LE PIÈGE DE LA SOLDE
Trois malins municipaux imaginèrent alors un tour de
IISTOIIIE Ur. H COM.MUNK
sergent racoleur. Ils affichèrent, dans les deux arondissements, l'avis suivant, qui paraissait répondre aux inquiétudes que le Comité Central avait éprouvées la veille, au sujet du paiement de la solde, et que devaient partag-er les gardes nationaux de l'ordre :
Avis. — La solde de la garde nationale et les services d'assistance seront régulièrenient continués par les soins des officierspayeurs de chaque bataillon.
Les fonds publics, nécessaires à cet efl'et, sont à la disposition exclusive des maires issus du suffrage universel.
Le service sera provisoirement établi dès demain au palais de la Bourse, pour les bataillons dépendant des mairies envahies.
Il sera repris dans ces dernières aussitôt que les maires et adjoints y seront réinstallés.
Pour les maires et adjoints de Paris.
Les délégués :
TiRARD, DUBAIL, HbLIGON.
Une note, signée du banquier Goudchaux fut aussi publiée, annonçant que, dans l'espace de deux heures, MM. J. Maumy et Goudchaux avaient organisé à la Bourse une caisse et un contrôle, que la caisse avait été tenue par M. Ch. Gadala, agent de change, qu'environ 55o.ooo fr. avaient été versés aux payeurs, de la garde nationale, et que les fonds avaient été fournis par la Banque de France, sur réquisition de MM. Tirard et André.
Le moyen était bon, mais le calcul ne fut pas exact, comme résultat. Les gardes nationaux affluèrent bien autour des payeurs, revenant de la Bourse avec des sacs chargés d'argent. Mais la solde empochée, beaucoup oublièrent de venir prendre la faction à la mairie résistante. Eûton continué ce système, assez dispendieux, pour faire l'appel et former le rassemblement, que le résultat final n'eût pas été beaucoup différent. L'amiral Saisset avait le commandement, et alors peu importait que les adroits
municipaux et les zélés payeurs ])ussent, avec l'appel des pièces de cent sous, lui recruter des combattants, puisque ce chef était décidé à ne pas les faire combattre. L'amiral était cependant secondé par des hommes énergiques et résolus à agir.
RiyriiAITE PITEUSE DE L'AMIRAL
Le commandant Barré avait été nommé chef de légion chargé de la défense de ce premier arrondissement. Le colonel Langloiset Schœlcher secondaient l'amiral au IIi* arrondissement. L'accord existait complet entre les deux arrondissements. Ils communiquaient et s'entendaient pour arrêter les estafettes signalées, que l'état major de la place Vendôme envoyait à l'Hôtel-de-Ville, et qui devaient passer par la rue de Rivoli. On se préparait à repousser une attaque des bataillons du Comité Central, et peut-être à prendre les devants, à tenter un mouvement sur l'Hôtel-de- Ville ; mais l'amiral Saisset ne paraissait nullement pressé de donner le signal.
Il s'est par la suite excusé de ses hésitations, en disant qu'il avait des armes en quantité insufh'sante et disparates : des chassepots, des remingtons, des tabatières et des fusils à piston, avec en moyenne seulement douze cartouches par hommes ; pas de vivres et presque pas d'officiers. Ceux-ci lui écrivaient qu'ils ne voulaient pas obéir au Comité Central, mais ils donnaient leur démission au lieu de rejoindre au Grand-Hôtel. Il voulut un instant se mettre à la tête des bataillons de Passy, qui lui paraissaient plus silrs, et occuper de nuit avec eux les Champs-Elysées. Les commandants J. de Boutciller (i) et Lavigne lui firent sali) Jc.nn de Routciller, ancien officier de marine, publicisle, rédarleur au Petit Parisien cl ,ni Mot d'Ordre. A été Président du Conseil Municipal de Paris. Mort en i885.
j82 histoire de h communk
voirque leurs balaillons ne voulaient pas quitter leur arrondissement. Ils s'y défendraient énergiquement contre les fédérés, mais ils attendraient qu'on les attaquât chez eux. Il n'y avait plus à songer à ce coup de main qui eût permis la communication avec Versailles.
Le bon amiral cherchait surtout un poste de combat pas trop voisin des endroits qu'il supposait fortement occupés par les fédérés. La g-are Saint-Lazare lui parut suffisamment distante des quartiers dangereux. Et puis, on se trouvait là plus rapproché de Versailles, mais il n'était pas très certain de s'y maintenir.
J'avais réussi, a-l-il dit dans rEnquêle, à m'assurer des francstireurs des Lilas, qui avaient opéré avec moi dans plusieurs petites affaires sur le chemin de fer de Soissons. vers Bondy et Bobigny. Il en était résulté que nous avions confiance les uns dans les autres, et j'avais cherché à assurer mes derrières par ce moyeu. Si j'étais obligé de quitter la gare Saint-Lazare, les hommes des Lilas protégeraient ma retraite sur Colombes...
Les partisans de l'amiral ne paraissaient pas en sûreté, à la mairie du Louvre, ni à la Bourse, ni au Grand-Hôtel, boulevard des Capucines ; tout cela était trop voisin des fédérés. La gare Saint-Lazare semblait préférable, et Saisset songeait même à la grande et lointaine banlieue, Colombes, dans le voisinage d'Argenteuil, comme donjon. Quant aux bataillons des Amis de l'Ordre, ils ne lui inspiraient guère confiance ; il leur préférait des francs-tireurs recrutés à Pantin et aux Quatre-Chemins, localités dont la population n'avait pourtant rien de bourgeois, et dont les corps francs, généralement peu appréciés des bataillons du centre, auraient plutôt dû lui sembler inquiétants. Il demanda 25.ooo sacs à terre pour défendre Colombes, que les fédérés, qui déjà n'osaient aller jusqu'à Versailles, ne
LE COMITE CENTHAL
pouvaient songer à attaquer, à moins de suppos' r une marche vers le Vexin, par Pontoise ! Il réclama aussi des marins. j\I. Vautrain le pressait de venir rejoindre les braves qui l'attendaient il la mairie de la rue de la Banque. Il répondit, peu séduit par la proposition : « Il ne faut pas me l'aire prendre comme un rat dans une souricière, je vais me placer au Grand-Hôtel », et il ajoutait, tout étonné, et tout fier de son audace : « Celait un pas en avant ! » 11 demandait surtoutàen faire deux, ou plus, en arrière. Pour justifier sa conduite ultra-prudente, le bon amiral n'a pas hésité à calomnier les g'ardes nationaux de l'ordre, accourus à son appel, prêts à se liattrc et croyant qu'on allait les lancer immédiatement contre l'Hôtel-de-Ville.
Ces volontaires pouvaient être d'endurcis réactionnaires, mais ils n'étaient pas des poltrons. Saisset avait l'àme de Trochu, sans en avoir les talents oratoires. Il tint un discours peu éloquent aux hommes de bonne volonté, raniirés autour de lui, impatients de l'entendre lancer ce cri, qui n'était ni dans son cccur ni sur ses lèvres: « En avant ! » L'amiral leur dit simplement : « Placez-vous au Nouvel- Opéra et bornez-vous à vous défendre. Vous le voyez il n'y a pas moyen de tenter une action offensive, il n'y a pas moyen de faire une répression de l'insurrection ; elle est audacieuse, elle est fortifiée, vous ne pouvez rien de plus! » Et il donna l'ordre de se borner à défendre les propriétés, les femmes, les enfants (que personne no pensait h attaquer), avec interdiction d'engaçer l'action dans la rue. C'était un langas^'c à découraj^er les trois cents des Thermopyles.
L'amiral, dont les sentiments pacifiques croissaient avec le danger qu'il voyait imminent, avait une telle hâte de rentrer chez lui, qu'il s'en fut à Versailles solliciter un ordre de retraite.
« J'avais la conviction, a-t-il déclaré dans l'Enquête,
HISTOmE DE LA COMMIJNF.
quand je me suis décidé, le 32, à rendre compte de la situation à M. Thlers, que si j'avais eng'agé l'action, nous aurions été complètement écrasés, et l'insurrection victorieuse serait venue jusqu'à Versailles. »
Ainsi, lui aussi, le chef de la résistance parisienne, bien placé pour reconnaître les forces dont disposait le Comité Central, constatait, par l'effroi même qu'il en témoignait, la faute commise par le Comité en ne marchant pas sur Versailles, dès le 19 mars, et même après le 3a. « Comme à ce moment, a-t-il ajouté, nous n'étions pas sûrs de l'armée, je ne sais pas si les insurg'és n'auraient pas eu le dessus I »
Enfin, saisissant le prétexte de « la capitulation des maires »,il se hâta de se dérober à la tâche, glorieuse peutêtre, mais pas aisée, d'assurer le triomphe de l'ordre. Il s'empressa de renvoyer son monde. Voici comment il se justifia aux yeux de ceux qui avaient cru vaincre l'insurrection, en investissant l'amiral du commandement supérieur des gardes nationales de la Seine :
Dès le 25 mars, considérant la situation comme plus que compromise, après avoir réussi à contenir le mouvement, et avoir donné au chef du pouvoir exécutif quelques heures Je plus pour reformer l'armée, je me décidai à donner aux gardes nationaux l'ordre de rentrer chez eux et d'attendre un moment plus favorable pour a^ir. J'ai prescrit à mes aides de camp de se retirer, et moi-même je suis venu à pied à Versailles.
[Enquête parlementaire. Déposition de l'amiral Saisset, t. II, p. 3o8.)
Cette retraite peu héroïque découragea, encore plus que la leçon de la rue de la Paix, les Amis de l'Ordre. Aussi ne bougèrent-ils plus jusqu'à l'heure sinistre où ils purent, sous la garantie du brassard tricolore, se mêler aux troupes victorieuses, dénoncer les vaincus et achever les blés-
LE COMlrt CtNTRAL
ses. Pourquoi le g-énéral en chef de Tordre s'esl-il sauvé, à pied, à Versailles ? M. Thiers, lui, était parti en voiture, et les ministres avaient pris le train. Les francs tireurs des Lilas u'étaient-ils donc plus là pour protég-er « les derrières » de l'amiral? Ses g-ardes du corps se morfondirent à l'attendre à la gare Saint-Lazare, et probablement, faute d'occasion de combattre pour Tordre, ces sacripants se mirent ils au service de l'insurrection.
Ainsi finit piteusement l'essai de résistance armée, dans ['intérieur de Paris, tenté courageusement, audacieusement, par lesTirard, les Vautrain et quelques chefs de bataillons réactionnaires. L'amiral Saisset eut conscience de Tinulilité de sa présence, parmi des gens qu'il décourageait et paralysait. Il a argué, pour sa justification devant les commissaires de l'Enquête, que son commandementet ses courtes apparitions au Grand-Hôtel, avaient eu du moins pour résultat de faire gagner quelques heures à M. Thiers pour préparer son attaque. M. Thiers aurait pu se passer du concours dilatoire de l'amiral : l'inertie du Comité Central^ les négociations des maires et Tamusette des élections suffisaient pour gaspiller les journées qui auraient dû perdre Versailles et sauver Paris.