‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 78 sur 126 · CHARLES FLOQUET · texte numérisé non relu

CHARLES FLOQUET

Charles Floquet fut l'un des plus remarquables hommes d'état de la seconde république. Ardent, e oqueot, et probe il devint vers la fin de sa vie, toute entière dévouée a'u service de la démocratie, victime de la réaction, qui ne lui épargna pas plus qu'à Jules Ferry les calomnies e L outrages. Il connut aussi l'ingratitude populaire. Cet xcellent'républicain n'a pas appartenu à la Commune Mais il fut attaqué, par lesréactionna.rescommenelmajant pas montré d'hostilité. S'il ne soutint pas, par sa présence, par sa parole, par son inQuence et sa notoriété, les républicains parisiens de i8^,, il ne fut du rnoins jamais du clé de Versailles, lleutle courage del'affirmer, en pleme réaction, lorsque la Commission d'enquête le fat comparaître comme un coupable. H fit p.rtie de celte ligue neutre et inutile liguede conciliation impossible, nommoelahgue de Zn^on Républicaine des droUs de Pans. Cette Ligue ioua dans les premiers jours de la lutte, un rôle assez important, mais sans résultat, à un certain point de vue tacheux A raison de la tentative d'intervention pacifique de Charles Floquet, et des imputations dont il fut objet à Versailles, lesquelles furent suivies de son arrestation il est nécessaire de retracer ici les principaux traits de cette physionomie intéressante et éminemment sympathique. CharlesThomas Floquet était né à Sa.nt-Jean-de-Luz-

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(Basses-Pyrénées) le 5 octobre 1828. Il n'y avait rien en lui, pas même l'accent, du méridional traditionnel. Il était d'aspect plutôt froid, cruinJé même, avec une grande politesse d'accueil toutefois, et une aménité toujours en éveil. Peut-être affectait-il une solennité défensive en public, et paraissait-il g;ourmé dans les premières relations. Il y avait de la timidité sous ce masque intentionnellement majestueux. On ne se fit pas faute de critiquer cette allure un peu théâtrale, qui était devenue chez lui naturelle. Avec aisance et bonhomie, il la quittait dans l'intimité de ses vieu.v et fidèles amis politiques.

Dans sa jeune.sse, on le plaisantait sur ses g-ilets aux amples reverset sur ses attitudes évoquant la silhouette des grands conventionnels, qu'il admirait et dont il ambitionnait la carrière. « Salut, Floquct, pur comme Robespierre et beau comme Saint-Just 1 » C'est en ces termes pompeux et amicalement plaisants, que l'apostrophait Ducasse, un orateur applaudi des réunions publiques, sous l'empire. M. Clemenceau, dans le remarquable discours qu'il prononça le 7 mars 1909 lors de l'inauguration du monument élevé à Paris, avenue de la République, a fait allusion à son respectable souci de rappeler, et pas seulement par le costume, ces grands modèles de la Révolution : « Selon le mot d'un adversaire qui crut railler, a dit l'orateur, Floquot nous sera apparu comme le dernier survivant des grandes assemblées révolutionnaires. »

L" jeune pyrénéen fit ses études à Paris, au lycée Saint- Louis. Il entra, en 1848, à l'école d'administration, excellente préparation aux fonctions et aux affaires publiques. Il .se fit inscrire au barreau en i85i, et plaida depuis dans plusieurs procès politiques. Il collabora au Temps et au Siècle. Il fut compris dans les poursuites des Treize, ce procès fameux fait à treize républicains qu'on condamnait

pour le délit d'être vingt. Il fut condamné avec ses co-préveuus, le 5 août 1864. Il se présenta aux élections dans la Cole-d'Or et l'Hérault; il lut battu, grâce à la pression administrative, par le candidat officiel. L'intimidation g-ouvernementale était telle alors, que le candidat rép\iblicain ne put trouver personne dans l'Hérault pour apposer ses affiches. On vit donc Charles Floquet, un pot de colle à la main, un paquet de placards sous le bras et accompagné de quelques amis, colleurs de bonne volonté, parcourir sa circonscription, affichant lui-même sa profession de foi sur les murs. Le candidat impérial, un certain Roulleaux-Dugag-e, fut élu. A la fin de l'Empire, Floquet plaida pour la famille de Victor Noir, la victime de Pierre Bonaparte ; il défendit aussi Cournet devant la haute cour à Blols, et le fit acquitter.

Au moment de l'exposition de 1867, un incident se produisit qui fut, par la suite, le point de départ de critiques et de malignes remarques, mais qui ne reposait sur aucune réalité. Le czar Alexandre visitait le Palais de Justice. D'un groupe d'avocats stationnant dans la grande galerie, ce cri partit, à l'adresse de l'impérial visiteur : « Vive la Pologne, Monsieur ! » Le scandale fut vif et les journaux réactionnaires attribuèrent ce cri à Floquet. Il a toujours dénié cette exclamation, irrespectueuse assurément, mais qui pouvait se justifier. A celte époque, il n'était point ridicule de témoigner de la sympathie à la nation héroïque et martyre, dépecée d'abord par des monarques de proie, puis ensanglantée et terrorisée par des bourreaux encouragés par les czars. La jeunesse des écoles frémissait encore d'indignation et de pitié au nom de la Pologne. Elle avait gardé dans l'oreille les invocations vibrantes des Michelet, des Quinet, flétrissant le partage infâme ; elle écoutait aussi les ap pels désespérés des patriotes polonais déportés , knoutés,

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fusillés et pendus. Le cri dont Floquet a endossé la responsabilité était celui de toute la démocratie. On a affirmé que c'était Gambetla qui avait ainsi apostrophé leczar. Cette altnstation, produite par Tancien préfet de police Andiieux, a été contestée par les amis intimes de Gambetta, notamment par MM. Reinacli et Ranc. Le maréchal Lebœuf, qui accompagnait le czar pendant sa visite au Palais, a déclaré que, des rangs de plusieurs avocats formant un groupe dans le' vestibule, partit ce cri: « Vive la Polog-ne! Il ne fut pas accompagné du fameux mot reproché : « Monsieur! » Ce fut plutôt, a dit le maréchal, une protestation qu'une manifestation. Les avocats se dispersèrent bientôt dans la loule. Lebœuf ne put ni reconnaître Gambetta, ni remarquer Floquet, qu'il ne connaissait pas. Lemaréchalfutinterviewé à ce sujet, par un rédacteur du Gaulois, lui disant : « La légende veut qu'un avocat se soit avancé vers la voiture d'Alexandre II au moment de son départ, et ail crié « Vive la Pologne, Monsieur! » Lebœuf dit très énergiquement au reporter, sachant bien que sa dénégation serait reproduite et divulguée partout : « C'est absolument faux, je vous l'affirme. D'ailleurs l'incident a eu lieu au haut'de l'escalier du Palais, au moment où nous arrivions, et il n'a pas eu de suite. Je ne sais même pas si le czar s'en est aperçu. En tout cas il n'en souffla mot, ni sur le moment, ni au retour dans la voiture. »

Le démenti est catégorique, probant aussi, émanant d'un adversaire politique, et le cri fameux n'est plus qu'une légende, malicieuse ou malveillante. Accréditée par la presse réactionnaire, l'anecdote par elle inventée se répandit vite dans les milieux mondains hostiles à la République. Elle y a cours encore.

Elle prit même une certaine importance, en Russie, par la suite. En 1888, M. Floquet était président du Conseil, on

parla coinma J'iiu événement politique de la présentalion, dans une soirée officielle, de l'auteur supposé du cri irrespectueux au baron de Morenheim, ambassadeur de Russie.

Le salut à la Pologne, dont Floquet a endossé la responsabilité, a été certainement lancé, et l'auteur anonjme de cette protestation ne faisait du reste qu'exprimer le sentiment populaire. Si l'on citait Adam Mickiewicz au quartier latin et dans les milieux lettrés, on entonnait dans les ateliers, dans les faubourg-s, un hymne à la Polog-ne d'Edouard Plouvier: a L'âme de la Patrie, celle qui ne meurt pas ! » popularisé par la chanteuse plébéienne Bordas. Si, aujourd'hui, ce sentimentalisme polonophile est éteint, ou paraît bien désuet, et, s'il est actuellement prudent, étant donnée l'utilité de l'alliance Franco-Russe, de ne point témoig'aer de trop bruyantes sympathies pour la malheureuse Polog'ne, victime de la violence et de la déprédation de rois puissants, il n'en était pas de même en 1867. Peut-être peut-on penser aujourd'hui encore, que dans un pays comme le nôtre, ayant subi en partie le sort de la Pologne et menacé de le subir plus complètement dans l'avenir, il serait toujours actuel et nullement ridicule, l'hommage à une race asservie, à une patrie vaincue, à cette vaillante nation livrée à la curée des vainqueurs, morte enfin et qui encore ose espérer sa résurrection. La sympathie pour cette noble proie ne saurait apparaître, à des Français, blâmable. On ne prescrit pas contre le droit! voilà ce que signifiait le cri proféré au palais de Justice, et si l'on peut contester son opportunité, lors de la visite d'un hâte, on doit l'excuser tout haut, et l'admirer, mais tout bas, pour motif diplomatique.

Cette exclamation arrachée à un membre du barreau républicain ne fut pas une gaminerie, comme l'ont qualifiée les plus indulgents, mais un élan du cœur, un appel à la justice immanente, une affirmation du droit, analogue à ce

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cri de « Vive l'Alsace-Lorraine! » que viendrait à proférer aujourd'hui un groupe d'avocats italiens ou anijlais, sur le passage de Guillaume visitant le Palais de Justice de Rome ou de Londres. Floquet n'a probablement pas eu l'inspiration de proférer ce noble cri, mais débarrassé du fardeau inutile du qualificatif irrévérencieux, ce cri, destiné à demeurer éternellement anonyme, honore celui qui l'a poussé. Charles Floquet, avocat politique recherché, très estimé dans tout le jeune parti républicain, fut pendant le siège adjoint au maire de Paris; il donna sa démission après le 3i octobre. Il fut élu député de Paris au.\; élections du 8 février 1871. Il vota contre la pai.x;. Il participa après le 18 mars à toutes les tentatives conciliatrices des maires et députés. Il se retira de l'Assemblée nationale, en écrivant cette lettre très dig-ne, dont la teneur lui fut souvent reprochée, ainsi qu'à son co-signataire Edouard Lockroy, également député de Paris :

Monsieur le Président, Nous avons la conscience d'avoir fait tout ce que nous pouvions pour comprimer la guerre civile, en face des Prussiens encore armes sur notre sol. Nous jurons devant la nation que nous n'avons aucune responsabilité dans le sawj; qui coule en ce monieul. Mais, puisque malgré nos efforts passés,etCL'uxque nous tenterons encore pour arriver à une conciliation, la bataille est engagée et qu'une attaque est dirigée sur Paris qui nous a élus, Nous, représentants de Paris, nous croyons que notre place n'est plus à Versailles. Elle est au milieu de nos concitoyens, avec lesquels nous voulons partager, comme pendant le siège prussien, les souffrances et les périls qui leur sont réservés.

Nous n'avons plus d'autre devoir que de défendre, comme citoyens et selon les inspirations de notre conscience, la Répuhliiiue menacée.

Nous remettons entre les mains de nos électeurs le mandat qu'ils nous avaient confié et dont nous sommes prêts à leur rendre compte.

Charles Floquet, Edouard LocKrvOY.

Il n'y avait d'aflirmé, dans cette démission, que l'horreur de la g'uerre civile, avec le désir de se séparer d'une asse:nblée au nom de qui elle était faite. Le gouvernement de M. Thiers voulut y voir une adhésion à la Commune. La phrase où les deux députés redevenus citoyens parlaient de défendre, selon les inspirations de leur conscience, la république menacée, ne pouvait être assimilée à un acte insurrectionnel que par les prescripteurs de Versailles, interprétant les écrits selon la méthode de Laubardemont. Floquet voulait se rendre dans sa famille en Alsace, quand, le 12 mai, il fut arrêté à Biarritz, comme ayant participé à l'Insurrection. Il resta détenu à Pau jusqu'à la fin de juin.

Il eut ensuite la plus brillante carrière politique. Elu conseiller municipal de Paris dans leXI^ arrondissement en 1872,11 devint président de l'assemblée parisienne en 1875; nommé député en 1876 par le Xl° arrondissement, il fut réélu en 1881 . Il accepta, en 1882, les fonctions de préfet de la Seine, qu'il quitta pour rentrer à la Chambre. Elu par le département des Pyrénées-Orientales, il devint président de la Chambre en i885. Aux élections de la même année (|ui eurent lieu au scrutin de liste, il fut un des quatre élus du premier tour avec MM. Edouard Lockroy, Henri Brisson et Anatole delà Forg'e. Nommé en même temps par les Pyrénées-Orientales, il opta pour ce département. Il présida encore la Chambre et ne quitta le fauteuil que pour la présidence du Conseil. En «887, après la démission de M.Grévy, il fut le candidat du parti radical à la présidence de la République. Ce fut Sadi Carnotqui fut élu. De nouveau président du Conseil, en 1888, il soutint la lutte contre le boulang-isme et fut alors le champion de tout le parti républicain. Il eut un duel mémorable avec le général Boulanger, dont il .sortit vainqueur. M. Clemenceau a tracé de cette rencontre le pittoresque et exact croquis suivant :

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J'eus l'honneur de l'assister dans son duel avec >' g^°«;^' Boulanger. A deux reprises il reçut, comme enrac.ne dans le ol, le choc d'une attaque éperdue. Il se trouva -«î°.1"'^"-',,^^"^.'"^^ tactim.e que de n'avoir pas fléchi. Toile sa politique. 11 fui le bon Sa't qui présente à l'ennemi la pointe de l'arme avec « seu mol d ordre : « On ne passe pas! .. Messieurs, vous êtes lemo.n. qu'on n'a pas passé 1

Le général, l.lessé par un avocat, perdit beaucoup de son prestige. Le jour même de son duel, la veille du i4 juillet, Floquet présidait avec sérénité la cérémonie de l'inauguration du monument de Gambelta, au Carrousel, et prononçait l'éloge du grand patriote. Il tomba, en février 1889, sur 'la question de la révision. Il redevint président de la Chambre pour la quatrième fois après les élections de 1889. Il fut le président d'assemblée parfait, très décoratif au fauteuil, avec sa tête fine, au profil de médaille antique, son aisance aimable et son maintien imposant; il impressionnait par l'aspect, par l'ensemble de sa personne, en même temps qu'il provoquait la sympathie. Mais il n'avait pas que le caractère extérieur, nécessaire à un président d assemblée. Il présidait spirituellement et avec tact. Il semblait doué spécialement pour celle haute et difficile fonction. « The right man in the right place », comme disent les Anglais. Il possédait l'esprit d'à-propos, et sou impartialité ne fut jamais en défaut. Ses adversaires même rendaient hommage à ces qualités spéciales et rares. Il exprimait avec un art exquis et dans une élégante simplicité, lui dont le talent oratoire était ordinairement un peu entaché d'emphase et alourdi de banalités, les sentiments collectifs de l'assemblée en prononçant le dernier éloge des membres qu'elle venait de perdre. On a cité comme un modèle du genre la courte oraison funèbre qu'il consacra au député Freppel. C'était un adversaire fougueux, et tout à fait dépourvu de mansuétude, que le rubicond et apoplectique

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évêque d'Angers. M. Floquet, comme par un acte de déférence ultime envers un collèj,'-ue qui réprouvait ses idées de libre-penseur comme il avait combattu ses idées et ses actes politiques, rendit hommage à l'ardeur des convictions de l'évêque, à l'éloquence passionnée qu'il apportait à leur défense, et il donna, sans affectation, au défunt, la qualitication de « Monseigneur », qui n'est pas dans les usages parlementaires, ni dans le protocole officiel. Cette courtoisie et ces égards posthumes envers un adversaire, souvent pour lui peu bienveillant, dépeignent l'homme tout entier. Il était fidèle à l'amitié, serviable à l'excès, aimé de tous ceux qui l'ont approché. Use montra toujours d'une condescendance parfaite à l'égard de ses contradicteurs. Parfois, quand des violents et des impolis le poussaient à bout, il montrait une dédaigneuse impertinence qui rangeait de son côté les rieurs.

La façon dont il reprit l'exubérant Paul de Cassagnac, à la séance du 8 février 1888, est restée fameuse dans les souvenirs parlementaires. Le fier-à-bras bonapartiste s'agitait à son banc, et proférait ses injures coutumières envers les républicains, à propos d'une observation à M. Le Provost de Launay, dans un débat relatif à l'aflaire Wilson. Il mêlait des attaques directes, visant le président, à ses vociférations. Avec un grand sang-froid, M. Floquet laissa tomber celte observation sur le ton de l'indulgence méprisante : » Monsieur de Cassagnac, je vous invite à rester calme. Vous savez que vous ne faites peur à personne dans cette assemblée. » On applaudit. M. de Cassagnac voulut se rebiffer : « C'est là votre ancien langage du palais, un langaged'estaminet ! » cria-t-il au milieu des exclamations de la gauche réclamant un rappela l'ordre. L'allusion à la légende polonaise était évidente. Très digne, sans élever la voix, M. Floquet dit, en se tournant à demi vers la gau-

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che • « Ne vous inquiétez pas, Messieurs, des paroles qui échappent de ce côté. Elles ne m'atteignent pas. Veuillez continuer votre discours, M. LeProvost de Launay,mon observation restera.» « Et la mienneaussi ! » crut devoir riposter M. de Cassagnac. Floquet reprit alors d'un ton hautain, relevant fièrement la tête et toisant son insulteur : « Votre observation restera ^uJournal OfficielM-W avec une fermeté froide, et je regrette qu'elle ne puisse pas être imprimée en caractère spécial, pour l'édification du pays, afin qu'il voie quel est le langage qu'emploient dans cette enceinte ceux qui se prétendent des gentilshommes. » Au milieu d'une salve d'applaudissements partie des bancs républicains, et de quelques grognements de la droite, M. de Cassagnac hurla : « Je n'ai jamais insulté l'empereur de Russie ! » Et M. Floquet de répliquer : « Continuez, Monsieur, joignez le patriotisme à la politesse. Je ne vous rappellerai à l'ordre pour aucune des paroles que vous m'adresserez 1 » Floquet eut ce jour-là l'un de ses plus vifs .succès parlementaires.

Son intelligence était ouverte à toutes les manifestations du génie national. Sa culture était beaucoup plus développée que celle de la plupart des hommes d'état. En art, en littérature, sa pensée allait hardiment au devant des formules neuves et des talents originaux. Il était, depuis de longues années, l'admirateur et l'ami de l'auteur dramatique le plus vigoureux de son temps, l'âpre et puissant Henri IJecque. Aimable avec tous, il se faisait plus accueillant, plus familier, avec les artistes et les gens de lettres qu'il se plaisait à voir en relations privées. 11 était patriote dans la force de l'âme et les idées socialistes, pour le progrès desquelles il a loyalement travaillé, lui eussent paru abominables, s'il avait pu supposer que, par la suite, des rhéteurs de l'anarchie voudraient faire de l'antipatiiotisme

UD des articles du programme de la révolution sociale.

Libre-penseur autrement qu'en paroles, M. Floquet avait conformé ses actes à ses aflirmatious philosophiques. Il s'était marié civilement à une époque où cette rupture avec les traditions était un acte rare, presque un acte de courage. Son mariag-e avec M"'-' Kestner, la plus jeune des filles du grand industriel alsacien, dont les sœurs étaient M'»«" Charras, Scheurer-Kestner, Ghauffour et Risler, cette dernière, mère de M°"> Jules Ferry, l'avait fait entrer dans une des grandes familles de la bourgeoisie provinciale, où les sentiments républicains se joignaient à de délicates aristocraties d'intellectualité, de manières et de distinction.

Charles Floquet ayant obtenu tous les honneurs, toutes les dignités dont la démocratie disposait, pouvait légitimement prétendre à la plus haute magistrature du pays. Il ne fut pas élu à la présidence de la république, dont il était digne. A l'injustice de l'Assemblée nationale, succéda bientôt l'ingratitude populaire. Il ne fut pas réélu dans ce onzième arrondissement qu'il avait si longtemps et si brillamment représenté.

Aux élections de 1893, a dit M. Clemenceau dans la péroraison de son éloquent discours, lors de la cérémonie d'inauguration, Charles Floquet, neiil" fois président de la Chambre, après une implacable campagne où se donna carrière toute la fureur des passions déchaînées, vit se détourner de lui la faveur populaire dans cet arrondissement où se dresse aujourd'hui sa statue. Il avait réuni contre lui les voix de droite et d'extrême gauche. Toutes les rancunes de la réaction vaincue se rencontraient avec le mécontentement des masses populaires, ardentes à escompter les espérances de l'idéalisme républicain, pour écarter du chemin l'homme qui avait barré la route au césarisme, sans avoir magiquement réalisé la justice sociale attendue.

On peut dire aussi que Floquet fut la victime de deux lois qu'il avait réclamées et fait voter, pour le bien de la

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République, dans sa lutte contre le boulaagisme : la loi qui rétablissait le scrutin d'arrondissement, et celle qui interdisait les candidatures multiples. Avec le scrutin de liste et la multiple candidature, il eût été nommé à Paris et dans plusieurs départements peut-être, dans les Pvrénées-0 rientaies assurément. Le collè-e sénatorial atténua la blessure en l'envoyant au Luxembourg représenter Paris, mais la plaie était profonde et decellesquinesecicatrisentpas. Malgré les solides amitiés qui le soutenaient, mal-ré l'affection de sa charmante femme, il traîna une vie languissante et désenchantée depuis son échec. L'ingratitude de la démocratie, dont il avait été rinfatlg-able et utile serviteur, le hanta, et le poison du découragement glaça toute espérance en lui. Sa tâche lui parut finie. H ne tenait plus à celte terre où il se voyait désormais, à tort évidemment, hors de l'action politique, combattant désarmé, invalide, impuissant à rendre à la démocratie les services qui étaient sa seule raison de vivre. Cette noble et belle existence, si longtemps radieuse et enviable, s'éteignit dans une sombre mélancolie. A lui surtout peut s'appliquer la sentence de Sophocle : « De quel homme, avant le jour de sa mort, doit-on dire il a été heureux ! » Charles Floquet est mort le ,8 janvier 1896, à Paris, rue de Lille, à l'âge de 67 ans. Ses funérailles civiles furent imposantes.

Après la Commune, bien que libéré de son arbitraire arrestation, il avait été considéré à Versailles comme sus-

Le président de la Commission d'enquête voulait absolument rendre M. Floquet responsable des bruits qui avaient couru à Paris eu mars 71, pendant les pourparlers des maires, sur la candidature du duc d'Aumale â la lieutenauccgénérale.Ces ruraeurs,que Jules Simon.alors ministre, avait accréditées, eurent pour conséquence, on l'a vu, la

retraite de nombreux gardes nationaux rassemblés en armes à la mairie de la rue de la Banque ; elles entraînèrent la fin de la résistance dans Paris.

Charles Floquet répondit avec fermeté à la Commission :

Je donne le démenti le plus absolu. Ce que j'ai fait, les paroles que j'ai prononcées relativement à la lieutenance générale du duc d'Aumale, paroles qui étaient une réponse aux questions qui étaient adressées à moi ou à la réunion, relativement à la question de savoir s'il était vrai que l'Assemblée eût proclamé la monarchie, démentaient ce fait. J'ai dit: « Les bruits qui couraient hier soir dans l'Assemblée sont, je crois, la raison pour laquelle M. Thiers a fait lever la séance, pour éviter ces questions. Mais, le fait est que ni la monarchie, ni la lieutenance n'ont été proclamées. » J'aurais menti impudemment, si j'avais dit le contraire.

Floquet n'était donc pas l'inventeur de la nouvelle impressionnante, vraisemblable. Il n'avait fait que répéter ce qui s'était dit dans les couloirs, à Versailles. La candidature du duc d'Aumale n'était pas exacte, mais elle corres pondait à la mentalité d'une partie de l'Assemblée. Elle avait rapidement trouvé créance dans les divers groupes. M. Thiers même, sans la prendre au tragique, l'avait prise au sérieux, selon la formule qui lui était familière. A Paris, la répercussion en fut aussitôt considérable. Elle suffitpour amener l'évanouissement de l'amiral Saisset et la retraite spontanée de ceux qu'il avait péniblement groupés à la mairie du IP et au Grand-Hôtel, en vue d'un combat dans la ville.

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