‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 67 sur 126 · LA MANIFESTATION RUE DE LA PAIX · texte numérisé non relu

LA MANIFESTATION RUE DE LA PAIX

On peut se demander quel but se proposaient les or^'anisateurs de la manifestation du 21 et de celle qu'ils décidaient de recommencer le lendemain. On a soupçonné une tentative de soulèvement bonapartiste. Tout espoir n'était pas alors entièrement abandonné par les partisans du régime déchu. Napoléon III était libre. Il avait quitté Cassel, le 19 mars, et s'était rendu en Angleterre, à Chislehurst, où l'impératrice était allée le rejoindre. Bien abandonné des Français, l'ex-souverain avait conservé un appui, un seul, mais puissant : Bismarck. Le Chancelier, et, selon ses vues, l'empereur Guillaume, eussent avec plaisir appris qu'une restauration impériale était possible. Bismarck avait déjà, durant les négociations pour les préliminaires de paix, entretenu des rapports avec des agents bonapartistes, notamment avec Clément Duvernois. Si un conflit grave survenait, comme une guerre civile dans Paris, si une bataille s'engageait entre Parisiens et non plus seulement entre Versaillais et Communards, il pouvait prétendre que son ga-^e était menacé et intervenir pour sauvegarder les intérêts des vainqueurs Alors les arméesallemandes entraient dans Paris, à la faveur de l'insurrection, mettaient le holà entre les combattants, après avoir déclaré Thiers et l'Assemblée nationale impuissants à assurer lepaiementde l'indemnité. Le retour de Napoléon III pouvait paraître rassurer l'Allemagne sur l'exécution des conditions de la paix. Ainsi, une guerre civile éclatant dans Paris même, entre habitants delà même cité, pouvait devenir l'occasion favorable pour une restauration impériale, avec la complicité de Bismarck.

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Celte supposition, que plusieurs écrivains ont paru admettre, était ingénieuse ; l'éventualité qu'elle indiquait n'était nullement impossible, mais invraisemblable. Rien n'en saurait démontrer la réalité. Dans les propos et les conciliabules de quelques-uns des meneurs de la manifestation, le tailleur Bonne par exemple, les fournisseurs de la cour et les journalistes regrettant l'empire pendant lequel ils avaient eu succès, influence, faveurs, ce calcul chimérique pouvait avoir été envisagé. IMais les esprits raisonnables ne s'étaient pas arrêtés un instant à le considérer comme exact, comme sérieux. La masse des citoyens n'avait qu'horreur ou mépris pour l'empire. Rien que le nom de Sedan suffisait à empêcher qu'on osât parler en public de Napoléon III. Comme cela paraissait lointain, oublié, l'empire! Les départements avaient témoigné qu'ils ne voulaient plus du régime qui avait amené l'invasion. Ils avaient élu en masse des hobereaux légitimistes ou orléanistes, mais quelques rares impérialistes avaient à grand'peine pu se glisser dans l'Assemblée, et encore à la faveur de commandements exercés dans la mobile ou de grandes situations territoriales. Pas un des ministres, ni des personnages marquants de la fin de l'Empire, n'était revenu à la surface, tous avaient été engloutis dans le naufrage commun. Et puis la menace de l'intervention de Bismarck eût probablement suffi à réunir Paris et Versailles, et à faire tomber, un instant, les armes des mains des insurgés, mais pour les reprendre aussitôt, non plus contre des Français, mais contre l'ennemi commun. Non ! les manifestants des 21 et 22 mars, parmi lesquels se trouvaient certainement d'actifs bonapartistes, mais honteux ou prudents, n'eurent pas l'intention perfide ni l'espoir diabolique de provoquer, par une collision dans Paris, l'intervention allemande et la jrenlrée de Napoléon III, sous la protection des ulhans,

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comme les Bourbon, en i8t5, étaient revenus en croupe des cosaques. Napoléon III aurait pu d'ailleurs ne pas se prêter à une restauration due àTAUemag-ne.

Mais leur calcul était tout autre, car il y eut certainement un calcul. La combinaison que ces deux manifestalions sans armes, qui semblent aujourd'hui dérisoires et vaines, devait faire réussir, n'était pas dépourvue de chances. Elle dénotait de l'habileté politique dans sa conception.

Sauf chez quelques bonapartistes impénitents, comme Bonne, aucune arrière-pensée de restauration napoléonienne n'animait ces perturbateurs, amis de l'ordre. Ils acceptaient, pour la plupart, la République avec les hommes du 4 septembre, avec M. Thiers surtout, la République sans républicains. Le mot de République ne les choquait ni ne les épouvantait, mais à condition qu'il restât un mot, qu'il ne devînt pas un fait, une réalité. Ils craignaient par-dessus tout la domination de la plèbe, le réo-ime des ouvriers. Et puis beaucoup maudissaient les désordres de la rue engendrant le malaise dans les affaires, l'incertitude du lendemain. Ils ne comprenaient l'agitation que lorsqu'ils étaient eux-mêinesles agitateurs. Ils avaient le tempérament frondeur et ag-ressif de tous les bourgeois de tous les temps qui crient et dénigrent, toujours mécontents du gouvernement qu'ils ont, mais toujours également disposés à se taire et aie supporter, si ce gouvernement montre les dents et ne se laisse pas manquer de respect. Cette bourgeoisie raffole de la poigne, même quand c'est elle qui est empoignée. Deux jours après les manifestations, le Comité Central était non seulement respecté, mais presque approuvé, et sans doute tout bas admiré.

En semêlantàla procession pacifiqueorganiséepar le tailleur Bonne, les manifestants, en grande majorité, voulaient

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seulement affirmer leur méconlentement de Tinterrëgne et du retard apporté aux élections. Leur désir de voir s'établir un gouvernement régulier s'alliait au souhait de la fin des troubles et de la reprise des affaires. Mais les chefs, les inspirateurs du mouvement, avaient une vision plus étendue des choses, et ils se proposaient un autre but qu'un simple accord électoral. En promenant à travers la moitié des quartiers de Paris un drapeau de l'ordre, et en fatsant se dérouler un cortège, d'autant plus nombreux que la promenade apparaîtrait sans danger, ils voulaient montrer leur nombre et affirmer qu'une grande partie de la population, celle qui représentait le commerce, les affaires, des intérêts considérables, était hostile au Comité Central, ne voulait pas de l'établissement d'une Commune, et était prête à seconder Versailles. Les représentants à Paris de l'Assemblée pouvaient, par conséquent, compter sur un appui sérieux dans la cité même. C'était une protestation vivante contre la révolution, et la déclaration d'alliance avec la réaction, un encouragement aussi à M. Thlers. La démonstration venait en temps opportun.

La province commençait à bouger. On signalait des mouvements dans les grandes villes. Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse, allaient-elles avoir leurDix- Huit mars? En connaissant ces promenades d'opposants, pacifiques aujourd'hui, mais qui demain pouvaient ne plus l'être, en apprenant que la moitié de Paris réprouvait la Commune, la province, dont l'hésitation déjà était grande, arrêterait aussitôt son adhésion, se tiendrait tranquille. Le Dix-Huit mars lui apparaîtrait comme une révolution de la minorité, contestée dans Paris même, dont l'opinion serait réputée se prononcer en majorité pour Versailles.

Cette descente dans la rue des Amis de l'Ordre, c'est-àdire des amis de Versailles et des ennemis des républicains

avancés, car c'étaient les mêmes hommes ayant résisté et arrêté les insurg'és au 3i octobre, qui se montraient derrière le tailleur Bonne, favorisait grandement les desseins de Tbiers. Le Comité Central, s'il en avait eu l'intention, se serait bien gardé à ce moment-là de lancer ses bataillons sur la route de Versailles. Il ne pouvait songer à se répandre au dehors, se trouvant menacé à l'intérieur par ces Amis de l'Ordre, auxquels se joindraient bientôt les bataillons dissidents qu'on tentait de grouper autour de Saisset, de Schœlcher, de Tirard, d'Héligon, de Dubail, dans les mairies des 1" et II* arrondissements, au Grand-Hôtel et à la gare Saint-Lazare.

Les bonapartistes de marque servaient ainsi l'Assemblée et M.Thiers, parce qu'ils se ralliaient au parti qui paraissait devoir abattre la révolution et préparer une réaction formidable, dont peut-être l'impérialisme profiterait. On pouvait dojji prévoir que M. Thiers vainqueur serait sans pitié pour les hommes de révolution, pour les républicains avancés, et ceux-là seuls pourraient faire obstacle par la suite aux menées des bonapartistes. Ceux-ci allaient là où ils sentaient la force réactionnaire, où ils espéraient trouver des avantages pour leur parti, dans l'avenir. Ils se trompaient et les événements ont déjoué leurs projets, détruit à jamais leurs espérances, mais, à cette époque, ils n'avaient pas perdu toute confiance dans la fortune des Napoléons ; ils pensaient que la victoire de M. Thiers et la défaite des Parisiens républicains faciliteraient grandement leurs affaires.

Ainsi le but secret de ces manifestations était d'influencer l'opinion, surtout en province et de persuader que Paris était en majorité hostile au Comité Central, à la Commune, à la République.

On comprend alors pourquoi les manifestants n'avaient pas besoin d'être armés. On ne leur demandait pas de se Il 17

HISTOIRE DE L\ COMMUNF.

battre mais de faire nombre, au grand jour. Donc il était

do eue recommandation, habile pourtant; d autres ont dissimulé le but en blâmant cette cons.,ne pac.fique.

-- avions ^^ •^sï^^^r'S S t:z::^z

5ues-uns Nous étions dans l'erreur jusquau cou.

Un autre manifestant, qui fut blessé lui aussi, M. Gaston J^ltl a dit dans le même sens, dans une lettre au comte d'Hérisson :

„,=, nart de très peu pacifiques sentiments

J'apportais, P°" ^"f.P^'' panlmon humble opinion, il n'y ' '%""arfp:riemenTefarc .efbalaillons fédérés, mais, après la avait pas a P^,^'^"^;"'; .^^^ ,„, ^ux, si l'on se trouvait en nomsommation d usage, a ^«.rtué à dire aux braves gens bre. Aussi «epur-la me su s-je eve nu a d^re^^^^^^^^^^ ^.^^^

qui se d-S-- jer^j^J^^^nl^^^^ à une heure fixée aux

prenons nos lu s rêve ^^^^^ ^^^^ ^^ ^.,^^^.^^ ^

drrPaK I Ï probable que le ciel ne m'a pas départ, le don de la taix. u <;» i r„nverli personne à mon idée.

•*^(SrSssZc;;.rr::.'.'«. ^/>c.. ^v.o„„..ce. p.

Le comte d'Hérisson s'était émé ^^^^ «"^^ f°7^;;;; dez-vous pour le lendemain : a Bravo ! parfait 1 On apportera de" fusils avec des cartouches plein ses poches, n estee pasT» Mais quand on lui recommanda : . Non! pas deL ils! » il s'abstint, regardant passer la manifestation du per 00 de Tortoui, « étant, dit-il, un peu semblable aux ouvr s qui se munissent toujours de leurs outils avant de

rendre au travail, et qui riraient au nez de leurs patrons ■illeur commandait d'aller sans rabot ».

iré l'opinion de ces belliqueux manifestants, 1 idée

se re

LB COMITE CliNTHAL

aSg

de se livrer à une démonstration sans armes était, en laissant de côté la peur lég'itime des coups, plus politique, et son résultat pouvait être plus efficace. Une manifestation armée, avec les coups de fusils inévitables, c'était une émeute. Le combat aurait eu lieu dans les plus défavorables conditions pour ceux qui le risquaient. Les manifestants eussent été écrasés par le nombre, lis n'étaient ni de force, ni de tempérament à improviser une bataille des rues. La compétence barricadière faisait défaut à beaucoup de ces boursiers et de ces rentiers. Et, puis, si une certaine sympathie devait aller à des manifestants pacifiques, recevant des coups de feu, bien qu'ils les eussent cherché.s, provoqués, aurait-on pu s'indig-ner, ou même s'étonner, qu'à une attaque de vive force, la force répondit?

Le but de la démonstration eût été manqué, puisqu'il s'agissait de prouver que la population paisible, raisonnable, laborieuse, protestait contre le Comité Central, contre toute insurrection. Et puis, une prise d'armes n'était-elle pas aussi bien tardive ? C'était au matin du dix-huit mars, quand le général Vinoy faisait battre désespérément le rappel, quand le gouvernement appelait h son aide les bataillons bourgeois, lesquels se gardaient bien de répondre, que les Amis de l'Ordre auraient dû prendre leurs fusils, leurs cartouches et se rendre place Vendôme ou place de la Concorde. Là ils eussent trouvé des régiments avec de l'artillerie, pour les encadrer et les soutenir. Armée, la manifestation du 22 mars eût été ridicule et odieuse; sans armes elle ne risquait que d'être ridicule et vaine, comme la démonstration des fameux bonnets à poils de 48. Désarmée, elle pouvait abuser l'opinion par son nombre et même s'attirer quelques .sympathies, si elle revenait avec des blessés, comme cela est arrivé.

La manifestation, qui s'était achevée la veille snns efTu-

IIISTOliXE DE LA COMMUNE

sioa de sang, devait au contraire se terminer tragiquement " rcredi';.. H est des provocations qud est sage de ne parréitérer. Le lieu de rassemblement était le meme^ On L forma donc en cortège, place de l'Opéra vers m^.di et demi En tête, le drapeau des Anus de l'Ordre, port par le " ^re de la veille ; une collision probable entre blai^s semblait amuser cet homme de couleur, dont on ne s exphnu" t guère la présence au premier rang. 11 avait pour Ser son rôle de porte-drapeau des msui-ges de 1 ordre, •: Ucation de son dévouement de race à Schœlche.,k oère des nègres, comme on le nommait depuis 48. Le 'p mo ur de l'abolition de l'esclavage dans les colonies é dUevenu en effet le second chef de la résistance parisienne, et Saisset l'avait pour assesseur dans les réunions et conciliabules du Grand-Hôtel.

Schoelcher cependant ne se trouvait pas à la manifesta- ,i au ., n^ais Saisset, b.n . regrets, ava^eeen^^^^^^^^

r;:'c^:B-s=::s;^^-,aa.onM^^^^

autres militants de la réaction. Saisset ne conduisit a band aue m".-é lui et, obligé de suivre ceux «lo°t ^ venai d'être nommé chef, il fut l'un des premiers à détaler. Le tZl amiral Saisset n'était vaillant que derrière ui^ armée eTà bonne distance des projectiles. Un des manifestants, Henry de Pêne, s'il a battu en retraite, a du moins confe^un témoignage cuisant de sa présence au premi ranff • une balle dans le derrière. Ce blesse a dit . « 1 ne Lanauaitplus, pour achever la cause de l'ordre, que 1 ex- ^d s:: riaicùllde l'amiral Saisset, qui vint^ ne .t rien .t Hissa ses lorgnettes et ses gants au Grand-Hotel, avec une paire de cafons et de mitrailleuses qu'on avait rattranées et qu'on rendit sans coup ferir. » ' L amird Saisset, pour justifier le peu d'élan qu il mit à

dirig'er la colonne des Amis de l'Ordre, marchant sur l'état major de la place Vendôme, a blâmé la manifestation, dans l'Enquête :

C'était une fausse et mauvaise démarche, je m'y suis transporté, mais pour protester contre ces démonstrations absurdes. Je ne pouvais pas admettre qu'il y eût une démonstration sans armes. C'était une démonstration ridicule, j'y suis allé pour l'empêcher.

Il était général en chef, il n'avait qu'à commander demi-tour aux manifestants, en leur donnant l'ordre d'aller prendre leurs fusils, de se rassembler avec leurs compagnies et de venir le rejoindre à la mairie du II", où devait se former l'armée de la résistance. Il ne l'a point fait et est donc responsable du sang' inutilement versé ce jour-là. La conduite de l'amiral Saisset,là comme au Grand-Hôtel, fut assez piteuse.

Bergeret, mis en garde par les désordres de la veille, avait pris des mesures élémentaires de protection pour l'Hôtel de l'état-major, qu'il ne fallait pas laisser attaquer. On ne devait pas non plus laisser se reproduire les insultes dans la rue au Comité Central.

Un des manifestants, Charles Bocher, avait pu, à l'aide d'une ruse, traverser la place accompagné de deu.x gardes et espionner les dispositions prises. Il avait feint, dans la matinée, d'être appelé chez un ami, demeurant dans une des maisons de la place, et qu'il savait absent. Il a relaté ce qu'il appelait une reconnaissance militaire.

Il me fut ainsi permis de me rendre compte des moyens de défense; ils étaient fort bien pris. Une compagnie entière sur trois rangs, l'arme au pied, occupait l'entréede la rue de la Paix, elle s'apprêtait à repousser par la force toute manifestation, même pacifique.

{Xoiiveaii Journal d'un officier d'ordonnance. Comte d'Hérisson, p. 104.)

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En revenant de sa « reconnaissance n, M. Charles Bocher a dïl certainement faire part aux manifestants de ce qu'il avait observé. Ceux-ci étaient donc prévenus. Ils persistèrent néanmoins dans leur tentative téméraire. Les organisateurs cherchaient visiblement une collision ; ils espéraient intimider par leur nombre et leur attitude la compagnie déplorée sur trois rang-s, forcer, déborder et probablement désarmer les gardes, puis les disperser. C'était incohérent comme plan, et bien que M.Charles Bocher leur eût fait part de ses craintes, ils ne voulurent rien entendre, dil-il, et poussèrent en avant :

Arrivés devant la compas;nie que je leur avais si-nalée, ils furent repoussés, d'abord à l'arme blanche, et, comme ils cherchaient à forcer cette première ligne de défense, on ht leu sur eux. Une paniriue s'ensuivit. Ceux qui n'avaient pas ele atteints se sauvaient dans toules les directions, appelant aux armes ! on nous é<rorge! Mais cet appel ne fut pas entendu, elle parti de 1 ordre ne%e montra plus à Paris, depuis cet acte d'extrême violence.

Un autre témoin dit :

Le Comité Central avait sans doute donné des consignes sévères car les premières sentinelles, loin de présenter les armes à la manifestation comme elles l'avaient fait la veille, refusèrent formellement de lui laisser continuer sa route. Alors que se passat-il? Deux foules étaient en présence, l'une sans armes 1 autre armée, surexcitées toutes les deux, l'une voulant aller de I avant, l'autre décidée à barrer le chemin. Un coup de pistolet fut tire. Ce fut uu signal. Les chassepots s'abaissèrent. Ce coup de pistolet, qui l'a tiré ?

(Catulle Mendès. Les j3 joarnêes de la Commune, page 33.)

Il est très dlfHcile de dire qui a pu tirer ce coup de pistolet (ou de revolver), mais s'il a été tiré, ce ne peut être que du côté des manifestants. Les gardes nationaux avaient

l.E COMITE CKNTRAL

des fusils et n'eussent pas tiré un coup de pistolet isolé. Berf^eret était là et Ht faire le roulement légal, la sommation aux attroupements. Ce roulement fut assez faible et ne put être entendu de toute la colonne des manifestants, car Berg-eret ne disposait que de deu.x; tambours. Un témoin, nommé Gulllaumin, habitant Asnières, a dit, dans une lettre publiée par les journaux, qu'il avait entendu battre la charge. Ce témoin a été abusé par le roulement de tambour perçu. C'est la sommation qui est arrivée à ses oreilles. La charge eût été sonnée par les clairons, qui étaient nombreux.

Ce qui est certain, c'est que si les sommations légales, avec commissaire de police et roulement de tambour répété trois fois, ne furent pas exécutées selon le formulaire de cette procédure spéciale de la loi du 6 juin i848 sur les attroupements, il y eut injonction verbale de la part des officiers de gardes nationaux, sommant la foule de se retirer, suivie de roulements de tambour. Le compte rendu du Siècle dit :

Tout à coup des roulemeDls de tambour se font entendre dans la partie qui est comprise entre la rue Neuve-des-Pelits- Champs et la Place Vendôme. Ensuite plusieurs coups de fusds sont tirés en l'air et jettent l'épouvante au sein de la foule...

Le Soir dit :

Arrivée à quelques pas des gardes nationaux, la foule échange avec ceux-ci des paroles de conciliation. Elle est repoussée par ces derniers, qui, une fois au milieu de la rue de la Paix, procèdent tout à coup à un mouvement de recul très précipité. La manifestation fait mine de se rapprocher. A ce moment deux coups de feu lires en l'air partent des abords de la colonne, ils sont immédiatement suivis par une fusillade très nourrie due aux gardes nationaux plus rapprochés de la manifestation...

HISTOinn DE LA COMMUNE

Le Rappel donne les mêmes renseijçnements sur ces coups de feu tirés en l'air :

Comment ce malheur est-il arrivé ? Naturellement les récits diffèrent. Celui qui paraît le plus vraisemblable est que la manifestation ayant répété les cris injurieux de la veille : « A bas les assassins! \ et ayant voulu forcer les consignes, les tamoours firent trois sommations. La manifestation ne s'étant pas retirée, trois coups de fusils furent tirés en l'air. A ce moment un coup de pistolet aurait été tiré par un manifestant, et c'est à ce coup de pistolet que les gardes nationaux auraient répondu par des coups de fusils, tirés cette fois sur la manifestation...

Paris-Journal, dont le rédacteur en chef, Henry de Pêne, était au nombre des blessés, dit que l'amiral Saisset pérorait loin du dang-er, place de l'Opéra, tandis que M. de Pêne parlementait avec les insurgés. On l'avait reconnu, sig-nalé : « l'homme au lorgnon », disait-on. Un jeune lieutenant de la garde nationale, ayant le ruban bleu des Amis de l'Ordre, essayait d'entraîner ses voisins :

Avancez donc ! criait-il, dit Paris-Journal, conservateurs, serez-vous toujours les mêmes? Plusieurs groupes de se mettre en branle... A ce moment un feu de peloton se fait entendre. 11 avait été, dit-on, précédé d'une apparence de sommation.. .

L'Opinion Nationale publie une lettre sig-née Paul Guéroult, ingénieur (probablement parent du directeur Adolphe Guéroultet du rédacteur en chef Georges Guéroult),où se trouve ce passage significatif :

N ous aperçûmes un groupe de gardes nationaux, qui venait de la place Vendôme.

Quelques sifflets se font entendre et nous marchons vers eux en criant : Vive la République! et crosse en Tairl Quelques maladroits zélés en désarment quelques-uns, malgré mes vives protestations. Enfin après les avoir accompagnés dans leur mouvement de retraite, nous arrivons devant le front des bataillons

m assés sur la place Vendôme. La foule qui nous suit nous presse

contre eux. ,, ,

Ceux-ci, immobiles, paraissent tout d'abord tout décontenances. Un certain nombre de gardes placés à lan^le de rue Neuve-Saint- Auguslin restent l'arme au pied. J'avise l'un d'eux et je m'ecrie : Vive la République! crosse en l'air!— Laisscz-nnus tranquilles (répond le garde) etf... le camp...! Un roulement de tambour interrompit cette conversation. Nous pûmes un moment espérer qu e le calme se rétablirait, quelques fusils s'abaissaient, puis se relevaient lentement. Les officiers avaient tiré leur épée et deux autres roulements avaient succédé au premier. Un instant après la charge sonne. J'aper(;ois la fumée sortir d'un fusil relevé aussitôt, d'autres armes s'abaissent et les décharges se succèdent rapidement...

On remarquera que toutes ces citations émanent des journaux réactionnaires, ou faisant montre, comme le Rappel, d'une neutralité hostile et défiante envers le Comité Central.

Tous, malgré quelques divergences de détails, reconnaissent dans leurs récits, écrits le jour même delà collision : 10 que les manifestants se dirigeaient vers des troupes en service, barrant le passage ; a° qu'ils voulurent forcer ce barrage; 3° que quelques manifestants (récit de VOpinion nationale) criaient : Crosse en l'air ! et complétaient cette invite à la défection en cherchant à désarmer les factionnaires isolés qu'ils entouraient ; 4° que les factionnaires avancés, placés à la rue Neuve-St-Augustin, durent se replier vers les compagnies massées place Vendôme ; 5" que des sifflets, des insultes, des appels à l'indiscipline se produisirent etqu'on essaya de débaucher ces troupes ; 6' que des roulements de tambour et des injonctions d'avoir à se disperser, parfaitement interprétés comme sommations légales, eurent lieu ; 7° qu'un ou deu.x coups de fusils tirés en l'air retentirent, et qu'ensuite seulement se produisit la décharge meurtrière.

2gg HISTOIRE DE LA COMMUNE

Il n'y a Jonc pas à rechercher si les premiers coups de feu, les coups de feu tirés en l'air et qui n'atteignirent personne, sont partis des ran^s des gardes nationaux ou de la foule. Le général américain Sheridan, quilog-eait dans un des hôtels meublés de la rue de la Paix, et de sa fenêtre suivait le défilé des manifestants, a déclaré que ceuxci avaient tiré les deux premiers coups de pistolet,dont parlent tous les récits, mais ce témoin, de l'endroit où il était placé, a pu voir mal et se rendre compte des choses inexactement. .

Sans s'attarder à cette vérification qu'on ne put faire le jour même de la bagarre, et qui est devenue aujourd'hui impossible, en ne considérant que la décharge qui suivit les roulements de tambour, et qui partit bien des rangs des gardes nationaux, appartenant aux 8o% 179» et ai 5° bataillons, il est permis de reconnaître que ces troupes, en service commandé, ayant reçu la consigne d'empêcher les manifestants de franchir le cordon d'arrêt et d'envahir, comme ils l'avaient fait impunément la veille, la place Vendôme, en menaçant l'Hôtel de l'état major d'une irruption peut-être irrésistible, devaient disperser par la force l'attroupement, qui continuait à grossir et à avancer. En temps normal, tout gouvernement ainsi provoqué, ayant ses consignes forcées, se fût défendu de mème.Le Comité Central ne pouvait tolérer une seconde fois cette manifestation de soi-disants Amis de l'Ordre, qui suscitaient le désordre- En cherchant un conflit, ils commençaient une émeute. Les ordres donnés par le chef de l'état-major Bergeret ne pouvaient pas rester sans sanction. La place Vendôme devait être déblayée sur l'heure. Comme on l'a vu par le récit de M. Charles Bocher, les gardes nationaux essayèrent d'abord de se dégager, à l'arme blanche. Les premiers rangs des manifestants furent repoussés à la baïonnette. La fusillade qui suivit fut la conséquence du mouvement en

LE COMITÉ CENinM-

avant des Amis de l'Ordre, et de l'effort de quelques-uns d'entre eux pour désarmer les sentinelles placées a 1 angle des rues Neuve-Saint-Augustin et des Petits-Champs, ou commençait le barrage de la rue de la Paix.

Il n'v a donc pas à disculper les auteurs de cette répression légitime, qui ne fut pas d'ailleurs bien terrible. Beaucoup de gardes nationaux tirèrent en l'air, faisant du bruit pour effrayer leurs assaillants. Le chiffre relativement minime de leurs victimes prouve la modération avec laquelle ils firent usage de leurs armes, bien que provoqués et attaqués. Dans une foule dense de cinq à six cents personnes, resserrées dans la rue de la Paix, dont la largeur n'est pas excessive, le feu d'une compagnie armée de chassepots aurait pu, aurait dû être très meurtrier. Les journaux de la réaction, pour expliquer l'effet relativement bénin de la fusillade, affirmèrent que la plupart des gardes nationaux étaient en état d'ivresse et par conséquent incapables de viser. Voilà une interprétation charitable, et la modération des fédérés est bien récompensée.

Voici les noms des victimes de cette audacieuse, mais bien inutile agression :

Tués : Tiby, colonel en retraite; Bellanger, patron du café de la porte Saint-Martin; Bernard, négociant; Giroud, agent de change; Savary. lieutenant de vaisseau ; Baude, ingénieur; Miet, caissier; Colin, agent d'assurances; Georges Himn, vicomte de Molinet, Lemaire, Niel, Charron, Tunnel et Wahlin, tapissier.

Parmi les blessés : Henry de Pêne, directeur de Paris- Journal; Gaston Jollivet, rédacteur au Gaulois; Otto IIoltinguer,banquier;Brière, imprimeur; Barle, Dehersin, Louis Pinganot, coiffeur; Portet, lieutenant aux éclaireurs Franchetti.

Les gardes nationaux eurent aussi quelques victimes. Un

j|68 IIISTOIHK DE LA COMMUNl!

certain nombre de manifestants se sont servis de leurs armes de poche. Un garde du 215° bataillon ; nommé François, fut tué. Un membre du Comité Central, lieutenant d'état-major. Maljournal, eut la cuisse traversée d'une balle de revolver. Les gardes du i76« bataillon: Cochet, Miche, Ancelot, Laborde, Légat, Reyer, capitaine au 176% Train, duaoe de marche, furent relevés plus ou moins grièvement blessés.

Après la décharge, ce fut une déroute inouïe et unebousculade folle dans la rue de la Paix et les rues adjacentes. L'Officiel publia un récit de cette dramatique journée, dont nous ne donnerons que la fin, son témoignage sur les faits relatés plus haut pouvant être contesté, tout en concordant dans l'ensemble avec les détails fournis.

On a trouvé sur le vicomte de Molinet, dit ce procès-verbal, un poignard fixé à la ceinture par une chaînette. Un grand nombre de revolvers et de cannes à épées ont été ramassés dans la rue de la Paix et portés à l'ctat-major de la place.

Le docteur Rambow, ancien chirurgien major du camp de Toulouse, domicilié, 35, rue de la Victoire, et un certain nombre de médecins accourus, ont donné leurs soins aux blessés et signe les procès- verbaux.

Les valeurs trouvées sur les émeuticrs ont été placées sous enveloppes scellées et déposées à l'état-major de la place.

C'est grâce au sanglroid et à la fermeté du général Bergeret, qui a su contenir la juste indignation des gardes nationaux, que de plus grands accidents ont pu être évités.

Le général américain Schéridan, qui, d'une croisée de la rue de la Paix, a suivi les événements, a allesté que des coups de feu ont été tirés par les hommes de la manifestation.

[Journal officiel du 25 mars.)

La manifestation des Amis de l'Ordre ne pouvait avoir d'importance que si elle avait pu se répéter durant plusieurs jours. A la suite de ces déambulations dans Paris de gens

LE COMITE CKNTOAL

(l'apparence paisible, de condition aisée, dont le nombre eût fait boule de neige, et se fût grossi de jour en jour, l'opinion eût été impressionnée par cette hostilité croissante de la population, envahissant les divers quartiers. C'eût été comme un plébiscite de la rue, sans convocation officielle, sans affiches etsans bulletins. Le Comité Central, au moment où il préparait la consultation du suffrage universel pour la nomination d'un Conseil communal, eût été devancé. Il n'aurait pu résister à cette protestation, continue et sur la voie publique, contre son existence, contre son exercice. Son pouvoir provisoire eût paru frappé de déchéance. C'était une lutte avec l'opinion où il avait tous les désavantages. Il avait pu laisser passer sans agir, sans le disperser par la force, le cortège du premier jour. Tous les gouvernements peuvent ainsi tolérer un rassemblement ayant une apparence de protestation pacifique, mais ne (levant pas se renouveler. Ces démonstrations sans violences peuvent servir de soupape à des mécontentements comprimés. Mais aucun pouvoir ne saurait admettre la permanence de ces attroupements, devenant bien vite délictueux, cl accoutumant les esprits à la rébellion. C'eût été préparer et faciliter des e.xplosions violentes, inévitables. Par sa longanimité, qu'on eût qualifiée de faiblesse, il eût encouran-é les exaltés à des manifestations perdant tout caractère pacifique.

Le Comité Central avait donc le droit et le devoir de rendre à la rue son calme nécessaire. Il l'a fait avec une modération que le petit nombre des victimes, proportionnellement au nombre des émeutiers, prouve suffisamment. On ne saurait lui imputer à crime, étant insulté et assailli, de s'être défendu. Cette tentative de soulèvement des Amis de l'Ordre ne fut pas renouvelée. Le Comité Central, pas plus que la Commune, n'eurent par la suite à réprimer des

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désordres dans la rue occasionnés parles partis contraires. Ceux-ci avaient reçu, rue de la Paix, un avertissement sérieux, et la leçon ne fut pas oubliée. Ce fut l'unique circonstance où, depuis le Dix-Huit mars, le Comité Central fat preuve d'énergie et d'esprit de décision.

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