‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 66 sur 126 · PREMIÈRE MANIFESTA TION PLACE VENDOME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MANIFESTA TION PLACE VENDOME

Doncles Amis de l'Ordre, à l'appel du bonapartiste Bonne, se rassemblèrent le mardi 2 1 mars, à une heure et demie, place de l'Opéra. Les manifestants arboraient, comme signe de ralliement, un ruban bleu à la boutonnière. Il n'y avait, au début, sur la place, qu'une vingtaine de personnes. Mais ce petit groupe déployait un drapeau tricolore, sur lequel se lisait cette inscription tracée à l'encre : « Réunion des Amis de l'Ordre ». Un employé de la confiserie Siraudin, en uniforme de lignard, le portait. La manifestation, malgré le peu d'adhérents qu'elle comportait, bravant le ridicule, se mit bientôt en marche. Ses organisateurs comptaient rencontrer du monde en route. Ce fut ce qui arriva. Personne dans la bande ne devait avoir d'armes, apparentes dumoins. On suivit les boulevards jusqu'à la rue Richelieu, en poussant de grands cris pour ameuter les gens : « Vive l'ordre 1 Vive l'Assemblée nationale 1 A bas le Comité Central I Pas de Commune! « Les manifestants remuaient les bras, agitaient les chapeaux, invitaient par gestes les curieux à se détacher et à les suivre. Les fenêtres s'ouvraient, des gens sortaient des boutiques, se levaient à la terrasse des cafés, pour voir défiler ce cortège composé de gens bien vêtus, où les képis étaient rares et les chapeaux hauts de forme en majorité. La curiosité dominait; peu de gens descendaient des maisons ou quittaient leurs affaires pour se mêlera la manifestation.

Parvenue place de la Bourse, la bande cependant s'était grossie et comportait alors cinq cents personnes environ. Elle eut le passage barré par un capitaine de la garde nationale à la tête de sa compagnie. On parlemenU. Comme

les manifestants affirmaient leurs intentions pacifiques, le capitaine les laissa passer. La compagnie présenta même les armes au drapeau et les tambours battirent aux champs. Enhardie par cet accueil,.la bande, toujours g-esticulante et criante, retourna sur les boulevards (i). Elle se diri^-ea vers la rue Drouot où se trouve la mairie du IXe arrondissement. Un bataillon du Comité Central l'occupait. Il n'y eut cependant aucune collision. Un des manifestants, mieux avisé et plus prudent que ses compagnons, fit remarquer que le drapeau avec sa seule inscription « les Amis de l'Ordre » pouvait faire prendre pour des bonapartistes ceux qui le suivaient, d'autant plus qu'il y avait parmi eux plusieurs journalistes fort connus pour leur ancien attachement au rég-ime impérial. Il paraissait donc sage d'ajouter la mention « Vive la République! » Cela n'engageait à rien et sauvait la mise. La colonne fit alors halte. Le drapeau, accompagné de quelques manifestants, fut introduit dans un petit café du voisinage, et, à la craie, on traça en hâte l'inscription protectrice. On se remit bientôt en marche : le pavillon républicain couvrait la marchandise.

Le cortège se dirigea vers la rue de la Paix, avec l'intention de se porter à la place Vendôme, où siégeait l'étatmajor de la garde nationale. Evidemment, ce jour-là, il n'était ni dans l'intention des organisateurs, ni dans l'esprit des simples manifestants, de tenter un coup de main pour s'emparer de l'hôtel de l'état-major. Le lendemain,

(i) L'auteur a vu passer, de la terrasse tlu café de Madrid, sur le boulevard Montmartre, le cortège revenant de la Bourse. Henry de Pènc, qui le connaissait, l'ayant aperçu, fit un geste d'appel et lui cria : « Venez avec nous 1 » Comme il se contentait de repondre par un signe de tête négatif, AbelPeyrouton, qui se trouvait à la table voisine, crut que l'invitation s'adressait à lui; il répondit vertement et un commencement d'altercation s'ensuivit. Les gens du cortège poussèrent des huées. Peyroulon et les autres consommateurs, grimpes sur leurs chaises, répondirent en acclamant la République et en invectivant la réaction. 11 n'y eut aucune voie de fait, et le cortège poursuivit son chemin.

lors de la plus sérieuse manifestation qui suivit, les projets, tout au moins ceux des chefs, furent autres. Mais le mardi on n'avait en vue qu'une démonstration pacifique et impressionnante, une sorte de revue d'appel des forces dont espérait pouvoir disposer la réaction ; c'était la procession, inspirée du passé, à laquelle il manquait les robes de moines et les arquebuses mélangées aux cierges, pour rappeler la promenade fameuse et ridicule de la Sainte-Ligue.

Les gardes nationaux qui occupaient le poste de l'étatmajor laissèrent approcher, sans trop s'émouvoir, cette bande qui ne leur paraissait pas bien inquiétante. Comme à la mairie de la rue Drouot, les honneurs furent rendus au drapeau. Tout semblait donc devoir se passer pacifiquement. Le chef provisoire de l'état-major, Bergeret membre du Comité Central, se trouvait là. Il crut bon de se montrer et même de haranguer les manifestants, qu'il supposait venus apporter une pétition. Il se proposait de les inviter à se retirer sans désordre.

Bergeret, en uniforme, avec l'écharpe rouge, et entouré de plusieurs officiers supérieurs, parut donc au balcon de riiûlel de l'état-major, à l'angle sud-ouest de la place. A peine avait-il prononcé deux paroles : « Citoyens, au nom du Comité Central...», qu'il fut interrompu par une bordée de sifflets accompagnée d'injurcset de huées. Sous le balcon même, un groupe d'énergumènes, le nez en l'air, scandait avec rage, sur l'air des lampions: «Vive l'ordre! Vive l'ordre! » Bergeret essaya vainement de dire : » Envoyez des délégués. ..Le Comitéles entendra...» Les cris répétés de « A bas le Comité! » l'obligèrent à se retirer, en fermant les fenêtres. De la place, des clameurs montaient toujours, avec les apostrophes :« A bas le Comité Central ! Pas de délégués à ces gens-là! Ils les assassineraient! » Bergeret, ne voulant pas laisser insulter plus longtemps le Comité, donna

aSa HiSTomE db la commune

l'ordre à la compag'nie qui était de piquet de refouler simplement ces tapageurs et de dégager la place, mais sans faire usage des armes. Le déblaiement s'exécuta. Il n'y eut pas un coup de baïonnette. Aucune violence sérieuse. Seulement quelques bourrades, deux ou trois coups de crosse aussi, dans le bas du dos des plus récalcitrants, et des conseils donnés avec bonhomie : t Allons! retirez-vous! ne faites pas les malins !... Circulez! rentrez

chez vous 1 on ne vous fera pas de mal, mais f -nous le

camp !... »

Ou obéit en grognant, en insultant toujours, mais sur un ton plus bas, et les plus enragés donnant le signal de la soumission et de la retraite, la manifestation bientôt fut dispersée; la place redevint entièrement libre. Les manifestants gagnèrent la place de la Concorde, traversèrent la Seine et s'engagèrent dans le faubourg Saint-Germain, désert, endormi, où presque toutes les maisons avaient persiennes closes, où personne ne se tenait sur les portes. Ils atteignirent la place Saint-Sulpice,remontèrent le boulevard Saint-IVIichel et le boulevard Sébastopol.

Un groupe, vers les Arts-et-Métiers, était venu renforcer la manifestation. Il était précédé d'un nègre de haute taille qui portait un drapeau tricolore. Au boulevard Bonne- Nouvelle, un inconnu, en redingote, coiffé d'un feutre gris, se précipita sur le drapeau du nègre, s'en empara et en brisa la hampe sur son genou. Une courte bagarre s'ensuivit. L'homme fut maltraité, enlevé, et disparut dans un remous de foule. Le cortège continua sa route par les boulevards jusque devant la maison du tailleur Bonne, boulevard des Capucines. Là eut lieu la dislocation.

Avant de se séparer, on convint de se retrouver le lendemain, vers midi, toujours place de l'Opéra, pour recommencer, ;en la prolongeant, en l'étendant, la promenade

LB COMITB CENTRAL

qu'on venait d'accomplir. Il fut recommandé de venir en uniforme de garde national, mais sans armes.

Page 1