des gens « qui ne pensaient qu'à bien boire et à bien manger » ?

Le général Crémer s'est évidemment moqué de la commission en voulant lui faire accroire ces bourdes, comme les écrivains réactionnaires, qui se sont inspirés de ses mensonges, ont abusé de la crédulité passionnée de leurs lecteurs en dénonçant les « orgies » de la Commune. C'était donc un gouvernement de voluptueux et de sybarites, celui dont le ministre des Finances, Jourde, ayant à sa disposition toutes les recettes de la Ville, pouvant puiser dans les caves de la Banque, se contentait des appointements d'un sous-chef de bureau actuel, et, par économie forcée, envoyait sa femme au lavoir blanchir le linge de la maisonnée ?

Un écrivain, peu favorable pourtant aux communards, et qui est resté à Paris tout le temps de la lutte, a été moins malveillant quand il a dit :

On ne compte pas que des ivrognes cl des cnergumènes

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parmi les fédérés, chefs ou soldats. Quelques hommes s'cnivrant dans les débits de liqueurs, — j'ai eu peut-cire tort d'insister moi-même dans ces notes sur le côté beuverie du mouvement insurrectionnel, — quelques hommes ivres ne doivent pas nous autoriser à traiter d'ivrognes cent mille hommes, parmi lesquels il y a certainement des gens honorables et convaincus de la justice de leurs revendications.

Ces chefs improvisés, inconnus, que la révolution a choisis, sont-ils tous indij>-nes d'estime et dénués de capacités?

Il y a peut-être chez eux des forces vives et nouvelles, qu'il sera juste et même nécessaire d'utiliser. Les idées qu'ils re|)résentent doivent être étudiées, et, si on les reconnaît bonnes, mises en pratique.

(Catulle Mendès. Les y3 Journées de la Commune, p. 5o.)

Les menteries et les calomnieuses injures de Créiner n'eurent pas la récompense que son auteur en attendait.

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