RUSES DE GUERRE CIVILE
L'amiral Saisset futril de bonne foi dans ses simulacres de résistance? On en peut douter. Les preuves écrites manquent pour établir sa duplicité. Mais les présomptions morales abondent, et par déduction on peut conclure, sans trop de risques d'émettre un jugement téméraire, qu'il fut secrètement d'accord avec M. Thiers. Celui-ci, a-t-il déclaré, ne lui avait donné que des instructions verbales et sans précisions. Donc pas de preuves, pas de traces des termes vrais du mandat. La conduite de Saisset serait alors bien ètrang-e, inexplicable aussi. Sans l'hypothèse des instructions de M. Thiers, données en secret, on ne saurait comprendre son inaction, sa répug'nance à tenter une action décisive, qui aurait pu terminer l'insurrection, par la défaite ou la soumission des bataillons obéissant au Comité Central.
Cette attente et celte inertie correspondaient évidemment aux sentiments propres de l'amiral. Il ne désirait nullement une collision. Il avait sans doute bien supporté le feu au plateau d'Avron, mais autre chose était d'affronter un bombardement, à distance, au milieu d'un état-major aguerri,
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entouré de troupes encadrées, org'anisées, présentant déjà une certaine cohésion, et de se mettre à la tête de volontaires civils, de combattants improvisés, venus de tous côtés, pour enlever des barricades et disperser des émeutiers. La (fuerre des rues cflraye souvent les militaires, par ailleurs intrépides. Les souvenirs tragiques des journées de juin devaient être présents à l'esprit de l'amiral. Il savait avec quelles difficultés, et au prix de quelles perles, les meilleurs générau.x d'alors, les valeureux africains, Lamoricière. Bedeau, Négrier, Duvivier, avaient pu se rendre maitres de l'insurrection.
Et les baliiillous du Comité Central étaient autrement armés et organisés que les insurgés de juin ! Toutes ces considérations engageaient l'amiral à ne pas brusquer les choses, et à relarder la bataille jusqu'à la rendre impossible et inutile. Cette prudence était conforme aussi aux désirs de M. Thiers, qui ne tenait pas à risquer une lutte prématurée. Gagner du temps était son but, et Saisset entra si complètement dans ses des.seins qu'on peut facilement admettre qu'il les devait connaître, au moins en partie.
L'amiral était si peu rassuré sur le résultat d'un combat dans Paris, que sa principale préoccupation avait été de se ménager une retraite, de protéger «sesderrières», comme il disait sans cesse. On a vu qu'il réclamait vingt mille sacs h terre pour fortifier la gare de Colombes, à dix kilomètres du Grand-Hôtel, son quartier général. 11 comptait se retrancher dans cette banlieue écartée, en cas d'un insuccès qu'il prévoyait. M. Thiers lui refusa les sacs, ainsi que les troupes qu'il réclamait. L'amiral évita de se rendre au milieu de la petite armée dont il était le chef. On ne le vit que deux fois, en de courtes apparitions, à la mairie de la rue de la Banque, où Schœlcher l'attendait, où Vautrain, TirardjHéligon, 'es vrais chefs de la résistance bourgeoise,
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vainement l'invitaient à se montrer, à encourager les résistants par sa présence. Il ne voulut pas quitter le Grand- Hôtel, parce qu'il se trouvait au centre d'un quartier tout à fait rassurant, et à proximité de la g:are Saint-Lazare, c'est-à-dire de Versailles. Les francs tireurs des Lilas et de Pantin, gens de sac et de corde comme il les qualifiait, mais en qui seulement il avait confiance, lui gardaient cette retraite. Il n'avait figuré que de loin à la manifestation de la rue de la Paix. Lorsqu'il jugea le moment venu de mettre quelques kilomètres entre lui et les fédérés, et aussi de s'éloigner de ses inquiétants guerriers, il décampa si prestement qu'il laissa, comme trophées, aux fédérés venant occuper le Grand-Hôlel, ses gants et sa jumelle.
Il a prétendu que la position était intenable et qu'il ne disposait que d'éléments insuffisants ou défectueux pour une résistance. Tous les témoignages démentent cette allégagation. Non seulement la résistance était possible dans les premiers jours, mais elle offrait alors toutes les chances d'adhésions et de succès. Schœlcher (i), dont l'énergie était notoire, adjoint à l'amiral pour l'organisation de cette résistance, a déclaré qu'elle pouvait même se terminer par une victoire. Schœlcher a donc fortement contredit les allégations pessimistes et probablement calculées, du prudent Saisset.
Il) Victor Schœlclier, né à Paris, le ai juillet 180^, membre des sociétés politiques : « Aide-toi, le ciel t'aidera » et les « Droits de l'homme » sous la Restauration et Louis-Pliilippe. Ecrivain dart. tait un voyasçe en Amt'rique en iSjq. En revient tout acquis à 1 émancipation des'noirs. Sous-secrétaire d'état à la marine en 18^8, il fait rendre le décret abolissant l'esclavage aux colonies. Elu représentant de la Guadeloupe et de la Martinique. Membre de l'extrême gauche. Partisan de l'abolition delà peine de mort. Au 2 décembre i8.'=.i, 1res brave, il va sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, ceint de son ccliarpe. Proscrit il refusa de rentrera l'amnistie. Au 4 novembre 1870 est nommé colonel de l'artillerie de la garde nationale. Députe a 1 assemblée nationale au 8 février 187G. (La Seine, Jtartinique et Guyane,\ puis sénateur inamovible.